RESUME
Cette thèse a pour but de faire l'historique de la revue.canadienne-française La Relève parue à Montréal de mars 1934 à juin 1941. Basé sur une série de on~e entrevues, ce mémoire se propose également d'analyser le contenu des arti-cles de la Revue et de définir à l'aide de divers témoignages le r8le qu'a pu jouer cette publication dans l'évolution des lettres canadiennes-françaises.
La première partie décrit la fondation et l'organisa-tion de La Relève et situe la Revue· dans son contexte. politique et social. De plus, cette partie du travail tente, d'une part, de préciser les besoins auxquels correspondait cette publica-tion, d'autre part, de retracer les influences subies par ses collaborateurs pour enfin résumer brièvement les objectifs et positions idéologiques du groupe.
La deuxième partie définit le r8le particulier de chacun des collaborateurs au sein du groupe et analyse les principaux thèmes traités par La Relève. Suivent quelques xé-moignages d'amis intimes de l'équipe de rédaction.
La troisième partie se propose d'évaluer l'influence idéologique et littéraire de La Relève au moment de sa parution et dans les années qui suivirent.
...
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'1 . ,IJA RELEVE ANALYSE ET TEMOIGNAGES
b-y
POULIN, Hélène, B,A •
A thesis submitted to
the Faculty of Graduate Studies and Research McGil1 University
in partial fu1fi1ment of the requirements ;or the degree of
Master of Arts
Department of French Language
and Literature August 1968
En conclusion, l'auteur de cette th~se tente de mesurer la portée sociale et la valeur littéraire de La Relève tout en tenant compte de ses faiblesses.
TABLE .DES MATIERES
PREMIERE PARTIE
HISTORIQUE DE LA RELEVE
Atmosphère sociale et politique
Fondation et organis·otion de la
de l'époque
•••••••••• Revue •••••••••••••••••Besoins auxquels
Les influences
elle
corre~pond....
~... .
• • • • • • • • • • • • • • • • e . • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • •But et positions idéologiques
••••••••••••••••••••••••Aboutissement: La Nouvelle Relève
• • • • • • • • • • • • • • 0 • • • • •DEUXIEME PARTIE
Les Collaborateurs
• • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • 0 • • • • • • • • • • • • •Robert Charbonneau •••••••••••••••••••••••••••••••
Paul Beaulieu ••••••••••••••••••••••••••••••••••••
Claude Hurtubise •••••••••••••••••
e • • • • • • • • • • • • • • •Robert Elie ••••••••••••••••••••••••••••••••••••••
Saint-Denys~Garneau••••••••••••••••••••••••••••••
Jean Le Moyne
• •••••••••••••••••••••••••••••••••••Les thèmes de La Relève
• • • • • • • • • • • • • 0 • • • • • • • • • • • • • • • • •La primauté du spirituel ••
Le nationalisme •••••••••••
...
...
L'ordre nouveau
••••••••••••••••••••••••••••••••••Témoignages
...
Roger Duhamel ••••••••••••••••••••••••••••••••••••
Marcel Raymond
Guy Sylvestre
TROISIEME PARTIE
•••••••••••••••••••••••••••••••••••·
... .
LA RELEVE VUE DE L'EXTERIEUR
Les Jeune-Canada
• •••••••••••••••••••••••••••••••••••Vivre
...
Cité Libre
•••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••CONCLUSION
• • • • • • • 0 • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • ANNEXE l...
ANNEXEII
...
BIBLIOGRAPHIE
...
1 4 11 14 24 28 31 32 35 35 36 38 44 50 50 55 69 71 71 73 75 76 79 84 86 90 91 93ct'
PREMIERS PARTIE
HISTORIQUE DE LA RELEVE
Atmosphère sociale et politique de l'époque
Si l'on veut saisir le caractère particulier du groupe de La Relève, il faut le replacer dans son contexte social et tenter de décrire l'atmosphère des années 1930-40. Quelle image. nous offre le Québec de ce~te époque? La province est aux prises avec la crise économique qu'elle subit un peu comme on subissait la petite vérole avant d'en connattre la cause. Pour tenter ~e comprendre le cataclysme qui s'abat sur eux, les Canadiens-français essaient de la réduire aux catégories connues et dans cette ignorance des véritables
causes, ils se disent: ce sont les Anglais qui profitent de nous. Cependant qu'à Toronto également, les gens meurent de faim,
il se produit dans le Québec une nouvelle explosion natio-naliste qui tend à redéfinir la place et le rale des Cana-diens-français dans le Canada. Toutefois, les porte-parole de ce nationalisme, Henri Bourassa, l'Abbé Lionel Groulx et leurs disciples, les Jeune-Canada, malgré leur enthollsiasme, ne sortent jamais d'une orthodoxie passéiste et de l'idée de survivance de la race. On vit dans une petite république avec
Maurice Blain, "pour ne pas avoir le go'Ot d'en sortir, et assez malheureux pour ne pas avoir les moyens d'en sortir. 1,1
L'élection de Maurice Duplessis, qui devient Premier Ministre du Québec en 1936 ne fait en somme qu'accentuer la politique traditionaliste de Taschereau, en adoptant les
formules religieuses et nationalistes à la mode. A vrai dire, tout changement inquiétait le nouveau Premier Ministre.
Itette appréhension des figure~ inconnues s'ap-pliquait plus encore aux idées qui n'avaient pas subi l'épreuve du temps. Le 'Chef' était un
ad-2 mirateur passionné des 'vertus tra?itionnelles.1I Ainsi, les éléments réformistes sont de nouveau mis
à
l'é-cart. Toute prop~gande relevant de l'idéologie socialiste est interdite, ce qui favorise le repliement du Québec surlui-m@me. Seul le catholicisme est reconnu et accepté. La politique du chef de l'Etat est d'ailleurs intégriste, de sorte que la société ecclésiale est plus que jamais dans le passé, 'identifiée à la société civile.
Mais i l
Y
a plus que cet aspect extérieur et sociologi-que de la société. Non seulement l'Eglise s'identifie-t-elle au pouvoir, mais le phénomène religieux domine entièrement la culture du Canada français. Toutes les valeurs intellectuelles ,de liberté de pensée, de liberté d'examen, d'esprit critique,1. Entrevue avec Maurice Blain à Montréal, le mercredi 7 février 1968, à 21 heures.
2. Robert Lacour-Gayet, Histoire du Canada, Librairie Arthème Fayard, pà:iis 1966, p. 536.
3
de doute sur des problèmes séculiers Se trouvent inextrica-blement mêlées aux problèmes religieux e t à la foi; .elles participent de la même dogmatique, de la même certitude, de la même irrévocabilité. Par conséquent, oser contester certaines positions nationalistes, c'est s'attaquer du même coup à la foi chrétienne et pour ainsi dire, pe~dre son droit de cité. Un intellectuel qui pense, qui se pose des questions, qui tente d'élucider des problèmes et qui, pour Ce faire, conteste certains dogmes, certaines positions acquises, ou alors les pouvoirs de l'Eglise et du clergé se voit aussitôt accusé de communisme et banni sans rémission. Socialement, cet homme vient de se suicider.
