Académie
Royale
de
Langue
etde
LittératureFrançaises
Le Châtiment
du
Devin
(Inferno
XX)
par Marie Delcourt BRUXELLES PALAIS DES ACADÉMIES1965
a
Académie
Royale
de
Langue
etde
Littérature
Françaises
Le
Châtiment
du Devin
(Inferno
XX)
par Marie Delcourt UniversitédeLiège BibliothèqueGénéralede PhilosophieetLettres BRUXELLESPALAIS DES ACADÉMIES 1965
Bulletindel'Académieroyale de
Langueetde Littérature françaises tomeXLIII,n°4, 1965,pages341-355
Le
Châtiment
du
Devin
(Inferno XX^
Avantd'êtreun lieu derétributionl'Au-delà fut simplement
p-nn séjour des
morts, situé dans quelque lointain inconnu, où /
les défunts ne pouvaient parvenir sans l'aide d'un guide. Les *
poètes accumulent pour le décrire des images empruntées au cauchemar;l'obscuritéyrègne,lasaleté, lapoussière, la boue; il esttraversé de fondrières,peuplé d'animaux menaçants. Le
Hel des anciens Germains diffère peu de la Schéol hébraïque,
du«grand bourbier», de la«fange intarissable» d'un Hadès
desphilosophesgrecsetdes mystiques.
Quand l'Au-delà devint le théâtre des sanctions
d'outre-tombe, lespoètesdécrivirent les châtiments réservésauxméchants
avec beaucoup plus de complaisance et d'ingéniosité que les
monotonesjardins des ombres heureuses. Mais les supplices
mêmesdes damnés relèventencoredesphantasmesdel'angoisse
nocturne. Le vain effort de Sisyphe, des Danaïdes, la main
incessammenttendue deTantale,sont d'inoubliablesimages de
ces empêchementsmystérieux, decespoursuites fallacieusesqui
peuplentnos rêves.
Le feu entra tard dans l'eschatologie classique et, d'abord,
comme agent purificateur. Enée trouve aux Enfers des cou¬
pables suspendus dans levent, plongés dans l'eau ou dans les flammes. En même temps qu'ils infligent une punition, les Éléments emportentles souilluresetrestituent le principeéthéré
de l'âme àsapureté première. Le christianisme repritdans le
Purgatoire l'image du feu purifiant, qui détruit les restes de la
faute et prépare l'âme à la grande absolution. L'Enfer en
par Madame Marie Delcourt
A Octavio J. Alvarez.
revanche, où le damné subit unesorte de destruction éternelle¬
mentprolongée, donneaufeuunrôlenonplus probateur
mais
vengeuret, sous l'influence d'une traditionjuive marquée par le mazdéisme, fait de lui un supplice.
Maisuneconception nouvelle, promiseàunegrande fortune,
apparaît timidement au Ier siècle de notre ère dans le traité Sur la tardive vengeancedes dieux. Plutarqueydécritdessupplices qui, en effet, sont des vengeances de ce qu'on appellerait au¬ jourd'huile sur-moi. Chacun souffre par où il a péché. Les
querelleurs se dévorent enlacés l'un à l'autre; les avares sont plongés dans unlac d'or brûlant. Dans lesApocalypses de Paul
et dePierre, les blasphémateurs sontpendusparla langue, les
faux témoins ontdu feu plein labouche. Les images oniriques
onttotalement disparu, laissanttout lechamp auxillustrations de la doctrine stoïcienne qui enseigneque le vrai bourreau de l'âme estsonvice même.
C'est cette doctrine que Dante a interprétée en visionnaire.
* * *
Laquatrièmefosse duhuitième cercle del'Enferestleséjour des DevinsetAugures.
Dante approche etvoit,«dansle fond découvert
trempé des
larmes de l'angoisse»,venir des gens qui pleurent en silence,
marchant lentement, ainsi que«vont en ce monde les proces¬ sions au rythme des litanies».
«Comme mes yeux sur eux se portaient
plus bas,
il me parut qu'étrangement tous étaient
retournés, leur visage tordu mis du côté des reins
si bien qu'il leurfallait marcher à reculons».
