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Le sens des déplacements dans l'exercice du pouvoir au Moyen-âge : le cas de Frédéric Barberousse selon les écrits d'Otton de Freising et de son continuateur, Rahewin

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Le sens des déplacements dans l’exercice du

pouvoir au Moyen-âge :

Le cas de Frédéric Barberousse selon les écrits d’Otton de

Freising et de son continuateur, Rahewin

Mémoire

David-Alexandre Lemelin

Maîtrise en histoire

Maître ès arts (M. A.)

Québec, Canada

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Le sens des déplacements dans l’exercice du

pouvoir au Moyen-âge :

Le cas de Frédéric Barberousse selon les écrits d’Otton de

Freising et de son continuateur, Rahewin

Mémoire

David-Alexandre Lemelin

Sous la direction de :

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Résumé

Ce mémoire se penche sur les dynamiques inhérentes aux déplacements dans l’exercice du pouvoir au Moyen-âge en prenant pour exemple le cas de Frédéric Barberousse, empereur du Saint-Empire de 1152 à 1190. En se basant sur la source qu’est la Gesta Friderici I Imperatoris, écrite par Otton de Freising et son continuateur, Rahewin, le but de cette étude est d’exposer la manière dont les déplacements s’ancraient dans l’exercice du pouvoir. Nous débutons avec un survol historique mettant en place la situation précédant l’arrivée au pouvoir de Barberousse, de même qu’une exposition de l’évolution du pouvoir et des institutions reliées à son exercice en Germanie et dans l’Empire. Ensuite, au fil des écrits d’Otton de Freising et de Rahewin, nous voyons que le souverain se devait de se déplacer afin d’à la fois s’enraciner dans la tradition de la royauté germanique itinérante tout en se rapprochant des notions judiciaires et juridiques nouvelles au XIIe siècle. Ainsi, son règne se trouvait au centre d’une redéfinition du pouvoir dans l’Empire, en opposition directe avec la papauté. L’ouvrage étudié, qui était en fait un outil de la propagation de l’idéologie impériale des Hohenstaufen, permet ainsi de mieux comprendre la nécessité des voyages de l’empereur dans l’exercice de ses fonctions, tout en représentant le souverain comme le seul détenteur du pouvoir chrétien suprême.

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Abstract

This memoir examines the dynamics inherent to the movements in the exercise of power in the Middle Ages, taking as example the case of Frederick Barbarossa, emperor of the Holy Roman Empire from 1152 to 1190. By studying the Gesta Friderici I Imperatoris as the main source of this paper, the goal of this text is to expose the ways in which movements and travels were anchoring parts in the exercise of power. The first part consists in a brief historical overview establishing the situation of the Empire before Barbarossa’s coronation, as well as an exhibition of the evolution of power and institutions linked to its exercise in the Empire. Afterwards, through the writings of Otto of Freising and Rahewin, we see that the sovereign had to travel his lands in order to both be rooted in the tradition of the German itinerant kingship, while also striving towards the new legal concepts of the XIIth century. Thus, Frederick’s reign was at the center of a redefinition of power in the Empire, in direct opposition to the papacy. The studied book, which was actually a tool aiming to spread the imperial ideology of the Hohenstaufen dynasty, gives the reader a better understanding of the needs for the emperor’s journeys in the exercise of his functions, while also representing the monarch as the only holder of the supreme Christian power.

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Table des matières

RÉSUMÉ ... III ABSTRACT ... V TABLE DES MATIÈRES ... VII REMERCIEMENTS ... IX

INTRODUCTION ... 1

Bilan historiographique ... 2

Problématique, hypothèse et concepts... 14

La Gesta Friderici I Imperatoris et ses auteurs ... 17

Méthodologie ... 24

Plan du mémoire ... 24

CHAPITRE 1. LE SAINT-EMPIRE : SON HISTOIRE ET SES INSTITUTIONS ... 27

1.1.LE SAINT-EMPIRE ROMAIN, DES ORIGINES À BARBEROUSSE ... 27

Des Ottoniens à la Querelles des Investitures ... 29

La Réforme grégorienne ... 33

Les luttes entre la papauté et l’Empire sous Henri IV (1056-1105) ... 35

L'Empire vers le Concordat de Worms et la lutte entre Welf et Staufen (1122-1152) ... 37

1.2.RÔLES STRUCTURELS DES DÉPLACEMENTS AU SEIN DE L’EMPIRE ET DE SES INSTITUTIONS ... 40

Les déplacements en tant que base de l’exercice du pouvoir dans l’Empire ... 40

Les institutions du Saint-Empire ... 43

1.3.ÉMERGENCE DU DROIT AU SEIN DE L’EMPIRE ET DE LA PAPAUTÉ ... 48

CHAPITRE 2. LES DÉPLACEMENTS IMPÉRIAUX DANS LA GESTA FRIDERICI I SELON OTTON DE FREISING ... 53

2.1.UNE PRÉDESTINATION À RÉGNER ?(LIVRE I, CHAPITRES XXVI-XXVII, XLVII ET LXIV) ... 54

2.2.L’ÉLECTION ET LE COURONNEMENT ROYAL À AIX-LA-CHAPELLE (CHAPITRES I-III) ... 57

2.3. PREMIERS PAS DANS L’EXERCICE DU POUVOIR : AFFIRMATION DE SON POUVOIR EN GERMANIE (CHAPITRES IV-XI) ... 64

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2.5.LE RETOUR EN GERMANIE ET LA STABILISATION DE L’EMPIRE (CHAPITRES XLI-LVI) ... 93

2.6.CONCLUSION SUR LE TRAVAIL D’OTTON ... 102

CHAPITRE 3. LES DÉPLACEMENTS DE FRÉDÉRIC BARBEROUSSE SELON RAHEWIN (LIVRES III ET IV) ... 107

3.1.L’EXPÉDITION MILITAIRE EN POLOGNE (CHAPITRES I À V) ... 108

3.2.MISE EN PLACE DU NOUVEAU PLAN IMPÉRIAL :LES DIÈTES DE WURTZBOURG ET DE BESANÇON ... 112

La diète de Wurtzbourg (septembre 1157) ... 112

La diète de Besançon (octobre 1157) ... 118

3.3.L’ANNÉE 1158 :MISE EN ACTION DU PLAN IMPÉRIAL ... 124

La seconde expédition italienne et la prise de Milan (chapitres xxv-liii) ... 127

La diète de Roncaglia et ses implications (Livre IV) ... 133

3.4.SUITE DE L’EXPÉDITION ITALIENNE ET FIN DE L’OUVRAGE ... 141

CONCLUSION ... 149

MÉDIAGRAPHIE ... 157

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Remerciements

L’accomplissement d’un mémoire de maîtrise est une tâche ardue qui n’est possible qu’avec le soutien d’un entourage complet. Je voudrais d’abord remercier mon directeur, Didier Méhu, pour sa franchise, sa patience et son soutien au cours de ces dernières années. Il aurait été difficile d’effectuer ce travail sans son support, me permettant de repousser les limites de ma pensée théorique sur la conception du Moyen-âge. Je voudrais aussi remercier les membres du GREPSOMM que j’ai eu la chance de côtoyer au cours de cette aventure. Leur soutien moral dans les moments éprouvants m’aura été inestimable. Un remerciement semblable est nécessaire pour mes amis d’ARTEFACT, qui ont su, eux-aussi, m’offrir quelques intermèdes agréables au cours des longues journées de rédaction.

J’aimerais aussi souligner le travail des docteurs Stéphane Bolduc et Annie Imbeault, qui m’ont suivi, et parfois retardé, au cours de cette entreprise, mais qui au final m’ont offert une nouvelle chance dans la vie. Je leur serai éternellement reconnaissant.

Je voudrais enfin remercier mes parents, Richard et Guylaine, ma sœur, Audreylie, ainsi que le reste de ma famille et de mes amis. Leur soutien et leur affection inconditionnels m’ont permis de relativiser mes idées et de rester ancré dans la « vraie » vie. Merci d’avoir compris, parfois sur le tard, qu’écrire un mémoire de maîtrise peut être aussi prenant qu’un travail à temps plein.

