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_--_._--_._---LUMIERE ET TENEBRES CHEZ LUCRECE by
EMILE NORMAND
. A THESIS
SUBMITTED TO THE FACULTY OF GRADUATE STUDIES AND RESEARCH IN PARTIAL FULFILMENT OF THE REQUIREMENTS FOR THE DEGREE OF
MASTER OF ARTS
DEPARTMENT OF CLASSICS MC GILL UNIVERSITY
APRIL
1967
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TABLE DES MATIERES
pages INTRODUCTION
...
lPREMIERE PARTIE : la lumière
...
5 7 1.- LA LUMIERE ET LE SOLEIL ... . II.- LA LUMIERE ET SES EXPRESSIONS ... 18111.- LA LUMIERE ET LES COULEURS
39
49
51
57
IV.- LA LUMIERE ET SES SYMBOLES
...
a. La lumière, symbole de la vie.
...
b. La lumière, symbole de la connaissance c. La lumière, symbole de la philosophied'Epicure . . . 60
d. La lumière, symbole de la poésie ... 67
DEUXIEME PARTIE les ténèbres ... 76
1.- LES CONTRASTES DE LA LUMIERE ET DES T~NEBRES. ?:~
II.- LES TENEBRES ET LEURS EXPRESSIONS ... 82 111.- LES TENEBRES ET LES ADJECTIFS DE COULEURS
SOMBRES .•••••••.•••••...••••.••••.•••••.•.•. 100 IV.- LES TENEBRES ET LEURS SYMBOLES ... 112 a. Les ténèbres, symbole de la mort ... 114 b. Les ténèbres, symbole de l'ignorance et de
l'erreur . . . 118
c. Les ténèbres, symbole des craintes, de
l'agitation, des passions
...
121 d. Les ténèbres, symbole de la philosophie ... 124 CONCLUSION: LUCRECE POETE DE LA LUMIERE ... 126l N T R 0 DUC T ION
Il est difficile d'arriver à connaître parfaitement la
personnalité d'un auteur,surtout quand cet auteur est un poète qui a écrit en des temps reculés et difficiles sur un sujet à la fois de science et de philosophie.
Chaque étude d'une oeuvre, de son milieu historique et littéraire,faite par un savant, un critique littéraire ou même
un étudiant, mène souvent à la découverte d'un nouvel aspect
de la personnalité d'un auteur. Tout effort de l'esprit humain
comporte toujours, en effet, une lueur d'espoir, de clarté
et de plus grande intelligibilité.
Essayer de comprendre une oeuvre poétique par la compa-raison avec d'autres oeuvres, soit celles de ses devanciers ou de ses successeurs,est certes utile en bien des cas et comporte un certain intérêt; mais une telle étude comparative, si on n'y fait pas attention, peut nous égarer sur une fausse piste et
conduire à une mésintelligence de cette oeuvre. Tout poète a
une expérience personnelle du monde, des hommes et des choses;
il a aussi une conception personnelle de son art et c'est cette
vision individuelle, propre à un auteur, qu'il faut rechercher,
c'est elle qui est enrichissante. l
l W.S.Maguinness, "The Language of Lucretius", p.
71.
(Chapter IV of Lucretius by D.R. Dudley, Routledge and Kegan Paul, London, 1965)."1 feel obliged to make sorne protest against a form of criticism .•. This heresy consists of characterizing
O
. Ji and estimating an author too much in terms of his predecessors and, worse still,his successors, and too little in terms of his·r., .. ~ ... ~ ;.'
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2Pour Lucrèce, l'étude des symboles qu'il emploie si
abondamment aide sûrement à une compréhension plus profonde de
l'oeuvre et à une connaissance plus précise de l'homme et de
l'artiste, comme l'a noté Stella R.Pope:
"It is possible that Borne of the problems in Lucretius will be resolved by a consideration of his imagery in its richness and variety, the reality which it gives to theore-tic processes, and the clarity with which abstractions are realized."2
Le lecw~~r du De Rerum Natura ne tarde pas à se rendre
compte qu'un des thèmes familiers et chers à l'auteur c'est
celui de la lumière qui revient constamment de différentes façons
à travers tout le poème et auquel il faut lui adjoindre son
contraire, l'obscurité, la nuit, les ténèbres. Ce thème revêt
donc une certaine importance dans l'esprit de l'auteur par la
fréquence avec laquelle il l'emploie, et requiert une attention particulière en raison des valeurs affectives et symboliques qui lui sont attachées.
Le présent travail aura donc pour but de suivre à la
tra-ce tra-ce thème de la lumière et des ténèbres à travers l'oeuvre de
Lucrèce et d'essayer d'en découvrir les secrets. L'étude des
expressions qui varient le thème, la considération des métapho-res qui l'expriment ou qu'il engendre, les différents domaines
ou plans auxquels il s'applique contribueront peut-être à nous
2 Stella R.Pope, "The Imagery of Lucretius", in Greece and Rome, Vol.18, No. 53, June 1949, p.79. Voir aussi D.E.W.
Wormell, "The Personal World of Lucretius", p.50, (Chapter III
,,~ ,
faire voir l'oeuvre de Lucrèce sous un angle, sinon nouveau,
C)
peut-être plus juste.Le relevé complet des vers contenant l'idée de lumière
ou de ténèbres reste cependant difficile à faire en raison du
grand nombre de mots, d'expressions, de locutions auxquels Lu-crèce fait appel pour exprimer et nuancer sa pensée,manifester ses sentiments. C'est parmi toute une gamme de vocables divers
qu'il faudra choisir. Le retour incessant de mots-clés, les
allusions constantes aux mêmes phénomènes lumineux, ou obscurs par opposition, seront les plus révélateurs de la tournure de pensée et des dispositions ou préoccupations psychologiques de
3
l'auteur. Sera-ce suffisant pour en déduire une conclusion vala-ble sur le caract.ère optimiste ou pessimiste de l'oeuvre et de l'auteur?
Il ne sera pas question de discuter les problèmes phi-losophiques ou scientifiques comme tels, même si parfois on y
fait allusion, non plus d'aborder un exposé critique de la
philosophie d'Epicure ou des autres philosophes. C'est à la
re-cherche d'un thème littéraire et de ses variations qu'on s'atta-chera pour essayer d'en sortir ce qu'il recèle de secret ou de significatif pour l'oeuvre et la pensée de l'auteur.
Voici les chefs d'idées sous lesquels on peut grouper les éléments de recherche. Une première partie traitera de la lumière; on aura donc la lumière et sa source principale, le
soleil; la lumière et ses expressions diverses: noms, adjectifs,
métaphores; la lumière et les couleurs; la lumière et ses symbo-les: symbole de la vie, de la connaissance, de la philosophie d'Epicure et de la poésie. La deuxième partie portera tout
natu-(1
4
rellement sur les ténèbres; après un chapitre de transition sur
la fréquence des contrastes entre la lumière et les
ténèbres,l'i-dée d'obscurité sera examinée à l'aide des mots "tenebrae" et
"ca-ligo" puis dans les expressions diverses qui l'expriment: "nox" ,
"umbra" , "nubes", "mors", "Leti" , "Acherusia"; le noir et les ad-jectifs sombres continueront l'étude des ténèbres qui expriment, comme la lumière différents symboles: la mort, l'ignorance, l'er-reur, la crainte, les passions et même la philosophie. En conclu-sion, quelques réflexions signaleront l'aspect optimiste qui se dégage de l'oeuvre de Lucrèce considérée sous cet angle d'un poè-me de la lumière et les causes qui auraient influé sur l'esprit et le tempérament du poète dans l'emploi d'un tel thème.