Ces damnés sont d'abord des prophètes de la fable et de
l'histoire,Amphiaraos, Tirésias etsafille Manto,Arunsl'Étrus¬
que qui annonça à Pompée la guerre civile et la victoire de
César.
Viennent ensuite trois astrologues du siècle précédent : Michel Asdente qui fut un de ceux de Frédéric II, Guido
Bo-Le Châtiment du Devin(Inferno XX) 5
natti qui conseilla, fort bien du reste,Guido da Montefeltro.
Les Annales de Forli racontent qu'il s'installait dans le clocher
de la cathédraleetfaisaitarmerles gensdu comtepourlesen¬
voyercontre l'ennemiàl'heure indiquée parles astres. Guido
lui duten 1282savictoire surl'armée deFrançaiset d'Italiens
envoyésparlepapeMartin Vcontreles Gibelins de la Romagne.
Michel l'Ecossais, médecin, mathématicien, fut aussi astro¬
logue de Frédéric dont il avait, dit-on, prédit lamort. Ilavait
du reste prédit la sienne également, sûr d'êtrefrappé par une petite pierre qui ne pèserait pas plus de deux onces. Aussi portait-ilun casque. Mais unjour, dans une église, uncaillou
se détacha de la voûteetle tua. C'est le thèmefolklorique de laprécaution inutile.
Michel,gran maestro d'arte magica, avait des esprits àson ser¬ vice. Etant àBologneavec des gentilshommes etdes cavaliers, ilsmangeaient lesunschezlesautresàtourde rôle. Quantve¬ nait son tour, il ne faisait aucun préparatif; on se mettait à
table; des génies apportaient le bouilli de la cuisine duroi de
France, le rôti de celle du roid'Angleterre, l'entremets venait de
chez le roi deSicile, le pain d'un endroit,le vin d'un autre et le fruit d'où il lui plaisait.
Les Numberger Faustgeschichten rapportent que Faust à
In-golstadt régala de la sorteses amis et accomplit des prouesses du même genre, que Mélanchthonne mitpas en doute etra¬
contaavechorreur. Oronsesouvient decequefut lamortdu
docteurFaust, tellequela décriventles Volksbiicherettelleaussi
queHenri Heinevers 1830 la vitencorereprésentéesurunthéâ¬
treforain à Hambourg, à Hanovre.
«Le chien noirsedéveloppacommeunehaute fumée,écarta
largementses deuxpattes, sesaisit du damné etl'exécuta sui¬
vantle rite grotesquedu retournement, enlui tordant lanuque
jusqu'àce quela face qui avaitbravé le ciel fûtplacéeentreles épaules. Puis il rejeta surles marches de l'escalierl'espèce de loque pantelantequi restait du docteur Faust ets'échappapar la cheminéeenemportantl'âme audacieuse».
C'est ainsi que MarcelThiry, dansson beau livre Justeou la
stiffocatus». C'est ainsi que Mélanchthonraconta la mort du
magicien inversa facie, au coursdeconversationsqui furentcon¬
signées par Mennel dans ses Locorum communium Collectanea; en
la même année 1563,Jean Wier en dit autant dans son De Praestigiis Daemonum. Le Dictionnaireinfernalde Collin dePlancy
relate duresteplusieurspactesquieurentle même dénouement.
L'anecdote quevoici, aumot Ame, estd'une bonhomie qui la rendfrappante:
«Deux paysans
devisaient imprudemment sur l'âme. L'un
d'eux vendit la sienne trois écus àunétrangerqui se trouvait là
;
on but les trois écus encompagnieet chacunvoulutseretirer.
Le vendeur nepensait plus à son marché, mais l'inconnu ob¬ servaquecelui qui paie ale droit d'emportercequ'il
a acheté.
Il tordit lecouàceluiqui s'était venduetl'emportaparles airs. Mais l'autre paysansavait trois mots magiques d'une puissance
sansborne. Il les prononça enfaisantungrand signe de croixet le diable lâchaprise;l'homme re\int à la vie etfitpénitence, mais ilportatoujours depuis la têteetlecoudetravers».
* * *
Tel est aussi le châtiment des Devins de la quatrième fosse.
Virgilelejustifieendésignant Amphiaraos:
«Remarque qu'il
a faitde ses épaules sa poitrine.
Parcequ'il voulutvoirtroploin devantlui ilregardeenarrière ets'avanceenreculant».
