I
I
La
syntaxe
des
rues
dans
Les
Naits
de
Paris :
une
topographie
du
refoulement
?
<<
J'errais
seul, aumilieu
des ténèbres, dans cette capitale immense >>.<<
J'errais
seulpour
connaîtreI'homme...
».Ainsi
s'exprime
Rétif
dès lespremières lignes de
la
première des Nairs deParist.
« J'errais seul dans les ténèbres, en me rappelant tout ceque j'avais
vu
depuis trente ans»,
répètele
morceauintroductif:
expérience revécue dansun
« désordre d,idées » oùtemps et
lieux
se confondentpour
menerle
<< spectateur nocturne >> vers unpoint
déterminé, << unlieu
chéri >> : << J'avance,je m'oublie
; etje
me trouve àla pointe orientale de
l'île
Saint-Louis >>.Le
lecteur
desNzirs peut avoir l'impression
quel'errance
dans parisqui
fait
surgirles «
366 choses intéressantes >> annoncées parl'introduction
relève
souventdu
même hasard confus,voire, jusqu'à un
certainpoint,
du même « désordre >>. La précision des localisations tient volontiers lieu de sceaud'authenticité. Telle rencontre s'est produite à
tel
endroit. Telle promenade aproduit
telle
suite d'épisodes dont l'enchaînement suit un tracé géographiquerigoureux. La narration et l'espace semblent alors ne faire qu'un.
Pour améliorer notre connaissance
du
Vieux-Paris, ma femmeAlice
etmoi
avons entrepris de suivre certains des itinéraires évoqués parRétif. Mon
épouse envint
ainsi à constituer un répertoire des rues citées parRétif
dans lesNuits.
Telles sont les circonstances dans lesquelles s'est ébauchée lapré-sente communication, dont elles disent suff,samment la modestie. La collecte,
' Édition présentée et établie par Daniel Baruch. dans parls le
jour,
paris Lantit,
préf .généraie par Michel Delon. Paris
:Laffont.
1990, p.601. Je remercie claude Klein d'avoir attiré mon attention sur des travaux ayant trait à l'objet de la présente commu-nication.40 Daniel Droixhe
comme toute suite apparemment muette de chiffres,
fit
apparaître oumit
plus clairement en évidence des recoupements, des concordances, des successionsqui alertaient la curiosité.
celle-ci
était particulièrement sollicitée dans les cas où une série relativement nue et compacte de mentions de rues introduisait ouclôturait un événement. Quel pouvait être
le
sens, quelle était éventuellementla fonction
de ces énumérationsqui
faisaient sans doute avancer-
pédestre-ment-
la connaissance de Paris chezle touriste, mais dont le lecteur desNzils
percevait mal, à premièrevue,l'utilité
?Pour emprunter un terme imagé, on peut dire que
f
information
topogra-phique introduisanttel
épisodefait
quelquefois flgure d'embrayage minimal.« Comme
je
sortais »-
on imagine : du collège de Presle, rue desCarmes
-« une grande et belle femme tenant
le
brasd'un
jeune homme, passa devantmoi. Elle
prit
la rue de Bièvre, le quai Saint-Bernard, le pont de la Tournelle, etfit
le tour del'île
>>.Ainsi
commence la46'
Nuit,
ÿJr La Femme-mentor de 28 ans quifait l'instruction d'un
« jeune homme dedix-huit
>>2.Le
hasard,la
fantaisie,la
distraction,le
simpleplaisir
de marcher, pourquelqu'un qui
dit
n'en
être jamais fatigué, comme decourir,
mènent parfois directement aulieu
del'action.
« Lanuit
étaitbelle
:je
marchais sans penseroù
j'allais
;je
rentrai
dansla ville,
parla
porteSaint-Maftin
;je
pris la
rueGreneta, par distraction,
puis la
rueBourg-L'Abbé
>>.Ainsi
estintroduite la
rencontre avec le jeune inconsolable duDeuil
du ccpur, à la f,n de la 4" Nuit3.Autre exemple,
foumi
par le morceauintitulé
L'Assassinéa. << Je ne sais,com-ment,
il
sef,t,
queje
passai par la rue Saint-Séverin >> :Rétif
va y découvrir le corps de <<l'homme
nageant dans son sang » que les meurtriers vont porter àla chambre de dissection de la rue de la Harpe, avant que les garçons
chirur-giens 1ui trouvent << encore de
la vie
»s. Mêmela
ponctuation de cette entrée en matière-
<< Je ne sais >>,virgule,
<<co[lment
», virgule, <<il
sef,t
>>,virgule
-
semble exprimer la discontinuité hasardeuse de l'embrayage.Le
dispositif
d'accession au noeudnarratif peut
offrir
une détermina-tionplus
élaborée,cornme dans L'Épouse malheureuse (68"Nuit).
Il
s'agitici
d'amener le lecteur vers le personnage d'Augé6. << En m'en retournant, je passai
devant le Théâtre-Italien (singulière destinée des choses humaines I) jadis
hô-tel de Bourgogne, théâtre français, puis théâtre italien, enfin Halle-aux-Cuirs ! 2 P.699.