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PRE MIE R E PAR T l E
L A L U MIE R E
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CHAPITRE PREMIER
LA LUMIERE ET LE SOLEIL
La première fois que nous rencontrons l'idée de lumière dans le poème de Lucrèce, c'est tout au début du livre l, alors qu'il décrit l'éveil paisible du printemps sous l'influence
toute-p~issante de Vénus:
" ... per te quoniam genus omne animantum,
concipitur, visitque exortum 1umina solis" (l,
4-5)
"puisque c'est à toi que toute espèce vivante doit d'être conçue
et de voir, une fois sortie des ténèbres, la lumière du soleil" (traduction A.Ernout).l L'expression "voir la lumière du soleil" qui pourrait aussi se traduire d'une façon plus concrète: "voir
les rayons du soleil", désigne ici la naissanoe et s'applique à
tout être vivant "genus omne animantum". Cette lumière apparaît
aussi comme un bienfait accordé à tous les êtres vivants ~ui,une
fois sortis de l'oeuf ou du sein maternel, "exortum",on il n'y a pas de lumière, peuvent percevoir, voir cette lumière que répand
à profusion le soleil.
Au livre II, vers
654,
il ne s'agit plus seulement de lanaissance des étres vivants,mais de toutes les productions de la
1 Toutes les traduction. françaises citées dans ce travail ainsi que les textes latins seront tirés de l'édition d'Alfred Ernout, Lucrèce, De la Nature, Société d'édition" Les Belles Lettres", Paris , 1948.
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7 terre privées de sensibilité; l'expression a une portée beaucoup plus générale:
"Terra quidem vero caret omni tempore sensu, et quia multarurn potitur primordia rerum,
multa modis multis effert in lumina sOlis"(II,652-4),
nQ~ant à la terre même, en tout temps elle demeure privée de toute sensibilité: et comme elle possède en elle les éléments de nombreux corps, elle en produit de mille manières une multitude
à
la lumière du soleil." 2Pour nous aider à mieux saisir le sens de l'expression
"voir la lumière du soleil", on peut rapprocher le texte suivant du livre II, qui a une portée beaucoup plus restreinte:
"Nam cum caecigeni,solis qui lumina numquam
dispexere,tamen cognoscant corpora tactu" (II,74l-2) "En effet les aveugles-nés qui jamais n'ont distingué la lumière du soleil savent pourtant (dès leur jeune âge) reconnaître au toucher des corps dépourvus de toute couleur". Il s'agit de la
lumière nécessaire à la vision proprement dite et qui nous est
fournie d'une façon générale par le soleil, la principale source de la lumière. C'est en voulant prouver le caractère in-colore des atomes que Lucrèce cite cet exemple des aveugles-nés.
Aux autres endroits, l'expression "lumina solis" désigne
plus proprement le soleil et ses rayons. Ce sont d'abord les
1
"splendida lumina solis"(II,108);mêlés au fluide éthéré de l'air, ils nous sont fournis par les atomes subtils et légers qui errent
à travers le vide immense,se repoussent les uns les autres et
re-bondissent au loin; dansant leur sarabande effrénée ils nous
fournissent l'éclatante lumière du soleil.Ces éléments de la
2 Traduction A.Ernout.
"
8 matière,eux, voyagent beaucoup plus vite même que la lumière du
soleil: "et multo citius ferri quam lumina solis" (11,162).
Ce mouvement incessant des corps premiers, il y aurait
longtemps qu'il aurait cessé, si le vide et l'espace n'étaient
pas:: infinis; toute la masse de matière, la lumière comprise
puisqu'elle est matérielle selon la doctrine épicurienne,entrainée par son poids affluerait vers le bas et s'entasserait dans un fond quelconque,s'il y avait une limite au monde;dès lors,plus de place pour le soleil et sa lumière, plus rien ne pourrait s'accomplir sous le soleil et le mouvement incessant de la création ne pour-rait se poursuivre:
"nec res ulla geri sub caeli tegmine posset,
nec foret omnino caelum neque lumina solis" (1,988-9). Heureusement que l'espace est infini et que le soleil peut sans cesse se renouveler.
Les premiers hommes,accoutumés dès l'enfance à voir sans
cesse les ténèbres de la nuit et la lumière du jour renaître
alternativement, ils n'avaient point à s'étonner de la disparition
du soleil le soir, ni à redouter qu'une nuit éternelle ne
s'empa-rât de la terre et ne leur ravît pour jamais la lumière du soleil, "detracto lumine solis" (V,981)3;
3 "A parvis quod enim consuerant cernere semper alterno tenebras et lucem tempore gigni,
non erat ut fieri posset mirarier umquam, nec diffidere ne terras aeterna teneret
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......: )
9 "ils attendaient silencieux et ensevelis dans le sommeil que la
torche rouge du soleil répandit à nouveau sa lumière dans le
ciel", "dum rosea face sol inferret 1umina cae10" (V,976). Et
l'heure matinale arrivait: parmi ,les herbes toutes perlées de ro-sée, la lumière dorée du soleil levant lançait ses rayons de feu, une vapeur s'élevait des lacs et des fleuves et la terre
apparais-sait fumante à leurs yeux:
"Aurea cum primum gemmantis rore per herbas matutina rubent radiati 1umina solis" (V,461,2).
Peut-on mieux parler de cette irradiation et de cette
transparen-ce de la lumière du soleil à l'aurore d'un beau jour?
Lucrèce a une prédilection spéciale pour le lever du so-1ei1,comme l'expose très bien P.Boyancé dans son livre au chapitre sur la poésie de Lucrèce 4. Au chant V, il cherche à donner une explication scientifique de ce lever, après l'avoir décrit en termes poétiques 5. "Au chant II, il montre la lumière nouvelle, répandue sur la terre par l'aurore revêtant toutes choses de son manteau, cependant que les oiseaux emplissent les bois de leur vol et de leurs chants" 6 C'est là qu'il qualifie cette lumière
4 Pierre Boyancé, Lucrèce et l'Epicurisme, Presses Univer-sitaires de France, Paris,1963, p.292. Tout ce paragraphe sur le
lever du soleil reproduit presque intégralement le texte d~ P.
Boyancé.
5 "Tempore item certo roseam Matuta per oras
aetheris auroram differt et 1umina pandit" (V,656-7). 6 "Primum aurora novo cum spargit 1umine terras,
quam subito soleat sol ortus tempore ta1i
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10 de sereine: "lumenque serenum" (II,150). "Au chant IV,il évoque le soleil rougeoyant avec ses feux tremblants qui s'élèvent au-dessus des montagnes, pour commenter l'illusion d'optique qui nous le fait voir tout pr6s de ces sommets, alors qu'il en est séparé par d'immenses intervalles (IV,404-413). Et au chant V, ce sont les brouillards qui s'élèvent des lacs, des fleuves, de la terre qui semble fumer,quand, sur les herbes emperlées de ro-sée, se répandent les rayons dorés du matin"7.Par opposition à la limpidité poétique et bienfaisante
de la lumière du soleil levant,c'est dans le faisceau des rayons solaires s'infiltrant par une ouverture dans une demeure sombre qu'on pourra voir la multitude des menus corps s'agiter en tous
sens, se mêler de mille manières, voltiger, et, 11 comme engagés
dans une lutte éternelle, se livrer combats ...
"S.