C'est bien là le châtimentspécifiqueimaginé àlafin de l'An¬
tiquité en marge de l'éthique stoïcienne. Mais comment se fait-il que la méthode de Dieu soit ici celle du diable ? Et,
au surplus, pourquoi le diable enfinit-il de lasorte avec ceux
qu'un pacte imprudent lui a livrés ? L'image des membres
retournés a un très long passé légendaire aucours duquel elle
changea parfois designification. Poursaisircelles-ci dans leur singularité, ilfaudra bien suivre les dédales de très anciennes
LeChâtimentduDevin(InfernoXX) 7
* * *
Beaucoup de mythologies connaissentdes
magiciens
qui
ont acquis leurdonauprixd'unemutilation.L'idée
quedes dons
exceptionnelssepaientd'unsacrifice
physique
apparaît
explici¬
tementdansle mondegermaniqueet,plusencore,dans
l'Inde,
où la forcecontraignante de lasouffrance acceptée,
souhaitée,
recherchée,a étél'objetd'unebrûlante ferveur. Les
dieux
eux-mêmesontdû payer rançon de leursavoiret de leur
pouvoir.
Varuna est représenté impuissant, estropié, chauve,
lépreux.
Tyradonnésamaindroite. Odinestborgne; son
œil
droit
estdanslafontaine de Mimir oùsont cachées l'intelligence et la
science des runes.
La Grèce n'asur ce point aucune doctrineformulée.
Mais
bien des légendes impliquent l'idée que toute
supériorité
sepaie charnellement. Homère est aveugle, ainsi que
plusieurs
devins, comme s'ils avaient donné leurs yeuxvivants pour ac¬
quérir la voyance. Les Amazones, disait-on, se
coupaient
unsein pourmieux tirer àl'arc, ceque peintres etsculpteurs ont superbementignoré. Appuyéeseulementsurune
fausse
étymo-logie, la tradition ne seserait pas fixée si l'idée dela
rançonphysique n'avait pas occupé l'imagination
populaire.
Cette
justification étant restée implicite, au niveau du
moins de
la
poésie,oneninventauneautre,qui semblerationnelle et
qui
estabsurde, une cicatrice au sein gauche n'étant pas faite pour
avantagerunearchère, sans compterquel'arme des
Amazones
estla lanceetnonl'arc.
Uncontebizarreapparaîtdansle cycle deZeus,oùil détonne. On y voit Typhon blesser le dieu, lui enleverles
tendons
des
bras etdesjambes et l'enfermer dans une grotte. Hermès re¬
trouve les tendons etles remet en place sur le corps du dieu qui recouvre aussitôt unevigueur accrue, s'élance sur un
char
aux chevaux ailés etpoursuitvictorieusement Typhon.
L'his¬
toire s'éclairelorsqu'onlacompare àcelledumagicien
Vôlund
qui, dans V Edda, passe huit ans au bord d'unlac à
fabriquer
desbijoux. Le roi luivole unde ses talismans,luifaitcouperexercera,auprofitdesonmaître,sonmétier deforgeron. Vôlund finalement se forge un vêtement
magique et s'envole, après
avoir endormi la reinesur son siège, commeHéphaistosimmo¬
bilisesamère Héra.
Héphaistos est le magicien grec par excellence; métallurge
d'abord—etles artsdu feuonttoujoursunhaloinquiétant
—
il fabrique, dit Homère,
au fond de la mer comme Vôlund danssonîle, desbijoux, destalismans, desobjets quisemeuvent
comme des êtres vivants. Il est boiteux. Pas plus que celle des devins ou des Amazones son infirmité n'est présentée ex¬
plicitement comme la rançon d'une supériorité, et elle est même toujours justifiée autrement ;
mais, comme celle de ZeusetdeVôlund,ellecorrespondàuneinitiationde
magicien.
De même queZeusetVôlundontles tendonscoupés,
l'Héphais-tos desvases archaïques
— lesseules œuvresd'art qui lerepré¬
sententinfirme— ales deuxpiedsretournésd'avanten arrière. Or la dislocation des membres apparaît dans des versions ar¬
chaïques de la fin de Faust, dans le Volkshuchde 1587 et dans la versionanglaise de 1592, suivie
par Marlowe dans
l'appen-dix des quartos de 1616-63. Here are Foustus limbs alltomeasunderby thehandof death.
