Valéry et Poe : le délire de la lucidité

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Texte intégral

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VALERY El' POE: LE DELIRE DE LA U.X::IDITE

Judi th Vlbodsworth

A thesis submitted to the Faculty of Graduate Studies and Fe search of Mdlill University in partial fulfillirent of t.he regui:rerrents for the Degme of Doctor of Philosophy.

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ABREGE

Valt§cy et Poe: le delire de la lucidite

Tandis que la fortune d1Edgar Poe en France a fait 11ohjet de bon

nooi;)re d I etudes 1 il manquait toutefOiS une etUde d I ensemble de 11

fntx>r-tante influence de Poe sur Valery. Nous avons done exam:in.e 1' ensemble des rapports entre ces deux ~tes, en nous servant de certains textes connus, ainsi que de rraints textes et d.ocurrents inedits.

Une question surgit tout d'abord: ccmrent apropos de Valery parler d' "influence"? Dans un premier chapitre nous avons defini 11

influence selon Valery et, d' autre part, sa conception de 1' influence de Poe sur lui.

re

deuxiene chapitre resout certains problenes d'ordre factuel: la chronologie des lectures, les editions utilisees, sa con-naiSSance de 1 I anglaiS • NoUS aVOnS etudie ensuite 11 eVOlUtiOn de

1 1 influence telle qu' elle se manifeste dans 1' oeuvre de Valery.

la seconde partie eSt C0n5acree

a

une etude d I "influence"

propre-nent dite. Nous avons exarni.ne d' abord les nouvelles de Poe a la ltmri.ere de 1' interpretation de Valt§cy; et puis le developperrent du th&'e

poesque de la conscience de soi a travers son oeuvre, des premiers Cahiers et de la Soiree avec M:>nsieur Teste jusqu' a son retour a la

poesie. Nous avons vu enfin 1' influence de Poe sur la poetique de Valery et sur sa conception de la poesie pure.

Si 1' influence de Poe evolue, et diminue en un certain sens, elle reste determinante, parce qu'elle prend la fo:t:'IlE d'un Ieitnotiv - celui du "delire de la lucidite" - partie integrante du mythe de !'Esprit chez valery.

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ABSTRACI'

Valery et Poe: le delire de la lucidite

While the reception of Edgar Poe in France has often been treated, there has not yet been a caiprehensi ve study of the influence of Poe on Paul Valery. The object of this thesis is to examine the relationship between the two poets, using both well k:ncMn and unpublished texts and docurrents.

The first chapter deals with the problem of "influence" and defines Valery' s view of influence in general, and the influence of Poe in partic-ular. The second chapter answers certain factual questions: when Valery read Poe, the editions he used, his knowledge of English. The third chapter analyzes his writings on Poe and the fourth his intellectual evolution.

The second part of the thesis constitutes a study of influence itself. First, Poe 1

s tales are studied in the light of Valery 1 s

inter-pretation. We then trace the developnent of Poe' s therre of consciousness, as reflected in the works of Valery - fran the early cahiers and the

Soiree avec ~bnsieur Teste to his return to poetry. The final chapter deals with the influence of Poe on Valery 1

s poetics and conception of pure poetry.

Although the influence of Poe evolves, and in a certain sense diminishes, it remains irrportant as a Ieibrotiv "le delire de la lucidite" -and as an integral part of Valery's rcyt.h of the human mind.

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AVANr-ProPOS

Nous gardons

a

ceux qui nous ant encouragl§ dans notre travail et qui nous ant aide dans nos recherches une vi ve reconnaissance: tout d' abord A Mire Agathe Rouart-Va.J.ery 1

grace

a

la gererosi te de qui nous reproduisons certains textes inedi. ts 1 et aussi

a

Mre Florence de Lussy, conservateur a la Bibliotheque Natianale de Paris, qui nous a

ccmnunique

des manus cri ts d' un interet capital. Nous devons aussi des

rerrerciarents particuliers

a

M. Fran~ois Olapon, conservateur du Fonds Doucet, qui nous a fourni de precieux renseignerrents. Finaletrent, nous tenons A rerrercier la J. W. McCbnnell M=rrorial Foundation de son soutien.

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SIGIES EMPIDYES DANS LE 'IDcrE

OC, I & II: Paul Valery, c::euvres (Paris: Pleiade, 1968 & 1970) .

cahiers, I & II: Paul Valery, cahiers, ed. Judith Robinson (Paris: Pleiadel 1973 & 1974).

Ca.hiers, i - xxix: Paul Valery, Ca.hiers (Paris:

orns,

1957-1961).

~~ I - XVII: Edgar Allan Poe 1 Vbrks 1 ed. J .A. Ha.rrison (New York:

Thomas Y. Crowell, 1902).

HE: E.A. Poe1 Histoires extraordinaires1 trad. Ola.rles

Baudelaire (Paris: Louis Conard, 1932) •

0

NHE: E.A. Poe, Nouvelles histoires extraordinaires, trad. Charles Baudelaire (Paris: Louis Conard1 1933).

HGS: E .A. Poe, Histoires grotesques et serieuses, trad.

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TABLE DES MATIERES

Introd.uction

I. Le problene de 1' "influence" chez Valery II. La "rencontre" de Valery et Poe

III. Les textes de Valery sur Poe IV. L'evolution de 1' influence

V. La lucidite et les problenes du M::>i chez Poe VI. Les problenes de la conscience chez Vale.r:y VII. L'influence de Poe sur la poetique de Valery

Conclusion Pieces annexes:

1. "causerie sur 1es idees d' Edgar Poe" 2. "M§rroires du 01evalier Dupin"

3. Cours de poetique sur Poe 4. Feuillets du cahier AH 29

5. Edition de Poe utilisee par Valery Bibliographie 1 11 35 90 158 208 251 306 359 365 390 393 398 400 403

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INTRODUCTION

L' ircm:mse succes d 'Filgar Poe en France ronstitue 1 'un des problenes

de litt~rature

C'OI:Tparee

les plus in~ressants qui soient. Dedaign~

pen-dant longtercps par ses c::onpatriotes, consid~~ c::a:rne ~tant en marge non seulement de la

soci~t~

mais aussi de la litterature de son

~poque,

1

ne jouissant encore de nos jours que d'une r~putation de poete nroiocre, Poe est p:>urtant salue en France ccmre un poete et un esprit brillants.

Les critiques et ~ivains de langue anglaise sont d'acoord dans leur ~valuation du talent de Poe. Aldous Huxley, par exerople, le cite dans son ~tude yuigarity in Literature, lui reprochant son ma.uvais gout

("incorrigible bad taste"}; D. H. I.a.\\lJ:'ence, de son c6te, s'en prend

a

la "nechanical quality" du style de Poe. 2 Allen Tate, dans son article

"Our Cousin, Mr. Poe, " critique le 1'tErre aspect "machinal" des vers de Poe: "his verse :rytinns are for the netronorre, not the human ear. "3 Paradaxalement, tout en nonnant Poe came 1' initiateur du nouvercent vers la ~sie pure, D. J. M:>ssop considere qu'il ne merite pas son rang eleve: "he does not deserve the title, any nore than he deserves to be regarded as a great p:>et or a great critic. "4

En France, cependant, 1 'accueil de Poe a e~ tout autre.

~

Wilson, "Poe at Ha:re and Abroad, 11

The Shores of LiSJht (New York: Farrar, Straus and Young, 1952), p. TI12.

2

ci~s

par P. Mansell Jones, 11

Poe, Baudelaire and Mallarrre: A Problem of Literary Judgement, 11

M:xiern I..ancJUege

Revieyt,

39 (1944), 236-246. 3

9?llected Essays (Denver; Alan Swallow, 1959), p. 469. 4

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Baudelaire le decouvre en 1847, traduit ses oeuvres des 1848 et le presente au public franc;:ais en 1856 dans "Edgar Poe, sa vie et ses oeuvres," preface au prerrier vol'l.llre des traductions.5 L'admiration de Baudelaire est sans rornes:

Ce n 'est pas par ces miracles rnateriels, qui pourtant ont fait sa renamree, qu' il lui sera donne de ronquerir 1 'admiration des gens qui pensent, c 'est par son arrour du beau, par sa connaissance des conditions hanroniques de la beaute, par sa poesie profonde et plaintive, ouvragee nean-noins, transparente et oorrecte ccmre m1 bi jou de cristal,

-par son admirable style, pur et bizarre [. • • ] (HE, p. xxviii) A partir de ce ITOirei'lt-la Poe jouit de 1 'estine des plus grands auteurs

fran<;ais. Mallc3D'tE a son tour revera de faire un

poeme

digne de Poe; il se declare eternellerrent "fidEHe

a

ces severes idees que [lui] a leguees [son] grand rnal:tre Edqar Poe. "6 Poe est le "grand favori" de Paul Valery aussi,7 camrne nous le verrons tout au long de cette etude.

