Les représentations sociales de l’invalidité au travail
chez les conseillers en réadaptation de la Commission
des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité au
travail
Mémoire
Marie-Josée Nault
Maîtrise en service social
Maître en service social (M.Serv.soc.)
Québec, Canada
© Marie-Josée Nault, 2018
ii
RÉSUMÉ
Le présent mémoire explore le phénomène de l’invalidité au travail vécu par les travailleurs accidentés au Québec. Plus précisément, cette étude vise à connaître les représentations sociales de l’invalidité au travail chez des conseillers en réadaptation professionnelle et en réadaptation sociale œuvrant à la Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) dans la région de Québec. L’objectif général de la recherche est d’identifier précisément quelles sont les représentations du phénomène de l’invalidité au travail desquelles se côtoient des valeurs et des croyances en lien avec l’importance du travail, la résilience, le mérite, la victime, le fraudeur, etc. Les quatre objectifs spécifiques de la recherche sont les suivants : (1) identifier les connaissances de l’invalidité au travail chez les conseillers en réadaptation professionnelle et sociale de la région; (2) explorer les images les plus évocatrices qu'ont les conseillers à propos de l’invalidité au travail; (3) découvrir quelles attitudes ils adoptent lors d’interventions auprès de leur clientèle et (4) déterminer s'il existe des convergences et des divergences dans le contenu des représentations sociales de l’invalidité au travail entre les deux groupes de conseillers en réadaptation. Afin d'explorer le contenu de ces représentations sociales, une méthode de recherche qualitative exploratoire a été appliquée. Cette étude qualitative s’appuie sur le Modèle de développement humain et de Processus de production du handicap (MDH-PPH2) de Fougeyrollas. C'est ainsi que six conseillers en réadaptation professionnelle et quatre conseillers en réadaptation sociale ont été recrutés afin de participer à des entrevues semi-dirigées durant le mois de janvier 2016. De plus, des cartes associatives, technique de recherche propre à l'étude des représentations sociales, ont été complétées au cours de cette même rencontre avec les participants. Une analyse thématique en continu a été menée. Selon les résultats, la représentation de l’invalidité au travail peut différer d’un conseiller à une autre, en fonction de leur contexte d’intervention, et influencer leur manière d’intervenir durant le processus de réadaptation. Divers éléments psychosociaux individuels chez les travailleurs ont été nommés comme facilitateurs ou obstacles à la réadaptation par les conseillers en réadaptation, dont l’état de santé, l’état psychologique et les expériences de vie. Finalement, plusieurs facteurs environnementaux liés au contexte organisationnel et légal de la CNESST, au rôle du conseiller en réadaptation et au rôle de l’indemnisation ont émergé de l’analyse. Ce que les intervenants perçoivent comme facilitant la réadaptation demeure lié à ce qui facilite l’atteinte de l’objectif initial du processus de réadaptation prescrit par la CNESST. Les résultats sont cohérents avec plusieurs écrits scientifiques et amènent à explorer l’influence des représentations de l’invalidité du travail qu’a chacun des acteurs.
iii
TABLE DES MATIÈRES
RÉSUMÉ ... ii
TABLE DES MATIÈRES ... iii
LISTE DES TABLEAUX ... vi
LISTE DES FIGURES ... vii
LISTE DES ABRÉVIATIONS ... viii
REMERCIEMENTS ... ix
INTRODUCTION ... 1
CHAPITRE 1 : LA PROBLÉMATIQUE DE LA RECHERCHE ... 3
1.1 LA CONTEXTUALISATION ... 3
1.1.1 Un bref aperçu des accidents du travail ... 3
1.1.2 Le contexte légal et organisationnel de la CNESST : la réadaptation ... 5
1.2 LA PROBLÉMATIQUE ... 8
1.2.1 Les représentations sociales : facilitateurs ou obstacles à l’intervention ... 9
1.3 LA PERTINENCE DE LA RECHERCHE ... 10
1.3.1 La pertinence scientifique ... 10
1.3.2 La pertinence sociale ... 11
CHAPITRE 2 : ÉLÉMENTS THÉORIQUES ET CONCEPTUELS... 12
2.1 LA RECENSION DES ÉCRITS ... 12
2.2 L’INVALIDITÉ AU TRAVAIL ... 12
2.2.1 La définition de l’invalidité au travail ... 12
2.3 LES REPRÉSENTATIONS SOCIALES ... 13
2.3.1 L’origine et la définition des représentations sociales ... 13
2.3.2 Les trois dimensions du contenu des représentations sociales ... 14
2.3.3 Les fonctions des représentations sociales ... 15
2.4 LES LIMITES MÉTHODOLOGIQUES DE L’OBJET D’ÉTUDE ... 16
CHAPITRE 3 : LE CADRE CONCEPTUEL ... 18
3.1 LE CADRE CONCEPTUEL ... 18
3.1.1 L’analyse des représentations sociales selon le MDH-PPH2 ... 18
3.1.2 La schématisation du cadre conceptuel ... 19
3.2 LES OBJECTIFS ET LES QUESTIONS DE RECHERCHE ... 21
3.3 L’OPÉRATIONNALISATION DES PRINCIPAUX CONCEPTS ... 22
CHAPITRE 4 : LA MÉTHODOLOGIE ... 24
4.1 LE TYPE D’ÉTUDE (DEVIS) ... 24
4.2 LA POPULATION À L’ÉTUDE ET L’ÉCHANTILLONNAGE ... 24
4.3 LA MÉTHODE DE COLLECTE DES DONNÉES ... 25
4.3.1 La carte associative ... 26
4.3.2 L’entrevue semi-structurée ... 27
4.3.3 Le déroulement de la collecte des données ... 27
iv
4.4.1 L’analyse de contenu ... 28
4.5 LES CONSIDÉRATIONS ÉTHIQUES ... 29
CHAPITRE 5 : LES RÉSULTATS DE LA RECHERCHE ... 31
5.1 LES CARACTÉRISTIQUES DES PARTICIPANTS ... 31
5.2 L’IMAGE DE L’INVALIDITÉ AU TRAVAIL SELON LA TECHNIQUE DE LA CARTE ASSOCIATIVE ... 33
5.3 L’IMAGE DE L’INVALIDITÉ AU TRAVAIL SELON LA TECHNIQUE DE L’ASSOCIATION LIBRE ... 34
5.4 L’IMAGE DE L’INVALIDITÉ AU TRAVAIL SELON L'ANALYSE THÉMATIQUE DU DISCOURS DES RÉPONDANTS ... 37
5.4.1 Le vocabulaire quotidien employé pour décrire une personne invalide ... 37
5.4.2 Les définitions de l’invalidité au travail ... 38
5.4.3 Les types d’invalidité au travail ... 41
5.4.3.1 L’invalidité physique ... 41
5.4.3.2 L’invalidité psychologique ... 43
5.5 L’INFORMATION : LES CONNAISSANCES SUR LE PHÉNOMÈNE DE L’INVALIDITÉ AU TRAVAIL ... 45
5.5.1 L’ampleur de l’invalidité au travail dans la région de Québec ... 45
5.5.2 Les manifestations et les effets de l’invalidité au travail ... 48
5.5.2.1 Impacts sur le plan économique ... 49
5.5.2.2 Impacts sur le plan des habitudes de vie ... 50
5.5.2.3 Impacts sur les plans familial et social ... 51
5.5.2.4 Impacts sur le plan médical ... 52
5.5.3 Les caractéristiques communes des travailleurs accidentés... 53
5.5.4 Le profil de clientèle de la CNESST ... 55
5.5.5 Le processus de réadaptation ... 56
5.5.5.1 Les mesures de réadaptation indispensables ... 56
5.5.5.2 Le rôle de soutien et de responsabilité du conseiller en réadaptation ... 58
5.5.5.3 La perception des compensations financières ... 60
5.5.5.4 Opinion sur les lois, politiques ou mesures de réadaptation de la CNESST ... 61
5.6 LES ATTITUDES : RÉACTIONS ET MANIÈRE D’AGIR DES CONSEILLERS EN RÉADAPTATION ... 62
5.6.1 L’importance d’occuper un travail... 63
5.6.2 La participation sociale d’une personne en situation d’invalidité au travail ... 64
5.6.3 Les réactions envers des personnes invalides exigeantes ... 65