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Introduction

Le déplacement est essentiel pour les royautés européennes du haut Moyen-âge et du Moyen-âge central. Les différentes structures de la société médiévale formaient un cadre nécessitant des liens forts entre les dirigeants et les dirigés et ce à plusieurs niveaux. Les voyages des souverains étaient donc un impératif afin de s'assurer du constant support de leurs vassaux. C'était particulièrement vrai dans le cas des empereurs romain-germaniques, qui avaient d'autant plus besoin de se déplacer que leur territoire couvrait une superficie immense, surtout sous la dynastie des Hohenstaufen. S’ajoutait aussi à cela le fait qu'ils étaient élus par les princes-électeurs représentant la centaine de royaumes, de duchés et de comtés composant l'Empire. Le contexte général de la lutte entre la papauté et l'Empire, de même que celle entre leurs partisans respectifs en Italie et en Germanie, était lui aussi d'une importance capitale. Enfin, il faut aussi inclure les croisades, dans l'optique où ces voyages en Orient permettaient aux monarques d'affermir leur pouvoir face aux autres souverains et face à la chrétienté dans son ensemble. En effet, l'empereur se déplaçait dans le but de défendre la chrétienté lorsqu'il partait en croisade.

Dans le cadre de la présente recherche, le cas étudié est celui du premier empereur de la dynastie Hohenstaufen, Frédéric Barberousse (1152-1190). Les objectifs de ce travail sont de rendre compte, et subséquemment d'analyser, les différentes représentations des voyages et des déplacements de l'empereur Frédéric Barberousse, et cela dans une optique de l’exercice du pouvoir. Il est légitime d’utiliser ce sujet pour exposer les dynamiques afférentes aux déplacements des souverains dans l’exercice de leur pouvoir car Barberousse a substantiellement voyagé au cours de sa vie. De plus, l’époque qui coïncide avec son règne fut marquée par de grands changements en ce qui concerne les modes de gouvernement, notamment en lien avec la place toujours plus grande accordée au droit par les royautés européennes. Cela dit, l’époque de cet empereur Hohenstaufen se trouve à la croisée des chemins entre l’ancien mode, plutôt basé sur les relations personnelles entretenues avec les vassaux et l’application du droit écrit plus uniformisé. C’est pourquoi la situation de ce souverain invite à s’interroger sur le rôle des déplacements dans l’exercice du pouvoir à ce moment charnière de l’histoire du pouvoir royal au Moyen-âge. Une source

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d’époque, la Gesta Friderici I Imperatoris, sera utilisée afin d’étudier le phénomène des déplacements impériaux de Frédéric Barberousse.

Bilan historiographique

L’historiographie d’un sujet donné permet de faire le point sur les travaux des historiens nous ayant précédés tout en nous alimentant de leurs idées et de leurs propos dans l’optique de construire une suite logique à ceux-ci. Dans le cas présent, il sera donc question des livres, thèses et articles scientifiques dont l’apport a été inestimable dans l’élaboration des questionnements qui sont à la base de la problématique de ce mémoire. Afin de bien rendre compte des concepts découlant de cette dernière, la section historiographique sera divisée en trois catégories. La première considère des ouvrages portant sur la société médiévale et celle, plus spécifique, du XIIe siècle. La seconde, qui est la plus importante, portera sur le pouvoir au Moyen-âge, principalement le pouvoir royal et son lien avec les déplacements. Enfin, une brève section se concentrera sur l’écriture au Moyen-âge et sur sa conception par les auteurs médiévaux.

La société médiévale

D’abord, comme le sujet de ce mémoire porte sur un empereur germanique, il convient de commencer cette section par un article de James Westfall Thompson, au sein duquel il explique, en environ trente-cinq pages, le féodalisme germanique. Écrit en 1923, il y décrit la constitution, puis l’évolution de l’entité qui devint le Saint-Empire germanique. Il y souligne aussi l’importance du clergé et les relations étroites qu’il entretenait avec l’aristocratie, liens qui s’expriment notamment par la construction de monastères royaux. De plus, il soutient que le féodalisme a pu se développer de manière plus concrète en Germanie du fait que le pouvoir royal n’était pas aussi centralisé que celui de ses homologues français et anglais. Thompson soutient néanmoins l’existence d’une tendance centralisatrice présente au cours du règne des Hohenstaufen. Il consacre aussi une partie de son texte aux pratiques du droit en Germanie. Enfin, il soulève le rôle important des ministériaux dans la société germanique médiévale, ce qui est un point non négligeable

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en ce qui a trait à l’exercice du pouvoir par Frédéric Barberousse, qui les utilisait fréquemment1.

Un peu plus tard dans le temps, en 1939, Marc Bloch publia La Société féodale, dans lequel il exprime sa vision de la civilisation européenne au Moyen-âge. Ouvrage phare de l’École des Annales, il m’a particulièrement été utile pour l’explication des liens complexes tissés entre le souverain et ses sujets par l’hommage vassalique, ainsi que pour celle portant sur les fondements du droit et l’évolution du droit écrit2.

Un autre ouvrage fort intéressant est le tome VIII de l’Histoire de l’Église depuis les

origines à nos jours (1946) d’Augustin Fliche et Victor Martin. Ce tome, intitulé La Réforme grégorienne et la Reconquête chrétienne, aborde une phase ayant une grande importance dans le développement des relations entre l’Empire et l’Église sous Barberousse. Les auteurs y expliquent la Réforme grégorienne tout en se concentrant sur le rôle joué par Grégoire VII à la fois avant son accession au pontificat et une fois revêtu de la dignité papale. Bien que se situant à la frontière du sujet de ce mémoire, les sujets traités dans cet ouvrage sont tout de même pertinents, car ils permettent de comprendre la situation de l’Église, et donc le climat socioculturel, juste avant l’avènement des Hohenstaufen.

Dans la même veine d’idée, Daniel Rops, dans son Histoire de l’Église du Christ : La Cathédrale et la croisade (1965), offre une vision assez globale des changements qui surviennent au sein de l’institution ecclésiastique au cours des XIe et XIIe siècles. Ici encore, les relations entre le clergé et l’aristocratie sont mises de l’avant, de même que les fameux conflits liés à la Réforme grégorienne et à la Querelle des Investitures, ce qui permet de bien cerner le contexte historique au temps de Barberousse3.

Plus récemment, d’autres auteurs ont étudié la civilisation médiévale, parfois de manière globale, alors que d’autres se sont concentrés sur une entité plus précise. Comme le sujet de ce mémoire est le Saint-Empire germanique, il convient de mentionner l’ouvrage

1 James W. THOMPSON, « German Feudalism ». The American Historical Review, Vol. 28, No. 3 (Apr.

1923), p. 440-474.

2 Marc BLOCH, La Société féodale, Paris, Albin Michel, 1968 (1939), 702 pages.

3 Daniel ROPS, Histoire de l’Église du Christ : La Cathédrale et la croisade, Vol. IV, Paris, 1965, 599

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phare de Francis Rapp, Le Saint Empire romain germanique : d'Otton le Grand à Charles Quint (2000). L’auteur y fait une synthèse du Saint-Empire de ses débuts jusqu’à Charles Quint, tout en mettant en évidence les nombreuses dynamiques du pouvoir et leurs évolutions successives dans le temps. Cette étude offre un regard complet sur le Saint-Empire dans la mesure où elle suit l’évolution de ce royaume en se basant sur les prémisses de Robert Folz sur la naissance de l’Empire en Germanie. L’auteur se fait d’ailleurs le successeur de Folz non seulement par les thèmes qu’il évoque, mais aussi par sa narration, tissée afin de mettre l’accent sur les spécificités du Saint-Empire et ses liens avec l’idée d’empire4.

De manière plus générale, les travaux d’autres historiens m’ont été utiles, notamment La civilisation féodale. De l’an mil à la colonisation de l’Amérique (2006) de Jérôme Baschet. Au sein de cet ouvrage monumental qui englobe les grands changements qui ont secoué la société féodale, l’auteur ne se limite pas à réécrire des faits déjà connus, mais pousse plus loin son analyse. Certes, il réaffirme le rôle central occupé par l’Église dans la cohésion du monde féodal, mais il étend cette féodalité dans une optique de « long Moyen-âge », si chère à Jacques Le Goff, pour en faire un tout subordonné à ses parties. Le Moyen-âge n’est pas une seule période homogène, mais plutôt une accumulation de périodes temporelles sujettes à des transformations multiples au fil des ans, mais toujours reliées entre elles. Dans le cas de ce mémoire, cette réflexion d’ensemble m’a guidé dans ma conception du « monde » médiéval, notamment sur les sujets de la féodalité et de l’organisation de l’aristocratie au Moyen-âge central, ainsi que sur l’organisation et la structuration spatiale de société féodale5.

