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LE MOUVEMENT ANARCHISTE

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Chapitre II - ORIGINES MODERNES DU TERRORISME

1. LE MOUVEMENT ANARCHISTE

L'identification du terrorisme avec l'anarchisme est une erreur encore assez courante, surtout quand elle a trait au terrorisme de mouvements d'extrême gauche {Faction de l'Armée Rouge, Brigades Rouges, Action Directe,

etc.)^. La source de cette erreur réside dans une autre erreur d'identification entre le terrorisme et l'assassinat politique, et entre le terrorisme et les attentats à la bombe, la violence anarchiste du dix-neuvième siècle s'étant - rarement- exprimée sous cette forme ainsi que sous la forme terroriste telle qu'elle est définie plus haut dans ce travail. Une autre source d'identification du terrorisme à l'anarchisme est induite par les terroristes qui se revendiquent eux-mêmes de l'idéologie anarchiste

Pour mieux comprendre la «violence» anarchiste et la différencier dans son ensemble du terrorisme prétendument- révolutionnaire d'extrême gauche, mais aussi pour mieux comprendre le rôle qu'elle a joué comme inspiratrice et précurseur direct du terrorisme non étatique en général, il est nécessaire de récapituler les éléments essentiels de sa doctrine.

« Ni Dieu, ni maître», telle e.st la devise qui résume son idéologie. Ce qui est impliqué par cette devise est que toute forme d'organisation humaine dont la fonction est l'application coercitive d'un comportement, ou l'établissement d'institutions idéologiques, politiques, économiques ou sociales, doit être démantelée et remplacée par des associations volontaires d'êtres humains «matures et émancipés». L'idéologie anarchiste n'était donc pas opposée à toute forme d'organisation humaine, ou dédiée au chaos, mais opposée au principe institutionnel en tant que principe idéologique duquel découle l'institution d'une relation de pouvoir et soumission dont la fonction principale est de contribuer à la stabilisation des structures politiques, économiques et religieuses hiérarchiques, donc à la domination de l'homme par l'homme (l'exploitation économique de l'homme par l'homme n'étant qu'un aspect de cette relation de pouvoir). D'où le rejet anarchiste de l'église, de l'état, des partis politiques, des lois institutionnalisées au profit d'une classe d'êtres humains et au détriment d'autres. La société idéale devait être

' Larousse S. Librairie Larousse, 1966, sous: "Genève, Convention de",Tome 2, p. 1.376

^ Pour une documentation brève et concise relative aux origines antiques et Médiévales du terrorisme organisationnel, je convie le lecteur à consulter les anicle de D’aAlessio, S.J, & Stolzenberg. L., "Sicarii and the rise of Terrorism", Tcrrorism. 1990, vol, 13, p, 329-335; Rapoport, D.C., "Religion and Terror : Thugs, Assassins, and Zealots" dans C.W, Kegley, "Intemaiional Terrorism : Characierisiics. Causes. Controls. Op. Cil., p. 146-157 et de Cohn, N., Les Fanaiiaues de !'Apocalypse. Edtions Julliard, (1962), traduction française de MiUenarians and Mvsncal Anarchisis of ihe Middle Ane. 1957, Londres; voir aussi Becker, J,. "Anolher final battle on ihe stage of Hisiory", Terrorism. 1981. Vol, 5. n® 1-2, p. 89-105.

composée de réseaux d'organisations humaines autonomes et non hiérarchisées en termes de pouvoir, formées d'individus libres et basées sur la convivialité, l'affinité et des normes ou contrats débattus et librement consentis individuellement. Le Mal social n'est pas attribué à une classe de gens, mais à la mauvaise organisation de la société, basée exclusivement sur le principe de la propriété privée. Le but de la révolution anarchiste était donc la destruction d'un système social basé sur ce principe, source de tous les maux sociaux, et son remplacement par l'alternative anarchiste.