5.6.4 La croyance envers l’adoption du statut de malade ... 68
5.6.5 La croyance envers la motivation au retour au travail ... 69
5.6.6 Les antécédents personnels des travailleurs accidentés ... 70
5.6.7 La principale cause de l’invalidité au travail ... 72
5.6.8 La responsabilité du travailleur face à la situation d’invalidité ... 73
5.6.9 L’invalidité au travail, un problème social ... 75
5.6.10 La réaction envers une personne qui ne veut pas travailler ... 76
5.6.11 Intervention auprès d’un travailler accidenté ... 77
CHAPITRE 6 : DISCUSSION DES RÉSULTATS ... 79
6.1 LE CONTENU DES REPRÉSENTATIONS SOCIALES DE L’INVALIDITÉ AU TRAVAIL CHEZ LES CONSEILLERS EN RÉADAPTATION ... 79
6.1.1 Les connaissances du phénomène de l’invalidité au travail ... 79
6.1.2 L’image de l’invalidité au travail... 83
6.1.3 Les attitudes des conseillers ... 86
6.1.4 Les fonctions des représentations sociales de l’invalidité au travail des conseillers en réadaptation . 87 6.2 LES FACTEURS PERSONNELS EN LIEN AVEC L’INVALIDITÉ AU TRAVAIL ... 87
v
6.2.2 Les facteurs identitaires ... 89
6.2.2.1 L’état psychologique ... 90
6.2.2.2 Les expériences de vie et les croyances ... 92
6.2.2.3 Les stratégies d’adaptation du travailleur ... 94
6.3 LES FACTEURS ENVIRONNEMENTAUX EN LIEN AVEC L’INVALIDITÉ AU TRAVAIL ... 96
6.3.1 Macro-environnement ... 96
6.3.3.1 Le contexte organisationnel et légal de la CNESST ... 96
6.3.1.2 L’indemnisation ... 98
6.3.2 Méso-environnement ... 99
6.3.2.1 Le rôle du conseiller en réadaptation ... 99
6.4 LES LIMITES ET LES RETOMBÉES DE LA RECHERCHE ... 101
6.5 LES PERSPECTIVES DE RECHERCHES ET LES CONTRIBUTIONS ... 105
CONCLUSION ... 107
BIBLIOGRAPHIE ... 110
ANNEXE A: APPROCHE CONCENTRIQUE ... 116
ANNEXE B : EXEMPLE DE LIMITATIONS FONCTIONNELLES ... 118
ANNEXE C : FORMULAIRE DE CONSENTEMENT ... 121
ANNEXE D : LETTRES D’APPUI DES GESTIONNAIRES ... 131
ANNEXE E : CARTE ASSOCIATIVE ... 134
ANNEXE F : GUIDE D’ENTREVUE ... 138
ANNEXE G : GRILLE DE CODIFICATION POUR NVIVO ... 142
ANNEXE H : LETTRE DE RECRUTEMENT ... 149
ANNEXE I : EXEMPLES DE MOUVEMENTS RÉPÉTITIFS ... 156
ANNEXE J : INDEMNITÉ DE REMPLACEMENT DE REVENU OU INDEMITÉ PAYABLE EN VERTU DE LA LOI SUR LES ACCIDENT DU TRAVAIL POUR L’ANNÉE 2017 ... 159
vi
LISTE DES TABLEAUX
Tableau 1 : Statistiques annuelles de la CNESST en 2013 ... 4
Tableau 2 : Conséquences humaines et sociales d’une lésion professionnelle ... 5
Tableau 3 : Mesures de réadaptation ... 6
Tableau 4: Dimensions des facteurs de risques liés à la réadaptation ... 8
Tableau 5 : Résumé des fonctions d’une représentation sociale ... 16
Tableau 6 : Opérationnalisation du concept de l’invalidité ... 23
Tableau 7: Profil des répondants ... 32
Tableau 8: Les catégories de mots associées à l’invalidité au travail dans les cartes associatives par ordre d’importance ... 34
Tableau 9 : Représentations sociales de l’invalidité au travail identifiées à partir de la technique de l’association libre... 35
Tableau 10 : Ordre d'importance accordé aux mots associés à l’invalidité au travail ... 36
Tableau 11 : Les termes utilisés pour décrire une personne invalide ... 38
Tableau 12 : Énoncés décrivant l’image d’une personne invalide ... 39
Tableau 13 : Les secteurs d’emploi où l’on retrouve principalement les personnes invalides ... 47
Tableau 14 : Les impacts économiques de l’invalidité au travail ... 49
Tableau 15 : Les caractéristiques des travailleurs accidentés ... 54
Tableau 16 : La perception du rôle de l’indemnité de revenu ... 60
Tableau 17 : L’image qu’ont les conseillers en réadaptation des personnes exigeantes ... 66
vii
LISTE DES FIGURES
Figure 1 : Classification internationale du fonctionnement, du handicap et de la santé ... 6 Figure 2 : Analyse des représentations sociales selon le MDH-PPH2... 20 Figure 3 : Modèle cognitivo-comportemental de la peur-évitement ... 92
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LISTE DES ABRÉVIATIONS
APIPP : Atteinte permanente à l’intégrité physique et psychique CIUSSS : Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux
CNESST : Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail CSST : Commission de la santé et sécurité au travail (ancienne appellation) IRR : Indemnité de remplacement de revenu
LATMP : Loi sur les accidents du travail et les maladies professionnelles LAT : Loi sur les accidents du travail (ancienne loi avant 1985)
MDH-PPH2 : Modèle de développement humain - processus de production du handicap 2 TMS : Troubles musculo-squelettiques
ix
REMERCIEMENTS
Ce long parcours ne s’est pas fait seul. En fait, ce projet n’aurait pas été possible sans l’engagement de plusieurs personnes. Il est important pour moi de prendre le temps de souligner leur apport. Mes remerciements vont d’abord aux conseillers en réadaptation qui ont accepté de parler de leur travail avec générosité et dynamisme. Je les remercie d’avoir pris le temps de me rencontrer, malgré une charge de travail élevée, de m’avoir fait confiance et de s’être impliqués dans ce projet. Je remercie également les gestionnaires de la Commission de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) qui ont permis la réalisation de mon projet en me facilitant la réalisation de ma recherche.
Je tiens à souligner l’apport et le soutien de mes directeurs de mémoire, Myreille St-Onge et Normand Boucher, sans qui ce mémoire n’aurait jamais vu le jour. Leur accompagnement, leur grande générosité, leur compréhension face à mes écueils ainsi que la délicatesse, la rigueur et la pertinence de leurs commentaires ont contribué au succès de ce projet. Ils m’ont permis de croire en mes capacités et ont su mettre en place les conditions pour m’épanouir professionnellement. J’en profite également pour souligner l’apport du Centre interdisciplinaire de recherche en réadaptation et intégration sociale (CIRRIS). Leur accueil et leur soutien technique ont été d’une grande aide. Je remercie Sabrina Falescini, étudiante au doctorat en psychologie, qui a participé à la réalisation d’entrevues ainsi qu’à la transcription du verbatim de ces entrevues.
Je remercie ma collègue de travail, Anne-Marie Poulin, pour sa disponibilité, et surtout, sa sensibilité et son écoute qui lui ont permis de cerner les moments où sa présence était importante. Je remercie aussi tous mes collègues et amis que je ne nomme pas, car la liste est trop longue. Vous vous êtes intéressés à mon projet. Certains se sont impliqués directement. Vous m’avez écoutée et encouragée. Mes amis, vous avez été présents et avez accepté ces nécessaires moments d’absence et mon besoin de solitude. Un gros clin d’œil à Catherine Beaulieu qui a été une partenaire d’étude incroyable et aussi pour son amitié indéfectible. Elle comprend mieux que quiconque la situation. Un merci spécial à Annie Vermette et Lysiane Gagnon qui ont toujours cru en mon potentiel ainsi que pour leur présence, leur écoute et leurs conseils.