L'on s 'est souvent interroge sur cette

extrerre

divergence de juge-nents. T. S. Eliot attribue 1 '.inportance de Poe en France au fait que les Fran<;ais 1 'ont lu en traduction, ce qui constitue 1 'explication la

1 .. 'd 8 . .... . 1'

p us ev~ ente, ma~s est peut-etre trop SliilJ? ~ste. Jarnes R. Lawler dit de la these d 'Eliot: "if it may possibly help to explain the overrating of Poe' s poetry, it does not explain the vitality of his thought. "9

5

eette preface a ete rerraniee d I apreS liD premier article I "Edgar

Allan Poe, sa vie et ses ouvrages, " paru a la Revue de Paris, mars et avril 1852.

6

cite par Henri r.bndor, Vie de Mallann2 (Paris: Gall.inard, 1946),

p. 104. 7

Paul Valery, Lettres a quelques-uns (Paris: Gallimard, 1952), p. 26. 8

T.

s.

Eliot, From Poe to Vale!1, (New York: Harcourt, Brace and

Company,

1948), p. 21. 9 Jarnes R. Lawler,

'Ihe Poet as Analyst (Berkeley: Uni v, of California Press, 1974}, p. 296.

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Et justerrent Eliot, e<::mre d 1 autres critiques, avoue que les Franc;ais

se sont }?E'!Ut-etre a}?E'!r<;us de ce qu 1 il y avait de plus profond chez Poe:

Now ¥.11: all like to believe that 'We understand our own

poets better than any foreigner can do i but I think 'We

should be prepared to entertain the possibility that these Frenchrren have seen nJfiBthing in Poe that Ehglish-speaking readers have missed.

Ce que les Fran<;ais admirent chez Poe, selon Eliot, ce n 'est pas tant la poesie, qu' ils ne oonnaissaient pas vra:i:m:mt, que toute son oeuvre. 11 Beauooup d 'ecri vains fran<;ais apres Poe - Baudelaire, Villiers de 1' Isle Ada:m, Verlaine, Rimbaud, Claud.el, Valery - pour ne citer que

quelques-d 1 ~ ~ . fl ~ ~ ' 12 Il t

uns es p us connus - ont ete m uences par ses ecrJ. ts. s se son attaches

a

des aspects differents de son oeuvre:

a

ses oontes halluci-natoires,

a

ses nouvelles de deduction,

a

Eureka,

a

son esthetique rationnelle. Ma.is, nalgre ces differences de perspective, tous ont ete marques par un certain IY!{the de Poe, fo!.!'Cli§ surtout par Baudelaire,

repandu ensuite par toute une lignee de poetes fran<;ais.

Co.rrm:mt expliquer 1 'attraction que Poe a

exercee

sur Baudelaire?

En quoi consiste le ''rnythe" que celui-ci a forge? PlutOt que d 'une influence, il semble qu'il s'agisse ici de la reconnaissance d'une affinite. Baudelaire aurait traduit Poe parce que celui-ci lui res-sembl • a1t, parce qu 1 se sera1t reconnu I '1 , 1 • "' UJ."""''!'e're d ans cet autre. 13

10Eliot, p. 8.

11

Ibid., p. 12. Pour une etude plus approfondie de la question voir Patrick F. Quinn, '!he French Face of Edgar Poe (carJ:::x::mdale: Southern Illinois Univ. Press, 1957).

1

2voir L§on Ie.rmonnier, Edsar Poe et les poetes fran)!is (Paris: Nbuvelle Revue Critique, 1932).

13

Lettre

a

Theophile There ecrite vers 1866, cite par Jacques Crepet, "Histoire des Histoires extraordinaires," HE, p. 352.

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Peu a peu, Poe devient pour lui bien plus que le frere spirituel quI il etait au depart; il lui apparait

co:rme

tme figure surhmnaine, ccmre un

"intercesseur" aupres de Dieu. "Faire taus les matins

ma.

priere

a

Dieu, reservoir de toute force et de toute justice,

a

non pere,

a

Mariette et

a

Poe canne intercesseurs, 11

ecrit Baudelaire dans "}bn coeur rois a nu. n14 L'affinite se transforne bient6t en obsession, ou

en "possession," ccmre le dit Charles Asselineau:

Fdgar Poe! Fdgar Poe! Fdgar Poe! ! - ce nom a tellement rerrpli sa vie, tellement donne aux oreilles de ses amis et

meme

de ses amies qu'il faudrait le repeter de suite pendant plusieurs pages pour rendre 11

effet de 1' irruption de ce personnage dans notre rronde .15

Baudelaire se donne pour mission de faire connaitre Poe en France, co:rme le nontre tme lettre

a

Sainte-Beuve de 1856: "!1 faut, c'est-a-dire je desire qu 'Fdgar Poe, qui n 'est pas grand chose en Arnfu'ique,

devienne tm grand hame pour la France."16 Un tel devouement enthousiaste ne peUt quI alxJutir a la

creation

d I tm mythe grandiOSe de 1 I honJre qu 1 il

se propose de presenter au public fran<;;ais.

Contrairerrent aux C'Olllrei1tateurs a:n:Ericains, Baudelaire glorifie sa personne, "sa haute distinction naturelle, son eloquence et sa beaute" (HE, p. :xxi); il fait

meme

1 'apologie de son ivrognerie:

11

1 I i vrognerie de Poe etai t Ul1 noyen ronerronique 1 tme methode de travail fl (~, p. xxvii). Enfin il eleve Poe au rang des martyrs;

a

la faveur

14"Histoire des Histoires extraordinaires," HE, pp. 352-353. 15

Baudelaire et Asselineau, ed, Jacques Crepet et Claude Pichois (Paris: Nizet, 1953), p. 175.

16

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5

d 'l.me s.i.nple biographie il

cree

l.me lt?gende:

J' app::>rte aujourd 'hui 1.me nouvelle legende

a

1 'appui de sa these, j 'ajoute un saint nouveau au martyrologe; j 'ai

a

ecrire l'histoire d 'un de ces illustres na.lheureux, trop riche de ~sie et de passion, qui est venu, apres tant d 'autres, faire en ce bas l!Dnde le rude apprentissage du genie chez les acres inferieures. (HE, p. viii)

Baudelaire fait l'eloge non seulernent de la ~sie de Poe et de ses contes, na.is aussi, surtout dans son deuxierre article "Notes nouvelles sur E'dgar Poe, " de ·sa theorie de la poesie. Cette theorie est fondee sur 1 1 idee d 'une poesie "pure, " qui n 1 a d 'autre but qu 'elle-n:Ste, et

dont le "principe" est "1' aspiration vers une beaute superieure" {"N:>tes nouvelles," ~, p. xxi) • C 'est ainsi que Baudelaire

cree

une legende de Poe en France, vision globale d 'un h.arrme de genie, poete et philo-sophe de gout aristocratique, persecute par une societe na.te.rialiste.

Grace

a

1' .impulsion donnee par Baud.elaire, Poe a eu un .i.npact

enOrn:E sur la litterature franc;aise, a U11 tel point quI il a ouvert une

voie nouvelle.

Thus at the right t.i.ne, in this instance the exactly indecisive m::rre:nt, Poe's work made its appearance in France [. . . ] served to give a new direction to French

literature.l7

Si Poe a eu tellernent d' influence en France, c 'est que son oeuvre -ou faut-il dire plut6t 1' idee que Baud.elaire et ses successeurs se sont faite d 1

elle? - repondait

a

certains besoins. L' inage de Poe cadrait parfai ternent avec les nwthologies de 1 1

epoque. Dans son essai sur la

"Theory of M:ldes, " 1\brthrop Frye. e tudie le symbolism en tant .que

nOde

"ironique. " A cette epoque, dit-il, le poete se considere d 1 al:ord cx:mre

17

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un teclmicien ("craftsman") ; le theme central de sa poesie est celui de 1' illurnination1 pure roa.is fugitive: "the central episcxlic therre is

the t.b.el:n::! of the pure but transient vision [ . • • ] non-didactic

revelation. ,.lS Frye souligne d 'autre part 1 'inp:>rtance pour les

symbo-listes des cenacles ou des societes secr~tes - "the symposit:nn or elite group. n

19

Or le personnage de Poe, tel que

1

'avait campe Baudelaire,

convenait a cette Weltanschauung. Poe etait ce poete en narge de la societe, "solitaire au milieu de la foule"

(!:§_,

p. xxv), "turning away

20

from the narket-place," crt?.ant une oeuvre accessible aux seuls ini ties. Il etai t a la fois technicien et visionnaire. Dans ses articles

sur

la poesie il prescrit une rigueur teclmique pareille a celle du mathemati-cien. En nEn:e temps il designe CCili!E but de la poesie la creation de

11 "etat poetique, " sorte de vision non-didactique d 1 une beaute superieure.

