Le refus du luxe et la défense du système républicain de la loi Oppia à la loi Didia
B) Vivre à la grecque dans les comédies de Plaute
Nombre de personnages des comédies de Plaute s’adonnaient aux plaisirs de la fête et l’intrigue des pièces portait souvent sur leur capacité à continuer ainsi malgré les obstacles qu’ils rencontraient389. Au sein de quatre des pièces que nous avons communs : « Alter s’oppose à alter au sein d’une paire englobée par le pronom uterque, tandis qu’alius,
alius, alius… s’opposent à unus pour dire la multiplicité opposée à l’unicité » (Fl. DUPONT, 2002, p. 42-43).
383 Cf. S. ESTIENNE, dans V. HUET et E. VALETTE-CAGNAC (dir.), 2005, p. 20.
384 P. VEYNE, 1979a, p. 13.
385 A. Wallace-Hadrill note que ce refus d’utiliser la langue grecque avait peut-être pour origine un épisode du IIIe siècle av. J.-C. : en 282 av. J.-C., l’envoyé de Rome, Lucius Postumius Megellus avait subit l’insolence des Tarentins qui se moquaient de sa façon de parler grec. Cf. A. WALLACE-HADRILL, 1998, p. 948. Sur cet épisode, cf. VALÈRE MAXIME, II, 2, 5 ; DENYS D’HALICARNASSE, XIX, 5 et APPIEN,
Les guerres samnites, 7, 2. Sur l’usage du latin par les magistrats romains lorsqu’ils s’adressaient aux Grecs, cf. P. BOYANCÉ, 1956, p. 114-115 et D. ROMAN et Y. ROMAN, 2007, p. 43.
386 P. VEYNE, 1979a, p. 21.
387 Cf. ci-dessus, p. 62.
388 J.-M. ANDRÉ, 1966, p. 43.
389 Le terme uoluptas (plaisir) revient comme un leitmotiv au sein des comédies de Plaute, tant comme nom commun que comme surnom affectif que se donnent ceux qui mènent une vie de plaisir : PLAUTE,
Amphitruo, 114 ; 633 ; 635 ; 637 ; 641 ; 939 ; 994 ; Asinaria, 664 ; Les Bacchis, 115 ; Casina, 136 ; 426 ; 453 ; 454 ; 463 ; Curculio, 190 ; Epidicus, 21 ; 557 ; Les Ménechmes, 189 ; 226 ; 259 ; 359 ; 548 ; Miles gloriosus, 641 ; 1162 ; 1345a ; Mostellaria, 249 ; 294 ; 297 ; Poenulus, 145 ; 365 ; 380 ; 382 ; 387 ; 392 ; 602 ; 1205 ; 1214 ; 1217 ; 1263 ; 1292 ; Pseudolus, 52 ; 69 ; 1257 ; 1280 ; Rudens, 436 ; 437 ; 439 ; 459 ; 1183 ; 1373 ; Stichus, 523 ; 532 ; 584 ; 657 ; Trinummus, 231 ; 1116 ; Truculentus, 353 ; 421 ; 426 ; 519 ; 521 ; 536 ; 540 ; 546 ; 687 ; 860 ; 861 et 899.