Je remercie mes parents et ma famille, pour m’avoir transmis le goût d’apprendre et la nécessité goût de persévérer dans mes études. Vous me suivez avec fierté depuis mes premiers pas. Sachez que, malgré la distance et mes trop longues absences, vous êtes les plus importants à mes yeux. Ces quelques mots ne peuvent exprimer toute la gratitude et l’amour que je vous porte. Merci de m’avoir aidé et encouragé à réaliser ce rêve, sans jamais douter. À toutes les personnes qui ont joué un rôle, de près ou de loin, mais que je ne peux
x
nommer par manque d’espace, je tiens à vous dire merci d’avoir contribué à l’accomplissement de mon plus grand défi.
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INTRODUCTION
Depuis une dizaine d’années, une baisse de 37 % des accidents du travail a été constatée au Québec. Toutefois, les données demeurent alarmantes : tous les quatre jours, un Québécois perd la vie au travail et, toutes les six minutes, un autre est blessé ou mutilé au travail. Cela représente plus de 90 000 accidents du travail par année (CSST, 2013). Mais, au-delà de ces statistiques, « ce sont des drames humains, des vies brisées, des familles anéanties, des coûts sociaux gigantesques et la perte d’expertise pour des milliers d’entreprises » (CSST, 2013, p.1). Un accident du travail peut être fatal ou entraîner des lésions psychologiques (un état de stress post-traumatique, un trouble d’adaptation ou une dépression majeure) et des lésions physiques (une amputation, un mal de dos, une fracture, une brûlure, etc.). Ces lésions professionnelles (blessure ou maladie professionnelle) peuvent s’aggraver avec le temps, devenir chroniques, c’est-à-dire pathologiques, persistantes et durables, ou mener à une invalidité temporaire, partielle ou permanente au travail.
Les accidents du travail sont un problème social assez grave qui concerne toute la société de près ou de loin. Nos perceptions individuelles et collectives sur les accidents du travail, les incapacités et leurs répercussions doivent constamment évoluer. Il est assez difficile de faire abstraction des défis quotidiens et de la stigmatisation auxquels les travailleurs accidentés sont confrontés (par exemple : être socialement marginalisés, vivre des difficultés financières, vivre une perte d’autonomie, etc.). Il convient donc de comprendre ce que l’invalidité au travail représente pour les acteurs concernés (travailleurs accidentés, familles, intervenants, etc.) qui vivent avec les multiples conséquences personnelles, familiales, financières et sociales de cette invalidité.
Étant donné que les conseillers en réadaptation sont dans une position charnière pour assurer l’évolution du processus de réadaptation et de réintégration sociale et professionnelle des travailleurs accidentés, cette recherche se consacre sur les perceptions que ces conseillers peuvent éprouver à l’égard de l’invalidité des travailleurs accidentés et à leur évolution dans le processus de réadaptation. Certaines études suggèrent que la perception qu'ont les acteurs concernés du phénomène de l'incapacité au travail et des enjeux connexes joue un rôle puissant dans les interventions visant à améliorer les chances de réadaptation sociale et professionnelle. Le thème de la présente recherche concerne donc les représentations sociales de l’invalidité au travail. Elle a pour but d’explorer les diverses croyances, attitudes et opinions qui entourent la notion d’invalidité et d’évaluer, à l’aide du Modèle de développement humain et du Processus de production du handicap II (MDH-PPH2) si ces représentations sociales peuvent se révéler être des facilitateurs ou des obstacles au processus de réadaptation, c’est-à-dire au processus de changement et d’adaptation du travailleur. Ce constat prend une grande importance pour toute intervention qui veut favoriser et accompagner le changement quel qu’il soit.
2
Pour ce faire, la question suivante est étudiée : quelle est la représentation sociale des conseillères et conseillers en réadaptation de la CNESST concernant la notion d’invalidité au travail ? En adhérant au paradigme constructiviste, l’analyse des représentations sociales offre un éclairage particulier et permet de dégager les dimensions objectives et subjectives de l’invalidité au travail. Elle favorisera une meilleure compréhension de ce que représente cette notion pour les professionnels de la CNESST. Le champ de recherche, dont il est question ici, a pour but de permettre à la diversité des modes de perceptions, de représentations sociales et de pratiques en matière d’invalidité au travail de prendre place au cœur de la problématique.
Dans le présent travail, le premier chapitre aborde une mise en contexte de la problématique de la recherche, l’objet d’étude et sa pertinence. Le deuxième chapitre fait un survol de la recherche documentaire, les éléments théoriques et conceptuels de la recherche, c’est-à-dire les principes généraux des différents concepts de la représentation sociale et d’invalidité au travail. Par la suite, le chapitre 3 présente le cadre conceptuel utilisé pour cette recherche incluant sa schématisation ainsi que les questions de recherche. Dans le quatrième chapitre, la méthodologie de recherche, à savoir la visée et le type de recherche, la méthode d’échantillonnage et de collecte de données, les procédures d’analyses et l’opérationnalisation des concepts, est précisée. Le cinquième chapitre expose les résultats qui découlent de la collecte de données et aborde le contenu des représentations sociales : l’attitude, l’image et l’information. Ensuite, le sixième chapitre discute des résultats obtenus en fonction des différents écrits scientifiques recensés et du cadre des représentations sociales et du MDH-PPH2. Finalement, la conclusion présente les contributions de la présente recherche, les recommandations qui en découlent, les limites de l'étude, de même que des suggestions pour le développement de travaux de recherche sur le sujet.
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CHAPITRE 1 : LA PROBLÉMATIQUE DE LA RECHERCHE
Ce chapitre présente un aperçu des accidents du travail et des conséquences socioéconomiques chez les travailleurs victimes de lésions professionnelles. Dans le but de mieux situer cette recherche dans son contexte légal et organisationnel, un bref survol de la CNESST et du processus de réadaptation est abordé. Ensuite, la problématique, à savoir la conception de l’invalidité au travail par les conseillers en réadaptation, sera illustrée. À la fin de ce chapitre la démonstration de la pertinence sociale et scientifique de la présente étude sera faite.
1.1 LA CONTEXTUALISATION
1.1.1 Un bref aperçu des accidents du travail
Au Québec, environ 228 travailleurs se blessent par jour, tous milieux de travail confondus (CSST, 2014). Les accidents du travail sont devenus un problème alarmant tant sur le plan socio-économique que sur le plan humain. Ils sont responsables de la majeure partie des coûts socio-économiques associés, par exemple, au système de santé, aux indemnités compensatoires, à l’absence du travail ou à la perte de productivité (Laisnée, 2007). Les accidents du travail qui engendrent des problèmes de santé psychologique et les troubles musculo-squelettiques (TMS) sont parmi les deux principales causes d’incapacité au travail à court et à long termes générant des coûts sociaux et économiques importants (Coutu, Nastasia, Durand, Corbière, Loisel, Lemieux, Labrecque et Pettigrew, 2011).
Les problèmes de santé psychologique sont considérés comme l’une des principales causes d’invalidité en Amérique du Nord (Gouvernement du Québec, 2015). Les troubles mentaux communs liés au travail sont principalement la dépression majeure, le trouble d’anxiété généralisée, le trouble panique avec agoraphobie et le trouble d’adaptation (couramment nommé « burnout » ou épuisement professionnel) (Coutu et al. 2011). Selon Coutu et al. (2011), Santé Canada estime qu’un travailleur sur cinq est susceptible de vivre un problème de santé psychologique au cours de sa carrière. Ce ratio équivaut à près de six millions de Canadiens. Les chercheurs ont conclu que la prévalence à vie de la dépression majeure dans la population générale varie entre 15 % et 20 %, celle des troubles anxieux varie de 10 % à 25 % alors que la prévalence du trouble d’adaptation varie de 5 % à 20 % (Coutu et al. 2011). « L’organisation mondiale de la santé estime que d’ici 2020, la dépression représentera la première cause d’invalidité partout dans le monde. » (Gouvernement du Québec, 2015, p.1). En comparatif, en 2013, la CNESST a répertorié un nombre de 1 000 personnes atteintes d’une lésion psychologique attribuable au stress en milieu de travail(CSST, 2014). En ce qui concerne la nature de la lésion, la prévalence du stress post-traumatique est la plus importante avec une proportion de 65,1 %. Le trouble d’adaptation est la seconde lésion en importance et sa proportion est de 18,1 %. Quant aux lésions reliées à l’anxiété, au stress et aux troubles névrotiques, celles-ci représentent 12,6 % des cas. De ces 1 000 lésions
4
psychologiques, 4.2% sont liées à l’état dépressif. Finalement, aucune lésion psychologique n’est liée au syndrome d’épuisement professionnel.