3 P. 630. 4 57'Nüit,p.724.
s lbidem.
?
La syntaxe des rues dans Les Nuits de
Paris
41Je ne sais pourquoi je m'avisai de prendre par la petite rue Verdelet... » - partie
de
l'actuelle
rue Française entre les rues de Turbigo et MauconseilT.Rétif
vay
retrouver Laure, « jeune personne charmantef,lle
»qu'il
avait connue << douzeannées auparavant >>, devenue << épouse malheureuse >> du << monstre Augé ».
Le
cadre des retrouvailles ajoute une ombre à soninfortune,
puisquela
rue Verdelet se situe dans un quartier réputé par seslieux
de basse prostitutions.On pourrait repérer encore dans les Nuits d'autres articulations significa-tives de l'espace urbaine. Considérons par exemple
la
169"Nuit
(Les Songes), où Restif suit dans sa déambulation un singulier somnambulelo. << Je sortis à 3heures, et au bout de la rue Neuve-Sainte-Catherine,
je
vis un homme nu, qui gagnait la placeLouis-XI[
>>. La rue Neuve-Sainte-Catherine, quicorrespon-dait
à une partie del'actuelle
rue des Francs-Bourgeois, débouchait en effet parla
rue del'Écharpe
sur notre place des Vosges (Plan Verniquet/Mercier, 42). << Cet hommerevint
gravement àla
rueCulture »
-
partie del'actuelle
rue de Sévigné aboutissant àla
rue des Francs-Bourgeois-
oùil
« disparaît pour quelques moments >>. << Aprèsdix
minutes d'attente,je
vis tomber à mespieds une
vieille
pemrque et un vieux habit. Je levai les yeux, etje
vis marcherl'homme
nu sur lestoits.
Il
redescendit,sortit
encore, alla dansla
rueSaint-Louis, la
rue Neuve-Saint-Gilles et sur le boulevard >>.L'homme
prend doncun
chemin opposépour
remonter versle
nord
dela
place des Vosges, dansl'actuelle
rue de Turenne, et oblique rapidement pour emprunter la rueSaint-7 On suivra désormais les itinéraires de Rétif
à partir du plan Verniquet de la fin du
XVIII" siècle, comparé à un plan actuel de Paris, ainsi que les rapproche l,utile petit volume, avec Cartes et index toponymiques, accompagnant Le Paris de Louis Sébastien
Mercier dans l'édition du Mercure de France, 1994,p.20-21. 8 L'accès quelque peu indéterminé
à la rue verdelet se présentera sous une forme
analo-gue dans le 109" Nuit, qui offre :une suite de L'épouse malheureuse.' << Je traversai les
rues du Temple, Saint-Martin et Saint-Denis, tout occupé de ces idées, et je me trouvai,
pour la seconde fois, dans la rue Verdelet
»
(p. 823). e un exemple caractéristiqueest offert par
f
identification de la « vaporeuse » de Rétif avec une marquise de Mauconseil sur la base d'un << voyage en Saintonge, pour lecompte des Mauconseil , puisqu'il arrive rue Payenne en reyenanr de la rue Saintonge»,
dans la 2" Nuit (cité par D.Baruch). [æs points de suspensions séparant les deux lieux,
dans << Je revenais de la rue Saintonge, et j'étais... dans la rue payenne >>, renferment
peut-être plus de sens que ce type de décryptage réaliste. La rue Mauconseil, qui ne peut
faire valoir les titres de noblesse des personnalités dont a été rapprochée la vaporeuse, ne s'inscrit pas moins avantageusemeut dans la tournée des grands-ducs telle que la
déûnissent notamment les 49" et 105" Nuits, coûlme
il
va être rappelé.42 Daniel Droixhe
Gilles,
autrefois « Neuve-Saint-Gilles >>11.La
course se terminera rueSaint-Sébastien,
«
en faced'une
maison neuye >>-
c'est un
nouveau quartier quisera totalement remodelé par l'urbanisme hausmannien
-
oùle
somnambuleexhorte sa belle à
lui
résister, pourqu'il
échappe aux << remords >>.Moins
quela
distalce
parcouruepar
un
hommenu, c'est
le
caractèred'abord hésitant du parcours qui peut faire sens, en confirmant à la fois la
rela-tive
perte de conscience du somnambule et surtout la manière dont l'attirancede la femme convoitée le ramène vers elle par une sorte de mécanique forcenée du désir, que traduit le style de
Rétif
: « 11flt
trois fois le tour de lagrille.
Je ne savais que penserI
Cet hommerevint
gravement à la rue Culture,ôuvrit
une porte, entra, la referma, et disparut pour quelques moments >>, etc.Donnons à présent un exemple de la place que peut occuper la rue
Saint-Louis dans un autre récit différentl2. Dans l' Histoire de Victoire (59"
Nuit),
Ré-tif
croit reconnaître Fanchonnette en << une jeune etjolie
personne >> qui s'avèreêtre
Victoire.