conservées, cette existence de plaisirs était désignée par les verbes congraecare,
pergraecari ou pergraecamini390, signifiant « vivre avec excès à la grecque »391. Les comédies du Sarsinate permettent de saisir les lieux communs et les idées reçues qui circulaient assez généralement dans la Ville à la fin du IIIe siècle av. J.-C. et au début du IIe siècle av. J.-C.392. Ce dramaturge visait un public assez large et ne s’adressait pas spécifiquement à l’élite dont il n’était d’ailleurs pas originaire. Tout en s’inspirant de modèles grecs issus de la Néa, la Comédie Nouvelle attique du IVe siècle av. J.-C.393, il adaptait ses pièces aux centres d’intérêt de son public romain et aimait tout particulièrement se jouer des topoi, les lieux communs en vigueur à son époque394. La dénonciation par plusieurs de ses personnages du mode de vie « à la grecque » ne provenait pas des comédies de la Néa : il traduisait un point de vue extérieur à la Grèce, celui d’un Romain et révélait la perception d’une différence, d’une distance entre ces deux sociétés. Les comédies de Plaute étant censées se dérouler en Grèce, comme leurs
390 PLAUTE, Les Bacchis, 742-743 : « Atque id pollicetur se daturum aurum mihi, / quod dem scortis quoque in lustris comedim et congraecem » (« Et il m’offre de me donner cet argent, pour que je le donne aux filles, pour que je le mange dans les mauvais lieux, à mener la vie à la grecque »); Les Bacchis, 812-813 : « Propterea hoc facio, ut suadeas gnato meo / ut pergraecetur tecum, teruenefice » (« Cela t’apprendra à conseiller à mon fils de mener la vie à la grecque avec toi, triple empoisonneur ») ;
Mostellaria, 22-24 : « Dies noctesque bibite, pergraecaminei ; / amicas emite, liberate ; pascite / parasitos ; obsonate pollucibiliter » (« Passez vos jours et vos nuits à boire, continuez à vivre à la grecque, achetez des maîtresses, affranchissez-les, engraissez des parasites ; dévastez le marché par vos emplettes ruineuses ») ; Mostellaria, 63-65 : « agite, porro pergite, / quoniam occepistis ; bibite, pergraecamini, / este, ecfercite uos, saginam caedite » (« Allez-y ; continuez puisque vous avez si bien commencé ; buvez, menez la vie à la grecque, mangez, empiffrez-vous, tuez tout ce qui est gras ! ») ;
Mostellaria, 959-961 : « Triduum unum est haud intermissum hic esse et bibi, / scorta duci, pergraecari, fidicinas, tibicinas / ducere » (« Que jamais on ne s’est interrompu ici trois jours de suite de manger et de boire, de louer des filles, de vivre à la grecque, de louer des joueuses de lyre, des joueuses de flûte ») ;
Poenulus, 601-603 : « […] quasi tu nobiscum adueniens hodie oraueris /, liberum ut commostraremus tibi locum et uoluptarium, ubi ames, potes, pergraecere » (« […] nous ferons comme si tu nous avais priés aujourd’hui, en arrivant, de t’indiquer un endroit où tu puisses en toute liberté te donner du plaisir, faire l’amour, boire, t’amuser à la grecque ») et Truculentus, 87 b-88 : « […] atque ut cum solo pergraecetur milite, / eum isti suppositum puerum opus pessime » (« […] et pour faire bombance avec le militaire tout seul, elle [la courtisane Phronésie] a inventé cette supposition d’enfant »).
391 Fl. Dupont note que pergraecari et congraecare sont des « composés à valeur intensive » de graecari, « faire le grec » : Fl. DUPONT, 2005b, p. 39. Le préfixe « per » renvoie en particulier à l’idée de faire quelque chose « à fond » : M. DUBUISSON, 1991, p. 321. Sur ces termes, cf. E. St. GRUEN, 1990, p. 153-155 ; M. DUBUISSON, 1991, p. 320-322 ; Cl. PANSIÉRI, 1997, p. 513 et 572-573 ; R. M. DANESE, 2002, p. 41-42 ; Fl. DUPONT, 2002, p. 45-46 ;2005a, p. 203et 2005b, p. 39-47.
392 Cf. E. St. GRUEN, 1990, p. 129. D’après Cicéron, la mort de Plaute intervint durant la censure de Caton l’Ancien en 184 av. J.-C. : CICÉRON, Brutus, 15, 60. La datation des comédies de Plaute reste difficile et sujette à caution, cf. sur ce point E. St. GRUEN, 1990, p. 124.
393 Le principal représentant de ce genre était Ménandre, un auteur Athénien qui vécut dans la deuxième moitié du IVe siècle av. J.-C. La Néa rompait avec la Comédie Ancienne, celle d’Aristophane ; comme le note S. Saïd, elle « ne [parlait] plus aux Athéniens des problèmes d’Athènes, elle [s’adressait] à tous les Grecs pour leur faire de la morale et [faisait] passer au premier plan la vie privée et les problèmes domestiques » : S. SAÏD, dans S. SAÏD, M. TRÉDÉ et A. LE BOULLUEC, 2010, p. 295. Sur la Néa, cf. également D. WILES, The Masks of Menander, Cambridge, Cambridge University Press, 1991.
394 Cf. Cl. PANSIÉRI, 1997, p. 192. Sur les débats concernant la part d’originalité de Plaute par rapport à ses modèles grecs, cf. ci-dessus, n. 202, p. 118.
modèles, le comique naissait de l’incongruité de l’attitude de ces Hellènes qui attaquaient des pratiques explicitement signalées comme leur étant propres. Ce mode de vie « à la grecque » apparaissait généralement associé dans la même phrase à au moins deux des trois plaisirs que constituaient la bonne chère, la boisson ou l’amour395.