Les troubles musculo-squelettiques (TMS) comptent aussi parmi les types de blessures professionnelles les plus répandus dans les pays industrialisés (Nastasia, Tcaciuc et Coutu, 2012). Plus de 30 000 Québécois (hommes et femmes) de tout âge, de toute condition physique et travaillant dans différents milieux souffrent de TMS chaque année (CSST, 2010). Ces troubles représentent 38 % des lésions professionnelles et ont atteint des proportions considérables dans plusieurs secteurs tels que le secteur industriel, le secteur administratif, les services médicaux, l’enseignement, etc. La prévalence de ces lésions musculo-squelettiques d’origine professionnelle est significative : « les lombalgies aspécifiques touchent à elles seules entre 49 et 84 % des adultes au cours de leur vie et leur prévalence instantanée et annuelle sont estimées respectivement à 6,8 % et 10 % de la population adulte » (Rivard et al., 2011, p.1). Laisné (2007) ajoute que « chaque année, entre 3-4% de la population environ vit une situation d’incapacité temporaire découlant d’un trouble musculo-squelettique et 1% serait en invalidité permanente » (p.1-2). En 2013, la CSST a reconnu un nombre de 24 490 TMS dont la première nature des lésions correspond à des cas d’entorses, foulures, déchirures (17 938 personnes) et la seconde nature à des cas de tendinite (2 433 personnes) (CSST, 2014). Le tableau 1 montre un portrait sommaire des diverses statistiques sur la CNESST.
Tableau 1 : Statistiques annuelles de la CNESST en 2013
Informations générales Nombre
Estimation du nombre total de travailleurs couverts par le régime de santé et de sécurité du travail
3 755 169 Nombres d’accidents du travail et maladies professionnelles 109 588
Nombre de décès à la suite d’un accident du travail 181
Nombre de lésions attribuables aux TMS 24 490
Nombre de lésions attribuables au stress en milieu de travail 2 945*
* 1000 des 2945 lésions attribuables au stress en milieu de travailont été acceptés par la CSST. Source : CSST, 2014
Bien que ces statistiques soient importantes, elles ne révèlent pas les nombreuses conséquences physiques, psychologiques, sociales et économiques auxquelles doivent souvent faire face les travailleurs victimes d’une lésion professionnelle (voir le tableau 2 : Conséquences humaines et sociales d’une lésion professionnelle). À cet effet, plusieurs auteurs ont observé que l’expérience psychosociale de l’invalidité à la suite d’un accident du travail provoque une série de ruptures affectives, sociales et économiques avec une organisation, des collègues, une routine, des tâches à accomplir, un lieu d’appartenance. Lecomte et Savard (2006) affirment que « plus les personnes sont démunies affectivement, économiquement et culturellement, moins elles ont les ressources nécessaires pour résister aux mécanismes de rupture » (p.5). L’interaction des ressources personnelles, des facteurs environnementaux et la signification subjective accordée à l’expérience font en sorte que les personnes
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ne réagissent pas de la même façon ni avec la même intensité à un accident de travail ou à la perte d’un emploi (Lecomte et Tremblay, 1987, dans Lecomte et Savard, 2006).
Tableau 2 : Conséquences humaines et sociales d’une lésion professionnelle
Pour le travailleur Pour sa famille Pour ses collègues
• Souffrance physique • Souffrance morale • Inquiétude, anxiété
• Détérioration de la qualité de vie • Interruption de la participation à la vie sociale
• Atteinte à l’image de soi et à la perception sociale
• Souffrance morale • Soucis, perturbations • Incertitude face à l’avenir • Troubles familiaux • Détérioration de la qualité de vie • Sentiment de culpabilité • Inquiétude, panique • Indisposition au travail • Traumatisme, crainte • Conflits, stress Source : CSST (2013, p. 9-12)
Étant donné que le travail constitue un facteur essentiel d’identité et de santé mentale et sert à combler plusieurs besoins aux plans personnel, social, économique et d’actualisation de soi, sa perte ou son absence représente en soi une expérience déterminante de transition et une épreuve majeure dans la vie d’une personne (Lecomte et Savard, 2006). La perte du lien d’emploi peut donc mener à des impacts négatifs sur le bien-être de la personne : des complications de santé, la détresse psychologique, une plus faible estime de soi, la perte du réseau social, un sentiment d’impuissance, etc. En l’occurrence, il peut s’installer un processus dynamique où se jouent la perception de soi par soi et la perception de soi par les autres (Rivard et al, 2011). Par exemple, ces auteurs soulignent qu’un travailleur accidenté pourrait conclure de façon plus ou moins consciente que s’il ne peut plus être le travailleur qu’il était, il est donc préférable pour lui d’adopter le statut officiel de malade plutôt que d’affronter la perte engendrée par cette nouvelle perception de soi.
1.1.2 Le contexte légal et organisationnel de la CNESST : la réadaptation
La CNESST est l’organisme auquel le Gouvernement du Québec a confié l'administration du régime de santé et de sécurité du travail. À cette fin, elle voit notamment à l'application de la Loi sur les accidents du travail et les maladies professionnelles (LATMP), qui a pour objet la réparation des lésions professionnelles et des conséquences qui en découlent pour les travailleurs. Cette loi définit une lésion professionnelle comme une blessure ou une maladie qui survient par le fait ou à l’occasion d’un accident du travail, ou une maladie professionnelle, y compris la récidive, la rechute ou l’aggravation de la blessure ou de la maladie. À la suite d’un accident du travail, un travailleur qui est atteint de façon permanente dans son intégrité physique ou psychique en raison d’une lésion professionnelle a droit à une indemnisation (compensation financière) et à la réadaptation que requiert son état en vue de sa réintégration sociale. En matière de réadaptation spécifiquement, l'objectif général de la CNESST est de favoriser la réintégration des travailleurs à un emploi et de mettre en place les
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mesures de réadaptation appropriées aux besoins du travailleur. Le tableau 3 montre les trois types de mesures de réadaptation (physique, sociale ou professionnelle) que peut offrir la CNESST.
Tableau 3 : Mesures de réadaptation
Réadaptation physique : La réadaptation physique a pour but d'éliminer ou d'atténuer l'incapacité physique du travailleur et de lui permettre de développer sa capacité résiduelle afin de pallier les limitations fonctionnelles qui résultent de sa lésion
professionnelle.
Exemples : soins médicaux et infirmiers, physiothérapie,
ergothérapie, soins à domicile, etc.
Réadaptation sociale : La réadaptation sociale a pour but d'aider le travailleur à surmonter dans la mesure du possible les
conséquences personnelles et sociales de sa lésion
professionnelle, à s'adapter à la nouvelle situation qui découle de sa lésion et à redevenir autonome dans l'accomplissement de ses activités habituelles.
Exemples : adaptation du domicile ou du véhicule, aide personnelle, entretien du domicile,
déménagement, psychothérapie, etc.
Réadaptation professionnelle : La réadaptation professionnelle a pour but de faciliter l'intégration du travailleur dans son emploi ou dans un emploi équivalent ou, si ce but ne peut être atteint, l'accès à un emploi convenable.
Exemples : recyclage professionnel, formation, soutien dans la recherche d’emploi, subvention à l’emploi, adaptation du poste de travail, etc.
Source : Marcoux (2007, p.44)
Selon Lecomte et Savard (2006), chercheurs à l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail (IRRST), toutes ces mesures de réadaptation prétendent s’appuyer sur un modèle interactif personne-environnement qui prend sa source dans le cadre conceptuel de la classification internationale du fonctionnement, du handicap et de la santé (figure 1).
Figure 1 : Classification internationale du fonctionnement, du handicap et de la santé
Source : Organisation mondiale de la santé, 2001, p.19
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vise la restauration des aptitudes ou des capacités fonctionnelles (mentales et physiques) d'une personne en situation de handicap dont le but est de lui faire retrouver un maximum de potentiel d'autonomie et de lui permettre de fonctionner normalement ou de façon aussi normale que possible (Nastasia et al., 2012).
