4. Le thème de la justice et le management public
4.1. L’axiomatique du management public et les enjeux distributifs
4.1.1. Le traitement actuel de l’objectif de justice par le management public
4.1.1.3. Prise en compte de la justice dans le management public: la critique du
managérialisme
La troisième position, de mise en évidence et de discussion explicite des objectifs d’équité, est
la plus minoritaire. On peut la trouver soit chez des auteurs relativement critiques à l’égard de
la démarche managériale, soit dans des travaux sectoriels. Examinons ces deux sources.
A la lumière de l’expérience du Royaume-Uni et des Etats-Unis, Pollitt (1990) mène une
critique des différents courants managérialistes dans le secteur public du point de vue de leur
cohérence interne, de leur réalisme, des valeurs qui les sous-tendent, et des intérêts politiques
qui les promeuvent. La forme particulière du management public qui a prévalu dans les
réformes menées sous Reagan et Thatcher (désignée sous le vocable de « néo-Taylorisme »)
est rejetée parce qu’elle réduit le management à des objectifs financiers, d’économie, de coût
évité ou d’efficience (pp. 111 - 146), et néglige pour des raisons idéologiques les enjeux
distributifs.
Au-delà de cette critique, Pollitt reconnaît la difficulté de trouver une alternative viable au
néo-Taylorisme. Parmi les alternatives recensées par l’auteur, une seule (la « public service
orientation ») propose explicitement la prise en compte de l’équité parmi les objectifs
possibles (Pollitt 1990, p. 154). Elle correspond à une vision du secteur public (et en
l’occurrence, particulièrement des collectivités locales) comme facteur de cohésion sociale.
L’accent est particulièrement mis sur la participation des usagers ; le rôle redistributif à
l’intention des plus défavorisés est également mis en avant. Ces propositions ont été mises en
œuvre dans des municipalités anglaises. L’existence de cette alternative indique qu’il y a des
enjeux d’équité non traités par un management public réducteur, mais elle n’offre guère de
perspectives de transposition utiles pour notre cas.
Le thème de la citoyenneté et de la participation est largement développé dans les
contributions collectées par Rouban (1999). La plupart des auteurs du recueil critiquent les
prémisses du «New public Management» et attirent l’attention sur la différence entre le
statut de consommateur et celui de citoyen. Ces critiques débouchent sur des suggestions de
structures participatives à différents niveaux des services publics, pour complémenter la
relation plus ou moins marchande qui s’instaure au guichet. Greve et Jespersen (1999, p. 146)
avancent que le NPM menace l’équité des procédures et des services, mieux assurée par les
bureaucraties publiques (indépendamment des défauts qu’elles présentent par ailleurs). C’est
une position discutable (voir les avis d’Affichard et de Guyon ci-dessous), mais nous
retiendrons surtout, une fois de plus, la non-explicitation des critères précis d’équité qui
fondent cette assertion.
Goodsell (1994) propose une vision plus équilibrée de la performance. Ce qui est défendu est
non pas l’efficacité de la bureaucratie publique au Etats-Unis, mais son « bon
fonctionnement » et la valeur de ce fonctionnement pour la société. L’argument porte sur le
terrain de l’efficacité (où se portent les attaques les plus fréquentes contre les bureaucrates),
mais également sur le terrain de l’équité. La représentativité passive (par la proximité entre la
composition socio-économique des agents et celle de la population) et active (par la
convergence des attitudes) de la bureaucratie sont discutées explicitement comme facteurs de
légitimité; Goodsell aborde également directement le thème de l’équité ou de la
discrimination dans la mise à disposition des services publics (1994, pp. 53 - 61 :
« Bureaucracy as discriminator »). Son propos est principalement de réfuter que la
bureaucratie est en soi un facteur de discrimination (au sens négatif) entre citoyens.