Selon M. Jean-Charles Falardeau, l'idéologie de ce nationalisme canadien-français dans une large mesure éla-boré par le clergé, se résume ainsi:
"Doctrine du statu quo culturel, elle prône la mission spirituelle du peuple canadien, sa vocation rurale, la primauté de la tradition. Cette doctrine fusionne le spirituel et le
temporel, le national et le social. C'est elle qui inspire tous les mouvements culturels ou sociaux nés durant cette époque: ligues de défense de la langue française, syndicalisme, mouvements d'action sociale. Elle associe
lafques et ecclésiastiques dans les entrepri-ses qui sont toutes sous le contrôle direct ou indirect de la hiérarchie catholique et elle diffuse éminemment par le collège classique ou le séminaire. "3
3. Jean-Charles Falardeau, "De la Société vers les Oeuvres", Notre Société et son Roman, Montréal, Editions HMH, 1967,
4
·Le Québec est donc fortement· dominé par une élite bourgeoi-se et cléricale. Si l'on replace La Rel~ve dans ce
con-texte, il est facile de comprendre les besoins qu'ont éprouvés ces jeunes intellectuels·à peine sortis du collè-ge ou y terminant leurs études de baccalauréat~ Formés comme ils l'avaient été, imprégnés de cette éducation religieuse to'ute maternelle, gardés en serre chaude; protégés du monde et de sa misère, pouvaient-ils être ob-sédés par autre chose que par des problèmes philosophiques et religieux? Le milieu était pauvre à tout point de vue. Pas une seule université de langue française digne de ce nom. Aucune possibilité culturelle dans une société pour laquelle .ces valeurs étaient secondaires. Ne serait-ce que pour se prouver à eux-m8mes qu'ils pouvaient exister en tant que penseurs, en tant qu'intellectuels, l'expérience de
La Relève s'avérait nécessaire.
Fondation et organisation de la revue
La fondation de la Revue se situe en mars 1934. Bien que la plupart des collaborateurs soient des élèves ou des anciens élèves du Collège Sainte-Marie, la revue n'est pas une entreprise de collège.
"Cette feuille se présente au public comme la première revue de jeunes qui ne soit ni une affaire de collège, ni le porte-parole des opinions d'un g:roupe particulier."4
4. La direction, "Positions", La Relève, première série, pre-mier cahier, mars 1934, p. l, aussi, deuxième cahier, p. 3.
5
Robert Charbonneau et Paul Beaulieu ont déjà quitté le
coll~ge lorsqu'ils décident de fonder La Rel~ve et d'en
assumer la direction. Leur ami Claude Hurtubise possède déjà quelqu'expérience dans l'organisation d'une revue. I l a d'abord dirigé en 1926 avec Jean-Louis Dorais la Rev,ue scientifique et artistiq~ dont les réunions se fai-saientchez lui, rue Kemsig.gton. Par la suite, i l
s'
fondé au Collège Sainte-Marie les Cahiers Ca?adiens parus sept ou huit fois ronéotypés, et auxquels ont collaboré entre autres Pierre Dansereau et Claude Robillard. I l est donc la personne toute indiquée pour prendre le r61e derédacteur en chef, ce qu'il accepte de faire à la demande des deux directeurs. Viennent se joindre à eux
Roger Duhamel d~s le début mais pour se détacher du groupe vers 1936, ses préoccupations devenant toutes autres. Jean Chapde1aine qui, ayant présenté trois articles doit s'éloi-gner quelques mois plus tard pour poursuivre des études en Europe; Jean
Le
Moyne et Saint-Denys-Garneau qui avaient d~abandonner leurs études pour des raisons de santé; finalement Robert Elie qui devient par la suite un collaborateur fidèle. Ils publieront des articles soumis par des amis du groupe: André Laurendeau qui milite au sein du groupe nationaliste des Jeune-Canada, Guy Frégault, Jean-Marie Parent, Guy
6
Syl~estre, Pierre Baillargeon, Paul Dumas, Madeleine Riopel, Marcel Raymond qui de~iendra d'ailleurs un assidu des
réunions de La Rela~e, et plusieurs autres. Paraissent également dèS articles d'écrivains européens: Daniel-~ps
dont la collaboration est assez réguliare, Bmile Baas, René Schwob, le P. Paul Doncoeur, s . j . dont. le r8le auprès de l'équipe des débuts sera importante, Jacques Maritain et Emmanuel Mounier dont l'influence sera capitale, et quelques autres.
Le nom que porte la revue est significatif. Les collaborateurs a~aient lu
La
Rela~e du Matin de Montherlant,livre dans leque~ la jeunesse est présentée comme l'age le plus dynamique de la vie.
Il Le génie male qui appara1.t vers la douzième année, avec son trop et son défaut, le monde crée ne suffit pas pour sa faim. I l se dérive en fureur de conna~tre, i l se dérive en goat du sacrifice, i l se dérive en tendresses, en rêves de gloire, en fous dons de soi: épuisé le réel, i l veut encore et saut~ chez les om-bres: i l va à Oieu de toute l'espace.IIS
Ces jeunes Montréalais décident d'être cette relave enthousias-te, et'c'est le nom qu'ils donnent à leur revue. Comment dé-finir le caractère de cette première équipe de La Relève? Nous sommes en présence de jeunes bourgeois dont les familles sont à l'abri des soucis matériels et pour qui la crise
s.
Henry de Montherlant, La Relève du Matin, Collection "Bibliothèque de la Pléiadell, Paris, Editions Gallimard, 1963, p. 31.
7
économique ne fait que retarder l'entrée dans le monde du travail. Sauf pour Charbonneau qui est employé comme journaliste au Droit à Ottawa, presque tous sont oisifs. Cela ne veut pas dire évidemment qu'ils n'éprouvent pas d'une manière ou d'une autre les difficultés de la crise économique, mais ils se sentent sufeisamment en sécurité pour porter leur attention ailleurs.
La Relève fut plus qu'autre chose une riche amitié. Très individualistes dans leur pensée, ils n'en sont pas moins réunis dans une même entreprise et liés par . les mêmes besoins fondamentaux. Leurs rencontres se font toujours autour d'une table bien garnie avec du vin en quantité suf-fisante pour permettre une certaine exaltation de l'esprit. Dans cette atmosphère dyonisiaque, inutile d'ajouter que les échanges sont absolument anarchiques et que les suggestions et discussions se font en toute liberté, sans aucun ordre
, , bl"
pre-eta l . . Pour la plupart, il s'agit d'une recherche
personnelle intense, d'une sorte de cristallisation de leur conscience et de leur désir de s'exprimer. Mais voyons plut6t ce qu'en disent les par~icipants eux-mêmes.
"Etrange assemblage où toutes les formes de pensée, d'opposition, se faisaient jour, mais où jamais les divisions intellectuelles n'entamaient l'unité cordiale, la sacro-sainte et indéfectible affection qui nous unissait et en quelque sorte justifiait l'e-xistence du groupe. "6
6. Robert Charbonneau, Chronique d~ l'Age Ame_r., Ecli tions du Sablier, Montréal 1967, p. 17.
" 8
Il • • • nous ne filmes jamais un chap1tre ou un
comité: nous étions des amis à table, sans autre plan ni intention qu'une qu~te d'absolu solidement orientée malgré les incohérences de son ardeur, et sans autre ordre du jour que le dé-sordre du soir, surtout celui du dimanche soir, le chaleureux, le tumultueux résumé que nous f1mes si longtemps de nos semaines comblées de découvertes et de ravissement, percées de
persPectives exaltantes et assombries d'angoisse.1I7 La revue n'aurait probablement jamais paru s'il n'y avait
eu parmi les collaborateurs et amis, certains esprits plus pratiques tels que Charbonneau, Beaulieu et Hurtubise. C'est grâce aux pressions qu'ils ont exe~cées sur leurs amis pour obtenir tel ou tel article que La Relève a pu continuer 'à exister.
Le premier numéro de La Relève est ronéotypé et d'as-pect p1ut8t artisanal. Par la suite, la revue est impri-mée à 11Imprimerie Populaire du Devo'ir et paratt périodi-quement sous forme de cahiers. Il y aura cinq séries de dix cahiers sauf pour la cinquième qui nlen compte que huit.