La descriptionest vive. Lucrèce a observé
à
loisir l'agitation et le désordredes grains de poussière à travers les rayons lumineux du soleil,
et pour lui c'est l'image de l'agitation continuelle des corps
premiers dans le vide immense. A signaler l'''opaca domorumll
,l'obs-curité des demeures, qui forme un contraste de fond à la lumière
et permet de discerner plus facilement l'existence et les mouve-ments secrets de particules autrement invisibles: lIclandestinos
(. De Rerum Natura, V, 461-2. Ut supra,page précédente. S "Contemplator enim, cum solis lumina cumque
inserti fundunt radii per opaca domorum multa minuta modis multis per inane videbis
corpora misceri radiorum lumine in ipso, et velut aeterno certamine proelia, pugnas
11 caecosque" (11,128).Ce contraste pour lui est frappant et révé-lateur, c'est pourquoi il y revient:
"corpora quae in solis radiis turbare videntur" (11,126), il faut les observer avec attention,ces corps qui tourbillonnent dans les rayons du soleil,car c'est le rôle du soleil de mettre en lumière les êtres et leurs mouvements:
"illa quo que in solis quae lumine cernere qUimus"(11,140). Aussi lorsqu'il dira que ce ne sont pas les rayons du soleil ni les traits lumineux du jour qui dissiperont les terreurs et les ténèbres de l'âme, "mais la vue de la nature et son explication"
(1,146-8), on comprendra davantage le rôle lumineux joué par la philosophie épicurienne.
Même si pour la physique épicurienne, le soleil, source par excellence de la lumière, n'est pas un dieu vivant, et même s'il n'a pas "le prestige d'une grandeur matérielle ou d'une du-rée quasi éternelle"9, il joue dans l'enseignement et le poème de Lucrèce un rôle extraordinaire; on sent que pour lui il est essentiel dans le monde des êtres,de la vie et de la connaissan-ce. Avec la lumière bénéfique du soleil,le poète signale souvent sa chaleur vivifiante pour que croissent moissons, arbres et ani-maux:
"solque sua pro parte fovet tribuitque calorem,
crescere non possint fruges,arbusta,animantes"(1,807-8). La terre ainsi réchauffée peut renouveler sans cesse ses produc-tions: " et solis terra vapore / fota novet fetus" (1,::'032-3); même si cette chaleur peut parfois être brûlante et causer la
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l. , , 12 perte des fruits de la terre gagnés avec tant de peine: "aut ni-miis torret fervoribus aetherius sol" (V,215).Aussi les périphrases se succèdent nombreuses et variées dans l'imagination et sous la plume de l'auteur pour désigner le soleil et son éclat: "solis praeclara luce nitorem" (11,1012). On a vu déjà les "splendida lumina solis" (11,108). C'est tantôt une roue volant dans les hauteurs du ciel et répandant des flots de lumière: "solis rota cerni lumine largo / altivolans" (V,432-3), image que l'on retrouve dans les "solis radiis"; tantôt c'est le flambeau rouge qui illumine les hauteurs du ciel: "et rosea sol alte lampade lucens" (V,6l0) ...
Par contre, le soleil, source de lumière, ne souffre pas qu'on le regarde trop en face,lorsqu'il brille de tous ses feux, il peut alors aller jusqu'à nous aveugler,ce qui permet à Lucrèce d'utiliser un contraste fort:
"sol etiam caecat,contra si tendere pergas." (IV,325). La théorie relative à l'émission des rayons lumineux que Lucrèce a cherché à exposer nous fait comprendre aussi jusqu'à quel point il a observé les phénomènes concernant la lumière. "Suppeditatur enim confestim lumine lumen" (1V,189), à un rayon de lumière succède continuellement un autre rayon; c'est ainsi qu'il conçoit la lumière comme une succession continuelle de menus corps infiniment légers, soit que ces particules
lumineu-ses proviennent du soleil (V,281-293), soit qU'elles soient pro-duites par nos lampes nocturnes qui s'efforcent, malgré leur in-termittence et la faiblesse de leurs flammes de se renouveler sans cesse (V,294-9),soit qu'elles soient émises à jets continus
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13 par la lune et les étoiles (V,302-3),toujours c'est le même re-frain: "ex alio atque alio lucem jactare subortu" (V, 303).
Cette conception qu'il a de l'émission constante et
ra-pide de rayons lumineux pour produire la lumière lui sert à
ex-pliquer la rapidité de formation et la vitesse des simulacres
é-mis par les corps (1V,161-7), à expliquer aussi la formation de
l'ombre, étant donné que les rayons lumineux sont produits et
s'évanouissent tour à tour produisant, lorsque interceptés, un air
privé de lumière que nous appelons une ombre (1V,368-9), et si
l'obstacle est levé, ils se répandent abondamment dans le lieu avec toute leur fraîcheur et leur nouveauté:
"Semper enim nova se radiorum lumina fundunt" (1V,375). Le soleil est la source par excellence de la lumière "lucis caput ipsum" (V,293) qui inonde par l'émission constante de ses rayons inépuisables la terre, les mers et le ciel(V,593-5). Mais si la lune brille elle aussi d'un éclat qui lui est propre
(V,767),c'est peut-être qu'elle tire de sa propre substance les rayons qU'elle projette (V,576) comme le soleil "solis uti lux" (1V,200) dont il ne faut jamais cesser d'admirer l'éclat incom-parable avec tous les autres astres qui errent dans le ciel
(11,1030-2). Toute la création est lumineuse. Si on savait ouvrir les yeux et regarder cet émerveillement, on serait ravi de
consta-ter soudain cet éblouissement de la lumière disséminée à profusion
partout:
" et aperto lumine ru~sum
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14 " LUX "Le mot "lux" désigne ordinairement la lumi~re du soleil
ou de tout autre corps céleste, la clarté jetée par un corps lu-mineux ou brillant; en particulier, il peut s'employer pour
dési-gner la lumi~re du jour, le jour et au figuré on l'emploie pour
désigner la vie, la vue, ou encore un homme de génie, "une
lumiè-re". Quel emploi en a fait Lucr~ce dans son oeuvre?
Il emploie souvent indifféremment le mot "lux" ou le mot
"lumen" pour désigner la lumi~re en général, celle des astres en
particulier, excepté pour le soleil pour qui il préf~re le mot
"lumen", comme on l'a vu au chapitre précédent, même s'il y a des exceptions (11,148; IV,200; etcJ.
Au livre VI, quand il parle de la fontaine près du temple d'Hammon qui est froide quand le jour brille et chaude au temps de la nuit, il emploie l'expression "luce diurna" (vers 848) par oppo-sition à "nocturno tempore" (vers 849). Il est clair qU'il s'agit de la lumière du jour, car sept vers plus loin il dira "superum lumen" (vers 856) pour désigner la lumière du soleil qui tombe du
haut du ciel avec toute sa chaleur. Le même "luce diurna" sera
repris au vers 873 avec le même sens.
Dans le même livre, "in lucem" (vers 875), comme "in
aestatem" (vers 712), désigne le progr~s du jour, i.e. à mesure
que le jour s'avance. Dans la même ligne, "inque dies" (IV,1069) signifiera de jour en jour, "in horas" (V.274), d'heure en heure. Mais lorsqu'il dit "protrahere in lucem" (IV,1189),1'expression a un tout autre sens; il s'agit là de mettre en lumière, de tirer au clair à l'aide de l'intelligence les secrets de l'amour.
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15 "In luce" est employé deux fois au livre IV, pour
mar-C)
quer l'opposition du jour aux.ténèbres dans le sens d'unelumiè-re éclatante qui permet de voir ce que nous palpons à l'obscurité:
"in tenebris quaedam cognoscitur esse eadem quae
cernitur in luce et claro candore ... " (IV,231-2,et 235).
De même "luce diei" (IV,83) désigne bien la lumière éthérée du jour serein cette lumière d'un jour de fête où les couleurs rian-tes ondoient sur les foules venues au théâtre de plein air. Le
"sic nos in luce" du livre II, opposé lui aussi à "in tenebris"
dans le même vers 56, est tout aussi significatif: en plein jour,
à la lumière, nous craignons comme des enfants dans les ténèbres!