C’est le rôle des conseillers en réadaptation de la CNESST d’établir la mesure de réadaptation possible et d’élaborer un plan individualisé de réadaptation en s'appuyant sur les résultats d’une évaluation des besoins du travailleur en matière de réadaptation (Baril et Berthelette, 2000; Lapointe, 1991). Le conseiller en réadaptation évalue les besoins de réadaptation sociale, physique et professionnelle. Cette évaluation des besoins en réadaptation est réalisée à partir de l’évaluation des capacités fonctionnelles du travailleur (Lapointe, 1991). Le processus de réadaptation est alors établi selon ce qu’on appelle « l’approche concentrique » (voir l’Annexe A) c’est-à-dire en fonction des limitations fonctionnelles qui résultent de la lésion professionnelle du travailleur (voir l’Annexe B). Selon la LATMP, une limitation fonctionnelle correspond à une réduction ou une restriction de la capacité physique ou psychologique de réaliser des habitudes de vie (activités de la vie quotidienne, activités domestiques, loisirs, travail, etc.) ou le fait d’en subir certains effets. C’est une incapacité à exécuter certains mouvements, d’adopter certaines positions (assise, debout, accroupie) ou encore de subir certaines contraintes (éviter de subir des vibrations de basses fréquences). Elles sont décrites non seulement en fonction des tâches au travail, mais aussi en fonction de toutes les activités quotidiennes. C’est-à-dire que, bien qu’un travailleur puisse être apte à reprendre son emploi antérieur malgré les séquelles de la lésion professionnelle (par exemple, un travailleur devenu paraplégique pourrait reprendre son travail d’informaticien), il pourrait être incapable de réaliser certaines tâches en dehors de son travail, ce qui nécessiterait certaines mesures de réadaptation (par exemple, l’adaptation de son poste de travail et de son domicile, obtenir une allocation d’aide financière pour l’exécution des travaux d’entretien courant du domicile, etc.). Ces limitations fonctionnelles représentent la clé qui permet d’ouvrir ou de fermer la porte menant à la réadaptation.
Le plan individualisé de réadaptation est donc un outil de planification et de gestion de toutes les interventions de réadaptation qu'importe leur nature, soit physique, sociale et professionnelle (interventions médicales, physiques, psychiatriques, psychologiques, sociales, éducatives, professionnelles, économiques et financières) (Lapointe, 1991). Pour chacun des besoins déterminés, le conseiller en réadaptation décrit les objectifs poursuivis, les mesures ou moyens privilégiés, les échéanciers prévus, de même que la raison d'être de l'intervention. Le plan est élaboré et mis en œuvre en collaboration avec le travailleur concerné (Lapointe, 1991). Le plan d’intervention du conseiller ne constitue pas un simple exercice d'identification d'un emploi convenable respectant les critères prévus par la loi. Il doit impliquer un véritable processus de réadaptation comprenant un minimum de soutien au travailleur afin de l'aider à cheminer, à envisager un retour au travail ou à envisager son inemployabilité, notamment lorsqu'il se croit difficilement employable et que cette perception n’est pas
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totalement fondée. L’objectif principal est d’aider le travailleur à développer une perception de contrôle sur sa vie, un sentiment d’efficacité personnelle et à améliorer sa qualité de vie.
Il est à noter qu’ à la CNESST, les conseillers en réadaptation se répartissent en deux catégories en fonction de leur type d’intervention professionnelle ou sociale : 1) les conseillers en réadaptation professionnelle dont les bureaux se situent dans chacune des Directions régionales du Québec telles que la Capitale-Nationale, la Chaudière-Appalaches, l’Île de Montréal, etc. et 2) les conseillers en réadaptation sociale dont les bureaux se situent seulement à la Direction des activités centralisées dans la ville de Québec. Les conseillers en réadaptation dite professionnelle effectuent des interventions visant à aider un travailleur accidenté à retourner en emploi. Il s’agit plus particulièrement d’interventions portant sur la capacité de travail afin de déterminer une solution de retour au travail. Les autres conseillers en réadaptation dite sociale interviennent auprès de l’ensemble des travailleurs accidentés de la province du Québec qui sont déclarés invalides, c’est-à-dire qu’ils ont suivi le processus de réadaptation professionnelle mais qu’aucun retour au travail n’est envisageable. Ces conseillers axent leurs interventions vers deux types soit celui qui vise à assurer un soutien psychologique au travailleur et celui qui vise à compenser la perte d’autonomie dans l’accomplissement des activités de la vie quotidienne (soins personnels, tâches domestiques, transport, etc.). La section 6.3.2.1 présentera davantage les connaissances scientifiques portant sur le rôle des conseillers en réadaptation.
1.2 LA PROBLÉMATIQUE
En réadaptation, les facteurs de risque sont des éléments appartenant à l’individu ou provenant de l’environnement (social, physique ou culturel) susceptibles de constituer un obstacle à la réadaptation sociale et à la réinsertion (Côté, 2010 ; Fougeyrollas et al., 2010). Le tableau 4 expose certaines dimensions des facteurs de risques personnels, environnementaux et sociétaux liés à la réadaptation.
Tableau 4: Dimensions des facteurs de risques liés à la réadaptation
Personnes Environnement de travail Dimension sociétale
- Paramètres
sociodémographiques - Facteurs cognitifs et émotionnels
- État de santé physique et psychologique - Antécédents médicaux - Organisation du travail - Statut d’emploi - Taille de l’entreprise - Exigences du travail - Relations de travail
- Santé psychologique au travail
- Système de régulation (système de santé et de compensation et système législatif)
- Problèmes relatifs à un secteur spécifique
- Régions géographiques (urbain, rural)
- Légitimité sociale
Source : Côté (2010, p.6)
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et de compensation influence la qualité de l’intervention en réadaptation. Et cette relation peut être modulée par les représentations que les conseillers ont sur l’invalidité. Fougeyrollas et al. (2010) confirme que les représentations sociales sont des facteurs socioculturels qui peuvent faciliter la réadaptation, tout comme elles peuvent lui faire obstacle.
1.2.1 Les représentations sociales : facilitateurs ou obstacles à l’intervention
Étant moi-même conseillère en réadaptation à la CNESST, j’ai pu constater que la conception qu’un conseiller ou une conseillère se fait de l’invalidité influence nécessairement la manière dont il ou elle traite les personnes en réadaptation. La vision que l'on a du phénomène d’invalidité oriente en conséquence notre rapport avec les travailleurs accidentés victimes de lésions professionnelles. Les représentations sociales incluent des opinions préconçues, des attitudes et des comportements négatifs ou positifs à l’égard de l’invalidité des travailleurs accidentés. Mais, lorsque celles-ci sont négatives, certains travailleurs peuvent être en proie aux préjugés à l’égard de leur état (maladie, lésion professionnelle) de la part des intervenants et s’attirer des regards réprobateurs lorsqu’ils demandent et obtiennent des soins. Par exemple, un conseiller peut avoir des croyances rigides et porter des jugements en pensant que les travailleurs qui ne veulent pas retourner au travail, à la suite de leur accident, sont différents des autres, qu’ils sont les seuls responsables de leurs problèmes ou qu’ils adoptent le statut de « malade ». La légitimité du rôle d’accidenté ou du rôle de « malade » est un aspect important pour la création d’un climat social favorable à la réadaptation. Une lésion professionnelle qui laisse des séquelles apparentes (amputation, opération) serait un facteur qui facilite cette légitimité sociale. D’autant plus que le simple fait d’être indemnisé par la CSST pourrait être socialement préjudiciable. Cette légitimation sociale deviendrait un facteur marginalisant dans la société si elle provoque l’assimilation du travailleur accidenté ayant des limitations fonctionnelles permanentes à la catégorie sociale des « handicapés ».