Afin de compléter le tour d’horizon des écrits portant sur la civilisation médiévale de manière plus générale, je me dois de citer John D. Cotts et son livre Europe's Long Twelfth Century : Order, Anxiety and Adaptation, 1095-1229 (2013). L’auteur se concentre sur les relations sociales entre les personnes, qui subissent des transformations au XIIe siècle, ainsi que sur le contexte intellectuel de l’époque et les productions littéraires. Il soulève aussi des points intéressants sur les jeux de pouvoir entre les villes, l’aristocratie et

4 Francis RAPP, Le Saint Empire romain germanique : d'Otton le Grand à Charles Quint, Paris,

Tallandier, 2000, 379 pages.

5 Jérôme BASCHET, La civilisation féodale. De l’an mil à la colonisation de l’Amérique, 3e édition

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les royautés, en prenant pour exemple le cas des villes lombardes contre Frédéric Barberousse6.

Le pouvoir royal et papal au Moyen-âge

En ce qui a trait aux ouvrages portant sur le pouvoir au Moyen-âge, il va sans dire qu’ils ont constitué la base de mes recherches et de l’élaboration de mes propos au fil de ce mémoire. La section qui suit est donc un relevé des travaux d’historiens sur le sujet du pouvoir, des déplacements, ainsi que ceux portant sur Frédéric Barberousse.

Tout d’abord, en 1939, deux historiens publiaient des écrits sur l’empereur étudié. En effet, Paul Knapke publiait un petit ouvrage intitulé Frederick Barbarossa's Conflict with the Papacy : A Problem of Church and State qui relatait les nombreux conflits entre l’empereur Hohenstaufen et la papauté. Dans cet ouvrage ancien, l’auteur fait un bon résumé des différents contentieux entre les deux puissances qu’étaient l’Empire et la papauté au XIIe siècle. Le contenu se trouve par ailleurs à constituer la base des recherches des historiens qui ont travaillé sur le sujet par la suite7. C’est toutefois l’article de Heinz Koeppler, « Frederick Barbarossa and the Schools of Bologna », publié dans la prestigieuse English Historical Review qui me fut le plus utile parmi ceux parus cette année-là. L’auteur met de l’avant l’importance donnée par Frédéric au droit romain et l’influence que le droit a eue dans l’exercice de son pouvoir, notamment grâce aux docteurs de l’Université de Bologne. Comme on peut le lire dans la Gesta8 et dans les autres récits sur la vie de Barberousse, l’octroi de privilèges aux maîtres de droit romain de l’École de Bologne faisait partie d’un système de réciprocité qui était à la base de l’essor de la rhétorique du pouvoir impérial sous cet empereur, ce que Koeppler fait d’ailleurs remarquer. Ainsi, il soutient que les érudits bolonais permirent au Hohenstaufen de développer le concept de la translatio imperii et d’en retirer des bénéfices sur le statut de l’Empire par rapport à la papauté dans l’optique des conflits entre ces deux partis9.

6 John D. COTTS, Europe's Long Twelfth Century: Order, Anxiety and Adaptation, 1095-1229, Londres,

Palgrave Macmillan, 2013, 244 pages.

7 Paul J. KNAPKE, Frederick Barbarossa's Conflict with the Papacy: A Problem of Church and State,

Washington, Catholic University of America, 1939, 126 pages.

8 Littéralement « geste », dans le sens d’exploits, ou d’actes. On utilise ici le neutre pluriel : gesta. 9 Heinz KOEPPLER, « Frederick Barbarossa and the Schools of Bologna », The English Historical Review,

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Robert Folz, qui a écrit une grande quantité d’ouvrages et d’articles sur la monarchie germanique, sur Charlemagne et sur le pouvoir impérial au Moyen-âge, est incontournable. Sa conceptualisation de l’évolution du pouvoir impérial en Occident a influencé plus d’un historien depuis les soixante dernières années, dont Francis Rapp, mentionné plus haut (L'Idée d'Empire en occident du Ve au XIVe siècle, 1953, Naissance du Saint-Empire, 1967 & « Le régime monocratique en Allemagne (XIe-XVe siècles) » dans La Monocratie, 1969). Le premier ouvrage mentionné est un guide de l’évolution des différentes applications de l’idéal impérial en Occident et en Orient suite à la chute de l’Empire romain d’Occident. Les propos de l’auteur m’ont particulièrement aidé à expliciter la rhétorique impériale sous Barberousse en ce qui a trait à la préséance impériale sur la papauté et les autres royaumes, elle-même à mettre en lien avec l’idée de translatio imperii. Ce qu’il y a de pertinent dans ce livre est aussi la tendance globale que l’auteur recherche dans ses propos. Ainsi, il ne s’arrête pas aux empires « connus » (Saint-Empire, Empire byzantin, Empire Plantagenêt, papauté), mais il élargit réellement l’idée d’empire à tous les royaumes, entités ou souverains ayant eu une prétention impériale par le discours ou par les gestes. Il est ainsi plus aisé de comparer ensuite les différentes approches de l’idée d’empire10. Son second ouvrage, celui sur la naissance du Saint-Empire, m’a été tout aussi utile que celui de son successeur, Francis Rapp. Les propos de Folz dans cet opus livrent une analyse complète des tenants et aboutissants derrière la fondation de l’Empire germanique, en mettant toutefois plus d’accent sur les querelles internes à l’Empire lors de sa constitution. Le constat est le même pour l’extrait sur le régime monocratique en Germanie inclus dans un recueil pour la Société Jean Bodin. Folz y explique le fonctionnement de l’Empire et la manière dont l’exercice du pouvoir y a évolué entre le XIe et le XVe siècle. Ses propos sont des plus pertinents pour ce mémoire par la description qu’il fait des changements qui se produisent sous Barberousse.

Parmi les historiens ayant travaillé sur le droit royal et clérical et son influence sur le pouvoir au Moyen-âge, le nom de Fritz Kern revient à plusieurs reprises. Son principal ouvrage, Kingship and Law in the Middle Ages (1956), aborde tout autant les monarchies de droit divin que les lois, les constitutions et les droits de résistances limitant le pouvoir

10 Robert FOLZ, L'Idée d'Empire en occident du Ve au XIVe siècle, Paris, Aubier éditions Montaigne,

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royal dans un ensemble théorisant les conceptions du pouvoir monarchique et impérial. Dès lors que l’on considère que l’époque de Frédéric Barberousse vit le pouvoir se tourner de plus en plus vers les lois, il va sans dire que l’ouvrage de Kern devient un incontournable. Ainsi, il m’a beaucoup servi afin d’expliquer en quoi les lois devenaient si importantes à ce moment, alors que le Hohenstaufen et sa cour se lançaient dans un conflit législatif contre la papauté. Les propos de Kern apportent des explications précises et pertinentes sur le droit impérial et le droit pontifical, ce qui permet de mieux se construire une opinion sur ceux-ci11.

Ensuite, il est essentiel de citer Ernst Kantorowicz en tant qu'historien médiéviste phare. Ses œuvres sur la royauté et le pouvoir politique au Moyen-âge ont suscité de nombreuses réactions et divisé bon nombre de chercheurs de toutes nationalités. Le recueil Œuvres (2000), composé de ses deux ouvrages majeurs, L’empereur Frédéric II (1927) et Les Deux Corps du Roi (1957), est une mine d'informations sur les tenants et aboutissants du pouvoir impérial au Moyen-âge. Dans le premier, il expose l'époque charnière du changement dans l’exercice du pouvoir qu'est l'époque des Hohenstaufen, mais en se concentrant sur le petit-fils de Barberousse. Dans le second, beaucoup plus pertinent pour le sujet traité ici, il théorise les différents pouvoirs monarchiques médiévaux, notamment ceux reposant sur la loi, sur le Christ et sur la politia, qui serait le début de la politique au Moyen-âge. Ces fondements de la monarchie au Moyen-âge se sont développés afin de créer une image du souverain idéal vers lequel les rois et empereurs tendaient. Cela dit, la section sur les fondements législatifs du pouvoir royal m’a été des plus utiles. L’auteur rappelle d’ailleurs que la dissociation du législatif et du théologique s’est en partie déroulée sous l’ère Hohenstaufen. Il aborde aussi les concepts parfois contradictoires de rex infra et supra legem de la même manière qu’Otton l’applique dans la Gesta12.