The devils whom Faustus serv'd have torn him thus. La dislocation, la scission des
tendons, apparaissent avec
l'ablationetlerenouvellementdes organes dansles ritesconcer¬
nantlaformationd'un magiciendansplus d'unesociété. Voici
unscénario australien.
Un génie trouve le novice endormi; il le
perced'une lance
invisible quipénètrepar la nuque, passe parla langue ettra¬
versela tête d'une oreille à l'autre. Le
garçonmeurt, est trans¬
portédans une caverneoù sesviscères luisont enlevés etrem¬
placéspard'autres. Renduàlavie, ilestd'abordfou;ilrerient
progressivement à la raison pour se trouver un medicine-man.
Ondistinguelà la stylisation, dansune caverne,
matrice ter¬ restre, d'une mort suirie d'une renaissance. Les mutilations
sontdeplus larançondudonacquis
LeChâtiment du Devin(Inferno XX) 9
peude chose:l'extractiond'unedent,laperforation de la langue
oude la cloison nasale;lecommentaireenmagnifie l'importance jusqu'à leur donner la valeur d'un renouvellement complet.
Les classiques de la magie nousviennentdu mondeceltique. Les druides, socialement les égauxdes rois et souventleurssu¬
périeurs, étaient professeurs, prêtres, médecins, devins; ils
connaissaient le passé, prévoyaient l'avenir, avaient des se¬
crets pour commander aux éléments. Les apôtres du christia¬
nismenelesvainquirent qu'en employant leurs méthodes. Les
légendes et les annales ne contiennent pas uneseule scène de
martyre; en revanche, elles racontent plus d'une compétition analogue à celle où Moïse et Aaron, au début de VExode,
battent sur leur propre terrain les magiciens de Pharaon. Le
seul des damnés que Dante désigne expressément comme ma¬ gicien,
dellemagiche frodeseppe il giuoco,
est un Écossais.
Rien d'étonnant silà, mieuxqu'ailleurs, apparaîtun rapport
positifentre torsion etmagie. La reine Medb, ennemie du hé¬
rosCûchullain,faitdesessix enfants dessorciers.
On coupe aux fils le pied droitetla main; oncrèvel'œil gauche
auxfilles —
Odin a payé ainsi la connaissance des
runes — après quoi ils
courentle mondependantsept ans pourapprendre leur art et
fabriquer deslancesmagiques. LehérosSétanta,élève du druide
Cathbad, accomplitunesérie d'exploits qui consacrentsonini¬
tiation. «Il seretourne danssapeau, si bien
que ses piedset
sesgenouxviennentseplacerparderrière,sesmolletsetsesfesses par devant». Cûchullain était capable de la même prouesse : il affrontait à l'envers ses adversaires épouvantés. Contorsions de chamanes,dira unethnographemoderne.
Les pieds tordus d'Héphaistos, dans une version
archaïque,
auraient-ils éténon la rançon, mais la
preuve de son habileté
magicienne? Leslégendes helléniquesnefontàlamagie qu'une placerestreinteethonteuse. Présenterla mutilationcomme une
rançon, c'était répondreà unsentiment que nous avons tous, à savoir quetoutesupérioritésepaie. Encorecettejustificationne
figure-t-elle explicitement àaucunniveau de la traditiongTecque. Descontesàla fois bouffonsetatroces ontpu se conserveravec leur signification primitive dans un pays comme l'Irlande où
une caste entière, etdesplus honorées, consacrait des années à
acquérir la science magique. Les pratiques des sorciers n'appa¬
raissentenGrèce que sousles formes les plus bassesetméprisées.
C'est à celles-ci toutefois qu'il faut descendre pourvoir se ren¬
contrer les images du retournement et celles de la mutilation conçue commeunerançon.
Dans tous les pays, des actes mystérieux attestent la vertu
éminente des mouvements faits à l'envers,que leur valeursoit
positive ou apotropaïque. L'image du corps à rebours appa¬ raîtdansun ensemble degestescroisés. Lemysteà Eleusisen¬
tourede bandelettes de safransamain droiteetsonpiedgauche.