Celle-ci a quitté le domicilefamilial
pour échapper à la violence fraternelle et à la menace de l'inceste. << Je louai une petite chambre, rueTraî-née-Saint-Eustache>> (laquelle
formait
avec les rues du Jour et Montmartre letriangle délimitant
l'édifice).
La matrice narrative et les précisions delieu
qui l'accompagnent occupentle
centre del'épisode
rapportédatsl'Histoire
deVictoire, enveloppées par
le
réseau topographique dela
relation.Le
mouve-ment spatial ainsi dessiné correspond à unlittéral
« retour en arrière » de type temporel, qui n'estd'ailleurs
pas sansbrouiller
quelque peu la chronoJogique1r Celle-ci ne frgure pas dans ies parcours favoris de Rétif. Elle apparaît seulement, par
ailleurs. dans
les
Provisions gâtées (10'Nuit, Srite de la première muette, p. 7-53). oùelle sert d'embrayage minimal : « Vis-à-vis la rue Neuve-Saint-Gilles, je fus surpris de
voir deur hommes. qui apportaient à l'entrée du boulevard deux corbeilles». etc.
r2 Comment ér,iter 1'anecdote biographisante à laquelle invite une artère qui permettait
à Rétif. quand « la gelée rendait le pavé sec et propre », de contempler tout à loisir le
type de .. tèmme charnrante » qu'exaltent
les
Hauts Talons (.189'Nuit, p. 919) ? L'étatde la rue offrait les meilleures conditions pour apprécier la « noblesse » et l'<< aisance >>
La syntaxe des rues dans
les
Nuits deParis
43du récit. On
voit
ainsi comment espace et temps mêlent leur plan respectifl3.À
la
rencontre avec une Fanchonnette-Victoire logée dansle
peu«
dé-cent
»
quartier«
dela Nouvelle-Halle
>>(ou
Halle-au-Bled, actuelle Bourse de Commerce) succédera un parcours d'accompagnementqui
surmontel'avi-lissement de la jeune
fille
dans l'inceste domestique ou la crapule des Halles, pourla
conduire rue Saintonge, où elle cherche à « se dépayser absolument»pour dérouter ses parents.
Là, l'auteur
pourralui
faire
partager «le
plus pur etle
plus tendre attachement >>,jusqu'à
ce que l'écoulement du bonheur soitrompu par une autre projection temporelle, inverse de celle
qui
avait entraînéle
lecteur dela
fausse Fanchonnette desHalles à «
l'histoire
deVictoire
».Relisons :
Un soir, j'allais chez Victoire. Dès la rue Saint-Louis, je sentis un
seffe-ment de cæur. J'avançais cofitme en tremblant. Ce n'est pas que je croie
à la superstition des pressentiments : mais j'étais triste. À l'entrée de la
rue Saintonge, je vis passer un calrosse de place fermé...
On
sait quecelui-ci
emporteVictoire
chez des religieuses où «elle
est encore >>. La rue Saint-Louis deviendra désormais marque de rupture, frontière entre << des soirées trop heureuses » et lesjours
de regret, que ne peut que tra-duire la discontinuité d'une << mise en musique >>.13 Autorisons-nous
ici
d'un détour parles Beaax-Arts réduits à un même principe de
l'abbé Batteux (1746). Celui-ci, peut-on dire, distingue deux modes de «
représenta-tion >> : par le « tableau » qui est censé offrir une saisie immédiate et globale du réel, comme la peinture ; par les arts de la « temporalité », qui présentent les éléments
suc-cessivement, cornme l'écriture littéraire ou la musique. L'approche de la « réalité »
pa-risienne ici mise en æuvre tâche d'intégrer la successivité à une référence spatiale que
privilégie plutôt, par exemple,la communication de Gisèle Berkman sur << 'Je ne consi-dérerai que les choses nocturnes' : Rétif écrivain et peintre dans
les
Nuits de Paris » [voir ci-après]. Tel était le sens de mon intervention concernant le << rythme >> des Nuits :rythme structurant tel récit ou tel ensemble de Nuits, selon une combinaison d'effets de continuité ou de discontinuité sur lesquels Pierre Testud a attiré l'attention. C'est
également dans ce sens, me semble-t-il, que Jacques Rustin parle à propos des << grands
romans de Rétif >> d'une << orchestration exceptionnellement riche et complexe » (« La
séquence de 'l'arrivée à Paris'dans le roman français de la seconde partie du
XVIII"
siècle, de Julie à René ( 1761- 1802) et principalement dans l'æuvre de Rérif de La
Bre-tonne >>, Le Wce revisité : vérité et mensonge dans le roman des Lumières, textes réunis
44 Daniel Droixhe
Dans une série très documentée de << Notes sur la topographie parisienne
de Monsieur
Nicolas
», Ryszard Engelking a relevé un exemple d'embrayagequi
pose problème par raccourcissement du chemin empruntél4. Dans le pas-sage oùl'auteur
<< rencontre surle
boulevard du Temple Maguelonne, digne élève de la célèbre maquerelle Gourdan, celle-là le mène rue Basse >> - qu'une note del'édition
Testudidentifie
<< commela
rue Basse-du-Rempart,qui
setrouvait,
en contrebas surle
flanc nord du boulevard des Capucines,à
l'em-placement du fossé de l'ancienne enceinte >>. << C'est assezloin
du boulevarddu Temple, et on peut s'étonner que pour toute la relation de leur chemin
Rétif
dise simplement
:
'nous descendîmes dans la rue Basse' ». Cequi
s'expliquedifficilement
pa-run effet
destyle
s'éclairerasi
l'on
considère,ainsi
que lemontre Ryszard Engelking, que la rue Basse-du-Rempart mentionnée
ici
peut être identifiée avec une artère située à un tout autre endroit, << derrière l'Ambi-gu-Comique et les Danseurs-de-Corde >>, c'est-à-dire avec « I'ancienne rue desFossés-du-Temple, partie nord de
l'actuelle
rueAmelot
>>.D'où
la brièveté dutrajet, à partir du boulevard du Temple.