Le mouvement anarchiste, à travers les écrits de deux de ses principaux idéologues, Proudhon et Kropotkine, n'a nulle part prôné une violence aveugle afin d'intimider les masses à rejoindre la révolution. Le slogan, nqui n'est pas avec nous est contre nous», ne peut être attribué à l'idéologie anarchiste. Bien que la violence politique anarchiste, sous les formes d'assassinats de responsables politiques et même d'attentats terroristes ait existé, elle n'a Jamais constitué l'unique moyen d'une stratégie qui devait conduire à la société anarchiste''. Bakounine^ déconseille l'utilisation de la violence pour la réaction qu'elle engendrerait inévitablement, non seulement contre les auteurs de la violence mais contre le peuple. Selon Bakounine le but de la lutte -une société Mondiale de réseaux de communautés fédérées non hiérarchiques- devait pouvoir se refléter dans les moyens qu'elle utilisait pour l'atteindre. La violence terroriste, basée sur le principe de la contrainte et de la terreur, était donc une antithèse de la doctrine anarchiste, basée sur la liberté et la convivialité. La révolution en terme de mouvement insurrectioruiel de masse n'était pas considérée comme le seul, ni même comme le meilleur moyen pour faire aboutir la révolution. Un processus de réformes, ajoutées les unes aux autres, pouvait aussi bien, de façon cumulative, engendrer un changement révolutionnaire en comparaison au point de départ et était préférable car elle se ferait en douceur dans la mesure ou la bourgeoisie consentirait d'elle même à se départir de ses prérogatives. Cependant, ne croyant pas en la bonne volonté de la bourgeoisie et plaçant peu de confiance dans le

peuple quant à son enthousiasme à se libérer de lui même, Bakounine parla aussi en faveur d'une avant-garde

révolutionnaire dont le rôle serait d'inspirer et de conduire les masses à la révolution. Emile Henry ira même jusqu'à clamer, lors de son procès pour avoir jeté une bombe sur la terrasse du café «Terminus» à Paris : «Il n'y a pas d'innocents». Mais le moyen le plus prôné par les idéologues anarchistes était le prêche par l'exemple et

l'action : la création à'îlots d'Utopie, communautés volontaires d'anarchistes devant préfigurer VEtat libertaire.

Les premiers Kibboutz* * se sont établis en adoptant les principes anarchistes^ et sont, à ma connaissance, les seuls vestiges restant des îlots d'Utopie, prônés par Bakounine.

Le mouvement anarchiste, associé au mouvement socialiste jusqu'à la Première Internationale en 1872, n'a jamais été un mouvement terroriste ou même un mouvement de violence politique comparable aux mouvements d'indépendance nationale* du tournant de ce siècle ou à la violence révolutionnaire sociale russe d'avant la révolution de 1905 et de 1905 au 5 octobre 1917 (proclamation de l’U.R.S.S.). Les assassinats politiques contre des hautes autorités d'état tels que le Tzar Alexandre 11 (1881), le Président français Sadi Carnot (1894), Canovas, Premier Ministre espagnol (1897), l'Impératrice Elisabeth d'Autriche (1898), Umberto 1, Roi d'Italie (1900), le Président des Etats Unis William McKinley (1901), le Premier Ministre russe Stolypin (1911), l'Archiduc Francis Ferdinant à Sarajevo (1914), ou les attentats terroristes comme les lancés de bombes et de bâtons de dynamites dans des lieux publiques soi- disant fréquentés par des «bourgeois» n'étaient pas les produits de complots fomentés par le mouvement anarchiste, mais l'oeuvre de «loups solitaires»^, se réclamant de la mouvance anarchiste, et prétendant être Vavani-garde révolutionnaire qui par ses actions très audacieuses,

éveillerait les masses populaires à la conscience de la vulnérabilité du pouvoir incarné par leurs assassinés. Un autre point qui vient renforcer la thèse selon laquelle ces attentats étaient bien l'oeuvre d'individus (ou de groupes

^ Wilkinson, P., "The sources of terrorism : terrorisls' idéologies and beliefs", dans C.W,, Kegley, Imemalional Terrorism Caracierisiîcs. Cau.ses. Controls. Op. Ci!., p. 138-144.

* Bakounine. M.A.. L'Elal cl l'Anarchie. (18731

* Dont le premier, "Degania", ftit créé en 1909 sur un terrain acheté à son propriétaire en Palestine par le mouvement "Hashomer Hatzaïr".

^ Aujourd'hui, le Kibboutz s'est fort détaché des principes sur lesquels il s'était fondé et est retourné vers un principe dont le rejet avait été la cause de sa création ; la propriété privée (qui cohabite avec la propriété communautaire).