Ensuite, l'œuvre de Marcel Pacaut, plus précisément ses ouvrages sur Alexandre III et Frédéric Barberousse, a grandement apporté au sujet du pouvoir royal au Moyen-âge (Alexandre III : étude sur la conception du pouvoir pontifical dans sa pensée et dans son œuvre, 1956 & Frédéric Barberousse, 1970). Il y explique la teneur du pouvoir papal et

11 Fritz KERN, Kingship and Law in the Middle Ages, New York, Frederick A. Praegers Publishers, 1956,

214 pages.

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impérial, respectivement, et il traite de la centralisation du pouvoir en marche à cette époque. Son livre sur Frédéric Barberousse s’est quant à lui prouvé indispensable à l’écriture de ce mémoire. L’auteur, bien que s’inspirant du style de la biographique historique, s’en récuse en affirmant que l’histoire « évènementielle » des grands hommes peut, lorsque combinée à l’histoire « structurale », permettre l’étude d’une classe ou même d’une époque par le biais d’un homme et de son action. Il argue d’ailleurs que Barberousse fait partie de ces hommes qui ont eu une grande influence sur la société de leur époque, du fait qu’il représente par ses actions et par sa mentalité la société chevaleresque et aristocratique germanique du XIIe siècle. De plus, il s’appuie fortement sur la Gesta d’Otton de Freising afin de bâtir la première partie de son livre, incluant même des extraits traduits en français13.

Autre historien majeur du domaine du pouvoir au Moyen-âge, Karl Leyser a entre autres publié un article sur l’aristocratie germanique en 196814 et un autre sur les relations entre Barberousse et Henri II d’Angleterre en 197515. Le premier constitue un condensé sur le pouvoir, le rôle et l’organisation de l’aristocratie germanique entre le IXe et le XIIe siècle. Leyser y explique aussi l’évolution des différentes relations entre les membres de cette classe autant entre eux qu’avec les paysans et le clergé. Dans le second article, centré sur un échange épistolaire et d’émissaire entre les deux souverains, l’auteur offre un aperçu des différentes implications d’une ambassade ainsi qu’une manière d’exercer le pouvoir qui est moins souvent traitée dans les grands ouvrages. Cet article est très intéressant pour ce mémoire car l’épisode décrit se trouve dans la Gesta étudiée.

Le second historien dont la biographie de Frédéric Barberousse m’a été essentielle est Peter Munz16. Dans la même veine d’idée que Marcel Pacaut, Munz prend la vie et les actes de l’empereur comme un modèle de l’exercice du pouvoir au Moyen-âge. Dès le départ, il pose les déplacements comme étant la base de ses actions. L’auteur développe ensuite l’hypothèse, fort probable à mon avis, d’un changement de plan à la suite du retour

13 Marcel PACAUT, Frédéric Barberousse, Paris, Fayard, 1990 (1967), 278 pages.

14 Karl LEYSER, « The German Aristocracy from the Ninth to the Early Twelfth Century: A Historical and

Cultural Sketch », Past & Present, No. 41 (Dec. 1968), p. 25-53.

15 Karl LEYSER, « Frederick Barbarossa, Henry II and the Hand of St James », The English Historical

Review, Vol. 90, No. 356 (Jul. 1975), pp. 481-506.

16 Peter MUNZ, Frederick Barbarossa: A Study in Medieval Politics, Londres, Cornell University Press,

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de l’empereur de son premier voyage en Italie et de l’avènement de Rainald de Dassel en tant que chancelier. Il soutient ses propos en se basant sur plusieurs sources et historiens variés et émet des hypothèses intéressantes qui ont par la suite été reprises par les spécialistes postérieurs. La construction chronologique de l’ouvrage permet une lecture aisée et le schème narratif est bien divisé selon les grandes périodes du règne de Barberousse. De plus, il inclut dans son texte des mentions explicatives concernant les sources portant sur la vie de l’empereur, ce que j’ai trouvé bienvenu dans le cas de la Gesta.

Dans le domaine du droit pontifical, je me suis tourné vers l’ouvrage de Stanley Chodorow, Christian Political Theory and Church Politics in the Mid-Twelfth Century: The Ecclesiology of Gratian’s Decretum (1972)17. L’auteur se concentre ici sur le droit canon et ses applications concrètes dans le conflit entre Empire et papauté. Il place le Decretum Gratiani comme une pièce centrale dans la rhétorique papale. Les propos de cet auteur m’ont particulièrement aidé pour étoffer l’argumentation de la papauté face aux postulats impériaux pendant la Querelle des Investitures.

Dans la même optique du pouvoir clérical au Moyen-âge, deux travaux d’Uta-Renate Blumenthal méritent aussi d’être mentionnés. Le premier, The Beginnings of the Gregorian Reform: Some New Manuscript Evidence, est inclus dans l’ouvrage Reform and Authority in the Medieval and Reformation Church (1981) de Guy F. Lythe. Blumenthal y expose les bases de la Réforme grégorienne en mettant l’accent sur les changements institutionnels qui apparurent à cette époque ainsi que la prise de pouvoir plus effectif par la papauté sur les fidèles et les clercs18. Le second livre, The Investiture Controversy: Church and Monarchy from the Ninth to the Twelfth Century (1988), porte quant à lui sur la Querelle des Investitures. L’auteure aborde les relations complexes entre les monarchies européennes et la papauté entre le IXe et le XIIe siècle. La section dans laquelle elle parle de l’affrontement entre l’empereur Henri IV et le pape Grégoire VII est particulièrement utile afin de comprendre les rapports entre Empire et Église. Elle explique aussi de manière

17 Stanley CHODOROW, Christian Political Theory and Church Politics in the Mid-Twelfth Century: The

Ecclesiology of Gratian’s Decretum, Berkeley, University of California Press, 1972, 300 pages.

18 Uta-Renate BLUMENTHAL, Reform and Authority in the Medieval and Reformation Church, dir. Guy

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éclairée le Concordat de Worms et ses implications futures, ce qui donne une bonne idée de l’équilibre du pouvoir instauré avant l’avènement de Barberousse19.

Sur le sujet des déplacements royaux et de leur influence sur l’exercice du pouvoir royal, il va sans dire que l’ouvrage de John W. Bernhardt est incontournable. En effet, Itinerant Kingship & Royal Monasteries in Early Medieval Germany, c. 936-1075 (1993)20 expose clairement la manière dont les déplacements constituaient la base du pouvoir aux débuts de l’Empire. L’auteur y parle du rôle du roi lors de ses voyages, de même que de l’importance de l’itinéraire suivi ainsi que des lieux visités. Il ajoute que le roi devient un pôle sacré autour duquel le pouvoir gravite, ce que l’absence de capitale fixe impose. Il offre enfin une perspective globale des déplacements des premiers souverains germaniques, ce qui explique l’influence des déplacements dans l’exercice du pouvoir à l’époque de Barberousse. Car si, comme le disent Le Goff et d'autres, le pouvoir royal tendait à se judiciariser aux XIIe et XIIIe siècles, il reste que les déplacements étaient une partie inhérente du pouvoir féodal et Bernhardt explique très bien pourquoi.