Le regard du politologue sur le management public qu’est celui de Goodsell est partagé par
Davis (1996), qui conteste l’adéquation des cadres théoriques actuels de l’administration
-pvib\\ç[Vie du point~de-vue-de leur contribution-à la démocKatie.-\\-à\sc\i\e.-SO\xs-ce\.-Bng\t,_tt
sous la forme d’un dialogue avec leurs principaux exposants, les théories administratives que
sont le rationalisme complet de la science administrative (représenté par Gulick), le
rationalisme incomplet de Simon, la participation vue par Argyris, et la théorie de
l’administration démocratique défendue par Vincent Ostrom. Davis critique l’absence de la
dimension collective, de la société, dans les théories de l’administration publique. Il n’y a pas
de propos sur l’équité sur un plan plus substantiel que celui du discours.
Tous ces auteurs - Davis, Goodsell, Heffron - sont issus de la tradition de la « public
administration » américaine, qui propose donc une perception plus ouverte de la performance.
C’est lié à la proximité de ces auteurs avec les sciences politiques, dont nous verrons que de
manière générale elles ont un potentiel pour enrichir une réflexion sur l’équité, à partir de leur
intérêt pour la démocratie. Mais cela ne débouche pas encore, chez ces auteurs, sur la
discussion de normes d’équité opérationnelles, en partie parce que le lien entre la démocratie
et l'équité n’est pas direct.
Certains auteurs se sont rapprochés davantage d’une intégration de l’équité dans la
performance. Le colloque de la revue «Politiques et management public» de 1998 (actes
publiés dans les numéros 3 et 4 de 1999), consacré entièrement à la performance publique, a
permis de faire un point actuel sur la question. On y voit transparaître l’hétérogénéité des
définitions de la performance sous l’angle de la prise en compte de la justice. La plupart des
contributeurs ignorent cette dimension ou y font une référence fugitive. Knoepfel et Varone
(1999) font référence à la nécessité d’une définition plus équilibrée de la performance et
incluent explicitement l’équité, mais leur réflexion est plus générale que la seule intégration
des objectifs de justice. Une contribution fait exception, c’est celle de Warin, qui pose
directement la question de la « performance de justice » à partir de la demande des usagers, et
ce dans plusieurs secteurs, ce qui le démarque de la littérature sectorielle que nous
examinerons ci-après. A partir d’un examen du processus de modernisation en cours dans
plusieurs ministères français, l’auteur parvient à l’hypothèse suivant laquelle
le décalage entre les attentes de performance de justice exprimées par les usagers et les démarches
conçues pour améliorer les services s’explique par une raison structurelle qui est le « réalisme
gestionnaire » de la modernisation administrative. Celle-ci apparaît au service d’un pragmatisme
gestionnaire qui a pour principal souci de rationaliser les activités administratives et d’accroître la
sujétion des services à des impératifs économiques et financiers. Cette tendance ne conduit pas à
rechercher en priorité la justice dans la réalisation de principes généraux permettant de réaffirmer
l’unité de la société. Elle tourne même plutôt le dos à cette éventualité, ce qui laisse penser qu’il
existe une inconciliabilité entre ce réalisme gestionnaire et les attentes de justice dans les services
publics exprimées par les usagers (1999, p. 161)
Ces remarques sur le « réalisme gestionnaire » rejoignent les critiques du managérialisme
néo-taylorien par Pollitt (1990). La modernisation orientée vers la rationalisation se ferait au
détriment de la demande de justice qui serait traditionnellement gérée à l’initiative des agents
grâce aux interstices dans la réglementation (Warin 1999, p. 159). Ce propos sur la régulation
traditionnelle nous semble critiquable à la fois au plan positif et au plan normatif Au plan
positif, on aurait aimé un fondement empirique de la « demande de justice » plus étoffé que ce
qui est proposé p. 148, et il nous semble que « l’offre de justice » basée sur le lien personnel
entre l’agent et l’usager néglige le poids du droit administratif, alors même que l’auteur fait
allusion à l’importance du droit dans le maintien de la performance de justice. Au plan
normatif, si la performance de justice est basée sur le pouvoir discrétionnaire des agents, cela
fonde une ressource de pouvoir considérable dans leurs mains (puisqu’on est dans le cas
classique de la «maîtrise de l’écart à la règle», Crozier & Friedberg 1977). On voit mal
comment une telle situation serait acceptée par les usagers. Ensuite, cette situation signe une
non-gestion : on ne peut guère recommander de relâcher les procédures afin de ménager une
marge-de-discrétion-aux-agents^si I!on n!a^pas-]Iassurance_que_cette_discré.tion^est régulée par
ailleurs (p. ex. par des valeurs professionnelles ou un système de recours ou de « peer
review »).