Tableau 5 : Mener la vie à la grecque dans les comédies de Plaute
Référence Verbe employé
Association (au sein de la même phrase)
Boire (vin) Manger Courtisanes
Joueuses de flûte ou de lyre Les Bacchis, 742-743 congraecare X
dans de mauvais lieux
X leur donner de l’argent Les Bacchis, 812-813 pergraecari Mostellaria, 22-24 pergraecamini X jours et nuits X
engraisser des parasites, dévaster le marché par ses emplettes ruineuses
X les acheter, les
affranchir Mostellaria, 63-65 pergraecamini X X s’empiffrer d’aliments gras Mostellaria, 959-961 pergraecari X X X les louer X les louer Poenulus, 603 pergraecari X X Truculentus, 87b pergraecari
L’amour qui égayait la « vie excessive à la grecque » était toujours celui des courtisanes, c’est-à-dire l’amour vénal. Celles-ci, tout comme les musiciennes, étaient le plus souvent mentionnées en relation avec l’argent qu’il fallait dépenser pour profiter de leurs services. Les deux passages dans lequel le verbe pergraecari était employé sans être rapproché explicitement des trois modes de réjouissances répertoriés ci-dessus dans le tableau, renvoyaient en réalité au même type de comportement. Dans le Truculentus, c’est une courtisane, Phronésie, que l’on disait mener la « vie à la grecque ». Dans la première scène, le jeune Dinarque déplorait la traîtrise de sa maîtresse Phronésie qui feignait d’avoir eu un enfant d’un militaire pour l’attirer auprès d’elle et s’adonner avec lui à la « vie à la grecque »396. Le public étant au courant du métier de Phronésie, il
395 Cf. sur ce point M. DUBUISSON, 1991, p. 321 ; G. PETRONE, 2003, p. 247 et Fl. DUPONT, 2005a, p. 203 et 2005b, p. 39, 43-44
396 PLAUTE,Truculentus, 86-87b. A. Ernout, éditeur et traducteur de cette pièce pour la C. U. F. souligne néanmoins que les vers qui mentionnent la « vie à la grecque » sont corrompus et peut-être interpolés :
n’était pas nécessaire de préciser qu’il s’agissait de boire et de manger en sa compagnie : les spectateurs connaissaient sans doute bien les habitudes des demeures de ces prostituées. En outre, dans la suite de la pièce, plusieurs personnages évoquaient la nourriture et le vin que consommait Phronésie avec ses amants397. L’autre passage provenait de la comédie Les Bacchis. Le vieux Nicobule, s’adressant à son esclave Chrysale qu’il avait fait ligoter, s’exclamait : « Cela t’apprendra à conseiller à mon fils de mener la vie à la grecque avec toi, triple empoisonneur »398. Or le vieil homme venait de lire une lettre dans laquelle son fils, Mnésiloque accusait l’esclave de lui donner de l’argent pour qu’il achete les faveurs de courtisanes et s’offre des festins399. Un peu plus tôt dans la pièce, Chrysale décrivait ainsi Mnésiloque : « le fils du vieux, avec qui je bois, avec qui je mange et fais l’amour »400. On retrouve ici le triptyque qui caractérisait la vie à la grecque et expliquait peut-être le qualificatif de « triple empoisonneur » appliqué par Nicobule à Chrysale dans le passage précédemment cité. Le comique tenait à l’exagération sous-jacente dans cette insulte adressée non à un véritable meurtrier, mais à un corrupteur. La « vie à la grecque » correspondait donc chez Plaute à une pratique bien précise, celle des festins dans lesquels se mêlaient les plaisirs du corps, ceux du vin, de la bonne chère et des femmes. Les parfums faisaient également partie de l’agrément de ces dîners401. Il s’agissait bel et bien d’une existence de luxe car elle associait raffinement et dépenses superflues402. Dans la Mostellaria, l’esclave Grumion employait le verbe « obsonare » pour qualifier ce régime de vie. Fl. Dupont note que « à Rome, ce terme fait référence spécialement aux marchandises achetées au marché, chères et luxueuses, indispensables pour un banquet de fête par opposition aux nourritures produites par le jardin et qui suffisent au quotidien »403. Le conuiuium
constituait le lieu privilégié pour mener cette existence de plaisirs404.