Nous pouvons aussi supposer que la conception qu’un conseiller a de l’invalidité d’un travailleur devenu paraplégique à la suite d’un accident peut être totalement différente de celle d’un travailleur atteint d’entorse lombaire. Pourquoi ? Les conséquences de l’invalidité physique chez un travailleur paraplégique sont plus évidentes et compréhensibles aux yeux de tous : il ne peut plus marcher, il ne peut plus reprendre son métier de camionneur, son domicile n’est plus adapté à sa nouvelle situation, etc. Ses limitations fonctionnelles graves aident à analyser son admissibilité aux mesures de réadaptation (aide personnelle à domicile, adaptation de domicile, entretien courant du domicile). Par opposition, il peut être plus difficile pour le conseiller de comprendre et croire en l’invalidité d’un travailleur souffrant d’une entorse lombaire qui affirme ne plus être capable de s’alimenter seul, de se laver et de faire son entretien ménager lorsque ce dernier a des limitations fonctionnelles dites légères qui l’empêchent de réaliser ses tâches comparativement au travailleur paraplégique. La croyance à l’effet que le travailleur atteint d’une entorse lombaire est faible, paresseux ou qu’il présente une déficience
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sur le plan de la personnalité peut être présente et il peut être alors difficile d’accepter d’offrir une mesure de réadaptation telle l’aide personnelle à domicile.
Somme toute, les représentations sociales en santé physique et psychologique dont celles de l’invalidité au travail sont tellement ancrées dans nos vies que nous pouvons avoir de la difficulté à les reconnaître. Il est cependant important d’identifier ces attitudes et ces comportements. Prendre conscience de ses opinions, ses attitudes, ses préjugés, ses sentiments et ses perceptions par rapport à un travailleur victime d’une lésion professionnelle et aux défis quotidiens auxquels il est confronté est un élément essentiel de l’intervention, à savoir une habilité fondamentale d’intervention. Ces représentations peuvent faciliter ou nuire au déroulement du processus de réadaptation et, même, à l’obtention d’une bonne alliance thérapeutique. Comme le mentionne Côté (2010), cette relation thérapeute/client constitue un facteur-clé qui favorise la participation active du client dans son processus de réadaptation. De nombreuses études ont d’ailleurs démontré que l’alliance thérapeutique est sans contredit le meilleur prédicteur du succès d’une intervention de counseling ou thérapeutique (Coutu et al., 2011). Toutefois, l'empêchement majeur à la formation de cette bonne alliance de travail est intimement lié aux perceptions et réactions subjectives du conseiller face aux travailleurs accidentés durant l’intervention (Coutu et al., 2011). Cette affirmation rejoint l’idée qu’il est important pour le conseiller de maîtriser les habilités d‘intervention fondamentales et de réguler ses propres attitudes, réactions et sentiments en relation avec son client.
1.3 LA PERTINENCE DE LA RECHERCHE 1.3.1 La pertinence scientifique
En raison de l’augmentation constante du nombre d’accidents du travail et des coûts qui y sont reliés, un intérêt croissant s’est développé pour la recherche concernant la réadaptation et la réinsertion sociale et professionnelle des travailleurs accidentés (Lecomte et Savard, 2006). Nombreux sont les chercheurs qui se sont intéressés aux systèmes de représentation liés au travail (Cartaud et Labbé, 2010), aux déterminants psychosociaux de l’incapacité liée au travail et à l’instauration de programmes de réinsertion efficace (Rivard et al., 2011). Mais, au-delà de l’efficacité des interventions en réadaptation, de plus en plus de chercheurs tentent d’identifier les facteurs fondamentaux contribuant à l’obtention de résultats positifs dans une intervention.
L’analyse de la littérature scientifique dans le domaine de la réadaptation, nous a permis de relever que les perceptions subjectives des acteurs concernés par l’intervention ont une influence déterminante sur le processus de réadaptation (Coutu et al., 2011). Toute recherche sur le processus d’intervention devrait donc accorder une place centrale à cet aspect. À ce jour, certains chercheurs affirment que la perception et la signification subjectives qu’accorde un conseiller, d’une part aux travailleurs accidentés, à leurs lésions
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professionnelles et à leur évolution dans le processus de réadaptation et, d’autre part, à ses propres émotions face à l’invalidité sont le point d’ancrage du travail du conseiller et conditionnent largement l’obtention de résultats dans un processus de réadaptation (Coutu et al., 2011). En effet, il a été confirmé que près de 92% de l’obtention d’un changement chez un travailleur dépend de facteurs communs comme l’évaluation et la perception subjectives, l’alliance de travail ainsi que les variables de l’intervenant et du client. Comme le mentionne Coutu et al. (2011), « il semble logique de conclure que ces facteurs devraient être prioritaires et incontournables dans toute recherche portant sur l’intervention. » (p.194). Ainsi, en s’appuyant sur ces considérations, cette recherche permettra de comprendre l’univers subjectif que représente l’invalidité au travail chez les conseillers en réadaptation.
1.3.2La pertinence sociale
Tel que mentionné plus haut, l’accident du travail et la perte ou l’absence temporaire d’un emploi déclenchent souvent un enchaînement de ruptures qui mène à l’exclusion et à l’isolement des travailleurs accidentés. Pour plusieurs d’entre eux, le conseiller en réadaptation représente une source de soutien essentiel, voire le seul soutien en vue de la réadaptation et de la réinsertion professionnelles (Coutu et al., 2011). Or, dans les moments difficiles d’adaptation et de transition chez les travailleurs accidentés, les attitudes, les comportements et les réactions du conseiller sont des facteurs déterminants et influençant l’évolution d’une intervention en réadaptation. D’où l’importance pour le conseiller de réguler ses réactions émotives d’impuissance, de déception, d’impatience, de tristesse ou autres et de renforcer les attitudes non discriminatoires devant l’expérience du travailleur accidenté et l’évolution du processus de réadaptation.
Forte de mon expérience professionnelle, j’ai été à même de constater que les conseillers en réadaptation peuvent avoir des opinions, des préjugés et des attitudes favorables ou défavorables à l’égard de l’invalidité au sujet d’un travailleur accidenté. Cette recherche pourrait donc contribuer à sensibiliser davantage les décideurs et les différents intervenants et praticiens sur leurs représentations sociales de l’invalidité des travailleurs accidentés. Cela permettrait de nuancer, si nécessaire, leur système de représentation légal de la notion d’invalidité qui est parfois rigide et qui peut porter à conflit avec celle des travailleurs. Déconstruire des préjugés, des attitudes et des comportements solidement enracinés chez un intervenant contribue par la même occasion à favoriser le mieux-être des travailleurs accidentés. La présente recherche confirme l’importance de bonifier, d’enrichir et de soutenir le développement des compétences d’intervention, particulièrement les compétences de communication et d’alliance thérapeutique des conseillers en réadaptation.
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CHAPITRE 2 : ÉLÉMENTS THÉORIQUES ET CONCEPTUELS
2.1 LA RECENSION DES ÉCRITS
Les buts premiers de la recension des écrits sont de fournir un aperçu des principaux thèmes et tendances dans la recherche contemporaine en ce qui concerne l'invalidité au travail, et d'identifier les perceptions, croyances et attitudes susceptibles de contribuer à la détermination de la représentation de l’invalidité au travail chez les conseillers en réadaptation. Une recherche électronique systématique des articles publiés en anglais ou en français datées de 2000 à ce jour a été réalisée dans quatre bases de données scientifiques : Social Services Abstract, Érudit, Francis, Repère, les moteurs de recherche (Ariane et Google Scholar et sur les sites Internet de divers organismes et centres de recherche (CSST, IRSST, MSSS). Les descripteurs et les mots clés recherchés dans les bases de données se rapportent à quatre concepts clés : 1) la représentation sociale 2) l’invalidité au travail, 3) les intervenants et 4) les travailleurs accidentés. Ces concepts ont été traduits à l’aide du répertoire de vedettes-matières afin d’avoir les termes spécifiques pour la recherche sur les bases de données. Ensuite, afin d'identifier les principaux thèmes et les tendances dans les études, les articles ont été classés en fonction du principal objectif de l'étude, des acteurs impliqués dans l'étude, des éléments théoriques et conceptuels et de la perspective de recherche. Deux grands thèmes ont été identifiés dans les études recensées : 1) l’invalidité et 2) les représentations sociales. Ce deuxième chapitre passera donc en revue les différents aspects théoriques de ces concepts ainsi que les limites méthodologiques rencontrées avec l’objet d’étude.