Un autre auteur dont l'apport sur le sujet est indéniable est Jacques Le Goff. La compilation de plusieurs de ses travaux dans un seul et même ouvrage en 2004 (Héros du Moyen Âge, le Saint et le Roi)21 donne un aperçu de la grandeur de son travail sur la période médiévale. Les parties concernant Saint Louis et le pouvoir royal en général sont des perles dont l'utilisation facilitera grandement ma tâche, notamment en ce qui concerne les fonctions du roi, son pouvoir et son sacre. Le Goff place le monarque comme héritier des pratiques et des croyances sacrées tirées de la Bible, ainsi que des traditions indo-européennes et « barbares ». Dans sa perspective d'histoire globale, l'auteur se penche sur l'ensemble du règne du roi canonisé et cerne les éléments biographiques qui font de ce personnage un roi usant du pouvoir dans sa dualité d'une manière dont peu d'autres l'ont fait avant ou après lui. De plus, il fait ressortir l'image du roi en tant que marqueur d'espace, qui délimite par ses déplacements l'ensemble des lieux où il exerce son pouvoir.

19 Uta-Renate BLUMENTHAL, The Investiture Controversy: Church and Monarchy from the Ninth to the

Twelfth Century, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 1988, 191 pages.

20 John W. BERNHARDT, Itinerant Kingship & Royal Monasteries in Early Medieval Germany, c.

936-1075, Cambridge, Cambridge University Press, 2002 (1993), 376 pages.

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John Pocock, qui soutient qu'aucune pensée politique n'est véritablement apparue avant la Renaissance, amène une intéressante conception de la pensée du pouvoir au Moyen-âge. Son œuvre principale, Barbarism and Religion (2003), est divisée en six volumes qui se construisent en une critique explicative de l’œuvre d’Edward Gibbon, Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain (1776-1788). Le troisième volume de Pocock22 est particulièrement intéressant pour les deux chapitres qu’il consacre à la translatio imperii, c'est-à-dire la transmission du pouvoir politique suprême de l'Empire romain vers la chrétienté, tantôt illustré par les papes, tantôt par le Saint-Empire. Il place d’ailleurs Otton de Freising, auteur principal de la Gesta Friderici I, comme un théoricien important de ce concept. Dans cet opus, l’auteur relie les auteurs impériaux romains aux premiers penseurs chrétiens, dont Augustin et Orose. À partir de cela, il suit l’évolution chronologique du thème impérial au cours du Moyen-âge, puis de la Renaissance et enfin jusqu’à l’époque moderne. Il y analyse aussi les propos sur le pouvoir et sur la notion d’empire d’Augustin, d’Otton de Freising, de Leonardo Bruni, de Machiavel, de Montesquieu, de David Hume et d’Adam Scott, entres autres. Les liens qu’il crée entre ces penseurs évoqués sont pertinents et permettent de créer un schème narratif cohérent.

Ensuite, sur le sujet du pouvoir royal et aristocratique en Germanie, on ne peut passer sous silence le travail de Benjamin Arnold, qui a étudié l'éclatement des entités politiques germaniques au Moyen-âge en principautés multiples pour constituer un empire hétérogène dont les frontières étaient définies par les souverains des petits États et leurs querelles incessantes (Power and Property in Medieval Germany: Economic and Social Change c. 900-1300, 2004)23. Cet ouvrage explique l’évolution des rapports économiques et sociaux en relation avec le pouvoir et la propriété entre le Xe et le XIVe siècle. L’intérêt des propos de l’auteur se trouve dans sa description des propriétés impériales et royales en Germanie, dont la possession était assez complexe. En effet, le clergé et l’aristocratie se partageaient la majorité des terres, mais les souverains devaient se contenter de leurs possessions personnelles pour affirmer et maintenir leur pouvoir. D’où la fragilité du règne de certains d’entre eux. Arnold soulève avec justesse que les empereurs qui ont eu le plus

22 J. G. A. POCOCK, Barbarism and Religion: The First Decline and Fall, Vol. 3, Cambridge, Cambridge

University Press, 2006 (2003), 527 pages.

23 Benjamin ARNOLD, Power and Property in Medieval Germany: Economic and Social Change c.

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de succès en Germanie furent ceux qui réussirent à maintenir un contrôle étroit sur leurs terres par des inféodations, des dons et des confiscations. L’auteur fait par conséquent une analyse complète et fort utile afin de comprendre le fonctionnement de la division des terres en Germanie.

Plus récemment encore, un collectif dirigé par Claude Carozzi publiait Le Pouvoir au Moyen Âge : Idéologies, Pratiques, Représentations, 2005). Cet ouvrage explore les différentes représentations et pratiques du pouvoir au Moyen-âge selon plusieurs médiévistes. Le texte le plus pertinent dans le cas de ce mémoire est celui de Jacques Verger24, qui porte sur l’influence et le rôle des universités en tant qu’auxiliaires du pouvoir. En effet, l’auteur souligne que les souverains et autres aristocrates permettaient aux maîtres d’université de pratiquer leur profession en toute liberté – le plus souvent –, car ceux-ci formaient des élèves qui pouvaient ensuite devenir des membres contribuant au sein des chancelleries et autres offices liées au pouvoir royal. C’est d’ailleurs le cas avec Barberousse, qui octroya des privilèges aux maîtres de Bologne, ce que Verger ne manque pas de faire remarquer.

Enfin, Timothy Reuter, dauphin de Karl Leyser, continue dans la lignée de son maître, notamment avec son ouvrage posthume Medieval Polities and Modern Mentalities (2006)25. Ce livre, compilation de plusieurs de ses travaux antérieurs, dont certains jamais publiés auparavant, étudie l’exercice du pouvoir au Moyen-âge sous plusieurs angles et en prenant l’exemple de différents princes à des époques variées. Il critique la tendance à regarder les actions des aristocrates, papes et souverains médiévaux avec des lunettes modernes et des concepts qui ne peuvent s’appliquer aux réalités de l’époque. Les chapitres 20 et 21 sont les plus utiles pour ce mémoire puisqu’ils traitent respectivement de l’Empire et de ses souverains de manière générale – et de l’idée d’une Sonderweg germanique26 – ainsi que des techniques d’exercice du pouvoir sous Frédéric Barberousse. Pour ce second

24 Jacques VERGER, « Regnum et Studium : l'université comme auxiliaire du pouvoir au Moyen Âge »,

dans CAROZZI, Claude & Huguette TAVIANNI-CAROZZI, dir., Le Pouvoir au Moyen Âge : Idéologies,

Pratiques, Représentations, Aix-en-Provence, Publications de l'Université de Provence, 2005, 314 pages.

25 Timothy REUTER, Medieval Polities and Modern Mentalities, Edited by Janet L. NELSON, New York,

Cambridge University Press, 2006, 483 pages.

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chapitre, l’auteur prend d’ailleurs exemple sur des jugements de cour et des émissions de privilèges qui se trouvent dans la Gesta étudiée.

L’écriture de l’histoire au Moyen-âge

Les ouvrages relatifs à l'écriture de l'histoire au Moyen-âge aideront à porter une plus grande attention à la manière dont les thèmes du pouvoir et des déplacements sont évoqués au sein des œuvres étudiées, la recherche étant après tout basée sur une source littéraire du XIIe siècle du type gesta. Celles-ci étaient des récits biographiques idéalisés apparentés aux chroniques médiévales.

Sverre Bagge, historien norvégien, a écrit un article fort intéressant sur les idées et la narration d’Otton de Freising dans la gesta étudiée (1996)27. Grandement utile pour l’analyse de la source en question, ce texte explique que les thèmes choisis par Otton étaient dictés par le type de pouvoir que l’empereur entendait utiliser afin de régner et faire respecter ses prétentions impériales. Parmi ces thèmes, on trouve plusieurs qualités associées au souverain médiéval idéal, qui seront développées plus tard dans l’analyse du texte. Bagge analyse donc le schème narratif d’Otton en le mettant en parallèle avec les évènements du règne de Barberousse, afin d’en dégager une logique qui s’exprimerait dans l’écriture de l’auteur.

Björn Weiler, dans son article intitulé « Tales of Trickery and Deceit: the Election of Frederick Barbarossa (1152), Historical Memory and the Culture of Kingship in later Staufen Germany »28, aborde les problèmes de sources entourant l’élection de Barberousse au titre de roi de Germanie. Il y expose les différents auteurs qui ont écrit sur cet évènement et analyse leurs versions selon leur allégeance et leur proximité temporelle avec l’époque. Il en ressort qu’il existe une grande discordance entre les versions et qu’il est difficile de savoir ce qui s’est vraiment déroulé, notamment à cause des accusations de manipulations du vote dont certaines versions font part. Il examine ensuite les différents propos des chroniqueurs avec les lunettes de la culture royale sous les Hohenstaufen. Il en ressort que

27 Sverre BAGGE, « Ideas and Narrative in Otto of Freising's „Gesta Frederici“ », Journal of Medieval

History, 22, 1996, p. 345-377.