(
Dans la troisième série, les cahiers V et VI de m@me que les cahiers IX et X paraissent en un seul numéro pour des raisons financières. La même chose se produit dans la quatrième
série pour les cahiers IX et X. Au cours des premières années, la revue paratt assez régulièrement: 1934, six cahiers,
7. Jean Le Moyne, "Saint-Denys-Garneau, témoin de son temps", Convergences, Montréal, Editions HMH, 1961, pp. 226-227.
9
1935 , huit cahiers, 1936, sept cahiers, 1937, six cahiers, 1938, sept cahiers.
En
1939, les publications s'espacent. Nous n'en comptons que' trois cette année-là, quatre en1940 et quatre également en 1941. La revue subsiste d l'abord grâce aux dons de certains collaborateurs plus fortunés, et par la suite en recueillant les contributions des abonnés. L'imprimerie à cette époque ne coa.te pas très cher et l'or-ganisation des cahiers est le fruit d'un travail bénévole. Sauf pour le deuxième numéro, le tirage se fait à env~ron
mille exemplaires et les cahiers sont envoyés aux abonnés, vendus en librairie et distribués dans les collèges de la province.
Avant la parution du deuxième cahier, Paul Beaulieu qui avait participé à des camps scoutBen Europe introduit ses amis auprès du père Paul Doncoeur alors de passage à
Montréal. Ce dernier ,ayant pris connaissance du premier numé-ro de La Relève les encour~ge fortement à lancer une publica-tion qui soit en dehors des sentiers battus et des revues traditionnelles et conformistes de l'époque. Lors d'une conférence sur '~a Jeunesse chrétienne dans la Crise mon-dialell
, il fait appel
à
la jeunesse des pays catholiques, la Belgique, la France et le Canàda français pour'qu'ensemble ils sauvegardent les valeurs spirituelles et toute lacivilisation chrétienne contre la menace croissante des puissances pa~ennes et matérialistes.
10
'~a question qui domine aujourd'hui toutes les autres, c'est celle-ci: d'ici dix ans, verrons-nous, oui ou non, se lever compacte, instruite d'une doctrine conquérante, réso-lue à tous les sacrifices, une génération de jeunes chrétiens, Belges, Français,
Canadiens capables de mener dans le monde la plus dure partie qu'on ait vue depuis quatre cents ans?"7
Ainsi, les jeunes de La Relève se voient placés devant un 8 défi: "Jeunes amis canadiens... vous n'êtes pas prêts" défi qu'ils vont s'efforcer de relever. Ce premier contact avec l'Europe sera décisif et déterminera en partie l'orien-tation de la revue. Le Père Doncoèur termine d'ailleurs par ces mots:
"Je salue l'enthousiaste phalange des recrues qui nous annonce qu'arrive allègre et sQre de la victoire La Relève'~
Le texte de cette conférence sera reproduit dans le second numéro de La Relève, qui sera tiré à près de trois mille exemplaires et mis en vente à la sortie de la Salle du Gésù.
7. Paul Doncoeur, s. j ., "La Jeunesse chrétienne dans la Crise mondiale", La Relève, première sér ie, deuxième cahier, 1934, p. Il.
8. Ibid, p. 12. 9. Ibid, p. 14.
11
Besoins auxquels la revue'correspond
Si La Relève a pu parattre assez régulièrement pendant huit ans, c'est q'.1'elle répondait à un réel besoin, du moins de ceux qui y collaboraient. Nous avons déjà souligné la grande pauvreté du milieu, pauvreté matérielle d'une part, mais surtout, pauvreté intellectuelle et religieuse,
davantage ressentie par ces jeunes bourgeois. La revue vient combler une lacune inconcevable dans un pays comme le netre.
"Nous sommes plusieurs à sentir le besoin chez les jeunes d'un groupement national catholique indépendant pour développer dans ce pays un art, une littérature, une pensée dont l'absence commence à nous peser. D'autre part, nous voulons vivre intégralement ce que nous croyons. Notre catholicisme ne s'oppose pas à un art persènnel, i l le dépasse comme i l dépasse une politique nationale; mais i l s 'y appuie comme sur la personne humaine. 1110
En principe, i l ne s'agit pas pour eux de renier leur natio-nalité et de cesser d'être canadien. Ils voudraient l'être d'une façon plus adéquate. Ils en ont assez de l'aventure nationale exprimée par la "langue gardienne de la foi".
N'est-ce pas là une façon de se consoler d'être pauvre? Ils ressentent le besoin d'élargir les horizons, de sortir de la
surviva~ce, du régionalisme T.éducteur, de Maria Chapdelaine. Ils se sentent capables de parler un langage actuel qui leur permette de dialoguer avec le monde entier. Certes, ils
10. La Relève, première série, premier cahier, p. 1 et deuxième cahier, p. 3, 1934.
12
sont portés vers un vouloir vivre collectif mais en demeurant convaincus que ce n'est pas en se repliant sur eux~mêmes et sur le Québec du moment qu'ils a,rri,veront à cet humanisme auquel ils aspirent. Ce serait, au contraire" renoncer à la vie et ils souhaitent à tout prix prendre le risque du monde, quitte à s'y perdre,.à s'y engloutir, peu importe. L'essen-tiel, c'est de tenter l'expérience, de se renouveler, de passer à travers le conformisme ambiant. Ils sont emportés par un esprit de libéEation qu~ se fait jour au seuil de leur conscience. D'ailleurs,' la misère effroyable de la crise économique n'est à leurs yeux, rien de moins que la condamnation de leur monde actuel. Ils aspirent à un ordre nouveau.
Nous sommes donc en présence de jeunes qui débutent dans la vie avec une sorte d'angoisse non définie mais qui les oblige à tout repenser sérieusement. Les valeurs sur lesquelles reposait notre société sont mises en doute; et
celle~ci, dans les années 30, reposait en définitive sur les valeurs religieuses catholiques. Ces jeunes qui évoluent dans cette atmosphère étouffante ne s'y trouvent pas à l'aise. Le catholicisme tel qu'il leur est présenté ne répond plus à
leurs exigences. Ils voudraient se libérer, en sortir, mais chacun a subi l'influence de cet enseignement religieux fondé sur des valeurs traditionnelles et périmées. Bien sar, ils n'ont pas été sans soupçonner, pour en avoir souffert à
13
lloccasion, son dogmatisme, son étroitesse et ses limites.
Ce-pendant,. la forme que prenait cet enseignement était si subtile
que toutes ces fausses valeurs s'étaient peu à peu insinuées
dans leur ame,
âleur insu. Quand on est jeune, on se laisse
facilement influencer par ses ainés. Les jésuites étaient des
éducateurs expérimentés, aristocratiques, dont la religion
~taità base de volontarisme; c'était une sorte de camisole de force
spirituelle dont il était difficile de se défaire par la suite.
Le tragique de cette situation, c'est qu'au moment oà cette
jeu-.
nesse tente d'évaluer ses richesses, elle
pren~conscience d'une
déficience profonde, d'un vide inexprimable qu'elle se sent
in-apte à combler.
Lorsqu'elle essaie de s'opposer aux. valeurs
reçues, elle se retrouve démunie parce'9Ue mise en présence
d'e11e-même.
D~slors, ce n'est plus la société qU'il lui. faut vaincre
mais l'influence que cette société a exercéesur elle.
IIL'emprise était globale" nous dit Jean LeMoyne, lIet i l
est presque miraculeux qu'un groupe comme le nStre ait pu se
constituer dsne la joie et la liberté malgré des difficultés
in-, • , 11
11
, '
1
d'ter1eures enormes.
