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Ville, risque, systémique

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Academic year: 2021

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Submitted on 10 Dec 2017

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Ville, risque, systémique

Bruno Barroca

To cite this version:

Bruno Barroca. Ville, risque, systémique. La vie de la recherche scientifique, Sncs Fsu, 2017, Penser la complexité, 410 (automne 2017), pp.28-30. �10.1111/j.1435-5597.1964�. �hal-01658261�

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28 / VRS n° 410 / automne 2017

Bruno Barroca Lab’Urba

Université Paris-Est Marne-la-Vallée

Ville, risque, systémique

Face à l’importante diversité des systèmes urbains, à leurs

nombreuses interactions et interdépendances, les préceptes

de la méthode cartésienne ne peuvent être suivis. Dépasser

l’approche analytique permet de considérer les systèmes

urbains dans leur globalité et leur complexité, à travers

une étude de leurs organisations et des interactions qui les

structurent, qu’ils soient sociaux, physiques ou fonctionnels.

Systémique et complexité restent deux termes très régulièrement mobilisés par les chercheurs qui étudient les risques urbains, les systèmes urbains, les villes… Après avoir évoqué ces aspects sous l’angle de la gestion des risques dans l’ar-ticle « La résilience urbaine entre transition et rupture » dans la VRS précédente1, nous aborderons, dans

ce numéro, les systèmes urbains et la complexité. La résilience urbaine est consubstantielle au génie urbain qui, lui-même, occupe une place majeure dans la fabrication et dans le fonctionnement de la ville, dans la

1 Dossier « Les scientifiques, auteurs de la transition écolo-gique et solidaire » (http://sncs.fr/VRS-no409-ete-2017).

conception des projets et dans l’éla-boration des politiques urbaines. L’approche analytique ne donne pas de réponse globale et fiable à la com-préhension des fonctionnements et des dynamiques urbaines. Aussi, les chercheurs en urbanisme ont-ils régulièrement recours à l’approche systémique, une approche apparue au début du XXème siècle alors que

les idéaux d’objectivité, de rationa-lité, de rigueur logique de la pen-sée positiviste de René Descartes – qui ont dominé l’ensemble des sciences depuis le XVIIème siècle –

ne répondaient plus à des champs discipli-naires tels que la phy-sique, la psychologie ou encore les mathé-matiques2. Une

pre-mière étape dans cette recherche d’un nou-veau paradigme a été franchie dans les années 1940 aux États-Unis, par la mise en évidence d’une analogie entre les systèmes techniques et les organismes vivants. La systémique naîtra de courants de pensées très foisonnants en ce début de siècle : le structura-lisme, la cybernétique et la théorie de l’infor-mation.

2 Gérard Donnadieu, Daniel Durand, Danièle Neel, Emmanuel Nunez, Lionel Saint-Paul, 2003. L’Approche systémique : de quoi s’ agit-il. Union européenne de systémique (http://www.afscet.asso.fr/SystemicApproach).

La ville peut être considérée comme un système composé de plusieurs sous-systèmes3. Une littérature

conséquente a confirmé l’importance de l’approche systémique pour étu-dier les phénomènes urbains4. Alors

qu’ils sont envisagés comme des systèmes appartenant aux domaines techniques, les réseaux de commu-nication, l’énergie, la mobilité et autres infrastructures de gestion des flux et des déchets urbains sont par-ties intégrantes des projets urbains et des villes. Les enjeux qu’ils sous tendent sont au cœur de l’aménage-ment urbain : gérer les zones urbani-sées soumises à des risques naturels, construire des villes économes en énergie… D’abord centrée sur une volonté de comprendre le système, de prévoir son comportement, l’ap-proche systémique évoluera et sera complétée par un second courant intégrant des concepts de communi-cation et d’autonomie ainsi que d’au-to-organisation.

Dépasser l’approche analytique permet de considérer les systèmes urbains dans leur globalité et leur complexité, à travers une étude de leurs organisations et des interac-tions qui les structurent. Comme le révèle les catastrophes, les interdé-pendances qui composent les diffé-rents systèmes urbains sont

extrême-3 Brian JL Berry, 1964. Cities as systems within systems of cities. http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/j.1435-5597.1964. tb01283.x/full

4 Par exemple, Denise Pumain, Léna Sanders & Thérèse Saint-Julien,1989. Villes et auto-organisation, Economica.

Quelques définitions

Structuralisme : mouvement développé au

début du XXème siècle dans les sciences sociales

(linguistique, anthropologie, etc.). La notion de structure permettrait une meilleure appréhen-sion des systèmes, de leur formalisation et de leur généralisation.