* Tels que les mouvements autonomistes des Balkans, de Pologne ou d'Irlande.

d'individus), mais' non du mouvement anarchiste, dérive de la théorie anarchiste elle-même. Alors que les penseurs socialistes et communistes regardaient le changement social -la révolution prolétarienne- comme l'aboutissement logique et inéluctable d'une évolution historique des rapports économiques entre les hommes (l'exploitation de l'homme par l'homme) et qui résulterait d'une prudente organisation et mise en condition des prolétaires par les intellectuels du mouvement communiste pour les amener vers une conscience active de classe sans laquelle la révolution prolétarienne serait possible'®, la théorie anarchiste mettait, elle, l'accent sur le volontarisme de ses avant gardes, sur la volonté et l'initiative individuelles des jeunes bourgeois et nobles éclairés dont la vigueur et la sincérité remplaçaient les processus économiques préconisés par Marx, sans qu'il fût besoin de préparer les peuples à la révolution, entraînés qu'il seraient par l'enthousiasme, l'exemple et la générosité des anarchistes de la première ligne. Le mouvement anarchiste, en tant que modèle de la future société idéale, prit la forme A'associations volontaires de production, de consommation et de tractations alternatives de nature coopérative (kibboutzim, communautés). Certains anarchistes (quantitativement insignifiants), inspirés par le «Catéchisme du Révolutionnaire», en assassinant des personnages centraux du pouvoir, prirent sur eux de

démontrer la vulnérabilité de celui-ci et la conséquente possibilité d'une révolution. Il semble donc bien que l'audience - cible d'attention- de ces assassinats n'était pas le pouvoir ou même la classe dirigeante, mais le peuple auquel ils étaient censés montrer avec quelle facilité, le pouvoir pouvait être désorganisé et renversé.

Bien que dans son ensemble, l'idéologie anarchiste avait une conception «Rousseauiste» de l'homme quant à son essence intrinsèquement bonne et raisonnable, les raisons pour lesquelles anarchisme et terrorisme ont été liés sont dues peut-être aussi à la collaboration qui a existé entre Bakounine et le nihiliste Netchaïev de 1868 à 1872, et à la parution de leur livre commun en 1868 «Le Catéchisme du Révolutionnaire» dans lequel toutes les formes de violence sont justifiées pour faire triompher la révolution. Mais en dépit de cela le mouvement anarchiste ne peut être désigné comme ayant été un mouvement terroriste et son idéologie, comme une idéologie principalement de la violence, mais plutôt une idéologie de l'insoumission civique, les assassins politiques que renfermaient ses rangs étaient beaucoup moins nombreux que ceux qui oeuvraient pour les mouvements nationalistes violents. Bien que les anarchistes ne reconnussent pas l'autorité du pouvoir et de ses institutions, très peu d'entre eux le combattirent violemment. Cependant, selon Iviansky", c'est vers la fin du siècle dernier et le début de ce siècle (période, tourmentée par la naissance de nouvelles idéologies sociales et politiques et qui connût une vague de violence révolutionnaire et indépendantiste dans des régions aussi variées que la Russie, la Pologne, les Balkans, l'Irlande, le Moyen Orient, l'Inde, et la Chine), qu'on peut localiser les racines les plus récentes du terrorisme moderne. La fin du siècle dernier vit l'établissement d'une nouvelle norme, popularisée par les anarchistes: la propagande par l'action exemplaire. Iviansky, citant Kropotkin, illustre l'objectif qu'était censée atteindre cette norme :

«...Par l'action qui attire l'attention générale, la nouvelle idée s'immisce dans les esprits et gagne des adeptes. Une telle action peut en quelques jours faire plus de propagande que des milliers de pamphlets. Par dessus tout, elle éveille l'esprit de révolte, engendre la témérité...H devient alors vite apparent que l'ordre établi n'a pas la puissance qu'on lui prête Un acte courageux suffit pour dérégler en quelques Jours la machine gouvernementale entière, pour faire trembler le colosse...Les gens se rendent compte que le monstre n'est pas aussi terrible qu'ils le pensaient... l'espoir prend naissance dans les coeurs...

En d'autres termes, si l'assassinat politique jusqu'aux anarchistes servait des fins essentiellement pragmatiques en ce sens qu'il consistait en l'élimination d'un obstacle à un objectif précis (l'élimination d'un tyran, d'opposants ou d'ennemis, ou la prise du pouvoir), il devient, - pour la première fois dans les temps modernes - aux mains des anarchistes -, un moyen de propagande ayant pour but de démontrer que la révolution est possible. L'acte en soi est un manifeste, un acte de protestation et de confrontation, un défi, une fin en soi. Si ses victimes sont des personnages politiques influents, elles sont tuées, moins pour leur action politique que pour ce qu'elles symbolisent : l'ordre établi. Sa nature devient plus symbolique et impersonnelle.