Faut-il donc s etonner que eur. emarche
se fasse dans une sorte de labyrinthe? Ils sont jeunes et n'ont
aucune expérience de la vie; pourtant, ils s'interrogent déjà sur
le sens de leur existence. Ils sont en quête d'absolu sans trop
savoir dans quelle direction orienter leur recherche. Parce qu'ils
11. Entrevue avec Jean LeMoyne, à Montréal le mercredi 17
jan-vier 1968
â16 heures.
font partie de cette société définie à l'avance, parce qu'ils sont membres de cette;'orthodoxie catholique, le renouveau qu'ils se proposent devra se faire de 1,' intérieur.' Chacun
à
sa façon, selon sa personnalité, s~s aspirations. et ses.godts vivra cette aventure décisive. 'J)'oll la diffi.pulté de cerner une penséeà
travers ces hésitations, ces incertitudes, ces angoisses, mais aussi, ces découvertes, ces enthousiasmes et cette prise de conscience d'eux-mêmes et des autres. I~a Relève, c'est ce qui reste de ces conversations interminables du dimanche soir
chez Jean Le Moyne ou chez Claude Hurtubise.,,12
Influences
Nous a!SJIons déjà parlé du r8le du père Paul Doncoeur lors des débuts de La Relève; les voyant remués par l'inquiétude, ce dernier les aide à définir leur position et leur rOle à l'intérieur de la jeunesse catholique universelle. Ils leur indique d 'ailleurs la voie à suivre;.
"Une éducation chrétienne subie à l'école, au collège, dans la famille, finit par peser; on se maintient dans un conformisme bourgeois parce qu'on n'a pas toujours le courage de rompre avec son milieu. Mais la richesse, le confort, le plaisir ont t8t fait d'envelopper.l'àme d'une véritable guangue de paganisme matérialiste,
correct tant que l'on voudra, mais en réalité mortel.
12. Entrevue avec Robert Elie
à
Ottawa, le lundi 8 janvier 1968, à 1 lheur es •15
L'esprit chrétien ou bien y meurt étouffé; ou ce
qui
est peut-être pire, s'y pervertit emprisonné.
Il faudra, jeunes frares, que
~ousayez le
cou-rage du renoncement; que vous osiez rompre avec
des moeurs embourgeoisées."13
Comment ne pas se sentir touchés par ces paroles? Cet homme qui
vient de l'autre c6té de l'océan n'a-t-il pas exprimé clairement
la situation du chrétien,
~ucatholique ici au Québec? C'est donc
dire que
La Rel~veavait vu juste; le problame n'est pas national
mais universel. Ainsi, ces jeunes intellectuels Ala recherche
de martres qu'ils ne trouvent pas
ici~vont se tourner vers
l'Eu-rope, vers les mouvements catholiques de gauche.
Ils subissent donc l'influence de Vie Intellectuelle,
revue des pares dominicains A laquelle collaborent Gilson,
Mauriac, Bernanos, en un mot, tous ceux
quise situent en marge
des mouvements traditionalistes. Ils adoptent les positions du
groupe de:- Sept, journal hebdomadaire catholique mais qui
~'1ere-fuse ni la discussion ni les critiques venant de l'extérieur.
Temps Présent succadera A Sept qui dispara!t en aodt 1937. Il
est tout naturel d'aller chercher sa nourriture spirituelle dans
ce qui vous intéresse plus particuliarement.
"La
Rel~ve"nous
dit Jean-Charles Falardeau, lise situera largement dans le courant
néo-thomiste dont Maritain a été l'un des vigoureux artisans.
1I14
13. Paul Doncoeur, s.j., "La Jeunesse Chrétienne dans la Crise
Mondiale" La
Rel~ve,premiare série, deuxiame cahier, 1934,
p.
13.
14. Jean-Charles Falardeau, "La génération de La Relève," Notre
Société et son Roman, Montréal, Editions H.M.H., 1967,
16
L 1 influence du philosophe français· est d.1ailleurs fondamentale.
BIle slexerced1abord par ses écrits, mais plus tard, par des
contacts personnels extrêmement enrichissants. Selon Jean LeMoyne,
"Maritain était un homme d1unesimplicité admirable, capable de
prendre au sérieux des jeunes comme nous,et nous amener
àdes
15
actes de conscience de plus en plus ouverts....
·11donne une
série de conférences
àla Salle Saint-Sulpice etau Plateau.
aux-quelles assistent
tr~s fid~lement·lesmembres de La
Rel~ve.C'est Maritain qui leur fait comprendre le sens de llêtre·humain,
et la prééminence de l'éternel sur·le temporel •. Il leur
ensei-gne que la métaphysique ,débouche sur le spirituel. L'expérience
personnelle de Maritain, son·aventure.intellectuelle
etspiri-tuelle avait vivement frappé les jeunes de'La
Rel~ve.Né comme
eux dans un milieu bourgeois mais protestant,il est encore
tr~sjeune lorsqu'il s'éloigne de tout. et devient agnostique. Les
r~i-sons qui
l'am~nentplus tard
àse convertir au catholicisme et
par la suite
à définir le raIe temporel du'chrétien.ne sont pas
sans intéresser vivement un groupe de jeunes qui aspire
àun
re-nouveau plut6t lafc que clérical.
"Or il est clair que le social-chrétien étant
inséparable du spirituel-chrétien, il est
im-possible qu'une transformation chrétienne de
l'ordre temporel se produise de la même façon
et par les mêmes moyens que les autres
trans-formations et révolutions temporelles.
1I1615.
Entrevue avec Jean LeMoyne
àMontréal, le mercredi
17janvier
1968 à 16
heures.
16.
Jacques Maritain, ilLe R6le Temporel du Chrétien," La Relève,
17
Mais que signifiait cet idéal néo-thomiste? Il slagis":'
sait de vivre un nouveau moyen-age qui serait une· sorte de
syn-th~se;l'humanisme
du XIVe et du XVe
si~cleconsidérait l'homme
comme dépendant
enti~rementde ·Dieu et n'ayant de fin que Dieu.
Ce
syst~meen négligeant de tenir compte de la faiblesse
humai-ne, anéantissait l'homme. Dieu était tout. ; Les conséquences
. furent désastreuses. ·L'homme incapable de se maintenir A la
hauteur de cet idéal inaccessible, s'abandonne A sa nature et
glisse vers une déchéance totale. Cette attitude provoque un
nouvel humanisme, celui de la Renaissance qui sera, par réaction,
anthropocentrique. La créature voulant se rehausser à ses
pro-pres yeux, proclame son autonomie en niant Dieu. L'homme devient
ainsi sa propre fin. Cette conception de ·1 'homme qui tend A ne
considérer que l'aspect tempor·el' de 11 être est
incompl~teet par
lA même, insuffisante.
La solution néo-thomiste se présente comme un
troisi~meage investi d'un nouvel humanisme fondé sur la doctrine de Saint
Thomas.
ilLe nouvel humanisme, c'est la réalisation
inté-rieure et
pléni~re d •une vocation profane
chré-tienne./l17
Cette notion d 'humanisme intégral. deviendr·a
ch~reau groupe de
La
Rel~ve.D~sle premier article du premier cahier, la
direc-tion de La Relève, en résumant ses posidirec-tions, se réclame de
Jacques Maritain en le citant directement:
17. Jacques Mari tain, ci té par La
Rel~ve,"Les
probl~mesSPJ.rl.-tuels et temporels d'une nouvelle chrétienté, résumé,"
18
"Nous ne luttons pas pour la défense et le maintien de l'ordre politique et social ac-tuel. . Nous lu~tons pour sauvegarder les é-léments de justice et de vérité, les restes du patrimoine humain, les réserves.divines qui subsistent sUr la terre et pour préparer et réaliser l.'ordre nouveau qui doit rempla-. cer le présent désordre. "18
En 1932, Emmanuel Mounier fonde en France la revue Esprit. Claude Hurtubise en est le premier abonné au Canada, sa résidence rue· Kensington devenant le lieu de communication d'Esprit. Cette revue se propose de rétablir dans le monde moderne la primauté du spirituel. Elle veut susciter une
double révolution, temporelle et spirituelle, et· son mouvement. est conçu selon une formule internationale, qui accorde toute son imPortance à la personne humaine.