Cybernétique : représentation du

comporte-ment, du fonctionnement des machines. Selon le mathématicien Couffignal : « la cybernétique c’est l’art et la science d’assurer l’efficacité de l’action1 ».

Théorie de l’information : travail sur la science

de l’information, des signes et du traitement de l’information.

1 Cité par Daniel Durand, La systémique. Que sais-je? PUF, 1979

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dossier

VRS n° 410 / automne 2017 / 29

ment nombreuses. Ces systèmes peuvent être caractérisés à travers quatre concepts que sont l’interaction, la glo-balité, l’organisation et la complexité (encadré).

(HYPER)

COMPLIQUÉ

OU COMPLEXE ?

Dans le domaine du génie urbain, ce n’est pas tant la multipli-cité des composants d’un système urbain, ni même leurs relations fonctionnelles qui carac-térisent la complexité du système. Il n’est ainsi pas rare d’étudier des situations avec un très grand nombre de com-posants et de comporte-ments possibles : si ces composants et interac-tions sont exhaustive-ment dénombrables, le système est compliqué, voir hypercompliqué. En génie industriel, les risques sont couram-ment étudiés avec des méthodes analytiques, l’analyse fonctionnelle, l’analyse des modes de défaillance, l’analyse des modes de défaillances et de leurs effets, etc… Ces méthodes permettent de bien comprendre le fonctionnement de sys-tèmes techniques com-posés d’un très grand

nombre d’éléments, de liens, de flux. Il est envisageable de décrire l’ensemble des comportements possibles de tels systèmes tech-niques et ainsi de prédire le com-portement qu’ils manifesteront si une agression (la défaillance d’un ou plusieurs éléments, un aléa exté-rieur, etc.) intervient sur une partie du système.

De même, les systèmes techniques urbains tels les réseaux de chaleurs, les smart-grids ou les smart

technolo-gies sont des parties intégrantes d’un

projet urbain qui peuvent être ana-lysés. Pour ce faire, il est d’usage de déterminer des limites au système technique étudié afin d’en exclure les nombreuses variables – telles que le comportement humain,

l’évo-lution du climat… – susceptibles d'« interférer » dans l’analyse. Une fois isolé, le système technique peut alors être décrit, analysé, modélisé… Ces situations sont abusivement qua-lifiées de complexes : ce qui fonde la complexité est liée à l’imprévisi-bilité potentielle (non calculable a

priori) des comportements du

sys-Quatre concepts pour caractériser

les systèmes urbains

L’interaction : le système est constitué

d’interactions, d’interrelations fortes entre ses différentes composantes et/ ou avec l’extérieur. Ainsi, le physiologiste Ludwig von Bertalanffy1 parle d’un

« ensemble d’unités en interrelations mutuelles » et Edgar Morin d’« unités globales organisées d’interrelations entre éléments, actions ou individus. »

La globalité : le système doit être

considéré comme un tout, et pas seulement comme une somme d’éléments. Von Bertalanffy (1998) montre ainsi que le système n’est pas réductible à ses parties. L’ingénieur-économiste Daniel Durand affirme, quant à lui, que « le tout est davantage qu’une forme globale, il implique l’apparition de qualités émergentes que ne possédaient pas les parties2 ». L’objet est ainsi pensé dans sa

totalité de structure de fonctionnement et d’évolution.

L’organisation : c’est la caractéristique centrale du système. Elle décrit à la fois l’état

et les processus qui construisent le système. Elle concerne donc l’aspect structurel (de quoi est fait le système ?) et fonctionnel (comment fonctionne le système ?). Cette dernière caractéristique du système (aspect fonctionnel) est une nouveauté par rapport à l’approche positiviste. Elle introduit la notion de finalité. Comme le dit le spécialiste en sciences des systèmes, Jean-Louis Le Moigne3, le système ne nous intéresse pas

« d’abord par ce qu’il est, mais par ce qu’il fait et ce qu’il subit, donc par ce qu’il devient ». L’aspect fonctionnel permet de décrire les processus dynamiques qui sous-tendent l’évolution du système. Joël de Rosnay, dans son ouvrage de vulgarisation de la systémique Le Macroscope, insiste fortement sur cet aspect dans sa définition du système : pour lui un système est un « ensemble d’éléments en interaction dynamique organisé en fonction d’un but ».