28 Björn WEILER, « Tales of Trickery and Deceit: the Election of Frederick Barbarossa (1152), Historical

Memory and the Culture of Kingship in later Staufen Germany », Journal of Medieval History, Vol. 38, No. 3, September 2012, p. 295-317.

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leurs ennemis parvenaient souvent à exprimer des rumeurs diffamantes et que les observateurs externes, tels les Arabes, étaient influencés par ces écrits. Bref, cet article permet de mieux analyser l’épisode de l’élection de Barberousse, qui constitue un moment clé de la Gesta étudiée.

Enfin, Steven Vanderputten a quant à lui fait le point sur les représentations littéraires médiévales et l'historiographie dans un article de 200129. Son analyse sur les textes médiévaux et leur interprétation jette les bases d'un fonctionnement nouveau qui m’a été utile dans ma manière de comprendre la gesta étudiée. Ainsi, la manière dont il traite les gesta, partie intégrante de son analyse, se place dans une lignée historiographique typologique, plutôt que classique. Alors que les historiens des XIXe et XXe siècles se basaient plus sur le contenu de la source historique, Vanderputten utilise une approche différente. Il se base sur le contenant et sur l'auteur afin de déterminer le type d'ouvrage, pour ensuite analyser le contenu et le définir plus clairement. Car ce genre de source est nécessaire à une analyse complète du contenu et, à plus large proportion, de l'époque correspondante. Toutefois, comme il le fait remarquer dans son article, l'historiographie précise relative à ce sujet est assez récente et encore incomplète.

Problématique, hypothèse et concepts

En prenant en compte les propos des auteurs mentionnés dans le bilan historiographique, le but de ce mémoire est de comprendre les dynamiques liées aux déplacements en se basant sur un récit traitant de la vie de Frédéric Barberousse, qui constituera la source principale de ce travail. Ainsi, le sujet et l'angle d'approche choisis me conduisent à me demander quelle place tenaient les déplacements et les voyages de l'empereur Frédéric Barberousse (1152-1190) dans l'exercice du gouvernement impérial. De cela découlent toutefois des questions complémentaires qui sont essentielles à la maîtrise du sujet. D'abord, pourquoi l'empereur a-t-il besoin de rencontrer personnellement ses vassaux et les autres monarques ? Cette présence du souverain s'incruste dans le processus de structuration et de consolidation du pouvoir impérial face aux différents aristocrates du Saint-Empire et de l'Italie du Nord. Ensuite, le questionnement principal me

29Steven VANDERPUTTEN, « Typology of Medieval Historiography Reconsidered: a Social

Re-interpretation of Monastic Annals, Chronicles and Gesta », Historical Social Research / Historische

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pousse à spécifier la nature du pouvoir impérial au XIIe siècle, alors que cette notion était en plein changement. C'était en effet une époque charnière où le pouvoir royal devenait plus juridique, ce que sous-tendent plusieurs historiens. Ce changement s’amorça avec la redécouverte, vers la fin du XIe siècle, de textes de droit romain. Ceux-ci donnaient la possibilité à la chancellerie impériale de puiser dans les anciennes lois pour réaffirmer l’autorité impériale. Enfin, toutes ces questions me permettront d'identifier le rôle structurel des déplacements de l'empereur dans l'exercice de ses fonctions. Mon hypothèse première m'amène ainsi à supposer que les différents voyages de l'empereur, qui s'inscrivaient dans une tradition déjà bien ancrée à son époque, lui permettaient de consolider son pouvoir acquis tout en lui offrant un moyen d'étendre sa domination à l'étranger.

Afin de bien comprendre la notion de pouvoir au Moyen-âge, il est nécessaire de comprendre que ce dernier n'était pas conçu de la même manière que la nôtre à l'époque médiévale. En effet, il se divisait principalement en deux concepts distincts, soit l'auctoritas30 et la potestas31, qui dictaient les relations sociales complexes qu'entretenaient les aristocrates entre eux et envers les autres couches de la société au Moyen-âge. Ces concepts étaient liés à la redéfinition du pouvoir monarchique, qui débuta sous les Carolingiens et se poursuivit tout au long de Moyen-âge. C'est au cours de cette évolution que les déplacements devinrent inhérents à la nature du pouvoir, notamment en raison de la grande étendue physique de l’Empire32. De plus, la définition du pouvoir au Moyen-âge se basait notamment sur le modèle impérial romain, qui fut repris tantôt par le pouvoir séculier, tantôt par le pouvoir clérical, et qui structurait les relations entre les dirigeants médiévaux. La potestas reposait sur le rapport de force et de domination de la terre, et donc de perception des redevances, sur lequel se base le régime féodal médiéval. Elle était aussi l’application concrète du pouvoir par la force militaire. D'un autre côté, l'auctoritas s'appuyait sur la magnanimité, les dons et la sacralité de la fonction royale, impériale ou papale, voire simplement seigneuriale. Elle était à associer avec une autorité morale issue des empereurs romains et adaptée aux relations féodales en vigueur au Moyen-âge. De cette

30 « Autorité » : pouvoir moral des aristocrates, rois, empereurs, évêques et papes, qu'ils obtiennent de par

leur droit divin à régner et à détenir la potestas.

31 « Pouvoir » : plus près de la notion de pouvoir aujourd'hui utilisée, ce mot conceptualise pour les

penseurs du Moyen-âge le pouvoir physique qu'un individu exerce face à ses semblables ou à ses subalternes.

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dualité de la fonction du pouvoir sont issues les relations complexes d'échanges entre les monarques et les aristocrates, qui nécessitaient bien souvent des déplacements afin de solidifier ces liens personnels. Enfin, il est à spécifier qu'au XIIe siècle, le pouvoir impérial tendait à se redéfinir en réaction aux changements instaurés par la réforme grégorienne. On remarqua alors le développement de nouvelles bases, principalement juridiques, qui devinrent effectives dans l'Empire sous Frédéric II, le petit-fils de Barberousse. En se basant sur ce concept de dualité du pouvoir, il sera plus aisé de cerner adéquatement les motifs des déplacements de Frédéric Barberousse.

Ensuite, l’étude des déplacements royaux au Moyen-âge implique de s’interroger sur les modes d’organisation et de conception de l’espace propres à cette époque. En effet, l’espace n'était pas une réalité naturelle, mais une construction sociale produite par la société médiévale. L'organisation spatiale était alors vue comme un ensemble territorial composé de plusieurs sphères concentriques, aussi réelles que symboliques, où les membres de la communitas33 coexistaient. Cet ensemble social hétérogène se conceptualisait selon la notion du locus34 en tant que lieu défini. Ainsi, les lieux les plus importants pour la communauté étaient des points d’ancrage autour desquels la vie s’organisait. Par exemple, l'église et le château seigneurial étaient les principaux lieux chez les gens du commun. On trouvait par conséquent une polarisation de certains lieux ponctuels qui étaient sacralisés, ou encore valorisés. Parmi ceux-ci, les sièges royaux et archiépiscopaux, où les empereurs séjournaient le plus souvent lors de leur circuit au sein du royaume, étaient d’une importance capitale. Les autres loci étaient définis en lien avec ces lieux prédéfinis. Le roi lui-même devenait aussi un pôle lors de ses déplacements, dès lors que ses vassaux se déplaçaient vers et avec lui. L'espace féodal était par conséquent un ensemble de lieux reliés entre eux par l'importance des rites et des actions s'y déroulant. Il était alors un réseau de lieux hiérarchisés autour duquel la vie sociale s’édifiait. De ce fait, l'espace social était construit par les déplacements des gens et ce qui se passait dans ces lieux (les rites, les donations, les rituels, les diètes, etc.)35. De même, le déplacement du roi dans le but de construire un réseau de fidèles qui lui étaient liés était un maillon majeur de la structure du

33 Terme latin signifiant « communauté ». 34 Terme latin signifiant « lieu ».

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pouvoir monarchique et aristocratique au Moyen-âge. Le rapport entre l'espace et le pouvoir était donc capital.