Ailleurs, le fait
d'
«
allongerle
chemin »,explicité
parRétif,
sert à lemener vers un
lieu
dontle
caractère élevé porte dansl'âme
du promeneur la«
tranquillité
>>, alorsqu'il
y rencontre un personnage s'accusant du plus grand abaissement amoureux. Tel est le << bonhomme » auvergnat qui confesse à motscouverts, dans
La
Têtefaible,
une pratique interprétée parla critique
comme onanisme ou sodomie hétérosexuellels. La montée vers Sainte-Genevièvefait
en quelque sorte accéder vers un sommet du détachement ou de I'innocence :l'Auvergnat,
par son vice, << ne faisait de tort à personne,.
Un
autre«
allongementdu
chemin
»
caractérisela
rencontre deRétif
avec une << jeune
fiIle,
qui paraissait un enfant de douze à treize ans », mais qui« avait au moins
dix-huit
ans >>, dansln
Femme d'ivrogne16. L'auteur y passeen compagnie de cette « enfant »,
qui
est néanmoins mariée,la
nuit
la
plus chaste << sous unportail
de la place Vendôme ». Lerécit
commence par : « Jepris un long détour ! puisque au bout d'une
heure,je
me trouvai dans la placeVendôme >>, etc.
Celle-ci
est excentrée par rapport à l'espace habituel de sesactivités
:
les parents du « petit être » habitent rue des Frondeurs, c'est-à-diredans une artère correspondant plus ou moins à
l'actuelle
rue del'Échelle,
et son ivrogne d'époux demeure rue Tirechappe, partie de I'actuelle rue du PontNeuf comprise entre les rues de
Rivoli
et Saint-Honoré.* Ér"du
rélrrn"*t
n" 19, 1993, p.53-54.'s 80" Nuit, p.773-74 et note 16, p.1260.
16
La syntaxe des rues dans
les
Nuits deparis
15Que
la
place vendôme se situe en margedu
cadre desNzils
se traduitaussi par le fait que celle-ci ne semble mentionnée, par ailleurs, qu'à l,occasion
d'un
seul autrerécit : celui
de la Marchande de tabac, oùRétif
sort de chezlui
pour aller «voir
lafoire saint-ovide,
qui remplissait la place vendôme »17.c'est
en cheminqu'il
rencontre << vis-à-vis Saint-Roch »la
« grande etjolie
fille
»
dela
marchande,objet
des væuxd'un
«particulier
fort
riche
>> dontil
intercepte les lettres.Le
retour
versI'hôtel
dela
marquise,rue
payenne, oùil
rendra compte de son intervention, sera assezlong
car <<il
y
aloin
» de saint-Roch au Marais-Il
ne faudra pas tarder en chemin, malgré les objets dedistraction qui se présentent. « J'allais rapidement, quoique je rencontrasse des
scènes de
filles,
dans la rue saint-Honoré, dans celles deGrenelle,
plâtrière, Tiquetonne, du PetitLion
et aux Ours >>. On va s,attacher à ce parcours.Rappelons au préalable que l'ancienne rue de Grenelle, qui n,a rien à
voir
avec celled'aujourd'hui,
correspondait à la partie sud del'actuelle
rue Jean-Jacques Rousseau, c'est-à-dire à la partie comprise entre les rues saint-Honoréet coquillière18. L'ancienne rue Plâtrière
formait
quant à elle la partie nord de la rue Jean-Jacques Rousseau (VemiquetMercier 20-Zl).
La
suite de
f
itinéraire
suivi
dansla
Marchande
de
tabac en
évoqueun
autre,qui
f,gure dansle
morceauintitulé Le
Baiserte.Celui-ci
est connud'abord pour sa caractérisation de la rue Saint-Honoré : « superbe rue !
assem-blage du luxe, du commerce,
del'éclat,
dela
boue, de l,Opéra, desfilles,
deI'impudence, de l'urbanité, de la débauche, de la politesse, de l,escroquerie, de
tous les avantages et de tous les abus de la sociabilité ».
on
connaît le fantasmequ'accueille cet espaca
privilégié
:
« Je voudraisqu'on
y
concentrât tous lesvices dans une espèce de Bazar, af,n
qu'ils
ne scandalisent pasle
reste dela
ville
>>,puisqu'il
<< faut des vices dans une capitale ». Rue plâtrière,Rétif
vacroiser une beauté << miniature >> à laquelle
il
reproche cequ'elle doit
<< avoir de vices».