Par contre, les premiers hommes, habitués à voir se succéder
régu-lièrement les nuits et les jours, ne redoutaient pas une nuit
éternelle: le jour est désigné par "lucem", la nuit, par "tenebras" (V,978).
Il est assez curieux que Lucrèce emploie rarement le mot "lux" pour désigner les morts, ceux qui ont quitté le rivage de la lumière. Une fois il va les appeler des "luce carentum"(IV,39); Il s'agit de l'apparition de simulacres en particulier au cours des rêves qui nous font peur et nous arrachent au sommeil.On dirait que ce mot est trop chargé de clarté, de paix, de sérénité et de
poésie pour l'appliquer à des choses Qui font peur.
De l'éclat du soleil et de la lune, il va dire "praeclara luce" (11,1032); de la clarté des lieux baignés de lumière, il va écrire joyeusement "clara loca candida luce"(V,779). La lumière extérieure qui inonde nos yeux avec douceur comme une couche d'air pur qui vient du dehors, c'est de l'''extraria lux" (IV, 277).11
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\.16 enchâssée dans l'or qui brille aux doigts des amants:" et gran-des viridi cum luce smaragdi / auro includuntur" (IV, 1126-7). Sans lumière pas de couleur visible:"sine luce colores"(II,795).
C'est la lumière,selon qu'ell~ frappe directement ou obliquement,
"recta aut obliqua percussus luce"(II,800) qui fait varier les
teintes chatoyantes des corps multicolores, comme par exemple,
lorsqu'elle baigne abondamment la queue du paon:
"Caudaque pavonis, largo cum luce replet a est,
consimili mutat ratione ob~ersa colores" (11,806-7).
Combien d'autres emplois du mot "luce" on pourrait rele-ver dans le poème de Lucrèce! En douze rele-vers on le trouve quatre
fois au livre IV, vers 337-348, plus une fois l'adjectif
"luci-dus", tant la lumière remplit les yeux, purifie le regard et per-met de voir: "vias oculorum luce replevit" (IV, 344).
Du mot "lux" on passe tout naturellement à l'adjectif
"lucidus" que l'on vient de voir pour qualifier cet air embrasé
et lumineux "lucidus aer" (IV,340) qui grâce
à
sa subtilité età
sa puissance chasse complètement l'obscurité des ténèbres; dans la perspective de cette lutte entre les ombres et la lumière, on
comprend mieux son expression "lucida tela diei" (11,60), les
traits lumineux du jour.
"Lucida" seront les régions lumineuses du ciel (11,1039
et 1, 1014) que l'on ne regarde plus tant on est habitué à voir
le firmament inondé de lumière: "fessus satiate videndi"(II,1038).
"Lucida" les astres lumineux qui poursuivent leur course à travers
la vonte des cieux)(V,517). "Lucida" malheureusement aussi les traits qu.e les hommes font voler dans les batailles pour s'entre-déchirer et se souiller de sang (IV,845).
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-Même dans les verbes l'idée de "lux" va se faire sentir. C'est la nature du vide qui produit la lumière, qui montre en
tou-te clarté que Ifunivers est infini' "et elucet natura profund~'
(II,1051). Lorsque le jour de la création a lui, il a mis toutes
choses à la lumière' "diluxit rerum genitalis origo" (V,176). La
torche allumée se met à briller, si elle est plongée dans une
fon-taine incendiaire' Ifconlucet ... taeda ... accensa ... Il (VI, 881-2).
Partout la lumière se fait sentir et cherche à sfexprimer.
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CHAPITRE DEUXIEMELA LUMIERE ET SES EXPRESSIONS
Le goût personnel de Lucrèce pour la lumière va le porter
non seulement à utiliser les mots exprimant directement la
lumiè-re, mais aussi tous ceux qui caractérisent son éclat, sa clarté,
qu'ils soient substantifs ou adjectifs.
"Nitor","nitere"; "fulgor","fulgere"; "splendor","splendere"
Lorsque, dans l'invocation à Vénus, il dit que le ciel
apaisé resplendit tout inondé de lumière "nitet diffuso lumine" (1,9), il emploie un verbe qui sert, d'après Leonard and Smith, "to describe whatever is bright, conspicuous, vivid, beautiful, or healthy, from the brightness of nature to the gay charm of a girl's face and even to the sleek look of well-fed livestock"l. "Nitere", c'est l'éclat de la lune qui luit la nuit dans un ciel limpide, frappé des rayons du soleil "solis radiis per-cussa nitere" (V,705), car ce n'est pas sûr, d'après la physique balbutiante d'alors,qu'elle ne brille pas d'un éclat qui lui est propre "suo si fulget luna nitore" (V,768). "Nitor", c'est aussi
l'éclat du ciel à partir de la clarté naissante de l'aurore "ab
exoriente nitore" (IV,538) qui brille de la lumière incomparable du soleil "solis praeclara luce nitorem" (II, 1032).
Pour exprimer le lustre brillant des couleurs,leurs tein-tes claires et variées, Lucrèce emploie le mot "nitor" : "unum
l Leonard and Smith, T.Lucreti Cari De Rerum Natura Libri Sex.The University of Wisconsin Press, Madison,1942,p.199.
c)
l t \ f 1 1 19 purumque nitorem" (II,777,782,787,819), que ces couleurs soient celles de la mer ou des corps. Le vert tendre et éclatant du feuillage nouveau au printemps, "herbarum viridemque nitorem"(V,783), c'est quelque chose de splendide, d'émouvant, de lumi-neux.
D'autres mots que Lucrèce va employer pour désigner la lumière et son éclat, ce sont "fulgor" et "splendor".Les choses ont sans cesse besoin d'un éclairage nouveau "splendore novo res semper egere" (V,290), car les jets de lumière aussitôt nés pé-rissent "primum jactum fulgoris quemque perire"(V,291),ils ont besoin d'être renouvelés continuellement par la source même de
la lumière. "Fulgor" c'est n'importe quel rayon de lumière "quic-quid fulgoris" (V,284); ce serait l'éclat des feux invisibles qui entoureraient le soleil pour augmenter la chaleur de ses rayons "nullo qui sit fulgore notatus" (V,612). "Fulgor",c'est
la lumière éclatante de l'éclair (VI,170) qui apparaît
soudai-nement
à
nos yeux "fulgere quam cernant oculi" (VI,165). Lesespaces lumineux du ciel, il va les appeler aussi des "fulgentia templa" (V,491); les étoiles qui y scintillent sont des "stellis fulgentibus" (VI,357) ou, comme Ennius lui-même les appelait
(Ann.,29, 159), des "micantibus" (V,1205).
C'est par le mot "fulgor" qu'il va caractériser l'éclat
de l'or et de l'argent dont aiment à s'entourer les riches et
les puissants avec la brillante splendeur de leurs vêtements de pourpre:
"nec domus argento fulget auroque renidet, neque fulgorem reverentur ab auro,
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1r
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Au Champ de Mars, le reflet des armes que portent les légions
au cours de l~urs exercices s'él~ve jusqu'au ciel et ill~mine
les environs:
"fulgor ibi ad caelum se .tollit, totaque circum
aere renidescit tellus ... " (II,325-6).
20
Différemment de tous ces éclats agréables, il en existe parfois de trop vifs qui offusquent la vue, ce sont des "fulgida •..
lumi-na" (III, 363-4), des lumi~res trop éclatantes qui blessent les
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21 "Clarus"L'adjectif "clarus" et les mots de même racine reviennent très souvent dans le poème de Lucrèce avec toutes sortes de nuan-ces et de connotations affectives. Il est difficile parfois de distinguer si le poète les emploie dans leur sens propre, figuré ou même conventionnel; et dans l'usage qU'il en fait,est-ce qu'il
songe toujours à l'idée de lumière? Une chose de sûre, B'est qu~,
comme son maître Epicure, il veut répandre une éclatante lumière "clarum lumen" (III, 1). Le contraste de son expression "clarus ob obscuram linguam" (l, 639) en parlant d'Héraclite qui était
illustre à cause justement de l'obscurité de sa langue, ne peut
être que délibéré.