Leprêtreromainsacrifie de la maingauche. Ledruidegaulois cueille la selago, remède àtoutes les maladies,sans instrument
tranchant, avec la main droite passée par l'ouverture gauche
du vêtement. Dans bien dessépultureson aretrouvéunearme dans la main gauche du gisant. Bodin dans sa Démonologie
(II, 4) décrit ladanse du diable ausabbat,«lesfaces tournées
hors le rondeau», mais il n'encomprend plus la valeur,caril
ajoute queles danseurs agissent ainsi afin de nepouvoirse re¬ connaître les uns les autres et s'accuser devant lajustice. Le prêtre sorcier Gaufredi, dont Collin dePlancyracontele pro¬
cès, plaidé en 1611, en savait davantage, lorsqu'il dit qu'àla
messe dusabbat, où l'hostieestnoire, lesigne delacroixsefait àrebours,«en commençantparletravers, puis lepoursuivant
parles piedsetfinissantparla tête». Lafilled'Allemagne qui
le soir de la Saint-Andréveut voirson futur en rêve récite le Paterà l'envers etva vers son ht à reculons. Hermès vole les bœufs d'Apollon en retournant leurs traces. De mêmele Ba-lor de la légende celtique vole la vache bleue de MacKineely
enl'entraînant par le
queue, procédé qui reparaîtdans les dé¬ mêlés de l'Hercule romain avec Cacus. Aencroire les contes,
ceseraitunesimpleruse,le voleurcherchant àdérouterlevolé.
Mais dans certainesparties de la France,il n'yapassi longtemps,
pré-LeChâtimentduDevin(Inferno XX) 11
serverdes«sorts». Lamagieetl'antimagie emploient les mêmes
procédés. Pour reconnaître les sorcières lorsqu'elles viennent àl'église, il suffit d'avoir missesvêtements àl'envers. Et celui qui est habillé de la sorte peut lesrencontrersans crainte à la
veille delàWalpurgisnacht.L'objet retourné, mystérieuxetterri¬
fiant, égareles puissances adverses,quelles qu'elles soient. Quelle
était l'intention de Vincilorsqu'il écrivait en miroir, de droite à
gauche, le commentaire de ses dessins ? Ce qu'on appelleson écriture secrète, n'était-ce pas plutôt une écriture magique ?
* * *
Le christianisme n'a pu abolir des images si profondément
enracinées dansl'inconscient, ni mêmeenmodifier lasignifica¬
tion profonde. Mais, en reconnaissant la réalité d'un art ma¬
giqueetenfaisant de celui-ciuncrimecontreDieu, il lesadé¬
placées. Satan, magicien maudit, est boiteuxcomme
Héphai-tos, magicien divin. L'infirmité qui fut la rançonet parfoisle signe d'un pouvoir supérieur devientunchâtimentetune tare. Le retournement, victorieusement exhibé par Sétanta et
Cû-chullain, est la signature du diable sur le cadavre de Faust. Au vingtième chant de Y Enfer, Dieu s'est donc comporté
commesecomporteraMéphistophélès. Mais cela n'estpas dit.
Aucun chant n'est plus vide detoute présence démoniaque;et cela est d'autant plus remarquable que les paysages peuplés de valets d'enfer— ils ne sont pas nombreux — entourent
précisément la fosse silencieuseoùerrentles devins.
Des diables cornus, armés de grands fouets, battent cruelle¬
ment les ruffiansetles séducteurs (XVIII); d'autres,«comme des mâtins déchaînés», comme des chiens qui se lancent sur l'humble mendiant
che di subito chiedeove s'arresta,
poursuivent les imposteurs, les escrocs, les magistrats prévari¬ cateurs au moment où ils cherchent à sortir de la poix bouil¬ lante. Ils lespiquentavecleurs crocs :
«Comme des cuisiniers ordonnant à leurs aides deplonger deleur fourcheenplein dansla marmite
la viande qu'il ne faut pas laissersurnager» (XXI, 55).
UniversitédeLiège
BibliothèqueGénéralede
Un autre enlève un pécheur ainsi qu'une loutre
au harpon (XXII, 36). Comme dansles tableauxetle théâtredu temps, ils
sont à lafois féroces et grotesques. Ils s'appellent Malequeue,
Malegriffe, le Hirsute, Barbe-Hérissée, le Mauvais Chien; de
la bouche de Ciriattosortentdeux défensescommeàunsanglier.