Ces raisons normatives nous font nous opposer à Warin à propos de la compatibilité de la
gestion et de la demande de performance de justice. Nous reprendrons cependant à notre
compte le terme de « performance de justice », auquel il reste à définir un contenu
managérial.
Les travaux de Christian Guyon n’aboutissent pas, contrairement à ceux de Warin, à une
opposition entre management public et justice. Le point de départ de sa réflexion n’est pas
tant une critique frontale du managérialisme, qu’une critique du fonctionnement des services
publics français. A partir du triple constat de la crise d’efficacité des services publics, de
l’échec du projet égalitaire qui les fonde, et de l’échec des vagues de modernisation, il
propose de refonder une démarche de changement plus décentralisée, inspirée des travaux des
sociologues de l’innovation tels que Akrich, Latour et Callon. Sa conception de la
performance et des objectifs des services publics est remarquablement polyvalente ; en
particulier, Guyon (1998) évite la réduction de la performance à l’efficacité et intègre
systématiquement les objectifs de cohésion sociale ou d’équité. Cet ouvrage instrumental,
consacré aux méthodes de changement, ne détaille pas la définition de la performance, et
appartiendrait à la deuxième catégorie dans notre classement. Guyon ébauche cependant
ailleurs (1997, pp. 151 suiv.) un cadre normatif spécifique alternatif au référentiel égalitaire
des services publics français. Cette réflexion sur l’équité intègre les apports de Rawls et de
« l’économie des grandeurs » (Boltanski et Thévenot 1991).
Ces travaux se situent dans le prolongement de ceux de Joëlle Affichard, qui travaille depuis
le début des années ’90 à une réflexion sur l’inégalité dans le cadre du Commissariat Général
au Plan français. Le propos devient directement pertinent pour notre recherche :
Le mouvement de modernisation des services publics, par ses références au management, se
propose de faire entrer dans les administrations des méthodes de gestion qui ont fait leur preuves
dans les entreprises. Ces changements ont pour but d’améliorer l’efficacité, au bénéfice des
usagers et des budgets publics, et sont supposés n’avoir aucune incidence sur la nature de service
public des activités concernées. [...] On se propose de reprendre ici cette question de manière
systématique, en confrontant l’impératif d’efficacité à une exigence fondatrice de la notion de
service public : celle du traitement équitable des usagers. (Affichard 1995, p. 281)
La démarche de cet auteur, et plus généralement des travaux du Commissariat général au Plan
dans lesquels cette démarche s’inscrit', est dans une certaine mesure parallèle à ce que sera la
nôtre. La recherche de normes de justice y est abordée par une référence expresse aux travaux
sociologiques ou philosophiques actuels dans ce domaine. Les enjeux intra-organisationnels
de la justice sont abordés dans la mesure où des conflits entre différentes conceptions de la
justice sont intégrés par les prestataires professionnels (enseignants, médecins, responsables
de l’équipement). Par contre l’accent mis sur les citoyens usagers, bien que parfaitement
logique et adéquat dans l’absolu, ne convient pas à la situation de répartition entre institutions
qui nous occupe.
Enfin, il faut mentionner le manuel de McKinney et Howard (1998), qui abordent
extensivement la question de l’équité. La démarche d’ensemble de leur manuel de «public
administration » repose sur des fondations éthiques, présentées avec force par une
introduction de quinze pages en forme de leçon de morale. Les considérations de justice ne
sont qu’un aspect de la « philosophie de service public » qu’ils défendent, et la liberté et la
citoyenneté y tiennent une place très importante. Cet accent sur l’éthique est abondamment
' Affichard et de Foucauld (1992, 1995) ont édité les actes de deux colloques successifs sur le thème des
inégalités ; voir Mine 1994, pour le rapport officiel.
_xéférencé,_avec_de.s_saurc.es_diyerses_:_influence_communautarienne_(p..l_l_par_exemple),.
Rawls, les pères fondateurs de la Nation, et la constitution fédérale US.