"Nous appelons personne, la présence et l'uni-té d'une vocation unique et intemporelle, qui constitue l'être spirituel et l'appelle A se dépasser indéfiniment.lIl9
Selon Mounier, cette réalisation doit. se faire sur deux plans, c'est-A-dire le plan spirituel d'abord mais sans négliger le plan social. L'homme ne vit ·pas dans l'abstrait car la pesée du réel sur la conscience est considérable. Cependant, la dignité de la personne est reliée A son être spirituel; ainsi s'affirmera la primauté de l'esprit sur les valeurs temporelles.
18 • "Pos i ti ons," La Re lève, pr emièr e s ér ie, pr emier cahier, mars 1934, p. 3; aussi, deuxième cahier,p. 5.
19. Emmanuel Mounier, ilLe Mouvement Esprit," La Relève, deuxième série, huitième cahier, avril 1936, p. 229;
aussi, La direction (de La Relève), "Positions: la notion de personne," La Relève, première série, septième cahier, 1935, p. 229.
e
19
La Relève reprendra cette philosophie personnaliste mais s'attachera surtout à en développer les valeurs stricte-ment intellectuelles et spirituelles. Ses postulâts se si-tueront au niveau des droits de la personne et de l'affirmation de la liberté. Ils délaissent presque complètement l'aspect social. Dans cette notion de personne, ils ont l'impression de découvrir une voie de dialogue. Ils vivent dans une socié-té monolithique dont les éléments forment un ensemble rigide, homogène et impénétrable. Ils se sentent
à
l'étroit dans une telle société. Ils sont brimés dans leur liberté, limités dans leur développement individuel. Accorder une valeur infinie à la personne, c'est, pour eux, permettre à l'homme de s'affirmer en tant qu'individu et de communiquer sur le plan intellectuel, artistique et spirituel avec l'humanité toute entière. C'est ouvrir une porte sur le monde et toutes ses richesses. Un au-tre groupe aurait pu, à partir des mêmes valeurs, prendre une orientation toute différente. Mais un groupe d'agnostiques par exemple ne se serait pas réclamé .de Berdiaeff. Ce dernier, qui a été beaucoup lu par les jeunes de La Relève, n'a fait que confirmer leurs options fondamentales. Ils ont lu Un Nouveau Moyen Age, et en résument les points importants:ilLe nouveau Moyen Age - car un retour à l'ancien est impossible - tiendra compte des acquisitions du monde moderne dans l'ordre de la conscience et du grand affinement de l'ame que nous lui de-vons.
••• une époque placée sous le signe de la lutte religieuse, une époque de type sacré, où s'af-fronteront le Christ et Satan."ZO
Les collaborateurs de la revue Bsprit viennent·de tous les milieux et de toutes les orthodoxies. Ceux de La Rel~ve sont
tous fonci~rement catholiques et selon la formule de Maritain, ils ,veulent agir lien chrétien" et non pas lien tant que chré-tien". Bn ce sens, Berdiaeff pour qui la personne est une va-leur unique et irremplaçable, viendra définir le christianisme dans son attitude envers l'homme •.
" ••• (le christianisme) exalte l'homme, voit en lui l'image de Dieu, le·déclare porteur d'un principe du monde spirituel et l'él~ve au-dessus du monde naturel et social, lui attribue une liberté spirituelle qui le rend indépendant de. l'Empire de César et croit que Dieu lui-même était devenu homme pour élever l'humanité jusqu'au ciel. "Zl
Selon Berdiaeff, il ya trois attributs essentiels de la personne: la créativité, l'amour et la liberté, lesquels sont réalisés dans le christianisme qui est une rencontre inter-personnelle entre l'homme et Dieu. La Rel~ve ira puiser dans l'oeuvre de romanciers catholiques une sorte de confirmation de ces valeurs dans l'art. Il n'est pas étonnant que la plu-part de ceux qui retiennent leur attention ont da à un certain moment de leur vie", opter pour le catholicisme mais en y cher-chant un humanisme nouveau, qui ne s'inscrive pas dans la
tra-20. La Relève, "Un Nouveau Moyen Age," première série, huiti-ème cahier, 1935, p. 212.
21. Nicolas Berdiaeff, De l'Esclavage et de la Liberté de l'Homme, Bditions Montaigne, Paris, 1946, p. 29.
21
dition bourgeoise. Citons-en quelques-uns: Bernanos après avoir milité pour l'Action Française auprès de Maurras, fera volte face pour exprimer passionément son indignation devant la médiocrité de la classe bourgeoise, ,l'égofàme des capitalis-tes, et toutes les formules du juste milieu. Ses valeurs mo-raIes demeurent des valeurs chrétiennes mais sa liberté de ca-tholique revendique autre chose que l'esclavage fat-il imposé par l'Bglise elle-m~me. "Bernanos" nous dit Robert Blie, "c'était la voix qui crie dans le désert, c'était celui qui rue dans les brancards."22
François Mauriac de m@me que Bernanos se révolte con-tre le pharisafsme de son milieu bourgeois car il aspire à une foi authentique et vivante. Si au début de son oeuvre il dé-peint surtout les puissances du mal, c'est que son christia-nisme est en butte au doute, aux passions et à la nostalgie d'une foi plus éclairante. Mais vers 1928, ayant traversé et surmonté une crise spirituelle profonde, i l découvre la grAce, source de paix et d'espérance.
Brnest Psichari élevé dans l'agnosticisme, à l,labri des soucis matériels, se libère du conformisme bourgeois, des si-tuations héritées, des valeurs acquises, des puissances instal-lées et de toutes les formes d'académisme pour devenir soldat. 'Dans cet esprit de sacrifice, il trouve le véritable sens du divin et finit par embrasser la foi chrétienneo
22. Entrevue avec Robert Blieà Ottawa, le lundi 8 janvier 1968, à Il heures'.
22
. "Le chrétien ne doit pas être inférieur ••• Psichari nous précède et nous appelle à sa suite. "23
Charles péguy également se sépare du christianisme vers sa dix-huitième année. ~on esprit se refuse à accepter certains dogmes désespérants du catholicisme traditionnel. Lorsqu'il revient à la foi chrétienne vers 1910, c'est pour s'acheminer vers une adhésion totale. Comme péguy n'entend pas séparer sa foi de sa culture, son oeuvre sera essentiellement celle d'un catholique convaincu et l'humanisme chrétien prendra chez lui un sens très précis de justice et de charité.
"Quand on a tenté de s'arracher aux habitudes bourgeoises, on comprend mieux ce que repré-sente cet homme, à quelles attentes secrètes répondent ses oeuvres. Tout un dynamisme s'en dégage, qui éveille l'ème nouvelle et prépare la Ci té future."24
Daniel-Rops après avoir vécu dans l'incertitude et l'incroyance devient le défenseur de la spiritualité chrétienne, s'applique à définir le mal du monde moderne et à chercher des solutions. Il existe entre ces écrivains certaines analogies frap-pantes qui n'ont pas échappé aux membres de La Relève. S'ils avaient trouvé ici, enracinés dans un milieu social et national, les mattres qu'ils cherchaient, ils n'auraient pas été portés à poser les· problèmes en termes aussi universels et généraux.
23. Paul Beaulieu, "Ernest Psichari," La Relève, première série, dixième cahier, 1935, p. 250.
24. Paul Beaulieu, "Charles péguy," La Relève, première sé-rie, septième cahier, 1935, p. 157.
----'2.3
Mais se tournant vers la France, pays de leurs origines, il est tout naturel qu'ils aient trouvé chez les penseurs que nous avons mentionnés et chez d'autres de la m@me lignée, un approfondissement de leurs convictions un peu confuses mais réelles. En effet, il se produit en Pranc'e vers les années 30, un revirement d'opinion contre la tradition bourgeoise. La nouvelle génération se détache rapidement des solutions traditionnelles et recherche un nouvel humanisme qu'elle ne saurait trouver que dans un ordre nouveau. Cette orientation se manifeste dans la littérature qui devi~nt de plus en plus critique et souvent violente.