Marx, K., "Le Communisme, phase historique", Marx, K., Karl Marx. Oeuvre!: Choisir.'^: Choix de Norbert Gutterman i-i Henri I.efehvrc. (Tomes 1 & 2) Gallimard (ed) Collection "idées", 1963. Paris, France, p. 74. ainsi que "France et Allemagne. Mission du prolétariat" du même ouvrage, P. 46, et "Conditions historiques de la conscience", p 153 du même ouvrage

^ ^ Iviansky, Z,, "Individual Terror : Concept and typology" Journal of Conienworarx’ Historw 1977, vol, vol. 12, p. 43-63. 12 Ihui. P. 45

A. Du REVOLVER À LA BOMBE

Un développement technologique et son exploitation par des anarchistes sera déterminant pour le caractère que prendront les nouvelles formes de violence politique insurrectionnelle ; l'invention en 1876 de la dynamite par Alfred Nobel. Accueillie avec enthousiasme par les anarchistes, la dynamite s'avérera une nouvelle source de pouvoir également pour tous les autres groupes déterminés à la violence politique, désirant à la fois impressionner tout en gardant l'anonymat (l'anonymat de l'auteur étant un élément de terreur supplémentaire'^). Le remplacement de l'arme blanche, du revolver ou du fusil par la dynamite est à l'origine de la forme et du

caractère que prendront les conflits insurrectionnels violents que ce travail qualifie de terroriste. Elle a permis l'instauration d'une méthode de sélection d'objets de violence accentuant plus les aspects impersonnels et collectif, donc abstraits et symboliques, du choix des victimes. En extrapolant l'analyse d'iviansky, on pourrait émettre l'hypothèse selon laquelle, l'utilisation de la dynamite a opéré (1) un changement conceptuel, et (2) a joué un rôle désinhibiteur que n'auraient pu jouer les armes qui l'ont précédée:

i) Changement conceptuel

L'arme blanche ou de visée est dirigée par un individu vers un autre dont la victimisation individuelle sert de base symbolique à la justification de l'acte. En d'autres termes, l'individu assassiné doit porter une responsabilité individuelle (vraie ou fausse) justifiant sa victimisation. En outre, sa sélection doit être fondée sur ce qu'elle a - symboliquement- de plus représew/a/;/individuellement en tant qu'objet de violence. Par contre, la dynamite, en tant qu'arme imprécise, mais dont une seule manipulation par un seul individu fait plus de victimes que les armes de poing ou de visée qui l'ont précédée, a introduit la nécessité d'une justification de l'acte, de sa rationalisation par une conceptualisation plus générale, diffuse, collective de la sélection des victimes. Elle a ouvert la voie à une conceptualisation de victimisation individuellement indifférenciée quelle que soit l'arme désormais utilisée. «W

n'y a pas d'innocents» fera-t'elle répondre à l'anarchiste Emile Henry lors de son procès pour avoir jeté une bombe le 4 avril 1894 dans un café parisien «fréquenté par des bourgeois». Un siècle plus tard, à l'ère du terrorisme international, Georges Habbash répétera à peu près la même chose après le massacre des bébés de la crèche du Kibboutz Misgav Am en 1978 : «11 n'y a pas de victimes innocentes».

La dynamite a également ouvert la voie vers une nouvelle conceptualisation de l'identité de son utilisateur qui caractérisera le terroriste. Si elle a permis l'élargissement, la plus grande symbolisation et dépersonnalisation du concept de la cible de violence, elle a opéré un changement d'attitude analogue de la part des auteurs vis-à-vis d'eux mêmes. L'expression de ce changement se situe au niveau du désire d'éliminer tout empreinte individuelle ou personnelle. Selon Iviansky, l'anonymat des premiers lanceurs de bombes anarchistes ne correspondait pas à une mesure de sécurité, mais était l'expression de leur libération de tout attachement individuel et privé, la manifestation d'un état d'esprit, la réalisation que désormais, un maximum de dégât peut aussi être occasionné par des groupes minuscules, voir par un seul individu. «Le Catéchisme du Révolutionnaire» (1868) exprime cet état d'esprit en stipulant que le révolutionnaire n'est rien d'autre qu'un «capital révolutionnaire», un être dont le destin est scellé, rien plus qu'un agent ou un nombre et qu'il doit se couper de tout attachement, obligations, sympathies et mémoires individuels. Les termes d'introduction de ce livre pamphlétaire sont :

«Le révolutionnaire est un homme perdu : il n'a pas d'intérêts qui lui soient propres, ni de cause propre, ni sentiments, ni habitudes, ni biens, il ne possède même pas de nom».