La prostituée enfait
la démonstration en l'agaçant « de la manièrerr 18. Nuit. p. 654.
it Faut-il aussi rappeler qu'il n'est jamais question de Rousseau quand Rétif évoque la
rue où il habita. à la différence de ce qu'on trouve chez Mercier clans un passage célèbre
dl
Tableau.46 Daniel Droixhe
la plus indécente, par des oflres et des détails de la plus grande
lubricité
>>2o.Latoute paternelle rencontre avec
la
plus << méprisable » desfilles
s'achève parun
vigoureux
Vaderetro.
« Jem'éloignai
rapidement, en suivant les rues Ti-quetonne, Pavée, Française, Mauconseil, aux Ours, et Grenier Saint-Lazare ».Rétif
quitte la rue Plâtrière et sa «f,lle
perdue sijolie
>> pour emprunter-en traversant
aujourd'hui
le croisement de la rue Montmartre et du boulevard Étienne-Marcel-
la rue Tiquetonne, autrefois beaucoup plus courte que celle qui porte actuellement le même nom (no 3). Cette artère s'arrêtait en effet versl'est à l'ancienne rue de la Comtesse
d'Artois,
aujourd'hui rue Montorgueil(n'
4). Au-delà, elle portait le nom de rue Pavée, que
l'on
ne confondra pas avecI'actuelle rue Pavée
qui
donned'un
côté sur la rue des Francs-Bourgeois et sepoursuit de l'autre, vers le nord, par la rue Payenne où habite la marquise2r.
Pour
qui suit aujourd'hui l'enfilade
de rues que dressele
Baiser,
ll
estclair, à la lecture de telle plaque
d'information
historique, que le quartier était particulièrement mal famé. Si le nom del'actuelle
rue Marie-Stuart, parallèleà la rue Pavée, ne suggère pas grand-chose au promeneur, son ancienne
appel-lation de rue Tireboudin donne par paradigme le caractère des lieux. Une
indi-cation àI'intention
des touristes habiles à discerner lesjeux
de mots rappelle :20 Notons au passage qu'il retrouvera aussi rue Plâtrière une ancrenne beauté
particuliè-rement enlaidie, à la 18'1'Nuit (p. 909).
Rétif
lui prêterait volontrers la sagesse tardivede«n'aimerpluslevice».si1aputain debasétagen'envisageaitd'éduquerdésormais « des jeunes f,lles qui débuteraient » dans le métier, « d'après les principes d'un livre qu'on m'a prêté, que
j'ai
acheté, que je lis et que je relis sans cesse >>. L'utopie du «ba-zar >> du sexe fait opportunément son retour. en conclusion : « Je lui promis de l'avertir,
si jamais ce plan de rétbrmation était mis en vigueur ».
2I Le Répertoire des noms rle lietrx annexé à l'édition Baruch donne pour la « rue
Pa-vée » trois localisations : <. 1.. id. au Marais. 2. act. R. Séguier. 3 ln r. Tiquetonne » (p.
1335). Dans les Naits, la .. rue Pavée
,
renvoie généralement à celle du Marais. prochede la rue Payenne. Elle est évoquée dans
la
Chiffonnière, où Rétif, « presque vis-à-visI'hôtel de Lamoignon », bute sur une vieille ivrogne
qu'il
prend pour un chien-
onsait les sentiments que lui inspire l'animal (.Suite de la marchande cle
tabac,l9'
Nuit, p.6,58). Ceux-ci sont rappelés dans la 369'Nuit, sur L'Utilité des chiens, où l'épisodeassocie à nouveau son aversion et la rue Pavée proche de la rue du Jouy : le souvenir
généreraitil une localisation lictive ? C'est la même artère qui est visée dans la 357' Nuit (Pollce du ventlredi, Charrette des filles publiqrles), à propos de « I'horrible édifice
de la rue Pavée », c'est-à-dire de la prison de la Force, << commencée en 1780 » (p. 1073
et notes,
n'
29. p. 1285). Par contre, c'est au croisement dela
« rue Pavée » de la riveLa syntaxe des rues dans
les
Nuits tleparis
4j
Le nom de la rue provient d'une erreur de l'historien sauvar, en 1724.
cette voie, anciennement habitée par res ûlres publiques, portait un nom
sans équivoque qui sera adouci en rue Tire-Boudin. Sauval raconte
:
«Marie Stuart, femme de François II, passant dans cette rue en demanda
le nom. comme ir n'était pas honnête à prononcer, on changea la dernière
syllabe et ce changement a subsisté. De toutes les rues affectées aux ûlles
publiques, cette rue et la rue Brisemiche étaient les mieux fournies...