Les enseignements qu'il veut répandre dans l'esprit de
MemrM~u§,il les appelle des "clara lumina" (I,144); à l'aide de ses vers il les rendra plus clairs: "claranda meis versibus"(III,36). Ses exposés qu'il illustrera de nombreux exemples, il les veut évidents; mille questions se poseront qU'il faudra élucider, il
les affrontera en toute confianc~: "multaque nobis clarandumst"
(IV,778). Ainsi guidés pas à pas par le maître et le poète, son
disciple, nous apprendrons à pénétrer, toutes vérités, car elles
s'éclairent l'une par l'autre "alid ex alio clarescet" (l, 1115).
,
Si on ouvre des yeux tout nouveaux et si on regarde la terre illuminée de tous les feux du ciel et du "praeclarum solem"
(V, 120), elle devient à nos regards claire et limpide comme une
évidence: "clara loca candida luce" (V, 779). Il y a tellement de lumière sur la terre qu'on peut réellement dire que tout ce qui naît vient aux rivages de la lumière. Avec l'immensité du ciel
22 que les astres illuminent de leur clarté: "suo corpore claro"
<=)
(IV,394), le monde et ses merveilles devient sous la plume dupoète la "praeclaram mundi naturam" (V, 157).
Lucrèce emploie le mot "clarus" pour qualifier la gloire
mondaine, le succès que les hommes convoitent. Bien volontiers,
il appelle la descendance de Memmius illustre: "Memmi clara pro-pago" (I,42); Empédocle justifie par son oeuvre le;' qualificatif de "praeclarus vir" et on ne parle pas d'Athènes sans lui accoler son épithète traditionnelle de "praeclaro nomine" (VI, 2)."Notre Ennius" lui-même, qUi,le premier, a ramené du riant Hélicon une couronne au feuillage éternel,passe pour glorieux parmi les
peu-ples italiotes: "clara clueret" (I,119). Mais ceux ~ui sont
ja-loux de la gloire de leur voisin" "claro qui incedit honore"
(III,76) et qui se plaignent de leur propre obscurité parce qu'ils vivent dans les ténèbres: "se in tenebris volvi" (III,77),ceux-là, il faut les plaindre eux-mêmes. Beaucoup d'hommes,en effet, veulent se rendre illustres et puissants "claros atque potentes"(V,1120), asseoir solidement leur fortune et essayer de mener une vie pai-sible au milieu de l'opulence, mais c'est en vain, car ils ne tDQUVeront pas la paix, mais bien l'inquiétude sous toutes ses formes (V, 1120-2).
L'éclat de tout ce qui brille a toujours fasciné les hom-mes comme les enfants; ils sont séduits par la beauté brillante
.
et polie des métaux, par le reflet des vives couleurs, surtout s'ils les voient à la lumière éclatante du jour "in 1uce et claro candore" (IV, 232):
" ... claro in terra sp1endere colore
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23 La splendeur d'un vêtement de pourpre, symbole de la richesse et des honneurs (II, 52) les fascine aussi. C'est une couleur qui dé-passe de loin les autres couleurs: "color clarissimu' multo"
(II, 830); cependant, comme les autrès couleurs et tout ce qui
est futile, elle s'évanouit et s'éteint peu à peu en se
disper-sant à l'état d'atomes, "si l'on détisse fil à fil l'étoffe" qui
la porte (II,828,830-3).
Continuant l'application d'une de ses épith~tes favorites,
le po~te va qualifier de claire et éclatante la voix du coq sa-luant l'aurore au départ de la nuit et l'appelant de son chant vibrant :"auroram clara consuetum voce vocare" (IV,711). La lim-pidité du regard, créée pour une vision claire et nette des choses, c'est par l'expression "lumina oculorum clara" qu'il la désigne
(IV, 825). Les éclairs qui z~brent le ciel de leurs paraphes
in-attendus sont appelés aussi "clara" (VI,
84).
A l'opposé, mêmeles faibles étincelles de feu qui jaillissent des pierres qu~
s'entrechoquent ou que heurte un morceau de fer, ce sont des
"claras scintillas" que le feu disperse (VI,
163).
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r-I t~ , i 1 ~. , ... 1 , ; i i ~ r , t i i tCl
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a:4"Candidus", "candens", "candor" et "albus"
"Albus", blanc mat, s'oppose à l'adjectif "ater", noir
sans lustre; tandis que "candidus", qui signifie un blanc clair
et brillant, s'oppose à "niger" qui désigne un noir luisant. Ces
contrastes, on les trouve tout naturellement au chapitre du
poè-me qui traite du caractère incolore des atopoè-mes e~de l'origine
des couleurs (II,730-841), bien que leurs nuances aux touches
variées se trouvent disséminées à trRvers toute l'oeuvre.
L'oppo-sition du blanc et du noir, naturelle à l'esprit humain, apparaît
bien marquée dès le début du paragraphe sur le sUjet(II, 731 et 733), de même qu'aux vers 790-1, 823-4 du même passage. Cette op-position saute aux yeux: "ante oculos cernis" (II, 732).
"Candens" est associé à "albus" pour désigner l'éclatante
blancheur de la crête des vagues sur la mer sombre agitée par
les flots (II,771); il est associé à "lucidus" lorsque l'air
de-vient tellement lumineux qu'il apparaît comme embrasé: "candens confestim lucidus aer" (IV, 340). Il est utilisé pour désigner l'éclat de la lumière du soleil, "candenti lumine sOlis"(VI,1197), qui illumine la terre de ses feux. La blanche lumière du globe lunaire est aussi qualifié de "candens" (V,721), qu'elle apparais-se sur la planète entière ou apparais-seulement sur la partie lumineuapparais-se de sa sphère "luciferam partem" (V,726).Finalement, un bel emploi de "candens", c'est pour qualifier "la blanche liqueur du lait qui coule des mamelles gonflées des brebis lasses de leur embonpoint":
"hinc fessae pecudes pingui per pabula laeta corpora deponunt, et candens lacteus umor
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25 "Candidus" pourra se dire des corps blancs qui serontfor-e
1 més, selon la théorie épicurienne, plus facilement d'atomesinco-lores que d'atomes noirs ou de toute autre couleur disparate ou opposée (II,793-4). "Candidus" sera appelé le plumage de l'oie du Capitol qui sauva la citadelle de Romulus (IV,683). Au stade, la
borne qui marque le terme de la course est blanchie à la chaux
"candida calcis" (VI, 92). Mais c'est surtout l'éclat de la lumiè-re qui est "candidus" (V,779), celle de tous les astlumiè-res en parti-culier "candida sidera" (V,1210). Aussi pour désigner l'éclat tou-jours nouveau de la lumière du soleil emploiera-t-il justement le
mot "candor" dans l'expression "candore recenti" (V,282), comme
aussi pour désigner l'éclatante lumière du jour saturée de soleil "in luce et claro candore" (IV,232). A cet éclat du blanc,
ajou-tons celui du marbre~ "marmoreo candore" (II, 765 et 775), dont
le poète a été frappé surtout lorsqu'il le voyait sur la mer au cours des tempêtes. Les diverses colorations que prennent les flots, comme nous le verrons plus loin, ont hanté son imagination et son esprit. l, (
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26
"Serenus"
L'emploi du mot "serenus", clair, brillant, serein, beau,
peut être très révélateur de l'esprit de Lucrèce. Il y a souvent
une idée de paix qui lui est jointe, du moins de quelque chose de paisible.