2.2 L’INVALIDITÉ AU TRAVAIL
Comme pour tout domaine professionnel, le concept d’invalidité, en réadaptation, fait usage d’un vocabulaire parfois spécialisé pour lequel des significations multiples sont disponibles. Il importe donc de préciser certains termes utilisés dans ce mémoire afin d’en faciliter la compréhension commune.
2.2.1 La définition de l’invalidité au travail
Il existe plusieurs définitions de l’invalidité qui renvoient aux modèles théoriques et opérationnels destinés à l'intégration des personnes ayant des incapacités dans la société. Ces définitions sont souvent employées par les gestionnaires de régimes d’assurance ou d’indemnité auxquelles elles se rapportent comme la Commission de la santé et de la sécurité du travail. De façon usuelle, l’invalidité réfère à un état d’incapacité physique ou mentale, à caractère temporaire ou permanent, dans lequel se trouve une personne à la suite d’une maladie ou d’un accident et qui l’empêche d’exercer, en tout ou en partie, ses activités professionnelles et d’en recevoir la rémunération (Gouvernement du Québec, 2014). En d’autres termes, il s’agit de l’impossibilité physique ou psychique d'exercer son activité professionnelle.
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Plus précisément, l’invalidité entendue au sens de cette recherche renvoie à la LATMP. Selon cette loi, une invalidité est grave si elle rend une personne régulièrement incapable de détenir une occupation véritablement rémunératrice et une invalidité est prolongée si elle entrainera vraisemblablement le décès ou durera indéfiniment (LATMP, article 93). Ainsi, une personne est considérée comme invalide si son invalidité la rend régulièrement incapable d'accomplir un travail véritablement rémunérateur et si cette invalidité doit vraisemblablement entraîner le décès ou durer indéfiniment (CSST, 2014). En se basant sur le MDH-PPH2 et selon Lecomte et Savard (2006), cet énoncé qualifie l’invalidité comme le résultat d'une interaction défavorable entre une déficience (lésion professionnelle) qui entraîne une perte de capacité à réaliser certaines tâches (limitations fonctionnelles) et des obstacles environnementaux (par exemple, un milieu de travail non adapté, les attitudes négatives de la part des employeurs, les lois, le système administratif de compensation et même parfois le système de santé) entraînant une impossibilité à réaliser un travail. Donc, un travailleur dont la lésion professionnelle entraîne une incapacité significative et persistante et qui est sujet à rencontrer des obstacles dans l’accomplissement de ses habitudes de vie ou de l’exercice de ses droits humains est en situation de handicap.
2.3 LES REPRÉSENTATIONS SOCIALES
Cette recherche s’appuie sur la théorie des représentations sociales. Afin de bien comprendre ce domaine d’étude et d’en tirer les éléments utiles à cette recherche, cette section sera élaborée selon différents aspects : l’origine et la définition des représentations sociales ainsi que les fonctions et caractéristiques de ce concept.
2.3.1L’origine et la définition des représentations sociales
En parcourant les écrits scientifiques, il n’est pas difficile de constater qu’il n’existe pas « une » définition de ce que sont les représentations sociales (Berestovoy, 2006). Depuis longtemps, plusieurs disciplines ont contribué à l’avancement des connaissances entourant le concept de représentation sociale, notamment, la sociologie, la psychologie sociale, l’anthropologie et l’histoire (Pouliot, Camiré et St-Jacques, 2013). Bien que le sociologue Émile Durkheim (1858-1917), fut le premier à évoquer la notion de représentation qu’il qualifiait de « conscience sociale », c’est surtout à partir de la réflexion dans le domaine de la psychologie sociale, dans le milieu du XXe siècle, que la théorie des représentations sociales a été achevée (Pouliot et al., 2013).
Selon Jodelet et Moliner, c’est Moscovici qui, dès 1961, élabore véritablement les fondements du concept de représentation sociale. Il introduit les représentations comme des formes de savoirs naïfs destinés à guider les conduites et les communications des individus et des sociétés. Le travail de Moscovici énonce le processus de formation d’une représentation (objectivation et ancrage) ainsi que l’analyse du contenu des représentations suivant trois dimensions (Jodelet, 1984 ; Moliner, 1996) : l’attitude, le champ et l’information. Moscovici (1961
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dans Abric 2011) affirme que les représentations sociales influencent considérablement la façon dont les individus comprennent le monde. En se référant à cette conceptualisation de Moscovici, Abric actualise les écrits sur la théorie des représentations sociales en étudiant la formation et les composantes des différentes représentations sociales, ce qui le mena à l’élaboration d’un cadre méthodologique et d’une analyse systématique de l’approche des représentations sociales. Comme le mentionne Abric (2011), la notion de représentation sociale est le fruit d’une interaction entre l’individu, le monde social qui l’entoure et la position qu’il occupe dans ce monde. Cette vision permet à l’individu ou à un groupe de donner un sens à ses conduites et de comprendre la réalité à travers son propre système de références et de s’y adapter et d’en définir sa place. Il définit donc les représentations sociales comme étant un « ensemble organisé et hiérarchisé des jugements, des attitudes et des informations qu'un groupe social donné élabore à propos d'un objet » (1994 : 11). Les représentations sont variées puisqu'elles peuvent être formées d’opinions, d’attitudes, d'images, de stéréotypes, de croyances et d’informations se référant à un objet ou une situation (Abric, 2003). La représentation de cet objet (situation, phénomène, événement, etc.) est déterminée par un individu qui porte en lui ses expériences personnelles et un bagage social, culturel et idéologique et par la nature des liens que l’individu entretient avec le système social (Abric, 1989). Il précise que la représentation résulte « de la réalité de l’objet, de la subjectivité de celui qui la véhicule et du système social dans lequel s’inscrit la relation sujet-objet » (Abric, 1987, p. 64). La représentation est une création personnelle qu’un individu construit et reconstruit par le contact avec son environnement et en fonction de ses rapports avec les membres des groupes auxquels il appartient.
Une représentation sociale est donc un ensemble d’expériences, d’informations, de savoirs, de modèle de pensée que les individus reçoivent et transmettent par la tradition, l’éducation et la communication sociale. C’est une structure dynamique, évolutive, en reconstruction permanente sous l’influence des conditionnements et orientations provenant de la société et des groupes d’appartenance. Ces représentations sont qualifiées de sociales parce qu’elles sont partagées par un grand nombre de personnes et ne se limitent pas à la somme des représentations individuelles (Abric, 2011). Elles fondent le système de signification d’une communauté. Ce système de significations fait référence au sens commun et fournit un certain nombre de connaissances sur ce qu’est une personne, sur la façon dont s’agencent les traits de personnalité, sur les différentes manières de se comporter positives ou négatives selon les circonstances.
2.3.2 Les trois dimensions du contenu des représentations sociales
Selon Moscovici (1961), les représentations sociales se construisent à l'aide de trois dimensions : l'attitude (dimension attitudinale), le champ (dimension structurale) et l'information (degré d'information). Jodelet (1994) appelle ces trois dimensions le « contenu des représentations ».
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La première dimension, l'information, représente le degré d'information (ou de connaissance) qu'a le sujet ou le groupe par rapport à l'objet (Roussiau et Bonardi, 2001). L'information sous-jacente à une représentation sociale n'a ni besoin d'être élevée ni objective. Pour vérifier le degré d'information par rapport à un objet donné, il suffit de poser quelques questions de connaissances (Roussiau, et Bonardi, 2001). Ces connaissances ont une influence sur les comportements adoptés par les personnes face à un phénomène ou un évènement et sur l’image que se fait l’individu de ce phénomène ou évènement (Jodelet 1994).