Il n' est pas etonnant que les poetes sy:m1:x:>listes 1 'aient proclane carme maitre.

Quand Valery s'initie aux lettres, la legende de Poe est deja diffusee. Aussi 1' accepte-t-il c::x::J'I'1'I'e un grand poete, sans JX.lser d 'abord trop de questions, sans connai:tre vra.inent son oeuvre dans

1 'original. Poe est tres connu; on en discute aux "mardis" de MallaJ::l"t"E; les homres de lettres en parlent dans leurs corresp::>ndances, A 1 'epcxjUe oti il a fait la connaissance de 1 'oeuvre de Poe, Valery etait tellE!Il'ei'lt

Univ. 18

Northrop F:rye, Anato:ny of Criticism Press,

1957},

pp. 6D-61.

19

Ibid., p. 63. 20Ibid • I P• 60. (Princeton: Princeton

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7

penetre des rnythes de son e:PCX]Ue qu' il ne pouvait que reagir de la m§rre m:miere que ses conterrq:x:>rains 1 et se passionner pour Poe a son tour. Une lettre de 18901 adressee a Pierre ~s, ou il nentionne Poe carrrre Ull deS poeteS quI il Vient de decouvrir f m::mtre a quel point il eSt

encore soumis aux idees de son e:PCX]Ue:

•.• car

vous etes un fier decadent [ • • • ] decadent JX>ur noi veut dire 1 artiste u1 tra affin€, protege par une langue

savante centre 1 'assaut du vulgaire [ • • • ] elal:x:>rant JX>ur lui

""'I!Erre

et quelques dizaines de ses pairs, alarnbiquant de

21 subtiles assences d 1

art, et surtout vivant la beaute [ • • • J Appartenant

a

ce que 1' on appelle parfois la deuxierre generation des sy:rnl::olistes, VaH~:ry rerite de la premiere certaines idees deja

fi.xees sur le grand poete anericain. Poe est bien a ses yeux cet artiste savant, "alambiquant de subtiles essences d 1 art, "

cc::IIme le nontre son

premier article "Sur la technique litteraire" ou il fait 1 'eloge de la poesie et de la poetique de Poe. En exa:m:inant 1 'oeuvre de Valery de plus pres, cependant, l'on s'aperqoit qu'il depasse cette attitude, que ses connaissances s 'approfondissent, qu' il

cree

enfin ses propres mythes de Poe. Valery ne cesse de le repeter lui"'1IB:re jusqu'a la fin de sa vie: le role de Poe, dans sa vie intellectuelle, a ete detenni.nant.

On a beaucoup etudie la fortune de Poe en France, son influence sur Batrlelaire, sur les sy:rnl::olistes en general. 22 Il nanquait toutefois

2

~ttres

a quelques-uns, pp. 12-13.

22

c.

P. Cambiaire, 'Ihe Influence of Fiigar Allan Poe in France

(New York: G. E. Stecher~ Co., 1927); Lerronnier, op. cit.; E. Noulet, "L1

Influence d 'Fiigar Poe sur la poesie fran~ise," Etudes litteraires {Mexico: Talleres Graficos de la Fiiitorial Cultura, 1944); Quinn, op. cit.; IDuis Seylaz, Fii Poe et les rern.iers s listes fran is

(Iausanne: I:rrprirrerie de la Concorde, 1923). Pour une b l~ographie

(14)

0

8

une etude de l 1influence de Poe sur Valery. N1ayant

a

leur disposition

que quelques textes peu nanbrel.D{ oil Valery par1e specifiquerrent de Poe, 23 les critiques n 'ont pas pu trai ter la question d 'une maniere

can-plete. la plupart ont souligne 1' :importance de la "Genese d 'un ~"

et son retentissement sur la poetique de Valery. 24 Quelques-uns ont mis l'accent sur Eureka, qui semble avoir marque Valery

a

un noment particuliererrent decisif. 25 D' autres encore ont su voir la le<;on plus generale que Valery a retenue de ses lectures de Poe. r1aurice Berrol, par exemple, juge que Poe lui a reveH~ une ''Inf?.th.ode," en lui comnuniquant une volonte d I intelligence • 26 IiuCienne Julien-cain etudie la "double

aventure spirituelle" de Poe et de Valery; elle fait ressortir les rapp:>rts entre des rontes de Poe et M. Teste. 27 '!bus 1es critiques ont raison; ils ont tous insiste sur 1' :importance de cette influence sans toutefois y consacrer l'etude d'ensemble qu'el1e rnerite.

NoUS nOUS proposons done d I etUdier 1 f ensemble deS rapports entre

23

Son premier article, quelques lettres, "Au sujet d' Eureka," "Situation de Baudelaire," "Quelques frag:rrents des Marginalia."

24

E. M. Cioran, Vale:cy face

a

ses idoles (Paris: L1Herne, 1970);

Eliot, op. ci t. ; W. N. Ince, The Poetic Theory of Paul Vale:¥ (IDndon: Leicester Univ. Press, 1970); Noulet, op, cit.

25

Rhys S. Jones, "The Influence of Etlgar Allan Poe on Paul Valfuy prior tn 1900," ~ative Literature Studies, 21-22 (1946}, 10-15; Reino Virtanen, ''Valery' s Reflexions on Poe' s Cosrrology," Tennessee Studies in Literature, 7 (1962}, 17-25.

26

Maurice E!erol, Paul Vale:.:t: (Cle:rnont-Ferrand: G, de Bussac, 1949}, p. 77.

27

Lucienne Julien-cain, "Etlgar Poe et Valery," Mercure de France, No. 309 QMai-aofit 1950), 81-94.

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9

Valery et Poe. !'bus scmnes en mesure de le faire grace a

ton

nanbre de textes et de notes ined.i ts que nous avons pu consulter a la

Bibliotl'leque Nationale de Paris. Dans une premiere partie nous etu-dierons la "rencontre" de Valecy et Poe. Une question surgit tout d'al::ord: ccmnent, apropos de Valery, parler d"'influence"? Dans le premier chapitre on y repondra en citant Valery lui-marre; on

nontrera ccmnent il definit 1 'influence, en general, et celle de Poe en

particulier • le deuxiene chapitre resoudra certainS probleneS d I Ordre

factuel: la chronologie de ses lectures, les editions utilisees, sa connaissance de l'anglais. Dans notre troisierre chapitre nous etu-dierons les textes de Valery sur Poe et, dans le quatrierre, 1 1 ~lution

de 1 'influence telle qu 'elle se nanifeste dans son oeuvre. La seconde partie est consacree

a

une etude d' influence proprerrent dite, dans une confrontation des deux oeuvres. 'lbut d 'al:ord nous nous proposons

Q I examiner leS nOUVelleS de Poe

a

la lurniere de 1 I interpretation de

Valery et d I etudier de plus pres certains problenes que pose la

re-cherche de la lucidite. Dans un deuxiene chapitre nous traiterons du developperrent de ces nerres problemas dans 1 'oeuvre de Valecy,

a

partir des premiers Cahiers et de la SOiree avec M:msieur Teste jusqu'au retour

a

la pc>i§sie. !'bus etudierons enfin 1' influence de Poe sur la poetique de Valecy, et sur sa conception de la poesie pure.

!'bus avons cru ni§cessaire de cx:xnbler cette lacune dans la critique

vale:t:yenne 1

a

CaUSe de 1 I inp:>rtance dU role joue par Poe. Et 1 bien

qu 1

il semble parfois se nefier de la notion d' influence, nous nous sentons justifii§s dans notre intention par le point de vue de Valery

(16)

0

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10

lui-mE!re. Ne s' interesse-t-il pas davantage aux methodes,

a

la genese des oeuvres, qu 'aux oeuvres elles-:n.i!rres? Camle il le dit

lui-Rien toutefois dans 1' exarren de nos productions qui inth'esse plus philosophiquerrent l'intellect et le doive plus exciter

a

1 'analyse que cette mJdification progressive d'un esprit

par 1 'oeuvre d 'un autre. ( 11

I.ettre sur Mallanne, 11

OC, I,

634}

-la. "rrodification 11

de 1 'esprit de Val~ry par 1 'oeuvre d 'Fdgar Poe consti tue done le sujet de notre travail. Nous verrons arerger dans son oeuvre un l't'(Yt:he de Poe, qui illustre bien la mmiere particu-liere dont il accueille ou absorbe les influences, et nous fourni t un exerrple des plus interessants en ce qui concerne le probleme, plus general, de 1 'ecrivain-lecteur.