Ils se disputent. Dante etVirgile ontbesoin d'être guidés
par
eux pour pénétrerdans la sixième fosse.
«Féroce compagnie ! Mais quoi ? dedans l'église
avecles saints; aucabaretaveclesgoinfres!»
Ils ontunchef, auquel ils obéissentde mauvais gré,«
serrant la langue entre leurs dents» quand il leur donne un signal
«enfaisanttrompettedeson cul».
C'est parcette vision digne de Boschque seterminele chant
XXI. Il commençait toutefois par une vision assez différente,
une image satanique qui
ne manque pasde sombrebeauté:
«Je vis derrièrenous undiable noir bondir par-dessusle rocher.
Hélas ! combien terrible étaitson apparence,
combien il me semblait en songeste cruel, avec ses ailes déployées et légersur sespieds,
ses épaulescoupantes et superbes
chargées d'un pécheur couchéen travers;
et sa main serrant les tendons des chevilles !»(29-36). Cet exécuteur de la volonté divine ade la grandeur, comme aussi celui de la Neuvième Fosse(Chant XXVIII) qui fenden
deux, d'un coup d'épée, ceux qui ont mis la di\-ision dans les
Étatsetle schisme dansl'Église,leur châtimentétantlaréplique
symbolique de leur péché.
# * *
Cesrapprochements donnentsonprixàl'admirablenudité du Chant XX. Il ne comporte ni valets d'enfer, ni supplices, ni
mêmeunpaysage. Dansla fosse ronde, d'un
tour-Le Châtiment du Devin(Inferno XX) 13
nentdes êtressilencieux. Ilsontcrus'avancerversle futur d'un pas plus assuré que le commun des mortels, et ils ne peuvent
plus voirque le point dont ils s'éloignent, en une marche qui
revient éternellement sur elle-même. Ils ne se plaignent pas.
Aucun d'eux ne dira une seule parole; c'est Virgile qui les
nommera àDante. L'affreusetorsion, qui fait hurler Faust au
moment où il estaiSatana suffocatus, ne paraîtpasleur infliger
autrechosequ'une souffrancepurement psychique. Rien n'est
décrit, sinon les longs cheveux de Manto couvrant ses seins,
la barbed'Eurypyletombant desesjouessur sesépaulesbrunes. Mais ilspleurentetDante pleureavec eux. Tout le pathétique de la scène tient en cesdeuxvers :
«Notreimage
je vis, ainsi tordue que les pleurs de leurs yeux coulant le long du dos venaient mouiller leurs fesses.» Sur lapartieducorpsqui accomplit les fonctionslesplus basses tombent leslarmes,quisontleproprede l'homme. Illustration
crue et cruelle de la menace de Jéhovahauxfauxprophètes,
telle quela formuleMichée:
«Vous aurezla nuit auHeu de visions,
etles ténèbres auheu de divination. Le soleilse couchera pourles prophètes,
et devanteuxs'obscurcira lejour» (III).
* * *
Dante a choisi ses damnés au sommetde l'artinterdit, vou¬
lant qu'ils n'aient commis aucune autre faute et que celle-ci apparaisse dépouilléedetoutevulgarité.
Les devinsqui tournent dans la fosse sont de hautes
figures
de la fable. Amphiaraos fut le conseiller sage, mais inécouté,
de la guerrecontreThèbes;sionl'avaitcru,l'entreprisedésas¬
treusen'aurait pas étédécidée; sousterreil estdevenuundieu
révéré. Tirésias l'aveuglea payéde ses
yeuxvivantssa surna¬
turelle lucidité;il eut successivementles deuxsexes, semblable
auxchamaneshermaphrodites de l'Asieorientale
révèle à Œdipe, pourl'éclairer danssafureur, les crimesqu'il
a commis sansle savoir; son ombre, évoquée par Ulysse qui
voudrait savoir comment rentrer à Ithaque, apparaît enantle sceptred'or. La fillede TirésiasestMantoqui,sonpèremort,
erralongtemps parbien desterres, vint enItalie et passa près
de la laguneoù le Mincio rejoint le Pô.