Ce besoin de reno~veau correspond exactement aux aspirations du groupe de La Relève. Nous pouvons nous deman-der d'ailleurs si le même groupe de jeunes Canadiens français
transplantés en France à cette m@me époque ne se serait pas logé tout simplement autou% de ces écrivains révolutionnaires de gauche, ou rangés auprès des néo-thomistes du temps. L'hom-me s'attache à un ma1.tr'e lorsqu' il possède des points communs avec ses aspirations et ses désirs les plus profonds et les plus purs. Ainsi entourés, le groupe de La Relève aurait pu se développer et devenir beaucoup plus important. Cependant,
l'atmosphère intellectuelle étant infiniment plus pauvre ici, dépourvue de toute densité humaine, cette densité qu:C1.eur eut permis de s'affirmer, ils durent se contenter de n'être souvent que des disciples fidèles de mattres français ou étran-gers.
But et positions idéologiques
A travers les divergences d'opinion, une idée cen-trale réunissait les collaborateurs de La Relève: le catho-licisme est une chose vivante qui dépasse les cadres qu'on lui donne ici au Québec. Il est essentiel de rajeunir ces cadres sinon de les transformer, afin de permettre le plus grand épanouissement possible de la personne humaine.
"Nous ne faisons aucune restriction, nous n'attachons aucune idée de limite à ce terme de catholique qui signifie étymologiquement universel. Le plan des cahiers embrasse tous les mouvements, toutes les activités des jeunes catholiques sans distinption de race." 25
L'angoisse ressentie dans le monde vient avant tout de ce souci du pain de chaque jour qui a marqué la période de la crise économique. Mais selon les jeunes de La Re1~ve, elle vient de beaucoup plus loin et entratne des conséquences tragiques.
"Qu'on s'efforce enfin d'ouvrir les yeux à la réalité pour y constater que la crise que nous subissons n'est pas seulement, même au Canada, une de ces crises économiques passag~res. Ma-nifestée surtou~ sur le plan matériel parce que vécue si crue1lemen"t, cette crise n'en garde pas moins son origine et ses éléments de solution sur le plan métaphysique."26
25. La Direction "Positions Il , La Relève, première série, premier cahier, mars 1934, p. l;-a,üssi première série, deuxième cahier, p. 3.
26. Claude Hurtubise, '~rimauté de la Souffrance, La Relève, première série, septième cahier, 1935, p.
176.----25
C'est donc volontairement qu'ils décident de. traiter les problèmes du point de vue philosophique. Ils souhaitent la révolution mais dans les hommes ,d'abord, afin de pré-parer l'ordre nouveau par la restauration des vraies valeurs chrétiennes. Il s'agit de libérer l'homme par ,l'esprit. C'est ce qui les am~ne à aborder les problèmes sociaux, économiques, nationalistes, et politiques dans une pers-pective résolument morale.
I~évolution spirituelle ne signifie pas fuite du temporel, de l'action, des respo~sabilités charnelles, mais bien au contraire,révolution o~ l'homme concret sera engagé et agira selon sa nature complète: charnel et spirituel, en
respectant :la primauté essentielle de l'esprit."27 Leur souci est donc avant tout métaphysique, et le bien
c?mmun de l'humanité prime le bien de la nation. D'ailleurs, 2 8 ' .
d'autres groupes 'comme les Jeune Canad~ s'occupent des ques-tions nationalistes immédiates. Selon l'équipe de La Relève, i l Y a d'autres valeurs à préserver et c'est là leur but primordial; celui de retrouver avant tout le sens véritable du christianisme qui leur permette de penser·et ~'agir en chrétiens authentiques. Au début de la troisième année,
27. Claude Hurtubise,
"De
la Révolution spirituelle,prélimi-naire" La Relève, deuxième série, troisième cahier, 1935, p. 78.28. Jeune Canada, mouvement nationaliste lancé à Montréal en 1932-1933 et qui visait à l'éclosion et à l'épanouissement de la foi et de l'enthousiasme patriotiques. Comptaient parmi les principaux anj.mateurs, André Laurendeau, Pj.erre 'J)ansereau, Gérard Filion et Pierre Assel in.
-26
Robert Charbonneau résume les positions.de la Revue: "La Relève en se plaçant dès le début sur un plan philosophique, transcendait au moins dans l'intention les autres groupes, disons plus justement qu'elle embrassait tous les domaines sans se limiter à aucun."29
La Relève s'est fixé une mission qu'elle considère supérieure en ce sens qu'elle reste libre à l'égard des mouvements enga-gés directement dans l'action et prend ainsi un caractère délibérément plus universel. "Il s'agissait" nous dit Robert Elie, "de préserver le dialogue, ce qui serait un commencement de pluralisme dans notre société monolithique et fermée. "30 Chacun des membres du groupe pouvait avoir des visées indi-viduelles, mais celles-ci n'allaient jamais à l'encontre de la mission fondamentale de la Revue qui était de communiquer la prise de conscience religieuse du groupe. Les préoccupations littéraires elles-m~mes sont à forte tendance spiritualiste. Robert Elie et Saint-Denys-Garneau sont à la recherche ~e nouvelles formules d'expression en poésie; Robert Charbonneau de m~me que Robert Elie s'intéresse au roman. Toutefois, comme le souligne Jean-Charles Falardeau,
" ••• l a vision du monde est la vision intellec-tuelle d'un univers intérieur qui renvoie
29. Robert Charbonneau, "Troisième Année", La Relève, deuxiè-me série, septièdeuxiè-me cahier, 1936, p. 195.
30. Entrevue avec Robert Elie à Ottawa, le lundi 8 janvier, 1968, à Il heures.
e·
27
a un univers spirituel et
à
des absolus. ,,31Limités par l'étroitesse de notre société, il fallait d'abord que ces jeunes gens se créent un milieu où i l soit possible d'être soi-m@me librement et de se développer normalement en tant qu'intellectuel; un milieu où la culture soit recon-nue comme une valeur essentielle de la personne humaine. De plus, parce qu'ils étaient fonci~rement catholiques, il leur fallait donner un sens à leur appartenance chrétienne.lB:nfin, muets de ~.?issance, comme tout Canadien-français, surtout à
cette époque, il leur fallait apprendre à répandre leur.no-tion de sàlut collectif, ainsi que leurs découvertes des formes neuves dans tous les domaines de l'art.
Quel fut le public de La Relàve? Le tirage à mille exemplaires environ indique clairement que seul un petit nombre d'amateurs lisait la revue. Un public bourgeois; , puisque l.'élite intellectuelle était bourgeoise, mais aussi des jeunes de milieu ouvrier et paysan dans les collèges de campagne. Il faut dire que le caractère même de la revue, dégagée de toute préoccupation politique ou économique immé-diate, n'avait rien qui pQt attirer l'ensemble de la popula-tion du Québec à cette époque.
"un public que la véri té (je ne par le pas de notre vérité particuliàre) n'intéresse pas et qui en grande majorité enfoncé dans
31. Jean-Charles Falardeau, "La Génération de :La Relève' " Notre Société et son Roman, Editions HMH, Montréal 1967, p. 111.
28
le conformisme tue par l'indifférence tous les mouvements qui n'ont pas un caract~re politique quelconque."32
Il ne faut cependant pas croire que La Relève avait besoin d'un grand public pour persévérer dans son effort. On y
déplorait bien sQr l'indifférence du milieu devant les pro-blèmes qui l'intéressaient, mais l'entreprise correspondait avant tout à une recherche personnelle nécessaire et
essen
-tielle pour chacun de ses collaborateurs. En somme, un petit cénacle o~ ne pénétraient que les adeptes.