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I. LE PROBLENE DE L' "INFLUENCE" CHEZ VALERY

"Les rrattres sont ceux qui nous nontrent ce qui est possible dans 1 'ordre de l':impossible," ecrit Valery dans "r.f§lange"

CS£

1 I, 330).

Valery ne nie jamais 1 'utilite, 1' :importance, la necessite m§rre des mattres. "Les plus grands, et n€rre les plus saints, ont eu besoin de precurseurs," dit-il

a

propos de Racine

CS£,

I, 493). Il critique

severement, cependant, la notion carmnme d'"influence"; il la denonce ccmre une des idees "vagues" et par co~t redoutables. Avant d I etudier le role de SeS rrattreS danS le developperrent intellectuel

de Valery, il serait done necessaire de preciser la fac;on dont celui-ci lit, critique et s'approprie ses rrattres, et de definir ce qu'il

entend lui ~ par cette notion douteuse et dangereuse d' "influence." Il n 1 est pas de T!'Ot qui vienne plus aisanent ni plus

souvent sous la plurre de la critique que le not dt.i:n:fluence, et il n' est point de notion plus vague panni les vagues notions qui CC8JIIX>Sent 1 'a:t'ITEI"!ee1t illusoire de 1 'est:hetique. Rien toutefois dans 1 'exarren de nos productions qui interesse plus philosophiquement 1 'intellect et le doive plus exciter

a

l'analyse que cettenodification progressive d'un esprit par 1 'oeuvre d 'un autre.

Il arrive que 1 'oeuvre de 1 'un rec;oive dans 11etre de

1 'autre une valeur toute singuliere, y engendre des conse-quences agissantes qu' il etai t :impossible de pr€voir et qui se font assez souvent :i:rrpossibles

a

deceler. Nous savons, d'autre part, que cette activite deri'Vl§e est essentielle

a

la production dans tous les genres. C'Lettre sur .Mallanne, "

1 I, 634)

Valery, qui etudie attentivement le fonctionnement de 1 'esprit, le sien et celui des autres, est particuliere.nent sensible

a

"cette nodification [ . • • ] d 'un esprit par 1 'oeuvre d 'un autre." 'Ibut en se nettant en garde contre la notion vague d' influence, il affirm= qu' il y a la un pl1en<::m'3re fecond, essentiel

a

la production, et qui trerite par consequent des analyses. A plusieurs reprises il essaie de definir la fac;on dont il a ete lui'"11\E1!ne influence par d'autres ecrivains. Dans sa

(18)

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c

0

12

lettre

a

Albert 'Ihibaud.et sur Malla.rrrtl§, par exenple, il critique 1 'acception propre du rrot d' "influence. "

Influence, c'est imitation ou continuation. Imiter un etre

si

singulier, c 'est crier qu 'on imite. Imi ter un

art si parfait, c'est une desastreuse affaire: cela cofite plus cher que de risquer d 'etre "original".

Et celui bien plus pur qui se donnerait le devoir de prolonger [. . • l 1 'i.m.renteur [. • , .] ce rronstre devra pressentir des sacrifices tels [. . .l qu' il ne peut y avoir deux hcrrmes de cette espece [. • • ]

Ni je ne dois suivre Mallar:ITE

si

ma fin est de faire rron plus bel ouvrage; ni je ne le dois,

si

le but est !'acquisition de quoi que ce soit qui depende d'autrui. V oyez, par cette exhaustion, cambien peu de possibili res d 1 influence.

Mais d 'ordre noral a ete surtout son action. (OC, I,

1750}

Valery refuse done le principe d'influence directe. L'oe.wre de Halla.rrrtl§ 1 'a pourtant profond6:rent marque

a

une epoque critique:

A 1 'age encore assez tendre de vingt ans, et au point critique d 'une etrange et profonde transforrn..:ttion intellec-tuelle, je subis le choc de 1 'oeuvre de r~alla.rrrtl§; je connus la ~rise, le scana:a.Ie intil:re instantane, et l''eblouissarent, et arupture de nes attaches avec nes idoles de cet age.

Je ne sentis devenir

cc::rrrre

£anati~e i j 'eprouvai la

progres-sion f~ante d'une conquete sp1.rituelle decisive. ("Lettre sur M.:i la.rJ:TE , "

5:£,

I, 637. C' est nous qui soulignons. }

Il est

a

noter que cette description se conforne

a

la definition de 1 'influence, de la

nere

"Lettre sur M.:illaxm'§ , " que 1 'on vient de ci ter. L 'oeuvre de M.:illa.rrni§ a bien rec:;u dans 1' esprit de Valery une "valeur toute singuliere 11

( elle y a engendr~ des cons€quences extraordinaires qu 'en

effet il aurait ere difficile de prevoir.

Ailleurs, Valery se sert de t.enres canparables pour decrire le

11

choc" de 1 'oeuvre de Rimbaud, poEfte qui vers la

m6:re

eoogue a produit sur 1 ui la nEm= inpression que M.:illa.rrrtl§:

Peu de rrois apres, je regus le choc que peut ccmnuniquer aussi, la oonnaissance alors foud.royante de 1 'oeuvre d 'Arthur Riinbaud..

(19)

0

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13

Je fus ccmne intellectuellenent l:ouleverse par 1 'apparition si soudaine sur non horizon spirituel de ces deux phenanenes extraordinaires. (~, II, 1531)

Ma.llanne et RD:nbaud ont agi sur Valery d 'une roaniere positive et radicale. Ma.is Valery con<;oit encore une autre maniere d 'etre influence.

le "choc" peut provoquer une reaction contre 1 'auteur:

Il ne TIE semble pas que personne m' ai t jamais

directe-ment influence, Plus d 'un m'a interesse au plus haut point, ou instruit; mais

a

titre d' agent de transmission de connais-sances [. • .Jle raisonnerrent le plus rigoureusenent conduit

TIE fait regarder aux definitions et aux postulats desquels

il procede i et il n I eSt paS de nEtaphysique f Si bien dedui te

soit-elle, qui ne periclite sous ce regard. Toutefois 1 je TIE COnnais un certain rocxle d

1

etre influence par autrui. Il arrive que le fait ou la pensee d1

autrui

soit si exactenent confoiTOO ou contraire

a

quelque disposition

OU preoccupation de non etre intime quI elle 1 I excite

a

reagir

energiquenent, de par une sorte de raison d 'Etat, contre la menace qui se prononce. Une opinion

qui

me*parait trop sernblable

a

la mienne ne fait douter de la mienne. (OC, II,

1509-1510)

--Pour Valery, done, 1 1 influence n' est pas 1 'adoption de certaines

idees ou methodes que 1 1 on admire chez un maitre.

la notion d' influence

se roouit plut6t

a

un "choc I" ou bien, ccmne Valery le dit lui"'1Tl3re de 1 I influence d 'Edgar Poe,

a

un "ar::pel de cor" (cahiers, I, 175 et I, 376), Capable d I eveiller des "derronS" preexiStants 0

Anare Gide 1 grand ami de Valery, est plus heureux dans ses essais

de definition. Ccnn'e Valery, il croit

a

la necessite de "preparations," ou d' "autorisations." 'lbus les grands esprits, selon lui, ont besoin d 1

intercesseurs - ccmne di t Proust

a

son tour - et les recherchent avidatent f car f 11 ingenUS de 1 I al:ondance inrcanente de leur etre f ilS

vi vent dans une attente joyeuse de leurs nouvelles eclosions. "l

1

Andre Gide, "De 1 'influence en li tterature,

"-<Qeuvres-,~letes,

ed. L, Martin-chauffier (l3ruges: NRF 1 1933) 1 III,

266,

" '

(20)

0

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14

Ca'rlte Valery encore, Gide refuse de rMuire l'influence

a

une "imitation"

ou "continuation. "

Ceux que la litterature a tues, je pense qu 1

ils portaient deja la Il"'rt en eux;

ceux

qui se sent faits chretiens

etaient admirablement prets pour 1 'etre; 11

influence, disais-je, ne cree rien: elle eveille.2

En ernployant les nilmes .images que son ami, Gide precise ce que Valery n I a reUSSi quI

a

ebaucher:

Les influences agissent par ressenblance. On les a o::mparees

a

des sortes de miroirs qui nous Il"'ntreraient, non point ce que nous sames deja effectiverrent, mais ce que nous sc::mres d 1 une fac;on latente. 3

Ia m2rne .image du miroir reapparait chez Proust, dans sa definition de la lecture:

En realite, chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi~. L1ouvrage de 11ecrivain n'est qu'un

inst.rtment optique qu' il offre au lecteur afin de lui per-rrettre de discerner ce que, sans ce livre, il n'eut

peut-etre pas vu en soi

-rrerre.