La première fois qu'il apparaît dans le poème, c'est pour
dire à Memmius que son mérite et le plaisir qu'il goûte dans sa
douce amitié l'invitent à veiller pendant des nuits sereines
"noc-tes vigilare serenas" (l, 142) pour soutenir la tâche entreprise. Est-ce que Lucrèce ne travaille que la nuit ou bien aime-t-il seu-lement profiter du calme paisible de la nuit?ou,ce qui est plus probable, son travail devait se prolonger jusque tard dans la nuit. Ce calme de la nuit lui permettait de travailler afin d'occuper les hauts lieux fortifiés par la science des sages, les "templa serena"(II,8), d'où il pouvait abaisser ses regards sur les autres hommes.
C'est par une nuit tranquille que les "serena sidera" (IV,212) du ciel constellé d'étoiles peuvent venir se refléter dans le miroir d'une eau limpide placé en dessous d'eux. Durant le jour, quand le soleil répand sur toutes choses son manteau de
lumière, cette lumière sereine ne chemine pas à travers le vide:
"lumenque serenum / non per inane meat vacuom" (II,150-1), elle doit lutter pour fendre les ondes aériennes, car pour Lucrèce la lumière est bien quelque chose de matérielle. Dans un ciel serein de cette sorte "caelo sereno" (VI,247) même bor4é de minces et légers nuages, la foudre ne jaillit pas subitement; le bruit ne vient pas "caeli de parte serena" (VI,99) mais des nuages épais
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27 amoncelés en masses serrées.Si parfois il se produit un coup subit de tonnerre dans un ciel serein, ce ne sont pas les dieux qui ébranlent ainsi les espaces sereins du ciel "caelique serena / concutiat sonitu"(II, 1100-1)"car tout pleins d'une paix inaltérable ils mènent une vie sans trouble et passent des jours sans nuage","placidum degunt ae-vom vitamque serenam" (II, 1094). Ce n'est jamais dans un ciel entièrement pur "caelo puro (VI, 400) que Jupiter lance sa foudre
sur la terre et répand les grondements de son tonnerre. Il y a là
un contraste évident dans la pensée de l'auteur.
Lorsque les nuages se rassemblent dans les hauteurs, ca-ressant l'air de leur vol, ils altèrent la sérénité du ciel "et mundi speciem violare serenam" (IV,137 (134) et en volant, de leur ombre ils forment toutes sortes de faces de géants, des montagnes, des rochers, ils masquent le soleil.
Le caractère paisible de l'air se retrouve chez l'homme, il accompagne les coeurs tranquilles et les visages sereins "pec-tore tranquillo qui fit voltuque sereno (III,293),comme les coeurs sacrés et paisibles des dieux "sancta deum tranquilla pectora pace"
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28 Autres adjectifs
Autour de cette idée de "serenus" il faudrait étudier les mots "placidus", "pacatus", tranquillus" qui comportent eux aussi une idée de paix et de sérénité. Il ne faut pas se surpren-dre que Lucrèce se plaise à les employer, car c'est une oeuvre de lumière et de paix qu'il veut faire.' De plus, le mot "laetus", qui revient plus de vingt fois dans le texte du poème, exprime en plus une idée de fertilité, de joie et d'exhubérance: "pabula laeta" (I,257), "laetas urbes" (I,255), "vinetaque laeta"(II,1157)
... C'est surtout dans les plus beaux passages, les passages
ly-riques qu'on les trouve.
"Blandus" et "almus" pourraient aussi nous fournir quel-ques secrets, si on s'arrêtait à l'étude de ces quelquel-ques mots. Rapprocher, par exemple, l'expression "almae nutricis blanda ... "
(v, 230) de l'Alma Venus du début, la nourricière de toutes choses,
éveilleuse du printemps, qui suscite "dans tous les coeurs les blandices de l'amour": "omnibus incutiens blandum per pectora amorem" (I,19), c'est déjà très significatif. La douceur du plai-sir, "dulcedinis almae" (II,971) ou la "blanda voluptas" qui
re-vient souvent (II,966~ IV,1085,1263; V,178), désigne ces attraits
agréables et forts exercés sur le genre humain par les forces de la nature.
Cette force du plaisir produite par les attraits de Vénus, il l'appelle àivine, une fois, lorsqu'il sustitue la déesse à
tous les dieux des philosophes comme maîtresse et guide de vie: "ipsaque deducit dux vitae dia voluptas,
u ... - __ ~ __ ,'1 ; i ~ . -
---_._-_._---_._---29
Quel est le sens de cet adjectif "dius"! divin? lumineux? comme
dans l'expression "dias in luminis oras" du livre l,vers
22:?Com-me le jour lumineux et le ciel se confondent avec le dieu qui leur donne leur sens, gardons-lui sa double signification plei-ne et entière dans le texte de Lucrèce. Ainsi les "otia dia" des
pâtres (V,1387) seront à la fois des loisirs divins, lumineux,
(.i
Les métaphores"
"The theme of light gives rise to metaphors of man y kinds" 2 . Quelles sont les images suscitées par la lumière?
30
Comme Lucrèce conçoit la lumière comme quelque chose de
matériel, il est tout naturel qu'il compare le soleil à une
sour-ce immense et inépuisable d'eau limpide et infiniment fluide qui inonde le ciel de rayons lumineux:
"1argus item liquidi fons luminis,aetherius sol,
irrigat assidue caelum candore recenti. (V, 281-2).
C'est peut-être la plus vivante, la plus forte image; et Stella R.Pope ajoute: "wherethe metaphor in "fons luminis" is extended by the verb "irrigat", so that it is no conventional phrase
"fountain of light" that is heard by the mind but a vivid pic-ture of light flooding the heavens like a river that flashes on the reader's imaginaiion"3.
On retrouve la même idée d'irrigation lorsque,cherchant l'origine de la lumière, il s'étonne qu'un si petit disque puis-se émettre aspuis-sez de lumière pour inonder de puis-ses flots mers, ter-res et ciel et baigner de sa chaleur la nature entière:
"illud item non est mirandum, qua ratione tantulus ille queat tantum sol mittere lumen, quod maria ac terras omnis caelumque rigando
compleat, et calido perfundat cuncta vapore" (V,591-4).
Cette émission de rayons lumineux est comparée à une sorte
de jet d'eau, exemple, la lune: "sive suam proprio jactat de cor-pore lucem" (V,576). De même aussi le soleil "solis uti lux(IV,200)
2 Stella R. Pope,"The Imagery of Lucretius", in Greece and Rome, Vol. 18,No.53, June 1949, p.73.
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31 lance de ses profondeurs ces infimes corpus culeR que sont la
lu-(_) mière et la chaleur qui volent à travers les mers et les terres
et inondent le ciel:
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"per totum caeli spatium diffundere sese,
perque volare mare ac terras caelumque rigare"(IV,202-3). Quand il dit que le soleil, répandant du sommet du ciel sa chaleur de toutes parts, parsème les campagnes de sa lumière: "et lumine conserit arva" (11,211), c'est une métaphore empruntée aux semailles qu'il utilise. Quand l'aurore répand sur les terres ses premières lueurs: "Primum aurora novo cum spargit lumine ter-ras" (II, 144)) il emploie le verbe "spargit" pour marquer ce jail-lissement qui dispense et diffuse. Puis le soleil se lève et cou-vre toutes choses de son manteau:
"convestire sua perfundens omnia luce" (II,148).C'est la belle image de la lumière qui enveloppe et habille le monde en se répandant sur lui partout en même temps. C'est pourquoi on peut dépouiller la terre de sa lumière: "et spoliatur lumine terra"
(IV,377) comme la terre peut dépouiller la lune de la sienne(V,762). Dans ces verbes "fundere","diffundere","perfundere"
appli-qués à la lumière, c'est l'image de l'eau qui coule qu'il voit:
"Semper enim nova se radiorum lumina fundunt" (1V,375). Et tout au début quand il dit: "placatumque nitet diffuso lumine caelum"
(1,9), c'est en pensant à cette lumière pacifiante répandue comme
une douce liqueur sur le monde et dans laquelle le ciel baigne en toute clarté.