Les références à l’éthique, dont notamment celles relatives à la justice, apparaissent tout au
long du livre. Relevons ici certaines qui sont plus directement pertinentes pour notre propos :
- équilibres de pouvoir entre institutions (« checks and balances »), rapports avec
les clientèles et reddition de comptes (ch. 2) ; lien entre les structures
gouvernementales, les niveaux de compétences, et la reddition de compte
démocratique à différents publics (ch. 16) ;
- critiques des réformes engagées par Carter, puis poursuivies par Reagan et
Clinton, notamment sous l’angle des équilibres distributifs (ch. 3) ;
- avertissement quant aux présupposés implicites de la policy analysis, qui tendent à
favoriser la perception téléologique et stratégique des politiques publiques (Ch. 5,
pp. 110 - 111); critique de la focalisation de l’évaluation sur l’efficacité et la
productivité, et de l’insensibilité des démarches d’évaluation aux effets des
déplacements de ressources (ch. 15) ;
perception de l’administration par les clientèles défavorisées (ch. 6, pp. 125 -
126);
- recension des mouvements critiques de la science administrative, notamment le
courant de la « New Public Administration » qui au cours des années ’70 avait
mis l’accent sur le défaut de traitement de l’équité (ch. 7, pp. 171 - 174) ;
traitement détaillé des politiques « d’equal opportunities » et « affirmative
action » dans la gestion du personnel (ch. 13) ;
- problème de la loyauté nationale ou supranationale des fonctionnaires
d’organisations internationales (ch. 17 p. 441) ;
- retour en conclusion sur les motivations des acteurs, le pouvoir dans
l’administration et les codes d’éthique (ch. 18).
Cette intégration large de l’éthique correspond à la démarche d’ensemble de ces auteurs qui
est de mettre l’accent sur « l’accountability » des cadres moyens et inférieurs du service
public. Cette responsabilité ne peut résulter à leur sens que de l’intégration personnelle par ces
cadres de normes éthiques.
L’ouvrage de McKinney et Howard est atypique. Bien que portant un propos critique
habituellement réservé à des approches académiques (cf les contributions éditées par Rouban
1999 ou l’ouvrage de Goodsell 1994), il s’agit réellement d’un ouvrage de management,
comprenant tous les outils idoines (organisation, GRH, communication et RP, comptabilité et
financement, planification et contrôle, etc.) et volontairement très appliqué. La bibliographie
ne privilégie pas les sources actuelles (certains chapitres sont franchement datés), mais
mobilise par contre des sources «historiques» depuis les années ’30, voire depuis le 19^™
siècle.
Leur propos très normatif n’articule pas toujours clairement les normes à utiliser. La norme
distributive dominante qui transparaît dans leur texte est soit l’égalité, soit le maximin
Rawlsien (sur lequel nous reviendrons au point 4.2.1) appliqué directement aux services
publics, qui sont donc supposés servir de base aux « biens sociaux premiers ». Ils proposent
néanmoins le traitement le plus cohérent que nous avons pu trouver dans un manuel.
Parmi ces auteurs entrant dans la troisième catégorie, qui ont contribué à enrichir le
management public sous l’angle de la justice, il est remarquable que la plupart soient
étrangers au management public lui-même. C’est notamment le cas pour Pollitt (par l’étendue
de ses références à des travaux politologiques), pour les auteurs édités par Rouban, pour
Goodsell, et pour Warin (par leur rattachement institutionnel proche des sciences politiques).
Affichard-a—travaillé-sur—la—sociologie-de—1-innovation—et-donc-Sur_la-médiation_et_la
traduction : le point commun avec l’équité est l’étude du lien social. Seuls Guyon, qui est
consultant en gestion, et McKinney et Howard, qui sont professeurs d’administration
publique, font exception.
Ces travaux sont donc marginaux par rapport à l’ensemble de la littérature en management
public. Marginaux par leur nombre et leur ampleur faible, par leur caractère disjoint (il s’agit
de contributions isolées plutôt qu’intégrées dans des manuels, exception faite de McKinney et
Howard), et par les sources qui les inspirent. Ils montrent néanmoins qu’il n’y a pas
d’antinomie entre le management public et la justice.
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