En tant que moyen de destruction beaucoup plus puissant, la dynamite a aussi rendu possible une reconceptualisation stratégique de la lutte insurrectionnelle : le sabotage des centres nerveux de la société, ses sources d'énergie, de production, de transport et de communication. Selon Iviansky, sans la dynamite, en tant que «source d'inspiration», la révolution russe n'aurait pas eu lieu car elle a marqué la transition vers un mode d'expression, d'action et de pensée la rendant possible.

Iviansky relate les mémoires de Mikhaïl Florenko, membre d'une organisation révolutionnaire russe selon lequel la suggestion d'utiliser un révolver, arme plus sûre et plus précise que la dynamite, avait été rejetée dans le complot d'attenter à la vie du Tzar Alexandre 11 (attentat manqué). Florenko aurait objecté que

"cef assas.'^inat n'aurait pas créé la même impression,: il aurait été interprété comme un meurtre ordinaire et n'aurait pas exprimé une nouvelle phase dans la mouvement révolutionnaire".

ii) Désinhibiteur

L'élargissement conceptuel de la sélection de la victime dû aux conséquences de l'attentat à la dynamite, a désinhibé, libéré certaines formes d'agression que la «morale de l'arme de poing» (ou de visée), - sans explicitement ou même implicitement les réprouver - n'avait pas dans son répertoire. Elle a ajouté une dimension supplémentaire aux aspects impersonnels de sa méthode: l'auteur anonyme de l'attentat n'aura pas à répondre personnellement de son acte. Une conséquence indirecte de la dynamite -qui frappe au hasard et dont l'impact mortel est plus large- a été, de façon métaphoriquement analogue, de contribuer à l'élargissement de la justification morale d'autres actes de violence également indifférenciée comme les prises et meurtres d'otages «dans les classes les plus favorisées». L'arme permettant l'anonymat de son utilisateur et son acceptation, sa volonté d'anonymat, l'élargissement conceptuel de la «cible de violence» de l'individu (ministre, roi, général ou autres «têtes» du système) à des objectifs stratégiques ou collectivement symboliques, ont ouvert la voie au terrorisme d'une part, et à la guérilla moderne d'autre part.

B. La Première Guerre Mondiale

Selon Ford'", la Première Guerre Mondiale et la période qui l'a immédiatement suivie (les «terribles années vingt», selon ses propres termes), ont été le sol fertile sur lequel les semailles du terrorisme ont poussé.

Tout d'abord, la «Grande Guerre», qui fut la première expérience de la mort en masse (avec ses 8.700.000 victimes'^) et de l'utilisation d'armes chimiques terrifiantes, tuant dans d'abominables souffrances, eût deux conséquences importantes. Premièrement, elle contribua à banaliser la mort violente et sa comptabilisation en termes de millions au profit d'objectifs politiques et stratégiques ne concernant que les classes possédantes et dirigeantes des pays qui y étaient engagés, éloignées des préoccupations des classes ouvrières et paysannes majoritaires dans leurs pays respectifs ainsi que dans le sacrifice de leur vie par ceux qui ne les avaient pas consultées. Deuxièmement, quatre années d'une guerre sanglante ont contribué à l'éveil de l'activisme social et politique, particulièrement en Allemagne défaite.

Si avant cette guerre, l'acte typique de violence insurrectionnelle se manifestait par l'assassinat de figures gouvernementales dirigeantes parce que dans la tête de leurs assaillants, leur élimination secouerait -pour le moins- le régime dont ils étaient responsables, et -dans le meilleur des cas-, enclencherait son ébranlement immédiat, les cibles de la violence assassine d'après la guerre ont des qualités plus symboliques que leurs prédécesseurs. Par exemple, Matthias Erzberger, à la tête du Parti Catholique du Reichstag ne fut pas assassiné en 1921 pour l'action politique de son parti, mais parce qu'il avait été un important signataire du Traité de Versailles et qu'il symbolisait, dans la bouche de son assassin, nationaliste de droite, la capitulation allemande'^; le financier allemand Walter Rathenau mourut de la même façon en 1922 parce qu'il symbolisait la finance juive

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