Aussi comme l'eau qui chante, on peut avoir la lumière qui rit: "et large diffuso lumine rident" (111,22). La lumière
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32 peut fleurir comme une fleur: "bina lucernarum florentia lumina flammis" (IV,450). Quand la lumière meurt, ce sont les ténèbres qui lui succèdent: "occidit extemplo lumen tenebraeque secuntur"(III,414). La lumière frappe: "recta aut obliqua percussus luce refulget" (II,800)et (V,705); elle peut changer: "lumine quin ipso mutatur" (II, 799).
C'est la lumière qui engendre les couleurs: "gignuntur
luminis ictu" (II,808). C'est à cause de la lumière que les
nua-ges peuvent donner à la nature différentes teintes fugitives:
"Hoc etiam pacto volucri loca lumine tingunt
nubes, " (VI,173-4).
Si l'on frappe un caillou contre un autre, la lumière jaillit: "nam tum quoque lumen / exilit, et claras scintillas dissipat ignis" (VI,162-3). La lumière traverse la corne, mais la pluie
rebondit sur elle (II,3e8-9)~ Phénomène bien connu,même de ce
temps, et pourtant il conçoit la lumière" comme quelque chose de matériel: il faut que les atomes qui la composent soient bien
petits! Une autre action attribuée à la lumière, c'est lorsqu'elle
frappe et inonde nos yeux: "post extraria lux oculos perterget" (IV,277). Une curieuse métaphore suggérée par le Professeur Far-rington est celle des rayons du soleil qui démêlent et défont la surface de la mer comme on défait un vêtement tissé: "radiis re-texens aetherius sol" (V,389).4
Le soleil est comparé à une roue qui vole dans les
hau-teurs remplie de lumière: "solis rota cerni lumine largo / alti-volans" (V,432-3. Ses rayons sont comparés aux rayons d'une roue:
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! i r t l ~: t ! 33"matutina rubent radiati lumina solis" (V,462). Il a une course
(_) à parcourir' "solis cursus" (V,76). C'est l'éternel flambeau du
monde' "aeternam ... lampada mundi" (V,402). Chaque jour se produit
un nouveau soleil doué d'une lumière nouvelle, "solis nova semper
lumina gigni" (V,662): ses rayons de partout cernent la terre:"et
radii solis cogebant undique terram (V,484). Sans cesse
l'imagi-nation du poète voit la lumière comme quelque chose de concret, qui vit et agit.
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) ~ 34 "Lustrare"Le verbe "lustrare" apparalt six fois dans Lucrèce,quatre fois dans le Ve livre et toujours en relation étroite avec la lumi-ère dans son sens actif. Chez Virgile, il apparalt plus
souvent,sur-tout dans l'Enéide.5 Stella R.Pope en a ébauché une étude dans son
article "The Imagery of Lucretius,,6 Ce terme poétique,appliqué à la lumière constitue une métaphore. Le verbe "iÜl.strare" ne semble pas venir de la racine "lux", "lumen", lumière, mais bien de "luo", purifier. On connalt le vieux terme rituel "lustrum" pour désigner une purification de tout le peuple accomplie par les censeurs tous les cinq ans; à l'occasion de ces purifications, le prêtre qui of-frait le sacrifice propitiatoire faisait le tour des choses ou des
personnes à purifier; on passait aussi en revue les troupes; le
mot a donc évolué jusqu'à signifier "passer en revue", "faire le tour de". On retrouvera ces deux sens dans Lucrèce.
Au vers 79 du livre V, il nous parle de la pérennité de la course que poursuivent entre le ciel et la terre le soleil et la lune'''libera sponte sua cursus lustrare perennis". Il s'agit de leurs mouvements réguliers et fixes dirigés par la "natura gu-bernas" (vers 77) et qu'il ne faut pas attribuer aux dieux"neve aliqua divom volvi ratione putemus" (vers 81).
Dans les passages suivants, il y a plus que la simple i-dée de mouvements fixes et réguliers, le verbe est accompagné du
mot "lumine" qui rappelle le premier sens originel d'aspersio~
de l'eau appliqué ici à la lumière; c'est d'abord" le soleil qui décrivant en tourbillonnant sa révolution annuelle,
5 Virg. En., IV, 6,607; VI,681; VII, 148.
Cl
frappe de ses rayons obliques le ciel et la terre:'
"obliquo terras et caelum lumine lustrans" (V,693). 35
"La lune de même, soit qu'elle emprunte la lumière dont elle nous éclaire dans sa course, soit qu'elle tire de sa propre substance les rayons qu'elle projette" (V,575-6) elle aussi déverse sur la terre sa lumière comme une eau lustrale. 7 Et cette association est renforcie par la juxtaposition de "jactat ... lucem" du vers 576.
Aux vers 1436 à 1439 du livre V, ce sont les deux
senti-nelles, le soleil et la lune, qui comme des astres vigilants,par-courent le cercle du monde avec leur lumière lustrale pour ensei-gner aux hommes les grandes lois de la nature et purifier leurs coeurs de la superstition: la révolution annuelle des saisons, comme celle du jour et de la nuit se poursuive:lt suivant le plan régulier de l'ordre établi par la nature:
"At vigiles mundi magnum versatile templum sol et luna lustrantes lumine circum
perdocuere homines annorum tempora verti,
et certa ratione geri rem atque ordine certo"(V,1436-9). Pour expliquer la crue des eaux du Nil, Lucrèce émet l'hy-pothèse de la fonte des neiges au fond des hautes montagnes d'E-thiopie et ce, sous l'influence des chauds rayons du soleil
"omnia lustrans" (VI,737). C'est le soleil qui visite toutes cho-ses, les réchauffe de sa chaleur, les purifie pour les assainir; ou bien, c'est le soleil qui éclaire, illumine tout dans la natu-re. Par cette expression "sol omnia lustrans",Lucrèce semble
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36
vouloir indiquer le rôle du soleil dans la nature, mais aussi de la lumière dans l'ordre intellectuel qui non seulement éclaire, mais aussi purifie.
Il faut tout naturellement rapprocher du rôle lustral de la lumière ce que Lucrèce dit au chapitre de l'ombre:
"insequitur candens confestim lucidus aer, qui quasi purgat eos ac nigras discutit umbras
aeris illius ... " (IV, 3~ 0-2),
l'air embrasé et lumineux, succédant à la colonne d'air obscur,
nettoi~, pour ainsi dire, nos regards de cette sorte de
salissu-re produite par les ténèbsalissu-res, dissipe et secoue les ombsalissu-res de l'air obscur; il remplit les canaux de nos yeux qu'il a libérés
de l'obscurité et nous voyons ~ nouveau. L'explication de
l'om-bre est compliquée, mais l'image de la purification par la
lumiè-re est à retenir. Plus loin, au vers 378 du même livre, il va
di-re que la terdi-re emplie de nouveau de lumièdi-re, après le passage de l'ombre causée par les nuages, se purge, se lave comme avec des ablutions, des ombres ténébreuses:
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1 ! 37 "Oculorum lumina"Les yeux sont appelés "lumina" parce qU'ils permettent la vision: "Nec fuit ante videre oculorum lumina nata" (IV,836); la vision p'existait pas avant la naissance des yeux. Cependant Lucrè-ce va nier que les yeux aient été créés pour nous permettre de voir:
"lumina ne facias oculorum clara creata, prospicere ut possimus" (IV,825-6).