«La vierge farouche vitune terre au milieu du marais
non cultivée, déserte d'habitants.
Et là pom fuir tout commerce avec les humains
elle resta avec ses serviteurs à exercer son art ;
elle y vécut et y laissa son corps inanimé.»
Des hommes vinrentet sur les os de la morte bâtirent leur citéqu'ils nommèrent Mantova. Virgile n'a rien à reprocher à celle qui habita la première le site où il est né. Et Dante lui-même n'a pus'empêcher de l'absoudre, peut-être parinad¬ vertance, puisqu'on la retrouve au Sixième Gyre du Purgatoire (XXII) parmi devertueuseshéroïnes.
* * *
Quantauxcontemporains, il se borne à les nommer : Guido Bonatti, MichelAsdente, Michel Scot
cheveramente
dellemagiche frodeseppeil giuoco.
Et, enfin «les méchantes qui délaissèrent l'aiguille, la navette
etle fuseau pour sefairedevineressesetcomposerdesmaléfices
avecdes herbes etdes images».
Entendons qu'elles se servent de l'aiguille couturière pom percer des poupéesreprésentantleur ennemi. L'histoire dece temps estpleine de procès d'envoûtement. Amauld de \
ille-neuve, médecin et alchimiste, fut accusé d'avoir provoqué la
mortde Benoît XIenpoignardantsonimageencire; l'évêque
Guichard deTroyesenauraitfaitautantcontrela reine Jeanne; Pierre deLantillv, évêquedeChâlons, contrePhilippe leBelet
LeChâtiment du Devin(Inferno XX) 15
Louisle Hutin; Enguerrand de Marigny fut pendu de cechef.
Les bullespontificalespouraffirmer la réalité de la magieetson caractèrediabolique, puispourconfier les poursuites àl'Inqui¬
sition,sontde 1317et1320;ellesont pourauteurceJean XXII duquel Dante stigmatise la cupidité au Chant XXVII du
Paradis.
De cette agitation, rien n'affleure dans l'admirable Chant
XX. Le tableau tienttoutentier dansuneimage unique qui
a
sesracines dans lamagie. Et c'estàpeine si la magieyestnom¬ mée. Elle l'est une seule fois, à propos de Michel l'Écossais, dont les enchantements restèrent célèbres à telpointque, deux siècles plus tard, Folengose divertissait à les raconter au livre XIII desonMerlin Coccaie;etils furentmisparfoisaucréditdu
docteur Faust. Michel étaittoutautrechosequ'un magicienetun
astrologue. Ilavaitétudié la philosophieetles mathématiques à
Oxfordetà Parisetpasséàla Sorbonne sondoctorat en théolo¬
gie. Il traduisitY Histoire des Animaux d'Aristoteen s'aidant de la version arabe d'Avicenne. Pierre Bayle, qui défend sa mé¬
moire,eutentreles mains,imprimé à Venise en 1533,un Traité
dePhysionomie,composéàla demandedel'empereur FrédéricII, ouvrage di grande efficacia, e comprende cose secrete délia natura. Sa Chiromancie futimprimée huitouneuf foisavant1500. Quant
à seslivres de magie,on lesavait, disait-on, enterrés avec lui dans son Ecosse natale, où l'on reconnaissait les
pouvoirs du
«vieux Michel» danstouttravail d'art de constructiondifficile, mais où personne neseseraitrisqué à ouvrirsesmanuscrits,tant
onredoutait lesesprits qui s'ytrouventévoqués. C'estdu moins
cequeraconteWalter Scott, qui prétendait
descendre de lui, et
qui écrivaitdans le Lai du dernierménestrel (II) Itwasmylot
to meetthe wondrous MichaelScot,
a wizard ofsuch dreadedfame
that, when inSalamanca''scave
him listed hismagic wandto wave, the bells wouldring in Notre-Dame...
* * *
Dante a laissé de côté tout le bric-à-brac magique, plus ré¬ solument que Goethe lui-même qui lui a fait une place dans VAuerbachs Keller. Marlowe se fut reconnu dans cette scène,
dont la valeur pour nous est incluse dans trois répliques :
Mephistopheles: «Ein tiefer Blick in die Natur» (cose secrete délia natura, disait Michel Scot).