Les membres du groupe ont prêché dans le désert mais l'aventure a permis à chacun d'entre eux de s'épanouir., dé-couvrir son talent particulier et dans certains cas, de mettre au point une oeuvre littéraire.
Aboutissement: La Wouvelle Relève
En 1941, Robert Charbonneau et Claude Hurtubise fondent les Editions de l'Arbre. Ils cherchent
à
intéresser Paul Beaulieu à leur projet. Ce dernier, cependant, vient d'entrer au Ministère des Affaires Extérieures et n'a ni le temps ni l'intention de s'occuper d'édition. Il refuse donc la proposition et suggère que la revue change de nom. La Relève à son avis, c'était quelque chose d'à part, doté d'un32. Robert Charbonneau, "Troisième Année", La Relève, 'Deuxiè-me série, septiè'Deuxiè-me cahier, 1936, p. 196.
.',
29
caractère bien particulier. Un rapport étroit existait d'un article à l'autre, une sorte de communion spirituelle entre les collaborateurs. La Relève devient donc.La Nouvelle Relève ce qui indique déjà un changement sous-jacent d'orien-tation. Pourtant les directeurs, Charbonneau et Hurtubise, ne veulent pas nécessairement en faire une revue différente de la précédente. Le premier numéro rappelle le souci qui avait animé la première Relève.
"La m@me recherche spirituelle qui suscita la fondation de La Relève, animera notrè
trav~il. Nous voulons apporter un témoigna-ge chrétien, c'est-A-dire j~ger les événe-ments et les. activités humaines avec un esprit compré~ensif et audacieux, toujours fidèle à la vérité 0..). qu'elle se trouve."33
Cependant les nouveaux directeurs sont avant tout des édi-teurs et sont amenés à publier plusieurs écrivains français et européens ici à Montréal. Ils font parattre dans la revue, des extraits de livres publiés par les Editions de l'Arbre, ou alors des textes venant d'auteurs dont ils publient les oeuvres. C'est de là que vient la transformation que subit la revue bien plus que d'un changement d'idéologie. Les textes d'écrivains étrangers parviennent tout naturellement à la Revue et comme i l est souvent difficile d'obtenir des articles de le part des Canadiens-~rançais qui écrivent peu,
la revue prend fatalement un caractère autre. Les textes sont
30
d'ordre général; les horizons sont plus larges mais i l n'est pas toujours facile de suivre l'unité .de la pensée d'un
cahier à l'autre. Si certains collaborateur.s de l'ancienne Re1~ve continuent
è.
y faire parattre quelques articles; c'est par amitié ou par fidélité. La Nouvelle Re1~ve n'est plus leur revue, c'est proprement celle .desBditionsde l'Arbre et ils ne s'y sentent plus parfaitement chez eux.' D'ailleurs, la vie s'est chargée de dispers~r le groupe, chacun étant repris par des préoccupations d'ordre pratique et immédiat.DBUXIBME: PARTIS'
Les collaborateurs
S'il est possible de détecter une certaine unité de pensée à travers les quelques trois cents articles de
~Relève, ce n'est certes pas grâce à l'homogénéité du grou-pe des collaborateurs mais plut6t au souci de préserver l'au-thenticité de la revue en maintenant un équilibre entre les différents textes publiés.
"Nous formions un tout homog~ne et pourtant, quant
à
la pensée, aussi disparate que'possi-ble. Nous nous entendions à mi-mot, mais nous npus divisions dès que s'ouvrait la discussion."34~)
,
La revue avait d'abord ete conçue par Robert Charbonneau et P.aul Beaulieu qui avaient associé Claude Hurtubise à leur entreprise. Ils formaient en quelque sorte un 'noyau qu'il faut distinguer, du moins au début, du groupe de discussion. Il suffit de feuilleter la première série de cahiers de la revue pour constater que ce sont effectivement ces trois noms qui reviennent le plus souvent au sommaire. Il ne s'agit pas là d'une cofncidence. D'ailleurs, les premiers articles qui définissent les positions de La Rel~ve ont été rédigés- par
34. Robert CharbonneeLu, Chronique de l'Age Amer, Editions du Sablier, Otta'll,a 1967, p. 17.
32
Robert Charbonneau dont l'influence au sein du groupe a été déterminante, surtout pendant les premières années. "C'était un être d'une intensité assez unique" nous dit Paul Beaulieu au cours d'une entrevue, "tout ce qui le faisait vibrer l'attirait.,,35 Cela explique sa participa-tion au mouvement des Jeune-Canada, alors que le groupe
de La Relève s'opposait à toute action organisée par crainte de voir son effort idéologique se transformer en politique quotidienne. Mais les Jeune-Canada soulevaient l'enthousias-me et remplissaient
à
craquer les salles du Gésù. Cetenthousiasme fascinait Charbonneau pour qui toute expérience était valable et enrichissante. Esprit éclectique, il s'in-téressait à tous les sujets: philosophie, littérature,
religion, nationalisme, en un mot, à tout ce qui lui était accessible.
"Son témoignage à lui est celui d'un homme qui dit oui au destin, qui mobilise autour de lui les énergies disponibles, qui d'une façon douloureuse sans doute mais avec une incoercible foi s'avance opiniâtrement dans la direction d'un idéal qu'il a fixé très haut: la culture frança~, les impératifs dé l'Evangile, la disponibilité de l'homme racheté. "36
Parce que ses intérêts étaient si divers, ses amis ne le
35. Entrevue avec Paul Beaulieu à Montréal, le vendredi 29 mars 1968 à Il heures.
36. Le Devoir, Arts et Lettres, "Un témoignage de Jean-Charles Palardeau", samedi 8 juillet 1967.
33
comprenaient pas toujours très bien, d'autant plus qu'il était de caract~re ombrageux. "C'était un éitre sec~et,"
nous dit André Laurendeau qui l'a très bien connu, "pèle, calme mais qui s'animait lorsqu'il parlait de sujets qui
37 lui tenaient à coeur."
Selon Paul Beaulieu, le fait de travailler en groupe était pour chacun des collaborateurs de la revue, un très grand sacrifice. Tous avaient une personnalité assez forte pour vivre indépendamment à l'écart d'une petite,équipe. Mais les directeurs ayant insisté pour qu'il n'y. ait pas de malen~endus, i l s'était établi une sorte de convention respectée par tous les membres du groupe en ce qui.concer-nait les options fondamentales de la revue.
"Dans un groupe de ce genre, chacun s'efforce, par amitié, de partager les intér~ts de ses compagnons. Il en résulte un agrandissement du champ des préoccupations et une pénétra-tion plus poussée d'une grande variété de disciplines."38
C'est là l'opinion de Robert Charbonneau qui demeurait malgré tout l'ème du groupe, pour ne pas dire l'animateur intransi-geant. Les premiers articles de· positions sont remplis d'affirmations un peu agressives et qui ne sont pas toujours approfondies ou justifiées. Inconsciemment peut-@tre,
37. Entrevue avec André Laurendeau à Montréal, le jeudi 21 décembre, 1967, à 16 heures.
38. Robert Charbonneau, Chronique de l'Age Amer, Editions du Sablier, Ottawa 1967, p. 10.
34
Charbonneau utilisait la revue pour· repe.nse~ personnellement toutes choses.