A. ERNOUT, dans PLAUTE, Comédies, tome VII, Trinummus, Truculentus, Vidularia, Fragments, Paris, Les Belles Lettres, 2003 (quatrième tirage), p. 103, n. 2. La forme verbale « pergraecetur » est le résultat de la correction d’une correction du texte des manuscrits : cf. J. Chr. DUMONT, 1987, p. 584, n. 440.
397 PLAUTE,Truculentus, 156, 359, 365, 854-855. La « vie à la grecque » n’est cependant pas l’un des thèmes principaux de cette pièce : il est surtout question du goût des courtisanes pour l’argent et de la ruine de leurs amants qu’elles provoquent.
398 « Propterea hoc facio, ut suadeas gnato meo / ut pergraecetur tecum, teruenefice », PLAUTE, Les Bacchis, 812-813.
399 PLAUTE, Les Bacchis, 742-743.
400 « filio senis, / quicum ego bibo, quicum edo et amo », PLAUTE, Les Bacchis, 645-646.
401 PLAUTE, Les Bacchis, 1181 ; Mostellaria, 42 (« parfums exotiques », « unguenta exotica ») et
Truculentus, 312.
402 Dans la Mostellaria, l’esclave Grumion accusait à plusieurs reprises ceux qui menaient la vie à la grecque de dilapider le patrimoine du maître : Mostellaria, 3 ; 20 ; 24 ; 79-80. Sur le raffinement de cette vie à la grecque, cf. Mostellaria, 42-45. Sur l’association entre les mœurs grecques et le luxe, cf. C. LETTA, 1984, p. 19-20.
403 Fl. DUPONT, 2005b, p. 43.
404 Dans Les Bacchis, l’esclave Chrysale montrait à son maître son fils – réputé mener la vie à la grecque – en train de participer à un conuiuium avec une courtisane : PLAUTE, Les Bacchis, 813 et 834. Au sein de la Mostellaria, Callidamate, l’ami du jeune Philolachès dont il partageait le goût pour la « vie à la grecque », évoquait le conuiuium dont il sortait déjà gagné par l’ivresse : Mostellaria, 316-319.
Cette « vie à la grecque » comportait-elle une alimentation qui lui soit propre ? Plusieurs scènes des pièces de Plaute contenaient des détails sur la nourriture consommée par ceux qui s’adonnaient à ce régime. Leur boisson était souvent du
mulsum, du vin mêlé de miel405. Au sein de la Mostellaria, le dramaturge évoquait les victuailles qui avaient la prédilection des adeptes de la fête à la grecque. Cette comédie s’ouvrait sur une dispute opposant deux esclaves. L’un, Grumion, était le régisseur de l’un des domaines ruraux du maître ; il prétendait incarner les vertus de la campagne. L’autre, Tranion, était rattaché à la demeure urbaine du maître, Théopropide406. Grumion reprochait à son compère de la ville la vie à la grecque que celui-ci menait avec Philolachès, le fils de Théopropide407. L’esclave de la campagne précisait que le régime de ces citadins consistait à consommer une nourriture « sagina », c’est-à-dire « grasse » ou plutôt « engraissée »408 : il faisait ici référence à la pratique de faire engraisser les animaux destinés à la consommation, ce qui leur conférait une valeur ajoutée et plaisait aux goûts des Romains409. De dépit, il déclarait à Tranion : « Garde pour toi tes tourterelles, tes poissons, ta volaille (auis) »410. Un peu plus tard dans la pièce, le voisin Simon félicitait Tranion de mener la belle vie avec son maître en dégustant du vin et des aliments de qualité et en particulier des poissons fins411. Le poisson caractérisait ainsi la vie à la grecque. Il était également associé à ce mode d’existence par la métaphore. Dans la comédie de Plaute Asinaria, une courtisane comparait un amant à un poisson : il devait être frais pour être savoureux et pour que l’on puisse l’accommoder – c’est-à-dire le ruiner – à sa guise412. Le luxe alimentaire décrié – et envié – par Grumion correspondait donc à la consommation de mets fournis par la mer et le ciel, les oiseaux et les poissons413 ; les aliments produits par la terre caractérisaient au contraire la frugalité des campagnards414. Dans ces passages s’esquissait ce que Fl. Dupont appelle une « grammaire de l’alimentation », c’est-à-dire un système cohérent attribuant des valeurs différentes à chaque type d’aliments415.