La complexité : alors que la logique cartésienne prône une simplification de tous les

phénomènes en éliminant l’inconnu ou l’aléatoire, l’approche systémique met en exergue la complexité. Cette complexité est issue du nombre et des caractéristiques des éléments du système et des liaisons, de l’incertitude par rapport à l’aléa issu de l’environnement.

1 Le physiologiste Ludwig von Bertalanffy est l’un des grands fondateurs de la science des systèmes. Ouvrage-clé : Théorie générale des systèmes, nouvelle édition 2012, Dunod.

2 Daniel Durand, La systémique. Que sais-je ? PUF, 1979.

3 Jean-Louis Le Moigne, 1977. La théorie du système général (http://www.mcxapc.org/inserts/ ouvrages/0609tsgtm.pdf).

Source : Les théories de la complexité chez les géographes (Dauphiné and Provitolo, 2013).

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tème, en particulier à la récursivité qui affecte le fonctionnement de ses composants et organisation qui « en fonctionnant se transforment. » La systémique permet d’entrer dans l’intelligence d’un phénomène et d’en orienter son action. La prise en compte d’impératifs non-techniques qui vont interagir ne permet pas de réduire la résilience urbaine ni même le génie urbain à des systèmes techniques et ouvre à des impératifs environnementaux, humains, sociaux. La complexité suscite des phénomènes d’émergence, notam-ment dans les périodes de crise et de post-crise, certes intelligibles mais non toujours prévisibles. Les comportements observés des systèmes vivants et des systèmes sociaux fournissent d’innombrables exemples de cette complexité, une complexité à la fois organisée et, récursivement, organisante.

Un système urbain s’appuie sur le fonctionnement de nombreux sys-tèmes techniques interdépendants, dont les dysfonctionnements, les adaptations, les dégâts, le temps de remise en état ne sont pas toujours évaluables. Face à notre incapacité à

prévoir et maîtriser, il ne suffit pas de chercher la robustesse pour se protéger. Il ne s’agit pas non plus de renoncer à agir en évoquant l’argu-ment de sa complexité. Au contraire, il faut en accepter l’expérience car les événements perturbateurs – tels que les risques – sont source d’in-ventions et génèrent une forme de résilience cognitive et collective. Parce qu’envisager la complexité, c’est produire de la ville, il s’agit de renouveler le débat sur la politique de création et de gestion des espaces urbains en la reliant à la question de l’organisation et de l’évolution de la ville. La génie urbain peut alors s’envisager dans ce cadre, celui d’un système urbain « malléable » qui tolère des différences, qui est capable de se modifier en gardant une capacité à créer, défaire ou réor-ganiser structures et connexions. La mise en place de processus de résilience qui permettraient aux systèmes urbains de se régénérer, de se désensibiliser en tirant profit des situations n’est pas sans rappe-ler l’importance des connecteurs urbains, qu’ils soient sociaux, phy-siques ou encore fonctionnels.

En modifiant la perception des rela-tions entre systèmes techniques et habitants, les systèmes urbains infi-niment diversifiés et en même temps singulièrement uniques se retrouvent et se redéfinissent dans la complexité. Interroger la question du lien, du flux, de la connexion, interroger les dimensions spatiales et temporelles du génie urbain nécessite d’interroger – au-delà des formes – les inter-faces, connexions, interconnexions, déconnexions, non-connexions. C’est un formidable chantier que nous avons devant nous car, au-delà des connexions fonctionnelles pour par-tie explorées par les études sur les infrastructures critiques, qu’en est-il des connexions sociales, des éco-cy-cles, de la proximité des acteurs et de la proximité spatiale ? Comment conce-voir la transformation des systèmes techniques vers des systèmes com-plexes développant des connecteurs (sociaux, physiques, fonctionnels mul-tifonctionnels...) ? La reconnaissance de la complexité urbaine conduira-t-elle à engager des procédures de concep-tion et de gesconcep-tion participative où les retours d’expériences sur des situations singulières trouveront leur place ?

Hall de la gare d'Avignon-TGV

©

SNCF / CA

V / JEAN-MARC F

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