4

Cbmme tous les jeunes daues d'une intelligence exoeptionnelle, Valery lit aviderrent. Le jeune Valery, cependant, s' interesse Il"'ins aux li vres eu:x-'ITi!rnes qu

'a

leurs auteurs. Tres

t8t,

"amateur de la vie propre de 1 'esprit" (OC, I, 796) I il "s' interesse plus

a

1 'esprit mElme

qu'aux choses qui se representent, s'agitent et se determinent dans ce

ni!re esprit" ( "Descartes, "

1 I , 79 5) • Il s

1 occupe Il"'ins des oeuvres

elles'"1tl@rres que de leur genese: "En

same,

je regarde bien plus

2

Ibid., p. 271 3

Ibid., p. 257. 4

Marcel Proust, A Ia Recherche du ts:!!ps perdu {Paris: Pleiade 1

(21)

0

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15

arroureuserrent aux methodes qu' aux resul tats, et la fin ne

me

iustifie pas les noyens, car - il n 'y a pas de -fin" ("Fragrrents des nEm:>ires d 'un poE!me,"

cc,

I, 1472). Cette predilection );X.'.>UI' les "rroyens," plut6t que

pour la "fin," a determine la maniere unique dent Valery choisit et evalue les textes qu' il lit. En 1'll!3tE terrps, en etudiant 11 esprit des

auteurs qri'il lit, Valery arrive

a

concevoir un nouveau genre litteraire: Il m' arrive assez souvent de reyer d 'une oeuvre singuliere

[ • • • J qui prendrai t place dans le

txesor

de nos Iettres, tout aupres de la Co.n:edie Hl.:!m:l.ine, dent elle serai t un developperrent d€sirable, consacre aux aventures et aux passions de 1 'intelligence. Ce serai t une Cared.ie de 1 t Intellect, le drame des existences vouees

a

comprendre et

a

creer. (~, I, 518}

S'il n'a ja:ma.is produit d'ouvrage intituH~ "la Cc:lm§die de l'Intel-lect," Valery se fait nearmoins le poete de 1' intelligence. A partir de personnes reelles' il se forge des "'11.eros, 11

il les reinvente, en quelque sorte, et degage de leur existence intellectuelle un ''nodele. 11

Dans toutes ses etudes sur

rronard

de Vinci, par exenple, Valery ne par le que tres peu de la Joconde, tres rarement de la cene. Il

essaie plutot de reconstituer 1 'h.crrm: "universel," son "esprit symbolique," et cette "attitude centrale

a

partir de laquelle les entreprises de

la connaissance et les operations de l'art sent egalement possibles"

CSE .

.'

I, 1201). Ccmre il le dit lui"'1'!'Sre, en 1930, dans ses notes en

marge

a

1' Intrcduction

a

la methode de I.ronard de Vinci, il s 'agi t de concevoir et de decrire "le Possible d'un I.ronard," plut6t que "le I.ronard de 1 'histoire" (CC, I, 1204) • Valery ne s' interesse pas tant aux creations de I.ronard, qu

'a

son ~ir de

creer.

(22)

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16

sur lui une influence d 'ordre 'noral. " Et, il le r€pete

a

plusieurs reprises, 1 1

influence de Ma.lla.nn§, son ami intime et son maitre le plus .±rrmediat, a ete "CCI't'lre nulle" au sens propre du not d1influence.

~1clis d 'ordre noral a ete surtout son action" ("Iettre

a

Thibaudet, 11

~' I, 1750). Il s'agit, il faut le preciser encore une fois, noins de Malla.nn§ lui""lll€!me que d 'une ":rnaniere de penser" ("Iettre

a

lvbndor," ~~

I, 1754}. Cette maniere de penser, que Valery attribuait

a

Mall~

et

a

ses autres heros, I..eonard, Descartes, Poe, a contribt:J.e au develop-:pa.rent de son €thique: une "ethique de 1 'esprit qui a pour but

suprerre

de developper jusqu1A leurs dernieres l.imites les pouvoirs intellectuels

propres

a

chaque indi vidu. n5

Cette ethique a son origine, etrangem:mt, dans la litteraturei elle se m:mifeste d 1

a.l:x>rd dans cette "resistance au facile" que Valery admire en !vlallarrre, qui a su illustrer la notion d 1

"auteur difficile": I.a rigueur des refus, la quantite des solutions que

1 'on rejette, [. • • ] , les pudeurs et diverses craintes que 1 I On peut ressentir

a

1 I egard deS jugarentS futurS du publiC.

C 1

est en ce ~int que la li tterature rejoint le daraine de

1 I ethi~e: C I est dans cet Ordre de choseS que peUt SI Y

introdw.re le conflit du naturel et de l'effort; qu1elle

obtient ses heros et ses martyrs de la 'resistance au facile; que la vertu s 1

y rranifeste [ • • • ]

(OC, I, 641, c'est Valery qui souligne)

-Mallarrre est le l'lfu'os de la oonscience dans 1' ordre du langage, "martyr de 11 idee du parfait" en litterature, exerrple vivant de la

"conscience de plus en plus lucide et [de 1' l exercice de plus en plus pur des fonctions de la parole" '(OC, I, 685}. Ce qui "enchante" Valery

-5Judith

Robinson, L'Analyse de l'esprit dans les cahiers de

Val~

(Paris: Corti, 1963), p. 195.

(23)

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0

17

en Descartes n' est pas litteraire; c 1 est la vieille tradition franc;aise

de la reflexion, qu'il va transplanter de la philosophie et situer dans le contexte de l'artiste conscient de soi4m8me.

la conscience de soi "'ffi3ne, de son etre tout entier rassemble dans son attention; conscience penetrante des operations de sa pensee; conscience si volontaire et si precise qu'il fait de son M:>i un instrument dont 1' infaillihilite ne depend que du degre de cette conscience qu'il en a. '{OC, I, 805)

-Tarrlis que chez Mallanne Valery admire la combinaison de 1 'exercice

nerre

de 1 'art a:vec une "intelligence du degre le plus eleve"

(5£

1 I,

659) , chez Descartes il s 'enthousiasrre pour la "pensee 1 " pour "1 'effort intellectuel degage de toute pratique" - {OC, I, 797). I.eonard de son

~

c8te n'est qu'un "nom" que donne Valery

a

sa conception d1un esprit

uni versel. "Et.range animal, " il represente le "possihle de la

pensee,

contr6le par le plus de conscience possihle"

(!£_,

I, 1156) •

Valery evite soigneuserrent l'emploi du IIDt "influence." Il arrive nea.:n:rroins que le IIDt vienne souvent sous sa. pl tnre, quand il

evoque

1 'au-teur qui a ete 11

U11 de SeS plUS grands l'lerOS f celui qui le premier 1

avant Mallanne, Descartes et I.Bonard, lui a appris les ideaux de la conscience de soi et du dressage de soi, celui qui

a

une ep:>qu.e d 'hesita-tion lui a ouvert une nouvelle voie: Edgar Poe.

Le 15 aofit 1889, Valery1 encore etudiant, envoie

a

Karl J:bes,

directeur du Courrier Libre

a

Paris 1 un sonnet: "Elevation de la Lune. " Le sonnet s 'acCC~tpagne d' tm.e petite lettre 1 profession de foi litteraire.

OOja le jeune poete se rev(He disciple de Poe:

J'ignore quel est le vent

qui

souffle la-haut, si les jeunes sont syrnbolistes, analystes ou neo-chretiens et je n r ai pas cherch.e a satisfaire un prograrme d 'ecole. Je suis

partisan d'un

poene

court et concentr€; une breve evocation close par tm. vers sonore et plein. Je cheris, en poesie

(24)

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18

oamme en prose, les theories si profondes et si perfidement savantes d 'Fdgar Poe, je crois

a

la toute-puissance6du ryt.l'1're et surtout de 1 'epi 't.hete suggestive [ • • • ] •

le 10 nova:nbre 1889, Valery ecrit de nouveau

a

~s, et lui envoie cette fois son premier article, qu'il qualifie de 11

causerie litteraire. 11

cet article, "Sur la technique litteraire, 11

ne fut pas publie, le

Courrier Libre ayant cesse d 'exister vers cette e:r::xx:rue; mais le nanuscrit en a ete retrO'llV€ et publie un demi-siecle plus tard par Henri lvbndor. Dans cet article Valery reprend textuellement, presque not pour not, les principes litteraires exposes par Poe dans sa "Philosophy of Carp:>si-tion. " Il se passionne pour la conception du poete qu' il y decouvre: "conception toute nouvelle et rroderne du poete (o::mre] un froid savant, presque un algebriste, au service d'un reveur affine"

Cf£,

I, 1809).