Lesbuveurs: «Uns ist ganz kannibalischwohl».
Faust:«Ich hàtte Lust nun abzufahren».
Danteconsentàmentionner«lejeudestromperies magiques»,
maisserefuse àenévoquer
aucune. Un seultraitmarque pour lui ceux qui ont vouludépasser la condition humaine
: ils ont
prétendu connaître l'avenir. Ils ont péché par orgueil; une suprême humiliation sera leur châtiment. La torsion prend ici valeur desymbole. Incapables de voirautrechosequeleurs talons et leur derrière, les défigurés vont en trébuchant; eux
qui ont prononcé des arrêts téméraires, ils pleurent sans dire
une parole,sansrien faire
pourexciter la compassion.
Ils n'en ontdu reste aucune à espérer. Dante leur offreses
larmes comme il les a offertes à Francesca de Rimini, à Pier
delleVigne le suicidé, mêmeà Ciaccho le grand gourmand. MaisVirgile le reprend sévèrement:
Ancor se'tu degliaitri sciocchi? Quivive lapietà quandoeben morta. Chi èpiù scellerato dicolui ch'algiudicio divin passion porta?
Passage difficile. «Es-tu toi aussi decesinsensés ? Icicommence
lapiétéoù la pitiéest morte. Quiestplusimpiequecelui qui considère lesjugements de Dieu avec compassion pourle con¬
damné, et non avec la soumission qu'il devrait avoir ?» ou,
peut-être: «quiavecpassion s'élève contreeux?»
Ceuxqui furentégarés parl'amour ouparles tendancespro¬ pres à l'humaine nature peuventinspirer de la pitié. Ceux qui
re-LeChâtiment duDevin(InfernoXX) 17
cevoir aucune. Dante seprononce conformément à l'arrêt de
Thomas d'Aquin: «Les saints dans le royaume des deux se
réjouiront des peines des damnés, non pas comme telles, mais
enconsidérant en elles l'ordrede lajustice divine».
Le châtiment des devins est,de toutle pèlerinage infernal,
celui qui laisse le moins d'espoir. L'histoire de Faust sejoue
à trois personnages : Dieu, l'homme et le diable. Dieu et le
diablepeuventtoujourstrouverun terrain d'entente, le diable
n'étant en somme qu'unancien serviteur révolté, mais toujours
dans la dépendance de son maître. C'est ce qu'a naïvement
comprisl'auteur duVolksbuch; le Malin,aumomentde s'empa¬
rerdel'âmevendue, tientaucondamnéunehoméliedigne d'un
curé devillage, queFaust écoute«ganz melancholisch»: «Du
hastaus derheiligen Schrift wohlgewusst, dass du Gott allein anbetensollst; du hast es abernichtgetan...». Goethe ajouta àl'Urfaustunprologuedans le ciel où le Seigneurautorise Mé-phistophélès à tenter le docteur:
Es irrt der Menschsolangerstrebt.
Chaque effortcomporteunrisque d'erreur. Mais unhomme
vautparses efforts;le Tentateur estinclus dans le plan divin.
Lalégende de Faust étaitàpeine constituéequemalgré Luther
etMélanchthonsedessinaitunetendance àgrandir lemagicien. Marlowe n'a pasosél'absoudre,maisilnepeutcachersasym¬
pathiepour sonhéros.
Toutchez Dantesepasseentrel'hommeetDieu. Un dénoue¬
ment optimiste est impossible. Le devin est un usurpateur et Danteavoulu qu'il le fût danstoutela force dutermepuisqu'il a mis en avant des prophètes qui ne dirent que la vérité. Le devin a péchéen esprit, en usantde son espritpourconquérir
un pouvoir qui n'appartient qu'à Dieu; il ne peut être puni
qu'en esprit, mais sans rémission imaginable. Car s'il nefor¬ muleaucuneplainte, il n'exprimenonplus niregretnirepentir.
Aucundeschâtiments décritparDanten'estdavantageunevue de l'intelligence; aucun ne doit moins, tel que nous le lisons, à l'imagerie infernale. Et, paradoxalement, aucun autre n'a
d'aussiprofondes racines dans d'obscurescroyances archaïques.
UniversitédeLiège
BibliotftâqiieGénéraisde