Rétif
quitte donc la rue pavée, dans re Baiser,pour prendre les ruesFran-çaise et Mauconseil (toujours verniquet
Mercier
20-zL ,n"
zo-21 et 1 I ). Dansla Marchande de tabac,
il
poursuitplutôt
son chemin en ligne droite par l,an-cienne rue duPetit-Lion,
effacée par la rue Étienne-Marcel : toutt'attirait
enquelque sorte vers ce que représente
aujourd'hui la
rue saint-Denis. Notonsque quand
Rétif
mentionne celle-ci, c'est parfois en invoquant un changement de parcoursdû
à
ta
distraction.Ainsi,
aprèsavoir
tâchéd'enrayer
dans Lecorrupteur le
contrat érotique frelaté dont discutent << un homme d,environquarante-cinq ans >>
et
« une jeunefille
de quatorze à quinze »,Rétif
atteintle Pont-Neuf sur le chemin du retour : << J'étais profondément occupé de
I'an-cienne gouvernante de mon pauvre ami Demerup ,
et
j'avançais en m,écartantde ma route. Je me trouvai dans la rue
saint-Denis...
»22.une
artère donnantautrefois sur la rue saint-Denis
offrait
un attraitparticulier
à l,homme occupé des choses del'amour
vénal : la rue Thévenot, partie de la rue Réaumurabou-tissant d'autre part, vers
l'est,
à celle des petits-carreaux23.Rétif
l'écrit
sansdétours : << La rue Thévenot devait naturellement m,attirer. Je traversai le pa-lais-Royal, pour y jeter un coup
d'æil
: maisje n,y
trouvai rien.Il
paraît que lajolie
morten'y
venait plus, depuis queje I'avais
avertie. Cependant,je
f,s desréflexions, en voyant les filles publiques >>,etc.24
Mais le propos n'est pas
ici
d'accumuler les mauvais lieux fréquentés-
ne serait-ce qu'en imagination et sans consoûrmation-
parRétif.
pressons-nous d'atteindre cette rue auxours
où aboutissent ses déambulations du Baiser et de la Marchande de tabac (yerniquetMercier
34-3572s .Arrivé
à ce point,Ré-tif
écrit,
en conclusionprovisoire
du secondrécit:
<<une
soritude profonde régnait del'autre
côté dela
rueSaint-Martin :
enfinj'arrivai
"1r",
14***
,r.celle-ci
s'explique sans doute par lefait
que s'étendait en face un assez grandespace
non
loti, qui
ad'ailleurs
enpartie
subsistéjusqu'aujourd,hui.
on
le2229.
N|it,p.676.
23 Répertoire,
s. v" .
24 100" Nuit, Ies Fitles-Dieu, p.
809. 2s Le retour
48 Daniel Droixhe -..à;:
1
"**
l0l) n,"?"
1 re âux Fe,sItinéraires
rétiviens
i I ! § Jt
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1 rUE AUX Fê§
Itinéraires
rétiviens
La syntaxe des rues dans
les
Nuits de Parisdélimitera schématiquement par les rues du Grenier saint-Lazare et
Michel
leComte au nord, à l'ouest par la rue du Temple et au sud par la rue Rambuteau
et le Centre Pompidou (même jusqu'à
l'actuelle
rue Geoffroy Langevin). Tout le quadrilatère des Passages-
del'Horloge,
du Maure, des Ménétriers-
a étéconstruit au
XIX"
siècle.Quel sens donner à la « solitude profonde » qui rompt l'enchaînement des
lieux qu'on
vient d'évoquer ? Sil'on
accepte de le considérer comme rythmépar le choc d'une rencontre avec l'agaçante « miniature >> dtt Baiser, excitante par le tableau « des offres et des détails de la plus grande
lubricité
», comment ne pas rapprocher ces parcours obligés decelui, plus
court,qu'offre
la
105"Nuit,
une Suite des Tuileries26.Celle-ci
s'annonce en quelque sorte dans une100"
Nuit
où est inclusun
morceauqui
donne leton
:La
Fille
et son père21 . Dansla
105"Nuit, Rétif
rencontre une « jeunefille
de 13 à 14 ans », << lape-tite Mutine
»,
accompagnéed'une
maquerelle cherchant à caser sa protégée auprèsd'un
..
honnête homme », dont notre auteur atout «
l,air
».Celui-ci
déploie, dans le texte relatant la suite de l'échange, un singulier talent d,ambi-guïté, quandil
s'agit
d'arracherl'enfant
<< au vice ». Lorsque « la petiteMu-tine » vient
lui
<< prendre la main »,Rétif éqit..
<< Je lalui
pressai, en mepro-mettant bien de ne pas laisser échapper cette proie » - proie offerte, bien sûr, à
la concupiscence
d'autrui...