A peu pres un an plus tard, le 20 octobre 1890, Valery ~rit pour la premiere fois

a

Mallann§, se presentant ccmre un "jeune harrme perdu au fond de sa province [. • • 1 profonderrent :pi§netre des doctrines savantes du grand E. A. Poe - peut-etre le, plus subtil artiste de ce siecle. "7 Dans une lettre

a

Gide, du 13 juin 1892, Valery revele de nouveau son idolatrie pour Poe: "Poe, et je dois m' en taire, car je

TIE le suis pra:nis, est le seul ~rivain - sans aucun peche. Jarnais il

ne s 'est trC!l't'p€ .,., non instinctivement guide - mais avec lucidite et l:onheur il fit la synthese des vertiges ••• " (OC, I, 1778-1779).

Plus tard Valery se rappellera cette influence. Dans ses Cahiers

6

cite par Henri r-Dndor, "le Premier Article de Paul Valery," D:>ssi'ers, juillet 1946, p. 19.

(25)

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19

il se rememore plusieurs fois deux phrases qui ont agi sur lui camme

1.m "appel de cor": d 'al:ord tme phrase tiree d 'un conte de Poe, le

"IX:maine d 1 Arnhe.i:m, 11

dont il sera question 1.m peu plus loin; et

deuxierre-nent, cette fonnule de Baudelaire sur Poe: "ce nerveilleux cerveau toujours en €\reil." Dans un cahier de 1939, Valery camrente ainsi ces deux phrases:

Poe di t que 1' .hcmte est loin d 1 avoir realise, en auCtm genre,

la perfection gu' il pourrai t atteindre etc (peut-€tre

Arnhe.i:m?} - Ma.is cette parole a eu la plus grande "influence"

sur noi. Et celle-ci de Baudelaire parlant du m@n:e Poe:

"Ce nerveilleux cervea:u toujours ·en @veil" • Ceci agi t cx::mne

un appel de cor - un signal qui excitalt tout non intellect

-camme plus tard le rrotif de Siegfried. '(Cahiers, I, 175)

Vers la m2rre epoq:ue, Valery parle des origines de sa "philosophie": Ego

Toute ma "philosophie 11

est nee des efforts et reactions e:xtrerres qu 'exciterent

en noi

de 92 8. 94,

comne

defenses

dese~.rees,

10 l"anour insense pour cette darre de R[oviral que je n'ai

jamais connue que des yeux

-2° le desespoir de l'esprit decourage

par

les perfections des poesies singulieres de H[alla.I'In21 et de R[imbaudl, en 92

-[

.

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.

]

Tout ceci, en presence de 2 ou 3 idees de premiere

valeur que je trouvai dans Poe. (Self-consciousness) (Cahiers, I, 178)

L'annee suivante, Valery m:ntionne de nouveau !'influence d'"A:rnhe:im": Dans cette fantaisie de Poe se trouve 1 'une des phrases

qui ont eu tant d 'influence •• t.h.E!matique sur rroi de 19 ans. Phrase sur les possibilites de perfection. Elle dit que 1 'homne est fort loin d' avoir atteint ce qu' il pourrait etre.

L' idee de perfection

m'

a possede.

Elle s 'est nodifiee -

peu

apres - changee

en

volonte de

pouvoir

ou de possession de

pouvoir,

sans usage de lui.

(26)

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20

Le trot "influence" revient encore une fois dans un Cahier qui date de janvier 1942:

Ego

0!

Rien ne m' a plus frappe et "influenc€11

que M!!IDires la phrase de Poe sur ce qui dans 1 'ordre de la

de M:li :perfectiOn etai t J?OSSible et n I a paS ete fait • (Arnhe.im?)

et celle de Baudelaire sur Poe: Ce m:rveilleux cerveau etc. Ces phrases jetaient tron esprit dans une pass~on de

volonte de conscience en action.

Il fallut done se :rrOOifier. {cahiers, xxv, 625) Plus tard, encore une fois sous la rubrique "Ego, 11

Valery rep@te les neres idees :

L'idee de l'CICIIloeuvre spirituelle m'a jadis

mivre.

La phrase

ae

Baudelaire sur Poe: "Ce m:rveilleux cer-veau, toujours en eveil ••• " phrase, en sontre sans autre :inp::>rtance, eut pour troi valeur d 'un tresor des

1001

nuits entr 'ouvert ou de ce simple trot 't::resor lu avec des yeux d 'enfant dans le conte arabe.

Ce ne fut aussi un appel de cor et la foret enchantee de chases abstrai tes ne •• etc

Je revai sur les possibles de 1 'esprit et je m'exerc;ai de n:on mieux

a

user de !reS articulations de signes avec inages [ • • • J {Cahiers, I, 376}

Il est surprenant que 1 'influence de tout ce qu' il a pu lire de Poe ... et de Baudelaire sur Poe .... puisse se reduire

a

~eux phrases. Ces phrases, neanm:::>ins, lui ont revel€ son "Dafm::>n,.. en lui canm.miquant le gofit de la '':manoeuvre spirituelle. 11

Au contact de Poe 1' idee de per-fection.l1a "possed.e."

On a souvent voulu rapporter la fonnation de cet ideal

a

1 1 influence

de Mallanre, :rra.is cette volonte de :perfection qui s 1 est changee en

''volonte de pouvoir [ • • , ] sans usage de lui" '{Cahiers, I, 181, v.

~, p. 19) se rapporte :rra.l

1i

Mallanre, carme Valery 1 'explique dans sa lettre

a

Th.:iJ:au:.'iet de 1912. Sous 1 I influence de Poe, Valery

(27)

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21

connu Ma.llcu:ITE en personne. Il ranenai t tout "a la seule et brute notion du pouvoir ne:ntal. " Il conmettait "cette erreur de renplacer 1 'etre par le faire, CCJ11l'le si on eut pu se fabriquer soi [ • • • ] Etre

poete, non. Pouvoir 11etre"

(££_,

1, 1748}. Au lieu d'etre poete, done,

Val{!iry se rret

a

cultiver son Moi, et il cree .M:>nsieur Teste a son

,image. M. Teste, selon son createur, n'a pas de rapport, voulu au noins, avec Malla.DIE, mais plut6t avec Poe: "Avec des notes vites assemblees,

j 'ai fait ce faux portrait de personne; caricature, si vous voulez, d'un etre qu'aurait du faire vivre - encore Poe" '{.OC, I, 1749-1750).

-Dans ces deux lettres a Albert 'Itlib:nrlet, 8

Val~ry

souligne que I

bien qu' il ait connu et m3re "adore cet h:m'ne extraordinaire" (OC, I,

-1748}, Malla.DIE n'a pas eu une tres grande influence sur lui. "Celui

qui rn'a le plus fait sentir sa puissance fut Poe. J'y ai lu ce qu'il rre fallait, pris ce delire de la lucidite qu1il ocmt1ll1ique"

(££_,

I, 1749).

Jusqu'a la fin de sa vie, Valery continue

a

insister sur l':ilr!p:>r-tance de 1' influence de Poe, En 1943, il parle done de 1 'effet fOl.ld:ro--yant qu 1 avai t produi t sur lui sa rencontre avec les vers de Malla.DIE

et de Ri:mbaud; pourtant,

nene

ces rencontres extraordinaires sont releguees au second plan par 1 'inpression que faisaient sur lui, non pas 1' oeuvre, mais quelques "plu:."ases" d 'Edgar Poe.

[ • • • 1 Je canpa.re vaguen:ent Mallcu:ITE et R:irnbaud a des savants d 'es:r;.ece diff&ente: l'un creant je ne sais quel calcul syml:x:>lique; 1 'autre ayant decouvert je ne sais quelles radiations inedites.

Mais trois ou quatre phrases d 'Fiigar Poe ne dormerent la sensation capitale qui eveilla Nf!t:re de

Msi.r,

le denon

qui ne posseda. '{(X:,

n,

1531)

-8

Deu:x lettres ecrites au sujet de l'ouvrage de

Thibaudet,~

'l?l:::l@sie tle-~te!!: 'Mallar.m§, 1912, dont l'auteur avait ccmnuniqueies

(28)

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22

Et finalenent, dans une lettre de 1945

a

Fdrrond Buchet, Valery reS\.lll.'e ce qui a eu le plus d 'influence sur lui:

En ce qui concerne les influences que j 'ai subies, la plus profond.e n 'est pas celle de M::illa:rnE: quelques lignes de Poe, la musique de Richard Wagner, 1 1

idee que je ne fais de I.eonard, et roainte reflexion et lecture scientifiques, ont

joue le plus grand role dans le d€veloppem:mt de ma

pensee.