405Asinaria, 906 ; Aulularia, 622 et Persa, 821. Sur le mulsum, cf. J. ANDRÉ, 1961, p. 168 et A. DALBY, 2003, p. 222-223.
406 Il occupait probablement la fonction d’atriensis, d’esclave chargé de l’intendance de la demeure urbaine du maître. Cf. J. Chr. DUMONT, 1987, p. 466.
407 Sur cette scène, cf. également J.-P. CÈBE, 1978, p. 299-306.
408 « […] sagina caedite » (« tuez tout ce qui est engraissé »), Mostellaria, 65.
409 Cf. J. ANDRÉ, 1961, p. 130. Caton l’Ancien dans son ouvrage De l’agriculture donnait des conseils pour engraisser les poules, les oies et les palombes : CATON L’ANCIEN, De l’agriculture, 89-90 (98-99). M. Corbier note que dans la « hiérarchie des goûts », les Romains accordaient une place de choix à la graisse : M. CORBIER, 1989, p. 129-131.
410 « Tu tibi istos habeas turtures, piscis, auis », PLAUTE, Mostellaria, 46-47.
411 PLAUTE, Mostellaria, 730. Dans la première scène, Tranion annonce à l’esclave de la campagne Grumion qu’il veut se rendre au marché du Pirée pour acheter du poisson (Mostellaria, 66-67).
412 PLAUTE, Asinaria, 177-181.
413 N. Purcell souligne l’association répétée du poisson avec la sphère de la richesse et du luxe au sein de la littérature grecque et latine : N. PURCELL, 1995, p. 132-141.
414 Cf. ci-dessous, p. 244-247.
415 Fl. DUPONT, 1996, p. 197. Cette association entre oiseaux, produits de la mer et luxe que l’on constate chez Plaute, s’affirma par la suite comme un principe incontesté : la loi Aemilia interdit ainsi en 115 av. J.-C. de servir à sa table « les coquillages ou les oiseaux importés d’un autre monde »
Plaute donnait cependant relativement peu de détails concernant les festins de ceux qui menaient la « vie à la grecque ».
Il était plus explicite lorsqu’il s’agissait des dîners promis aux parasites et pour cause : ces personnages réduisaient leur horizon à leur ventre416, passant le temps à chercher à se remplir la panse. L’un d’entre eux était d’ailleurs nommé Saturion, de « satur », rassasié417. Les parasites étaient explicitement associés à la vie à la grecque par Plaute418. Leur menu favori mêlait, lui aussi, produits de la mer et oiseaux. Dans Les Captifs, Hégion qui se refusait à offrir un festin, évoquait « l’armée de la mer » nécessaire pour contenter le parasite Ergasile419. Un peu plus tard dans la pièce, celui-ci précisait ses désirs en réclamant successivement de l’ophthalmias420, de l’horaeum, c’est-à-dire de la bonite séchée et salée421, du maquereau422, de la raie pastenague423 et (« conchylia aut ex alio orbe conuectae aues », PLINE L’ANCIEN, VIII, 223). La distinction entre mer, ciel et terre semblait définitivement fixée dans les mentalités par la loi Licinia de la fin du IIe siècle av. J.-C. Sur ces mesures, cf. ci-dessous, p. 365-389.
416 PLAUTE, Persa, 329-331, 338 et 341 ; Les Captifs, 152-153, 468, 805 et 826 ; Les Ménechmes, 77-78. Cf. G. GUASTELLA, 1989, p. 343 : « on peut dire que chez ce personnage [le parasite] la fonction alimentaire est pratiquement exclusive ».
417 Il s’agit d’un des personnages principaux de la comédie Persa. Saturion joue sur la signification de son nom, réclamant à l’esclave Toxile de le rendre « satur », rassasié (Persa, 146). Cf. également Les Captifs, 811.
418 PLAUTE, Mostellaria, 23-24.
419 « maritumi omnes milites », Les Captifs, 164.
420Les Captifs, 850. L’ophthalmias est souvent rapproché du poisson nommé en latin oculata. Il n’a pas été identifié : cf. A. ERNOUT, dans PLAUTE, Comédies, tome II, Bacchides, Captiui, Casina, Paris, Les Belles Lettres, 2003, p. 136, n. 2 ; J. ANDRÉ, 1961, p. 103 et E. de SAINT-DENIS, 1947, p. 76. D’après E. de Saint-Denis, il « devait sans doute son nom à la grosseur de ses yeux ». A. Dalby rapproche plutôt l’oculata de l’oblade, un poisson désigné en grec sous le nom de melanouros et en latin sous celui de
melanurus : A. DALBY, 2003, p. 61-62. Sur l’oblade ou melanurus, cf. E. de SAINT-DENIS, 1947, p. 63-64.