Même les pronoms joignent leur douteuse compli-cité : << Je tenais la main del'enfant
;j'étais
embarrassé pour m'en emparer >).Rétif
a conçule
dessein de confierI'enfant
àla
marquise. En attendant,il
fait
croire à la maquerelle qui accompagnel'enfant
qu'il
va les mener à sondomicile, dans un «
joli
appartement >> dela
« rue des Frondeurs, tout près de celle desMoineaux ».
on
avu
quela
rue des Frondeurs correspondait plusou moins à
la
rue del'Échelle, qui
donne à travers les rues Saint-Honoré etde
Rivoli
surl'Arc
deTriomphe du
Carrousel,et
quelà
vivent
-
peut-êtrepar quelque transposition imaginaire
-
les père et mère de la jeunefille
de laplace vendôme28.
un
« bon hasard »lui
permet de se débar:rasser de la «vieille
furie
» à la faveur des « embarras de la rue saint-Honoré », de sortequ'il
fait
<< traverser la petite par la rue Contrescarpe, puis par le palais-Royal ». L,artèredésignée
ici
ne correspond évidemmentni
à celle du quartier de « laMouff,»,
26 P. 817 sv. ,7
P.
gl0.
28 N'accordons pas nécessairement de
f
importance au fait que la rue des Frondeurs
n'est pas vraiment « près » de celle des Moineaux (vemiquet Mercier 16-17). Rétif ne
semble pas mentionner ailleurs cette dernière, dont il ne se faisait peut-être pas une idée
très précise.
50 Daniel Droixhe
ni
à celle qu'a intégrée le boulevard de la Bastille2e. 11 pourrait s'agir du court segment appelé << rue du Rempart », au coin des rues Saint-Honoré et deRiche-lieu
(VerniquetMercier
16-17,n"
8).Abrégeons I'escapade. On comprend qu'entraînée au Palais-Royal,
l'en-fant,
commedit Rétif,
<< ne se reconnut pas, heureusement!»,
alorsqu'elle
pensait sediriger
vers la rue des Frondeurs.voilà
le couple prenant la rue desBons-Enfants,
qui
suit les jardins du Palais. « Mais le chemin est bien long »,s'exclame la « petite mutine >>, « à l'entrée de la rue Coquillière >>.
L'environ-nement
devait
sembler deplus
enplus
étranger,puisqu'il fallait
emprunter, pour atteindrecelle-ci,la
courte rueBaillifo,
en laissant à sa gauchef
imposanthôtel
deLa
Vrillière
ou
de Toulouse, devenu siège de Ia Banque de France(Verniquet
Mercier
18-19 ; on y a tourné le médiocre frlm Marie-Antoinettu)3t. Nous savons maintenaat comment, de la rue Coquillière, on pouvait rejoindre parla
rue Plâtrière la rue Tiquetonne. Passons surle
fait
quel'on
croisait en chemin le non moins imposant hôtel qui abritait la régie principale de la Ferme générale et de la Douane32 : comment une << jeunefille
de 13 à 14 ans >>, mêmepeu attentive, mais éveil1ée comme le sont
d'instinct, paraît-il,les
Parisiennes,pouvait-elle manquer de s'apercevoir que son protecteur
lui
faisait
suivre uncurieux chemin ? Le dialogue en témoigne quand elle constate qu'on s'éloigne de celui qui était attendu.
«
Oui I nous nous en sommes écartés ; mais allons parici.
-
Où estmiunan ?
-
Avec mon ami sans doute ». J'avançai rapidement. Je pris larue Tiquetonne ; puis celle de Mauconseil ; puis la rue aux Ours. << Nous
nous égarons ! me disait la petite. Demândez ?
-
Ho I je sais où je vais.-
Vous m'emmenez ?-
Je vous mène. >>2e Répertoire, s. vo. Le nom n'apparaît pas ailleurs, nous semble-t-il, dans les Nzir.s.
30 Pas d'occurrence dans les Nuits.
3t Références : http://fr.wikipedia.org/wiWH%oC37oB4tel-de-Toulouse
32 Pour l'hôtel des Fermes, autrement dit hôtel Séguier, voir la lithographie de Cham-pin, de 1828, et le plan de J.B. Jaillot de 1762, documents foumis par l'administra-tion française sous le titre « un Ministère dans la Ville » (http://www.minefe.gouv.frl directions-services/cedefiministere-ville/fg.html). Ses abords ne devaient pas bruire de l'activité que
lui
conférait pendant la journée un personnel de plusieurs centainesde personnes, sans compter le public qui venait adresser ses demandes concernânt la
gabelle et auffes dossiers flscaux, puisque Rétif nous dit que l'opéra était « flni depuis
longtemps >>, au moment du passage du couple. Remontant la rue Plâtrière, celui-ci
lon-geait aussi l'ancien hôtel des Postes, ou Grande Poste, remplacé en 1888 par celui qu'on
voit aujourd,hui.
cf.
M.
HÛ, L'hôtel des Postes de Paris, rue du Louvre. [Jn siècle etLa syntaxe des rues dans
les
Nuits dePori.y
-51Le
style adopté parRétif
exprimebien
la
vivacité
deI'allure qu'it
im-prime à une course versl'abri
que représente 1'hôtel de la marquise-
à défautd'offrir
celui dudomicile
de 1'auteur. En tout cas,la
«Mutine
» a compris lejeu de celui-ci et devient
d'un
coup toute complaisante. diablement séducrrice.Si vous m'ernmenez, car je crois m'en apercevoir, je ne n-r'y oppose pas I
Cette vilaine tèmrne que nous quittons ne m'avait promis que monts et
merveilles. et depuis huit jours que
je
suis avec elle.je
rr'éprouve quetounnents. Si vous voulez m'entretenir. je me trouverai bien contente !