(~_, I, 1755}

Fiigar Poe fait ainsi partie de la can8.d.ie Intellectuelle projetee par Valery; il prend place, avec I.eonard et M::illaJ:.'Il'E, EX'IJX n' en ci ter

que les plus :i.Irp:>rtants, dans la serie des heros de 1 'intelligence et de la conscience de soi. Poe, ccmne ses autres idoles, a reussi

a

toucher,

a

penetrer 1 'esprit de Valery, nal.gre "le ITII1§canisme de sa

defense"

toc,

II, 1531} • Apres avoir lu "ce qu' il lui fallai t" de Poe,

-Valery s 1 est laisse influencer par lui, ... non pas, il faut le rappeler

encore une fois, par toute son oeuvre, ni par le personnage reel que fut Poe, mais par 1' idee qu 'il se faisait de 1 ' e 2 i t de Poe, ou de

1 'esprit de quelques-uns des grands hems poesques. Valery decrit lui ...

m@me sa fa90n unique de s 'approprier ses ma.5:tres en general, et Poe en pa.rticulier, dans une Lettre.-Preface

a

1 'ouvrage de Rene Fernandat, Autour de Paul '":¥-~, publie en 1944:

Il est exact, - et presque :mieux qu' exact, - que I.eonard, que Poe, que Malla:rtne ont fortercent agi sur noi

a

1 'age

on

se fi.xent, en g~eral, 1 'objet, le champ, les

conditions de notre volonte d 'action interieure. Les oeuvres de ces h:::J:mes m' ont sMuit, danine, et, ccmre il convient, -desespere: le beau est ce qui desespere. M::tis leur prise sur noi fut noins celle de leurs productions m&es que de 1' idee qu' elles m' :brp::>saient de leurs auteurs. J' imaginais des esprits, ce qui me conduisait

a

imaginer 1 'esprit,

a

quoi j 1 ai depense le meilleur de nun

temps [ • • • ]

Que si je fus m:xlifie par ces trois createurs de fo:c:nes et d'idees, je le fus necessairemant selon

ma

nature, Je ne puis entrer dans le detail des reactions de non etre en

(29)

c

c

23

presence spirituelle de cette trinit~ d1artistes abstracteurs,

tous les trois si diverse:te1t engages dans les difficultes et les enchanterents du tnt3re problerre, qui est, en sarrre, le calcul des ccmb.inaisons des prcxluctions de la sensibilite avec les pouvoirs operatoires de 1 '.intellect. ~' II, 1537)

De cette "trinite d 1 artistes abstracteurs" qui a eu tant d' influence

sur Valery, 1' influence de Poe semble avoir prevalu. Non seul.errent la rencontre de Poe a precede celle des autres na.is, surtout, son influence a ete decisive et dominante. Ccmne le dit Ma.urice :Benol, les influences essentielles (il etudie celles de Mall.a:t:l"n3 , Poe, Degas, I.eonard, Descartes, Nietzsche et Pascall sont toutes "ani.rn2:es et coordonnees par 11 influence

dcmi.nante du Mal:tre qui a su ±mpr±rrer m. elan decisif

a

la volonte de connaitre, qui a fait naitre en lui ce denon de lucidite capable de se

-faire de tout le reste et de tous les autres de sirrples auxiliaires et

des rroyens: nous voulons dire Etlgar Poe. "9 Ia predilection de Valery rour des "cerveaux m:m.strueux" (CC

_,

I

,

1154), n1est qu'une premiere

con-sequence de sa passion de la lucidite, nee et fe>r.rll2e au contact de Poe. Cette sirrple predilection devient plus tard une veri table rrethode, qui pe:rnet

a

Valery de se represente>.r

ccmne

des m::xleHes les structures et operations nentales de ses na.itres. ''Valery n 1 a pu parvenir

a

cette

g~neralisation de la conscience de soi,

a

cette J:OSSession consciente de 1 'esprit dans 1 'm.iversalite de ses rroyens et de ses f.ins qu'en

nettant toute la puissance de son esprit au service de la

neth::>de

psycho-logique quI il avait regue d 'F.dgar

Poe,"

ecrit M. :Benol

a

prop:>s de

Uk>nard.10

I.eonard, Descartes sont ce que le n8te critique appelle des

(30)

0

c

c

24

".MaS:tres ±ma.ginaires , " sans pour a:utant nie:r 1 1 i:mp:>rtance de leur

inte:rcession:11 "Se raconter soi"1U@roe, prendre conscience de soi-rcErre

s::ms

le

ncm

de I.eonard de Vinci, voila le noyen irwent€ par Valery pour se rendre universel."12 De IJ:li!!ne, dans une etude sur Descartes Valery se represente sa propre crise j~le, en etudiant celle de Descartes et toutes les ''illuminations de 1 'esprit" en g€n€ral (OC, I,

-814}. Ces deux na.S:tres sent done des "ncyens" qu'er:rploie Valery pour se connaS:tre, des "pretextes,"

cc:mre

le dit E. M. Cioran dans Val~

face

a

ses '!doles. De 1 'autre c8te1 Poe et Malla:rrr.§, selon Cioran, "existent."13

Ma.llanre a exerce sur Valery une influence di.fferente de celle des deux na.i:tres ±ma.ginaires, car Valery a bien assiste aux "mardis" de la

rue de Rc:Jte, il a

admire

un

wtre

reel, a discute avec lui des problerres

li tteraires i il a €te nEne le premier

a

voir

le "Coup de des. 11

'lbutefois, dans son esprit, Ma.lla.rll'E ne sa:nble @tre qu'un exer:rple vivant de 1 'effort vers la perfection, ... ideal appris, s 'il faut 1' en croire, en lisant le

"rtrna.ine d'Arnhe.im" de Poe (v•<Cahie:s cites plus haut, pp. 19-20). Malla.:rml§ est le "tenoin ou 111artyr de l'idee du parfait" -{OC, I, 652), na.is 1' idee du parfait elle-m@rre, ce "dem::mn qui a poss€<1€ le jeune

pc::>ete neriodional, est une idee qui lui vient de Poe. Poe, done, peut @tre considere canrre son 11Ritre principal, ou peut....@tre n€tre le seul -m::Utre veritable, dans la nesure oil il a contribue

a

fonrer 1 'esprit de

11

Benol,-~,Va:l!!1,

p, 128, 12 lhid,' p. 94. 13

24 J.Oran, p, •

(31)

c

c

0

25

Vali§ry, et 1 'a distx>se

a

prendre ccmre maitres des intelligences extraordinaires.

!Drsgu' il dit 1' influence de Poe, Valery se sert de quelques expressions assez fortes, paradoxales et curieuserrent irrationnelles:

"le delire de la lucidite"'; "l'etre de desir [ • • • J le d.aron qui me p:>sseda" ; 11

[ • • • ] avec lucidi te et l:x:>nheur il fut la synthese des

verti2es"; "la foret enchantee des choses' abstraites"; "1' idee de perfection m' a e?ssede," etc. 14 Il est interessant de noter que

Valery aime

a

utiliser

a

propos de Descartes le nBne type d·'~:

"folie de la clarte," par exaiiJ?le

(S£,

I, 797}. Nous nous protx>sons de definir, aussi precisenent que IX>Ssible, la nature de 1 'influence de Poe, puis de decrire son evolution

a

travers la carri~e litteraire de Valery.

Ies deux lettres

a

'lhibaudet, de 1912, sont tres instructives

a

cet

egard.

Valery precise, dans la pre:niere, c:x::nll:El1t au ltOIDeUt

nere

de

connaitre Malla..:rnE il "guillotinait interieurerrent la litterature." "Jaloux intellectuellerrent de toute idee qui lui sanble IX>rter puissance et rigueur," le jeune Valery s 'est senti obligE§ d 'abandonner la IX>e!sie et de lui preferer, sous 1 'influence de Poe, la "brute notion du pouvoir ll'ental"

'(S£,

I, 17 48) ,

Cette resolution reste

a

beaucoup d' egards irrationnelle: il s'agit d'un "di§lire de la lucidite, 11

d'une '-!'"ii'Ol~ de 1 'intellect."