La Gesta Friderici I Imperatoris et ses auteurs

L’œuvre étudiée dans ce mémoire est la Gesta, dont la rédaction fut entreprise par l’oncle de Frédéric Barberousse, Otton de Freising, et continuée par le secrétaire de ce dernier, Rahewin. L’œuvre a été écrite entre 1157 et 1169. La version utilisée est l’ouvrage latin édité en 1912 par B. von Simson, Ottonis et Rahewini Gesta Friderici I Imperatoris, dans la collection Scriptores rerum Germanicarum in usum scholarum des Monumentis Germaniae Historica36. J’ai construit mon analyse autour de la seule traduction anglaise de cette Gesta, intitulée The Deeds of Frederick Barbarossa37. Elle a été traduite en anglais et annotée par Charles C. Mierow (1883-1961) avec la collaboration de Richard Emery. Mierow était un linguiste américain réputé ayant majoritairement travaillé à la traduction et l'annotation d'œuvres latines, notamment celles d'Otton de Freising. Ses nombreuses annotations seront d'ailleurs utiles afin de faire le parallèle avec le texte latin d'origine, qui demeurera naturellement un support constant de l’ensemble du travail. Ainsi, je fais référence au texte latin à plusieurs reprises dans le texte à des fins d’analyse plus spécifique des propos de l’auteur.

Divisée en quatre livres couvrant les années 1075 à 1160, la chronique contient un court appendice retenant des évènements marquants jusqu’en 1169. Cette œuvre a été écrite par Otton, évêque de Freising et oncle maternel de l’empereur Barberousse, puis après sa mort en 1158, par Rahewin, son assistant. En préface se trouve une lettre écrite par l’empereur à son oncle en réponse à la demande du clerc de lui faire parvenir sa vision des évènements de son règne de 1152 jusqu’à 1156. Otton avait fait cette demande dans le but d’écrire une histoire de la vie de son neveu, mandat confié par le souverain lui-même. Cette lettre de Barberousse est écrite dans un style clair et incisif, expose l’esprit vif et éduqué du souverain, qui était alors âgé de 36 ans38. C’est un document d’une importance historique

36 Ottonis et Rahewini Gesta Friderici I Imperatoris, B. von SIMSON. 3ème edition, Hannovre, 1912, 384

pages, coll. « Scriptores rerum Germanicarum in usum scholarum ex Monumentis Germaniae Historicis

recusi ».

37 Charles C. MIEROW, The Deeds of Frederick Barbarossa by Otto of Freising and his continuator,

Rahewin, Traduit et annoté par MIEROW, Charles Christopher & Richard EMERY, Toronto/Buffalo, University of Toronto Press, 2004 (1953), 366 pages.

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inestimable car il y est exposé la perception d’un souverain sur son propre règne et les faits marquants de celui-ci. L’ouvrage offre un regard unique sur la vie et les actions de Frédéric Barberousse, empereur du Saint-Empire de 1152 à 1190. La source traite, comme la plupart des ouvrages de ce type, des années antérieures au règne de Barberousse puis elle s'arrête en 1160-1161. Ce schéma narratif se retrouve dans les chroniques des différents règnes d'empereurs et de rois médiévaux. Cette Gesta est divisée en quatre livres distincts. Le premier est une chronique des empereurs et des évènements relatifs au Saint-Empire de 1075 à 1152, soit du milieu du règne d’Henri IV jusqu’à la mort de Conrad III. Le second livre d'Otton porte sur le début du règne de Barberousse et décrit les évènements jusqu'en 1156. Après la mort de l'auteur, Rahewin a écrit les deux derniers livres, qui racontent les faits marquants des quatre années suivantes. On trouve enfin quelques fragments situés en appendice du texte principal et traitant de faits allant jusqu'en 1169.

Il est nécessaire de comprendre que l’écriture de la Gesta se produit au moment où l’idée d’empire était en train de changer chez Frédéric et sa chancellerie, menée par Rainald de Dassel. Effectivement, le retour d’Italie et les divers changements d’alliance des années 1156-1157 avaient poussé l’Empire dans une nouvelle direction marquée par une application plus soutenue des principes impériaux romains sur les domaines relevant de l’empereur. Ainsi, les penseurs impériaux cherchaient à présenter le règne de ce dernier comme un retour à la grandeur de l’Empire romain en se basant à la fois sur les lois romaines et sur la tradition impériale germanique, elle-même issue de la translatio imperii ; le tout dans le but d’assurer une centralisation du pouvoir autour de la personne de l’empereur39. C’est d’ailleurs dans cette optique qu’Otton de Freising avait été mandaté pour écrire l’histoire du règne du Hohenstaufen. Il était nécessaire de légitimer ce changement d’approche, qui allait à l’encontre de l’esprit du traité de Constance et des premiers pas diplomatiques de Frédéric au cours des quatre premières années de son règne. Otton fut donc choisi à cause de son statut de grand intellectuel impérial. Avec le recul, l’écriture de cet ouvrage s’inscrit donc dans une dynamique propagandiste visant à présenter le règne de Barberousse comme s’il n’y avait pas eu de changement d’approche dans l’exercice du pouvoir et que le but de ce dernier avait toujours été le même, soit de

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restaurer la primauté de l’Empire romain sur le monde chrétien40. Les auteurs désiraient propager dans l’aristocratie germanique l’idée de continuité, alors que dans les faits ils créaient une nouvelle idéologie du pouvoir. Celle-ci sera d’ailleurs plus amplement expliquée plus loin. Il faut toutefois garder en tête qu'Otton écrivait son histoire pour magnifier l'empereur Hohenstaufen, ses actions et son pouvoir et par conséquent le décrire comme un souverain modèle.

Le destinataire principal de cet ouvrage était l'empereur lui-même, comme l'exprime la lettre de Barberousse demandant à Otton d'écrire une chronique de son règne. L'auteur principal a aussi produit un autre ouvrage monumental intitulé Les deux Cités41, qui a eu un certain retentissement au fil de l'historiographie moderne et qui sera présenté plus bas. Certains donnent même à l’auteur l'épithète du plus grand historien philosophe du XIIe siècle42. Issu des dynasties des Babenberg et des Hohenstaufen, son père le nomma prévôt de Klosterneuburg en 1117 alors qu’il est tout jeune. Les revenus associés à ce monastère servirent à payer en grande partie l’éducation d’Otton, qui partit étudier à l’Université de Paris avec une quinzaine de compagnons. Il revint en Allemagne en 1133 et entra chez les cisterciens lors de son séjour dans le monastère de Morimond. Il fut élu évêque de Freising en 1137. Ses études de la philosophie aristotélicienne le poussèrent à fonder une école de philosophie à Freising. Il participa à la malencontreuse Seconde croisade avec Conrad III et Barberousse43. Il devait sa dignité non seulement à son esprit intellectuel développé par des études auprès des Maîtres parisiens, mais aussi à ses relations avec le pouvoir ; étant petit-fils d'Henri IV, demi-frère de Conrad III et oncle de Frédéric Barberousse, il était un choix naturel pour la fonction d'évêque (dans le cadre du Reichkirchensystem44), tout comme pour

40 Peter MUNZ, Frederick Barbarossa, op. cit., p. 136-140.

41Adolf HOFMEISTER, Ottonis episcopi Friginsensis chronica sive Historia de duabus civitatibus, editio

altera, Hannoverae Impensis Bibliopoli Hahniani, 1912, 577 pages. Chef-d'œuvre d'Otton de Freising, cet ouvrage est une réflexion philosophico-théorique sur la dichotomie du pouvoir au Moyen-âge. Parfois appelée Chronique, elle a été écrite entre 1143 et 1147 sous l’initiative d’un certain Isingrim, ami d’Otton. Il en existait environ cinquante exemplaires, mais la plupart sont des copies issues de la seconde édition, corrigée et publiée par Otton en 1157 à la demande de Frédéric Barberousse.

42 Charles C. MIEROW, The Deeds of Frederic Barbarossa, op. cit., p. 5.

43 Otto of Freising. The Two Cities, Traduit et annoté par Charles C. MIEROW, Toronto/Buffalo,

University of Toronto Press, 2002 (1928), p. 5-17.