Mais
le bienfaiteurdoit
se sauver. avec les apparences. Quandil
annon-cera.
à la petite » commentil
entendla
vertu («quelle protectricej'allais
lui
donner ») 1'enfant
lui
baisera les mains en disant : « Ha ! cela vaut bien mieux !Si
je
vous ai parlé de m'entretenir. c'est queje
sais que les hommes ne fbntrien
pourrien
»...
Mais le
naturel n'abandonne pas si facilement un rê\,e. etsait se montrer
voilé
derrière les mots. « Je sus ensuite. que 1a petite Mutine(c'est le nom que
lui
avait donné la tèmme). était orpheline. etqu'on
por_rr.aiten disposer
»...
Dans les trois récits qu'on vient de considérer.la Marchande de tubac, Le
Baiser et celui de la « petite
Mutine
».Rétif
veut soustraire à la séduction ci'un homme plus âgé ou au vice une demoiselle.parfois très jeune ou ayant 1'appa-rence d'une enfant : 1a prostituée « miniature » de la rue Plâtrière ou « la jeuneltlle
de
13à
1-+ ans,
dela
Suite tles Tuileries.La
vertueuse intervention estparfois récompensée. parfois vaine. Mais comment imaginer
qu'elle
annule lalibido
de 1'auteur. dans des casqui
sont. pour deux d'entre eux, classiquement décodables ? Quand Ia «Mutine
» attribue àRétif
une nature toute diirérentede celie des autres hommes. elle jette un voile sur
l'attraction
incestueuse. marsne
l'efface
pas.Dira-t-on
quecelle-ci
trouve défbuiement-
ou refoulement'l -
dans les méandres du chemin qui va des Halles au Marais. de ia rue Saint-Honoré et cle son sex-shop au refuge dela
rue Payenne '? Aprèsl'excitation
sexuelle ainsi proposéeou
conjurée, aulong
des rues concentrant les bordels lesplus
iu-fâmes. s'ouvriraient, après la rue aux Ours,la
« solitucle profonde » etl,apai-sement
qui
succède à Ia jouissance, réelle ou imaginaire. Peu importe du restecomment ont pu être réellement vécus ces errements. Les fantasmes du
52 Daniel Droixhe
à des parcours figés, fermés sur eux-mêmes.
Il n'y
a pas d'issue au labyrintheamoureux33.
Parcours de
Rétif
dans trois Nairs de ParisParcours de la Marchande de tabac ++++++++++ Parcours du Baiser a**+a++t+*** Parcours avec
la
<< petiteMutine
» ############Les chiffres non insérés dans un cercle ou un
coin
indiquentle
nombred'occurrences relevées pour
la
ruequ'ils
concernent dans lesNuits
de Paris(éd.
Michel
Delon etDaniel
Baruch)Daniel Droixhe Université de Liège
33
Il
serait inutile d'insister sur la fatalité qui marque ainsi la vie amoureuse à Paris si une telle marque ne contaminait plus largement I'image même de la capitale, à unmoment de rupture qu'a magistralement décrit J. Rustin. La vision de « I'arrivée à
Pa-ris » telle que la fournit le roman franÇais, des Lettres persanes à I'a Nouvelle Héloi'se,
apparaît << totalement transformée, voire inversée » à partir de 1761. « Là où
f
imagede la capitale pouvait sembler nouvelle et porteuse d'espérance,
(...)
nous assistons àI'enclenchement d'une formidable régression, qui non seulement fait fleurir les
dénon-ciations apocalyptiques de la 'moderne babylone', mais témoigne
-
sauf exceptions-d'une grande indigence d'expression et d'une étonnante médiocrité littéraire » (p. 106).
Rustin semble viser particulièrement Baculard d'Arnaud, dont l'æuvre « dégouline de
moralisme sensible » (p. 100). La fatale dégradation qu'impose la vie citadine à ses « héroïnes vertueuses et lamentables >> les montre ne pouvant résister « longtemps à
l'air corrompu et vicié qui infecte la ville », au point que I'auteur de Pauline et Suzette
« va même jusqu'à presque élider l'arrivée de Mlle de Monticourt (Pauline) à Paris pour n'en retenir que l'effet dévastateur ». L expiation des égarements de l'amour prend vo-lontiers chez Baculard, qui annonce par ailleurs certains aspects du roman noir, la forme d'une interminable agonie des victimes, dans un enfer où l'espace souterrain, tel que
défrni par Michel Delon, correspond en sortme aux bas-fonds de la ville des ténèbres.
Voir Michel Delon,
.
Locus horribilis >>, communication présentée lors de la journée d'étude Gothique et romanesque organisée par le Centre Jean Mourot, Université deNancy, Musée lorrain, 13 mars 2008. Voir ci-après, à propos du rapport entre esthétique
du sublime et fascination de la noirceur chez Rétif, l'excellente communication de Ph.