421 Les Captifs, 851. La traduction du terme « horaeum » a donné lieu à de multiples interprétations. Ainsi, dans une notice de 1894, K. P. Harrington précisait qu’il fallait entendre non pas « horeaum, scombrum », mais « horaeum scombrum », sans la virgule : « scombre frais », horeaum étant censé être l’accusatif masculin d’un adjectif horaeus dérivé du grec ὡραῖος, « de saison » c’est-à-dire « frais » (K. P. HARRINGTON, « Plautus Capt. v. 851. Horeaum scombrum et trugonum et cetum et mollem caseum ? », The Classical Review, 1894, VIII [6], p. 249 ; de même F. GAFFIOT, 2000, p. 759). A. Ernout, dans la C. U. F., lit plutôt « horaeum, scombrum » et interprète ces deux termes comme renvoyant à deux espèces de poisson différentes, l’« horaeum » et le scombre, c’est-à-dire, le maquereau. L’horaeum serait la traduction latine du grecὡραῖον, désignant, selon Diphile de Siphnos (d’après ATHÉNÉE, III, 120e) une espèce de κύβιον, c’est-à-dire du thon séché, salé et coupé en morceaux : cf. A. DALBY, 2003, p. 336 ; J. ANDRÉ, 1961, p. 113, n. 243. Sur le κύβιον, cf. E. de SAINT-DENIS, 1947, p. 29-30. Selon A. Dalby, le poisson salé, séché et découpé en tranches dans le cas de l’ὡραῖον, serait non pas du thon mais de la bonite, un poisson de la même famille. Il s’agissait d’un des mets les plus prisés des tables grecques : A. DALBY, 2003, p. 336. Cette lecture est plus vraisemblable. Le terme horaeum n’étant pas attesté par ailleurs en latin, il est plus probable que Plaute ait emprunté au grec un nom de poisson, comme il le fait d’ailleurs dans la même phrase pour l’ophthalmias et le trygon, plutôt qu’un adjectif pour lequel il aurait pu trouver aisément un équivalent latin (tel recens).
422 « scomber », Les Captifs, 851. A. DALBY, 2003, p. 205 ; J. ANDRÉ, 1961, p. 104 et E. de SAINT-DENIS, 1947, p. 102-103.
423Les Captifs, 851. Plaute emploie le substantif « trygon », calque latin du grec τρυγών, qui, d’après Pline l’Ancien, correspond au poisson nommé en latin « pastinaca » (PLINE L’ANCIEN, IX, 155). Selon
du poisson de grande taille424. Il est possible que Plaute suive ici son modèle grec dans la mesure où la plupart des noms de poissons mentionnés dans ce passage étaient des calques latins de termes grecs425. Qu’il s’inspire ou non sur ce point des pièces attiques, l’importance que le dramaturge accordait aux poissons au sein de l’alimentation des parasites traduisait la vision que lui et ses contemporains se faisaient de leur régime. Lorsque le parasite Saturion de la pièce Persa discutait avec l’esclave Toxile du bon repas que celui-ci lui avait promis, il mentionnait la murène, le congre ainsi que l’hallec, une sauce de poisson426. L’« hallec » était une bouillie de poissons ayant macéré dans du sel427. Il ne s’agissait cependant pas d’un aliment de prix. J.-M. André remarque, en effet, que Caton prescrivait dans son ouvrage d’agronomie De l’agriculture d’en donner aux esclaves lorsque les olives venaient à manquer428. Sa présence parmi les aliments réclamés à grands cris par Saturion pouvait signifier que cette sauce était appréciée des gourmands, à moins que sa mention serve seulement à renforcer le poids des produits de la mer parmi les mets qu’exigeait ce personnage. Les oiseaux faisaient également partie des mets préférés des parasites. Ils commandaient des volatiles de basse-cour429 ou des oiseaux sauvages qu’il fallait aller piéger dans la campagne. Ergasile ayant déclaré regretter le licenciement de l’« armée des victuailles »430, Hégion lui répondait, en filant la métaphore, qu’il lui fallait comme soldats des « Turdetani » et des « Ficedulenses », jouant sur les termes turdus (grive) et ficedula (bec-figue)431. Les parasites ne s’en