44 « Reichkirchensystem » : Le système d’Église d’Empire, qui était constitué des hauts dignitaires

ecclésiastiques et des prélats de l’Empire. Ceux-ci devaient une double-allégeance à la fois au pape et à l’empereur. À la base des rapports de pouvoir au sein de l’Empire, la Réforme grégorienne et la Querelle des Investitures changèrent quelque peu la donne, libérant les clercs de leur obéissance envers leur

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la tâche de chroniqueur impérial. La partie de l’ouvrage écrite par Otton est perçue comme un document historique d’une importance capitale pour l’histoire de la période contemporaine à son écriture. En effet, bien que son sujet principal soit les faits et gestes de Frédéric Barberousse, Otton ne s’empêche pas de faire des parenthèses qui offrent des détails importants sur la vie de personnages majeurs du XIIe siècle, tels Arnaud de Brescia, Gilbert de la Porrée et Pierre Abélard45. Le livre témoigne du point de vue d’un membre de la famille impériale et proche conseiller du souverain sur les faits marquants de cette période. De plus, la Gesta s’inscrit dans la lignée du genre documentaire des gesta, elles-mêmes apparentées aux historiae ecclésiastiques et aux chroniques de la vie des rois. La Chronique d’Otton doit d’ailleurs être considérée comme une interprétation de l’auteur des évènements du monde plutôt que comme un document s’appuyant sur des faits pour énoncer des vérités historiques. Ainsi, le contexte de production de cette œuvre, issu d’une société féodale dont les relations sociales délimitaient la vie, découle des structures inhérentes au fonctionnement de cette société. C’est une histoire construite par un évêque germanique issu de la famille impériale et il faut la voir comme telle, avec ses subjectivités et ses discordances, somme toute caractéristiques des membres de sa classe aristocrato-cléricale. Pour Otton, le rôle de l’écriture de l’histoire n’était pas de coucher sur le papier les faits véridiques et réels, mais plutôt d’écrire dans le but d’enseigner une leçon aux lecteurs. Entreprendre cet exercice était une manière de montrer au monde les vertus des grands hommes et de limiter l’exposition des méfaits et des vices des hommes vils, ou du moins de les montrer sous un jour si effrayant et mauvais qu’ils influenceraient les hommes à ne pas commettre de tels actes. Il est intéressant de noter qu’environ trente exemplaires manuscrits ont été recensés, dont la plupart datent du XVe siècle46. Il faut ajouter à cela le souci de rigueur de la Gesta quant aux témoignages utilisés. En effet, l’auteur rappelle à plusieurs reprises que les évènements rapportés lui avaient été racontés par des témoins

souverain temporel. Cela dit, certains empereurs influents avaient tout de même une auctoritas sur les membres du clergé d’Empire.

45 Otto of Freising. The Two Cities, op. cit., p. 7.

46 Gesta Friderici I Imperatoris, Site de la Bayerische StaatsBibliothek.

http://www.geschichtsquellen.de/repOpus_03777.html. Bayerische Akademie der Wissenschaften. [consulté le 15 mai 2017].

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oculaires « fiables », ou encore qu’il était lui-même un témoin des faits inscrits dans son ouvrage47.

Il est primordial de garder en tête qu'il était l'oncle de l'empereur et qu’il avait été mandaté par ce dernier pour dresser un portrait idéal de son règne. D'ailleurs, les annotations de Charles C. Mierrow, qui accompagnent la traduction du texte, font remarquer à plusieurs reprises cette tendance qu'avait Otton à embellir certains passages et à en obscurcir certains autres qui seraient peu flatteurs ou qui concordaient moins avec les visées impériales. Cependant, cela constitue un avantage dans la mesure où les écrits viennent d'un proche de l'empereur. Sa vision véhicule ainsi l'idéologie impériale que l'empereur voulait donner au monde. Cela est moins visible dans les parties attribuées à son successeur, Rahewin. L'ouvrage reste tout de même très précis, puisqu'il relate presque au jour le jour les évènements entourant la cour de Barberousse. De plus, Otton de Freising était très présent et raconte les faits comme s'il les avait vus lui-même, ce qui était le cas la plupart du temps. Il n'a toutefois pas participé à tous les évènements dont il relate le déroulement, certains s'étant même déroulés plusieurs années avant l'écriture du texte. Il reste que son témoignage permet une compréhension accrue du personnage qu'était l'empereur Frédéric Barberousse et des structures inhérentes du pouvoir royal qu’il représentait. Enfin, Otton de Freising peut être considéré lui-même comme un avantage. Effectivement, son ouvrage Les Deux Cités, cité plus haut, théorisait la dualité du pouvoir impérial et papal à cette époque. Ainsi, Otton était au fait des variations du pouvoir et avait abondamment réfléchi sur celui-ci. Il y présentait la cité terrestre et la cité céleste d'Augustin dans un récit eschatologique en arguant de l'union des deux dans le giron de l'Ecclesia. De plus, au sein même de cette réflexion théologico-philosophique, il incluait des éléments historiques d'une grande importance qui justifiaient sa conception du pouvoir en général. C’est d’ailleurs dans Les Deux Cités qu’Otton de Freising avait théorisé le concept de la translatio imperii, capital dans la propagation de l’idéologie impériale sous les Hohenstaufen. Apparu vers le Ve siècle et en vogue jusqu’au XVIe siècle sous une forme ou une autre, ce concept a beaucoup évolué. S’inspirant à la fois d’Augustin et d’Orose, Otton modifia l’application de leur schéma narratif pour faire de l’histoire des deux Cités une Histoire de translatione imperii. Il en fait ainsi une histoire des empires, de

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Babylone jusqu’à sa propre époque. Dans sa Chronique, il utilise toutefois l’histoire de l’Orient comme un miroir de celle de l’Occident, mais sans en faire son point focal. Pour lui, les deux s’étaient séparés à l’époque de la Rome antique. Son concept de translatio imperii est donc occidentalisé afin d’éliminer le côté grec de l’empire. Cela lui causa d’ailleurs des problèmes dans sa justification, car la division de l’Empire romain, et la chute subséquente de la partie occidentale auraient dû laisser la place libre pour la partie orientale. Voulant s’éloigner d’un terrain dangereux où la papauté aurait eu une trop grande importance, il argua que c’était la conquête franque de Rome qui avait permis un transfert de la dignité impériale à Charlemagne en l’an 80048. Cela expliquait à la fois la dualité impériale entre Orient et Occident. Bien que cette œuvre soit fondamentale afin de cerner le cadre intellectuel dans lequel se situait Otton, le cadre limité de ce mémoire, qui se concentre sur l’analyse de la Gesta, ne permet malheureusement pas de s’y attarder plus avant.

Comme il le dit lui-même à la fin du deuxième livre de la Gesta, Otton aurait volontiers continué l’écriture de cette œuvre. Toutefois, à la suite de nombreuses années de maladie, il mourut en 1158. La suite de l’écriture de la Gesta revint donc à son secrétaire et assistant, Rahewin, un personnage bien peu connu. Les parties qu’il a rédigées présentent un intérêt historique certain, car elles contiennent plusieurs éléments dont on ne fait pas mention dans d'autres ouvrages. Rahewin était un clerc issu d’une famille fort probablement modeste et dont les études n’étaient en rien comparables à celles de son prédécesseur. Il a été considéré comme un notaire, secrétaire, puis comme le chapelain d’Otton. Il serait mort avant 1177. Contrairement à son prédécesseur, il présentait les faits sous l'angle de la papauté presque autant que sous l'angle impérial, ne se gênant pas d'inclure des lettres issues du clergé qui étaient pourtant ouvertement opposées à l'empereur. Cette tendance, de plus en plus en vogue au XIIe siècle, permettait de donner au texte une forme plus diplomatique. Cela présente d’ailleurs certains avantages. Effectivement, cette inclusion de documents de première main est un ajout intéressant qui offre au lecteur moderne une idée de ce à quoi ce type d’écrit pouvait ressembler. Cette crainte de la subjectivité était peut-être aussi due à sa connaissance réduite du monde si on la compare à celle de son maître. Il le dit lui-même à plusieurs reprises, notamment dans le livre III, au chapitre XVI. Il écrit que son désir en

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