IIJe me mis à écrire pour voir clair en moi. Dès qu'on écrit, on se pose des questions, on est amené à refaire le monde; on se dé-couvre pied à pied, portant la lumière le plus loin' possible au fond de soi. Je vou-lais, à mon tour, tout repenser~ repartir à zéro. "39
L'inconvénient, c'est que dans cette qu@te passionnée d'une identité, il oubliait parfois de consulter les autres membres du groupe, de sorte que les prises de positions signées
La Relàve, étaient souvent celles de son' directeur. Il ne faut cependant pas croire qu'il y ait eu des divergences d'opinion sérieuses quant
à
ces options. Il y avait des discussions de groupe interminables au cours desquelles on soulevait toutes ces questions. DePendant, le soin d'ordon-ner toutes ces idées et ces suggestions diverses pour en faire des articles, cohérents, revenait le plus souvent à Robert Charbonneau. Pour cette raison et aussi à cause de son tempérament, ce n'est que peu à peu qu'il en est .venu à accepter en pratique l'élargissement que pourtant il sou-haitait dès le début. L'article de 1936 in-titulé "Troisiàme Annéell manifeste en effet un réel désir d'expliquer leche-minement de la revue vers la vérité. Le ton est moins dogmatique et témoigne d'une évolution sensible vers le
35
dialogue.
Paul Beaulieu était le seul membre du groupe à
avoir des contacts réguliers avec l'Europe. I l s'y rendait chaque année pour partièiper à des camps scouts. I l en profitait pour établir des contacts avec certains écrivains dont i l admirait les oeuvres. "Je leur écrivais" nous dit-il
"et à ma grande surprise, Claudel, Maritain, Montherlant,
enfin, tous ceux avec lesquels je communiquais, m'accueillaient 40
chaleureusement. Il A son retour, Beaulieu transmettait ses
impressions à ses amis, les faisant ainsi bénéficier de ses expériences et de ses découvertes.
De
plus, en tant que mem-bre des mouvements de jeunesse, i l était plus accessible que ses amis; invité par des groupes d'action catholique et par différents cercles d'études, i l s'est rendu dans plusieurs collèges afin de parler de La Relève. Son r6le était donc d'établir des liens, de distribuer la revue et de la faireconna~tre. C'est sa résidence, 36 avenue Roskilde, à
Outremont, qui tenait lieu de bureaux à la revue. I l recevait les lettres adressées à La Relève et possédait une liste com-p1ète des abonnés. Il s'occupait de leur faire parvenir régulièrement les nouveaux numéros parus. Dans ce travail, i l était assisté de Claude Hurtubise, l'administrateur. par excellence.
Ce
dernier s'occupait de tous les détails40. Entrevue avec Paul Beaulieu à Montréal, le vendredi 29 mars 1968, à 11 heures.
,e
36
pratiques, de la mise en page et de la coordination de la revue. A sa sortie du co1l~ge, i l slétait inscrit en Sciences Sociales à l'Université de Montréal; mais i l dut quitter
après quelques semaines, sa santé ne lui permettant pas de poursuivre ses études. Il était donc en mesure de consacrer beaucoup plus de temps à la revue que Robert Charbonneau qui était ~rès pris par le journalisme et Paul Beaulieu, inscrit à la Faculté de droit. Sa tâche est donc devenue de plus en plus considérable.
Robert Elie était le plus jeune du groupe. Au co11è-ge, c'était un sportif reconnu et'applaudi au tennis. "Il venait parfois aux réunions chez Claude Hurtubise puisqulil habitait tout près; mais personne nlaurait cru qu l i1
apporte-, 41
rait une telle contribution à la revue.1I Ce 'fut une
véri-table révélation pour tout le groupe" de La Relève. En effet, tous ont découvert ehez Robert Elie une sensibilité littérai-re et une'conscience esthétique exceptionneiles. Il s'inté-ressait passionnément à toutes les choses de l:l'esprit. Avec Saint-Denys-Garneau, i l a donné à La Rél~ve une dimension artistique tout à fait nouvelle. I l suffit de relire des articles comme ilLe Sens Poétique", ''L'Art dans la Cité"" IILa vie recluse en Poésie ", ilLe Théâtre: Hamlet", ''Le
Cinéma, Art populaire" de même que ses chroniques sur Claudel
41. Entrevue avec Paul Beaulieu à Montréal, le vendredi, 29 mars 1968, à 11 heures.
37
pour comprendre ~ quel point il y avait chez Robert Elie ce besoin de trouver ici un langage poétique et artistique nou-veau. Sa grande amitié avec Borduas dont il ~ été le pre-mier à faire l'éloge, en est. un témoignage convaincant.
IIpour une fois un peintre canadien entreprend le grand voyage et nous ouvre toutes larges les portes de la vie intérieure. Ne manquons pas de le suivre, car nous avons grand besoin d'air pur et de faire enfin, si nous ne vou-lons pas mourir d'inanition, l'épreuve déci-sive de nos forces."42
Borduas poursuivait en effet, par des moyens différents le même but de libération que La Relève. C'est pourquoi sa personne et son oeuvre avaient tant d'attrait pour Elie.
"Quelques-uns d'entre nous doutent déjà de certaines convictions d'hier. Nous interro-geons dans le trouble l'ère nouvelle qui s'avance, accompagnée de l'horrible tragédie universelle. "43
Robert Elie est un ~tre fermé, discret, un peu timide et qui se laisse difficilement conna~tre.
A
une grande humanité, il joint une culture très étendue et une belle sensibilité artistique.A
l'époque de La Relèv~, il s'intéressait à tout; le sort de l'ouvrier le préoccupait autant que le des-tin de notre nation, l'évolution du catholicisme ou l'avéne-ment de la culture au Québec. C'est peut-être le seul du42. Robert Elie, Borduas, Editions de l'Arbre,-Montréal, 1943, p.S.
43. Paul-Emile Borduas, cité par Robert Elie, dans son livre Borduas, p. 20
38
groupe à s'Gtre prononcé sur autant de sujets divers. Il .. était moins bavard que les autres' pendant ces dtners du
dimanche qui les réunissaient tous;. mais il était toujours en éveil et savait profiter au maximum de ces discussions. Son rGveaurait été de vivre dans une civilisation qui lui edt permis de lire Eluard'ou Aragon et de dire: voilà, c'est à nous, c'est de nous. "La 'littérature française" nous dit-il, "je voulais que ce fÜt.ma
litté~ature.,,44
Mais le milieu dans lequel il évoluait avec ses amis était hélas fermé à toutes les valeurs purement intellectuelles. 'Et le drame de ce milieu était de n'avoir pas su remplacer par des . formes neuves les fausses valeurs qui 'le faisaient vivre. N'est-ce pas ce qui fait de'Marcel, le héros de La Fin des Songes, une sorte d~infirme spirituellement?"L'impossibilité 'des héros de 'se retrouver dans la société de leur époque n'est-elle pas uri indice de la difficulté qu'éprouvait la société elle-m~me à se retrouver entre un passé obscurément tratimatisant et'un présent étourdissant?" 45
Robert Elie a connu la profondeur de cette misère qui menaça'it d'étouffer tous les élans de cette jeunesse avide de lumière.
Saint-Denys-Garneau est un exemple poignant de cette
44. Entrevue avec Robert Elie à Ottawa, le lundi 8 janvier 1968, à Il heures.
45. Jean-Charles Falardeau, No~re Société et son Roman,
"De la Société vers les Oeuvres", Montréal, Editions HMH, p. 134
jeunesse étouffée avant d'avoir vécu. Cependant, i l ne faudrait quand même pas redire ce qui l'a été mille et une fois
à
son sujet. Saint-Denys-Garneau n'est pas un phénom~ne rare dans l'histoire de notre littératt~e ou de la vie québécoise. Tous ses amis de La Rel~ve ont parta'gé à des degrés divers le drame qu'il a vécu. C'est d'ailleurs ce qui explique leur attachement, (leur envoütement même) à
tout ce qu'il a produit et surtout à tout ce qu'il représente. Ils ont involon~airement exalté les qualités de l'écrivain pour donner un sens à l'expérience douloureuse qu'avait été leur jeunesse à tous. Nous ne voulons pas minimiser l'eeuvre
du po~te. Saint-Denys~arneau 8 écrit de tr~s belles pages
dans son Journal et dans les Lettres