On sait que la crise de la "nuit de Genes" i§tait due en partie

a

une deception anoureuse, et que, selon Vali§ry lui ~, sa "philosophie" est

14

c'

(32)

c

c

26

nee en partie des reactions qu 1 excita en lui "1 1 anour insense IXJUr cette

darre de R-" (Cahiers, I, 178). Or, en abandonnant toutes ses "idoles," sauf la seule inlportante, 1 I !dole de 1' Intellect, Valecy garde neamoins

la pose anoureuse. Il est intellectuellerrent "jaloux," il se declare "anoureu:x" - "non plus d 'anes, ma.is d'esprits" '{~ . .' I, 1748). D'autre part, bien qu' il se consacre

a

des passe-temps intellectuels, Valery n 1 est

nullerrent "philosophe"; il n'a pas de "systene" philosophique, ni de methoCle rigoureuse. Il est anoureu:x de

;ieux

de 1 'intellect I il sI eprend

des ''manoeuvres spiri tuelles, " y goG.tant un plaisir frenetique et desor-donne, qui :t::€che

a

premiere vue contre 1' activite exacte et serieuse d'oil il derive. Il est etonnant que Valecy associe aussi souvent des

tennes contradictoires: d'un c6te, la lucidite, la conscience, l'intellect; de l'autre, le delire, la ma.nie, la volupte.

Cette dualite s'explique par son origine, car 1 'am::mr de la

lucidite n'est pas ici l'heritage d'un philosophe, ma.is le nessage d'un poete assez particulier. Fdgar Poe, dans la lignee des ramntiques allemands, nettait

sur

le nterrE plan 1' intelligence et la folie. Il se damnde dans "Eleonora, " par exE!ITlple, si la folie n 'est pas la plus haute fo:rll'E de 1' intelligence: "the question is not yet settled whether madness is or is not the loftiest intelligence" '(W, IV, 236) •

....

Chez Valecy aussi, la volonte de lucidite est souvent associee ! une espece de manie. Il le reconnait dans une lettre

a

Emilie tbulet, que celle-ci reproduit dans

son

Paul Val€;y: "Vous avez vu que la connaissance, ou plus exacterrent la conscience,

a

ere l!Dn souci constant jusqu'a la ma.nie. Tbut s'eclaire par la."15

15

Fmilie N::>ulet ,. 'Paul

Val~

· {Etudes) (Bruxelles: Ia Renaissance

(33)

c

27

DanS "J:Ouble AssaSSinat dans la rue r.t:Jrgue 1" conte cel€9Jre qui

devait particuliererrent plaire

a

Valery, Poe coopare les plaisirs de 1 1 intellect

a

ceux que produi t 1 'exercice physique: "As the strong man

exults in his physical ability, delighting in such exercises as call his muscles into action, so glories the analyst in that nnral activity which disentangles" (W, N, 146}. Si 1 'intelligence n'est pas toujours p:::mssee jusqu

'a

la manie, elle sanble oonsti tuer nearnroins une volupte particuliere et assez bizarre. L' intelligence pure, degagee de toute pratique, et non pas mise au service de la recherche scientifique ou philosophique, apporte un plaisir canparable

a

celui du 9'JI!U1aste qui s'exerce pour le plaisir de 1 'effort lui-m@me. Ce c6te de Poe, qui ainait toutes sortes de "jeux intellectuels," tels le whist et le dechiffrerrent de cryptogram:res 1 qui a cree C. Auguste Dupin, prototype

de Sherlock lbl:rres et de tant d'autres "detectives" lit~raires, exer<;ait une fascination sur Valery.

Sans aller jusqu I

a

ecrire des. rcttans policiers' Valery cree

nean-:rroins un personnage

a

1 I inage du d.etecti ve Dupin: Teste' qui sera son

successeur non sur le plan de la resolution de eysteres, rna.is sur celui de la "gymnastique intellectuelle sans exer:rple" '{La Soiree awe M::msieur Teste,

1 II, 17). Valery lui-rrBre, carme Teste, jouit de la pensee

pure carme de 1 'activi~ physique:

Concerto pour cerveau seul

Parfois, je sens, par une bouffee de force

a

la tete 1

tout le go{it d 1

un plaisir de penser pour penser, du penser.,..

pur. • • du penser carme le se detendre et se reprendre d •un nageur libre, dans une eau sans textperature sensible, du penser avec oonscience que ce ne sent que des fo:rn:es natu-relles de non pouvoir de penser, sans croyance

a

la oonfo:cnite

(34)

c

28

de ces ca:rq;x::>sitions, de ces figures -

a

une realite aux certittrles,

a

des previsions et explications, aux applica-tions,

a

1 'utilisation, etc. de ces transformations •••

(S£,

II, 1520)

Mais la lucidite,

ma:re

degagee de toute pratique, doit necessaire-ment avoir un objet. Plus tard, dans la N:>te et Di9Eession de son

Introduction

a

la roethode de I..eonard de Vinci (1919), Valery se nontre sceptique

a

1 I egard de 1 I intelligence pure et de la 11Vie generalisee 1 11 qui "emreloppe toujours, rnE!ne a 1. etat le plus net de la lucidi te, une possibilite cacl1ee de faillite et de totale ruine" '{OC, I, 1217). ... Plus

jeune pourtant, et sous 1 'influence encore absolue de Poe, il s 'evertuait

a

atteindre ce naxinn.ml de purete oil 1 'hc:m:1:¥a se conten:ple "nu et depouille, et reduit a la supreme pauvrete de la puissance sans objet"

iS£,

I, 1223).

re

seul obj et possible de la pensee pure est la

pensee

elle""'l'!i'.me. Ie "delire de la lucidite," done, consiste en une passion de la lucidite vis-a-vis de soi

-m3re,

en la conscience de soi ""''1l6re, que Valery appelle souvent la "consciousness" ou la "self-consciousness" de Poe. Citons

a

titre d'exen:ple une lettre a Albert Mockel (1917), au sujet de la Jeune Pars,u;e, oil Valery indique la source de sa conception de la

"conscience": "Ie sujet vague de 1 'oeuvre est la Conscience de soi'""lli!rre; la Consciousness de Poe, si l'on veut" ·{OC, I, 1629); et aussi ce

-passage des cahiers (I, 178) : " [ • • • l 2 ou 3 idees de premiere valeur que je trouvai dans Poe, (Self-Consciousness} • "

L'etude de soi conduit vite au narcissisme,

a

la "manie ou la volupte d'etre soi~,

a

soi--n€!re, et selon soi seul"

{§£,

I, 561), Prendre conscience de soi "'1:tl@n'e entraine necessairenent une volonte de

(35)

c

c

29

autre aspect de 1' influence de Poe. I.a phrase de Baudelaire sur Poe, et celle de Poe lui ""'Il.'l€!!re dans son "tonaine d

'Arnhe.irn, "

ont eu pour Valery la plus grande importance en le faisant r@ver aux y;:ossibilites de l'esprit. "L'idee de manoeuvre spirituelle m' a jadis eniv:r€ •• ," dit-il

a

proy;:os de ces deux phrases (cahiers, I, 376, c'est Valery qui souligne). r·bnsieur Teste, "le derron ~ de la p::>ssibilite" (s:£.r II, 14}, est 1 'illustration de "1 '@tre de desir." Il se y;:ose la question: "Que peut un b::mne?" (OC, II, 25); il s'applique a pouvoir etre tout ce ql1 I il voudrait etre 1 et a voulOir etre tOUt ce dont il est Capable •

"Je m' .irrm::>le interieurerrent

a

ce que je voudrais etre!" dit-il

(££,

II, 40}, tout comne Vale.ry

a

proy;:os de Descartes:

[. • • ] le desir veritable de Descartes ne pouvait etre que de porter au plus haut point ce qu'il trouvait en soi de plus fort et de susceptible de generalisation. Il veut sur toute chose exploiter son tresor de desir et de vigueur intellec-tuelle, et i}- ne peut pas vouloir autre coose. I. • .

• • •

.

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'

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)

n

s 'agit de nontrer ou de derrontrer ce que peut un Moi. (~, I, 808}

Un tel dressage de soi amene finalememt toute la libertE,'; et la volupte que peut eprouver le M::>i pur en tete

a

tete avec soi "'1'nE!ne :

Pendant cette periode de tete-a-tete avec cela seul qui m' interessait, je me sentais une libertE,'; de 1 'esprit delicieuse' sans penser, en fait d 'avenir, qu 'a celui de

l'idee qui venait de naS:tre; en fait d'oeuvre qu'a. noi--mSre ••• devant etre fait. (~, II, 1532)

Bien que Valery s' inspire d 'une phrase du "Dcmain of Arnheim" de Poe, la fon:ne de conscience de soi

a

laquelle il al:outit parait bien eloignee du sens de la phrase en question et du conte en g~neral. I.a

Figure

TABLE  DES  MATIERES

TABLE DES

MATIERES p.6

Références

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