La deuxième dimension, l'attitude, est une notion qui se définit comme un mécanisme psychologique en lien avec les valeurs sociales (Jodelet, 1994). « Il s'agit d'une position spécifique que l'individu occupe sur une dimension ou plusieurs dimensions pertinentes pour l'évaluation d'une entité sociale donnée » (Jodelet, 1994, p.222). L’attitude exprime l'orientation positive ou négative par rapport à ce qui est représenté (l’objet) (Roussiau et Bonardi, 2001). Les attitudes peuvent se modifier en fonction d'expériences personnelles. Moscovici (1994) rapporte que « les attitudes naissent, disparaissent et se transforment » (p.92) à travers différents processus d'acquisition et de changement. L'attitude est essentielle dans l'élaboration de la représentation puisque cette dernière se construit à partir des prises de position, ce qui crée un lien très fort entre la représentation et l'attitude (Moscovici, 2002). Les prises de position individuelles, mais aussi partagées peuvent, en fonction de certaines conditions, changer de sens et d'intensité pour amener un changement d'attitude (Moscovici, 1992). Les attitudes positives ou négatives des individus par rapport à l’objet de représentation sont l’aspect le plus résistant des représentations, car il ne s’agit pas d’une opinion passagère, mais d’une posture cognitive fortement ancrée chez l’individu. L’attitude est la tendance à adopter un comportement ou à poser un jugement. Elle permet à l’individu de réguler ses conduites, facilite ses réponses et le pousse à agir. Ainsi, « la représentation est dépendante des attitudes dans la mesure où l`on s’informe et où l’on se représente un objet uniquement après avoir pris position à son sujet. » (Pouliot, Camiré et Saint-Jacques, 2013, p.14).
La troisième dimension, le champ des représentations ou l’image, réfère à l’organisation faite par un individu des connaissances qu’il possède sur un sujet (Moscovici, 1961). Les images que se font les sujets par rapport à l'objet se sont formées à partir de l'information qu'ils avaient par rapport à l'objet. Lorsque ces images apparaissent, elles influencent à leur tour les informations que les sujets retiennent à propos de l'objet. Le champ de représentation varie d'une personne à l'autre, et ce, même à l'intérieur d'un même groupe. Donc, un même objet peut correspondre, pour certaines personnes, à des images différentes selon leur appartenance idéologique (croyances, valeurs, normes, etc.) (Moscovici, 1961 et Pouliot, Camiré et Saint-Jacques, 2013).
2.3.3Les fonctions des représentations sociales
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dynamiques de relations (voir le Tableau 5 : résumé des fonctions d’une représentation sociale). Premièrement, les représentations sociales servent à comprendre et à expliquer la réalité. L’individu peut acquérir des connaissances et les intégrer en tenant compte de ses valeurs dans un cadre de référence. Ce savoir constitue une condition nécessaire à la communication sociale. Deuxièmement, elles permettent de situer les individus dans le champ social, de définir leur identité et de sauvegarder la spécificité des groupes. Troisièmement, la représentation guide les comportements et les pratiques. Les représentations guident l’action et elles définissent ce qui est licite, tolérable ou inacceptable dans un contexte social donné. Finalement, les représentations permettent de justifier les prises de position, les comportements, les conduites dans une situation donnée ou à l’égard des autres.
Tableau 5 : Résumé des fonctions d’une représentation sociale
Fonction cognitive : comprendre et expliquer la réalité Fonction d’orientation : des comportements et des pratiques
Fonction de justification : des prises de position et des comportements
Fonction identitaire : permet la sauvegarde de la spécificité des groupes, les différents groupes se reconnaissent à travers les mêmes représentations
Source : Abric (2011)
2.4 LES LIMITES MÉTHODOLOGIQUES DE L’OBJET D’ÉTUDE
Tout d’abord, nous pouvons constater que les représentations sociales sont complexes. À la fois un concept et des connaissances, les représentations sociales interviennent sur les émotions, les attitudes et guident les comportements liés à un phénomène et aux relations avec celui-ci (Berestovoy, 2006). La représentation sociale d’un phénomène peut être liée à d’autres représentations dont il faut tenir compte. Les études mentionnent qu’il est important de ne pas s’attarder seulement à la relation directe et apparente entre les acteurs et ce phénomène, mais aussi rester à l’affût des représentations sous-jacentes ou connexes à celui-ci (Berestovoy, 2006 ; Germain, 2011 ; Méthivier, 2010). Étant donné que les individus voient la réalité de différentes manières, c’est-à-dire qu’ils interprètent une situation selon leur culture, leurs expériences, leur position dans la société et les interactions qu’ils entretiennent avec cette réalité, le nombre de représentations sociales à analyser peut s’additionner. Par exemple, outre la représentation sociale de l’invalidité au travail, les conseillers en réadaptation peuvent avoir une représentation des accidents du travail, une représentation du travail, une représentation de l’inemployabilité ou même de la maladie et de l’invalidité en général, etc. Toutefois, même si chaque aspect de la vie sociale est susceptible de mener à une étude de représentation, certains phénomènes se prêtent mieux que d’autres à l’analyse pour des raisons techniques ou théoriques (Pouliot et al., 2013).
Finalement, Abric (2011) mentionne que l’étude des représentations sociales pose deux problèmes : « celui du recueil des représentations et celui de l’analyse des données obtenues. » (p.3). Il ne faut pas négliger que le
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chercheur lui-même est interprète des représentations sociales produisant ainsi une interprétation des interprétations des acteurs à l’étude. Malgré tout, les représentations sociales de l’invalidité guidant l’action des conseillers en réadaptation pourraient nous permettre de comprendre ce qui les pousse à agir comme ils le font avec les travailleurs accidentés et si leurs représentations influencent le processus de réadaptation. Dans cette étude, l’analyse des représentations sociales nous permettra d’acquérir une meilleure compréhension de la conception de l’invalidité au travail qui sert de base aux perceptions, aux comportements et aux actions des conseillers.
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CHAPITRE 3 : LE CADRE CONCEPTUEL
3.1 LE CADRE CONCEPTUEL
3.1.1 L’analyse des représentations sociales selon le MDH-PPH2
Dans l’optique de cette recherche, l’analyse des représentations sociales offre un éclairage particulier et permet de dégager les dimensions objectives et subjectives de l’invalidité au travail. Elle favorisera une meilleure compréhension de ce que signifie cette notion pour les conseillers en réadaptation de la CSST. La représentation de l’invalidité au travail correspond à un ensemble de conceptions, d’attitudes, de valeurs, de significations, de connotations, d’associations et autres éléments d’ordre cognitif ou affectif qui résulte à la fois de l’expérience des conseillers en réadaptation avec cet objet et détermine la relation de ceux-ci avec ce phénomène. En voici quelques exemples : (1) la motivation à retourner au travail; (2) la volonté de changement et de retour au travail; (3) la dramatisation ou peur du mouvement chez le travailleur; (4) l’adoption du rôle de «malade» ou d’«accidenté» (légitimité sociale); (5) la reconnaissance; (6) le sens ou la valeur accordée au travail; (7) l’engagement du travailleur dans la démarche de réadaptation; (8) la représentation de la santé, de la maladie et de la douleur; (9) la représentation de l’état de santé ou de la capacité au travail et (10) le sentiment de contrôle et d’efficacité personnelle. La représentation de l’invalidité au travail influence les attitudes des conseillers en fonction des connaissances qu’ils possèdent sur l’invalidité.
Étudier les représentations sociales permettra de mieux comprendre le caractère systémique et complexe du phénomène d’invalidité au travail. Explorer les représentations, c’est observer comment un ensemble de valeurs, de normes sociales et culturelles et d’idéologies à propos de l’invalidité est pensé et vécu par les conseillers en réadaptation. C’est aussi examiner comment l’image de l’invalidité au travail engendre certaines attitudes et comportements à partir des savoirs et de l’information qui circulent à propos de ce phénomène. C’est un outil privilégié pour comprendre l’univers subjectif des conséquences médicales, psychologiques, sociales et économiques des lésions professionnelles et de la perte d’emploi.
Cette analyse permettra également d’interpréter l’adaptation des lois, règlements et autres conventions formelles en vue de repérer les clauses discriminatoires à l’égard des travailleurs accidentés (Benoît et Dorvil, 1999). L’analyse des représentations est une manière de mieux comprendre comment un conseiller construit sa réalité sociale et comment cette pensée individuelle s’enracine dans ses attitudes et comportements. Par l’intermédiaire des représentations sociales, il devient possible de connaître le sens et la valeur accordés au concept légal ou social de l’invalidité au travail chez les conseillers.