Les yeux procurent la clarté, permettent de voir la lumièrejaussi sont-ils eux-mêmes appelés "lumina".
Nos yeux jouent le rôle de portes: "pro foribus lumina nostra" (III, 367), mais ils ne sont pas que de simples instru-ments de l'esprit, ils jouent un rôle par eux-mêmes; exemple: une lumière trop vive les offusque de son éclat et les empêche de voir, même si l'esprit n'est pas atteint:
"fulgida praesertim CUfii cernere saepe nequimus,
lumina luminibus quia nobis praepediuntur" (III, 363-4). Et dans l'oeil, c'est la pupille qui est importante, cette "cer-nundi vivata potestas" (III,4ü9); elle peut continuer de voir,mê-me si l'oeil est déchiré mais non complètevoir,mê-ment détruit:
"lacerato oculo circum ...
dummodo ne totum corrumpas luminis orbem" (III,4ü8,410). Mais si la pupille, "cette minuscule partie centrale de l'oeil se trouve endommagée, aussitôt la lumière meurt, les ténèbres lui succèdent, le reste du globe de l'oeil fût-il d'ailleurs intact
et plein d'éclat" (trad. A.Ernout):
"At si tantula pars oculi media illa peresa est, occidit extemplo lumen tenebraeque secuntur
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38 La lumi~re meurt avec la pupille, même si le globe splendide de l'oeil, cette merveille, reste intact.Quelle tristesse dans le regard de ces grands yeux ouverts,
enflammés par la fi~vre, privés de tout sommeil, en face d'une
mé-decine impuissante à les guérir de leur mal!
" ... Mussabat tacito medicina timore,
quippe patentia cum totiens ardentia morbis
lumina versarent oculorum expertia somno" CVI,1179-1181).
Le mal continuait ses ravages et l'on en venait à perdre pieds,
mains, membres et finalement la vue: "et perdebant lumina partim"
(VI, 1211). Alors leurs yeux se sont fermés à la lumi~re. Ils ne
pourront plus s'ouvrir de nouveau pour parcourir d'un regard les lieux resplendissants de mille feux:
" ... et aperto lumine rursum
omnia convisunt clara loca candida luce" (V,778-9).
Dans son pessimisme à l'égard des blandices et des erreurs
dans l'amour, il dit que même les yeux fermés 1I0culorum lumine
opertoll (IV,1143) on peut découvrir dans l'amour malheureux comme
dans l'amour heureux des maux innombrables! Pas besoin de la
lu-mi~re des yeux pour les découvrir! En amour, les amants deviennent aveugles;:
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39 CHAPITRE TROISIEME
LA LUMIERE ET LES COULEURS
"Les couleurs, leur choix, la prédilection du poète pour certaines nuances, la valeur qU'il leur accorde, restent en rap-port étroit avec la place privilégiée, occupée par la lumière."l
Ce que Sophie Schulbaum dit de Virgile, jusqu'à quel point peut-on l'appliquer à Lucrèce? Avait-il une sensibilité ré-elle pour les couleurs, leur valeur non seulement décorative,mais aussi affective? A-t-il enfermé dans ces mots quelques richesses de sentiments? Jusqu'à quel point a-t-il le sens subtil du pein-tre et de l'artiste en ce domaine?
On verra que les vers lumineux qu'il compose il les pare des grâces des Muses, comme le médecin, qui veut donner aux en-fants la répugnante absinthe, orne auparavant les bords de la coupe d'une couche de miel blond et sucré: "contingunt mellis dulci flavoque liquore" (1,938; IV,13). La coloration du miel, c'est celle qu'il veut donner à sa poésie, ce beau jaune d'or, doux et soyeux qui rend attrayant et appétissant.
On a vu au chapitre précédent l'expression du blanc à l'aide des adjectifs "albus" et "candidus", de "candens" , "can-didus" et "candor". Le noir sera analysé dans la deuxième partie, celle des ténèbres.
Pour Lucrèce les atomes sont incolores (II, 730 et suiv.). Par contre ils sont doués de formes diverses qui leur permettent
L-Sophie SChulbaum, La Symbolique de la lumière et des couleurs chez Virgile, dans Eos, (Leopoli, Polland),1930-1931,
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à travers leurs mouvements et leurs combinaisons multiples de
produire toutes les teintes possibles des couleurs et de les
va-rier à l'infini:
" ... variis sunt praedita formis
e quibus omnigenus gignunt variantque cOlores"(II,758-9). S'il est évident que les atomes ne sont revêtus d'aucune couleur: "nullo velata colore" (11,797), il est clair aussi que sans
lumi-ère il ne peut y avoir de couleur: "nequeunt sine luce colores"
(11,795), puisque, selon Epicure, elles ne se produisent que par
rapport
à
notre oeil!2 Bien plus, la couleur change avec lalu-mière: (II, 799 et suiv.) et l'on obtient ces reflets différents, mouvants, aux teintes moirées, selon l'incidence de la lumière:
"gignuntur luminis ictu" (11,808). "Ainsi châtoie au soleil le plumage qui forme une couronne autour de la nuque et du cou de la colombe; tantôt il a le rouge éclat du rubis, tantôt par une
im-pression différente, il semble mêler au bleu corail la~erte
éme-raude" (II, 801-5).
C'est dans ce passage de 112 vers (11,730-841) que l'on
trouve un des plus frappants exemples de l'emploi des "mots-clé", "key words" ou "theme words"; vingt-deux vers, en effet, finissent par le mot "colore", "colores" ou "colorem",environ un sur cinq.3 C'est une façon d'insister sur un sujet, soit pour attirer
l'2tten-tion du lecteur ou inculquer une idée. Relire à ce sujet livre IV,
2 Alfred Ernout, Lucrèce, De la Nature, tome l, page 99,
note 1.
3 Rosamund E. Deutsch, The Pattern of Sound in Lucretius,
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les vers 337-352 pour les mots "aer" et "luce", livre VI, les vers 99-129 pour le mot "nubes". On peut ajouter ceci que le langage de
Lucrèce est en parfaite harmonie avec sa pensée,analogue à la
réi-tération constante de ses principes universels: "repetition of both sound and thought is an expression of the poet's whole man-ner of thinking and feeling,,4 .
Si les couleurs peuvent nourrir les yeux ou les blesser (II, 419-420), c'est que les corps émettent extérieurement des é-léments colorés (IV,S4),preuves de l'existence des simulacres.En effet, dans l'enceinte des théâtres extérieurs, sous l'effet de la lumière raréfiée du jour, tous les objets sont baignés des rian-tes couleurs des voiles jaunes, rouges et verts qui flottent et ondulent le long des mâts et des traverses, "lutea russaque vela/ et ferrugina ... omnia conrident correpta luce diei" (IV,75-S9.Mal-heureusement, " d'un beau visage et d'un bel incarnat, rien ne pé-nètre en nous dont nous puissions jouir,sinon des simulacres, d'impalpables simulacres, espoir misérable que bientôt emporte le vent" (IV, 1094-1096).
Lucrèce connaît un certain nombre de pierres précieuses et leur éclat: aux doigts des amants d'énormes émeraudes enchâs-sées dans l'or jettent l'éclat de leurs feux verts (IV,1126-7),
ce reflet de l'émeraude qui sert à exprimer la coloration douce
et multiple du cou de la colombe au vers S05 du livre II: "inter caeruleum viridis miscere smaragdos". C'est ce même pelage qui tantôt avait revêtu le rouge éclat du rubis:"uti claro sit rubra
pyropo" (II, SQ3), cette pierre précieuse à la brillante teinte
de grenat.