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L’enseignement comme trouble de l’apprentissage

L'institution scolaire ne semble pas ouverte à cette théorie du sujet. Holzkamp en avait déjà

saisi les contours dans son article « Lehren als Lernbehinderung » (1991) traduit par

l’expression suivante « l’enseignement comme trouble de l’apprentissage » dont nous allons

tenter une synthèse.

L’auteur nous rappelle que dans le sens commun, l’enseignement et l’acte d’apprendre sont

liés et même que l’enseignement précède l’acte d’apprendre. Il y a bien sûr des tensions dans

les programmes en vigueur, qui sont souvent d’ordre politique ou éducatif. L’institution

définit ce que les élèves ont besoin d’apprendre, élabore les programmes d’enseignement en

conséquence et oriente la formation des enseignants. Puisque tout est fait dans l’intérêt des

élèves, cela devrait fonctionner à merveille, or les plus grands perturbateurs de ce système

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sont les élèves eux-mêmes lorsqu’ils désobéissent ou « ne se soumettent pas » à l’injonction

d’apprendre. Il faut donc renforcer les contrôles afin de prouver que les objectifs (de

l’institution) sont atteints avec des évaluations. Dans la modernisation du système scolaire, il

est souhaitable d’alléger ce système de contrôle, tout en reconnaissant qu’un certain degré de

contrôle est inévitable : « on ne peut décemment pas attendre des élèves qu’ils apprennent ce

qu’il faut apprendre de leur propre chef ! » (Holzkamp, 1991). Il faut également tenir compte

des difficultés sociales auxquelles certains élèves sont confrontés. Tout ceci est pris en

compte dans les nouvelles formes d’enseignement, du moins dans les textes officiels. Mais

l’auteur ne veut pas se placer à ce point de vue, précisément celui de l’enseignement. Il veut

se placer au niveau du sujet et comprendre de façon subjective ce qui le pousse à apprendre. Il

ne considère pas l’élève comme un objet à étudier, mais comme le départ d’une analyse des

intentions d’apprendre liées au sujet lui-même. Il souhaite laisser l’enseignant et les formes

d’enseignement en arrière-plan et ne s’y référer que lorsque le sujet lui-même les aborde : il

tente de démontrer à travers l’apprenant ce qui se joue réellement dans la relation

enseignant-apprenant.

Partir du sujet, c’est partir de ses raisons à lui. Il s’agit ici d’analyser un discours de

justification et de tenir compte dans le discours de « je » et « mes ». Il est donc essentiel de

trouver les raisons qui amènent à l’apprentissage. Bien sûr l’école en fournit quelques-unes

qui sont liées à la satisfaction des adultes, parents ou enseignants, à la comparaison avec les

camarades, à l’évitement des mauvaises notes. Cependant chaque élève a ses raisons d’agir. Y

a-t-il pour autant acte d’apprendre avec de telles raisons? L’auteur évoque alors ici des

« relations cachées » entre apprenant et enseignant qu’il reprendra plus loin.

En quoi est-il important de différencier l’acte d’apprendre d’une simple situation

d’adaptation ? A ce stade, peu importe si les raisons d’apprendre sont « positives » dès lors

que les résultats sont bons. Selon l’auteur, ce sont les raisons inhérentes à l’apprenant qui vont

différencier l’apprentissage expansif de l’apprentissage défensif. L’auteur suppose

qu’actuellement les raisons sont majoritairement défensives car l’apprentissage sert à éviter

des dangers et des menaces. Bien qu’il soit quasi impossible et dangereux de traverser le

système scolaire dans le temps sans apprendre un minimum, il y a une sorte de ratio dans

l’apprentissage défensif entre la quantité de connaissances à assimiler et les menaces à éviter :

« apprentissage obstructif ».

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Holzkamp a souhaité faire une expérimentation avec les élèves. Il est parti du constat que les

réticences et les difficultés à apprendre ne sont pas simplement liées à l’enseignant ou à

l’apprenant, et leur a demandé comment il pouvait être possible, d’après eux, de surmonter

ces troubles de l’apprentissage ?

Un observateur naïf pourrait penser que l’école répond à un besoin d’apprendre des élèves. Si

c’était vraiment le cas, pourquoi la récompense est-elle systématiquement associée à un

système de notation ? Cette question fait écho à une expérimentation de Lepper, Greene et

Nisbett (1973, in Holzkamp, 1991) qui a démontré qu’à partir du moment où les enfants

étaient récompensés pour leur activité de dessin, ils pensaient que l’activité devenait moins

plaisante et se demandaient si ce n’était finalement pas du travail.

Il y a comme un consensus silencieux entre tous les acteurs de l’école. Feindre l’apprentissage

permet la survie de l’école.

Gisela Ulmann, une collègue de Holzkamp, a mené des entretiens avec des écoliers ; elle tire

un constat des réponses qui lui ont été données : parfois l’unique raison de cet apprentissage

feint est de contenter l’enseignant. Il s’agit plus d’un protocole: si l’élève ou les élèves se

comportent comme on l’entend, l’enseignant est content et poursuit sa leçon. Ulmann indique

qu’il n’y a pas forcément apprentissage quand le protocole est respecté, ni même

enseignement. Tout ce qu’on peut constater c’est qu’il y a un « cours » de 45 minutes de

Français (pour cet exemple). Sachant que la priorité pour l’enseignant est d’aborder ce qu’il

doit aborder en fonction du programme imposé pendant ces 45 minutes, peut-il être sûr que

dans ces 45 minutes, il y a eu apprentissage de la part de ses élèves ? C’est impossible pour

lui de le savoir et plus encore ce qui se passe dans la tête des élèves pendant ses cours ; aussi

est-il satisfait lorsque ses élèves « jouent le jeu » et essayent de répondre aux questions.

Holzkamp a essayé d’analyser ce qui se passe consciemment ou non dans la tête des élèves

lorsque l’enseignant pose une question.

Prenons l’exemple ordinaire de questions-réponses de la vie courante cité par Holzkamp

(1991):

« Personne A : Quelle heure est- il, Denise?

Denise : Trois heures et demie.

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Prenons ce même dialogue mais entre un enseignant et un élève dans un cadre scolaire

d’exercice sur la lecture de l’heure, cité par Holzkamp (1991) :

« Enseignant : Quelle heure est- il, Denise?

Élève Denise : Trois heures et demie.

Enseignant : Très bien, Denise! »

Cet exemple est particulièrement éloquent pour Holzkamp et sa théorie de l’apprentissage

expansif. Il est évident que les enseignants savent des choses que les élèves ne savent pas.

Pour l’élève, cela revient à dire que l’enseignant va lui poser des questions dont il connaît déjà

la réponse. « Pourquoi faut-il donc que j’y réponde », se demande l’élève. « Justement parce

que l’enseignant veut vérifier si je connais la réponse ! ».

Dans les situations pédagogiques les plus riches, une série de questions va permettre à l’élève

de trouver la réponse attendue par l’enseignant.

Cela sous-entend, qu’il n’y a pas véritablement de problèmes à résoudre car l’enseignant

connaît de toute façon les réponses des problèmes qu’il amène. « Mes réponses n’apporteront

rien de neuf à l’enseignant, soit il va s’ennuyer soit il va se fâcher. »

Dans la plupart des observations, lorsque l’élève se risque à des questions, bien souvent (pas

toujours) il a droit à des remarques du type : « Tu devrais le savoir ! » ou l’enseignant repose

la question à la classe en étant sûr qu’un autre élève est en mesure de répondre.

Houssaye (2008) évoque cette situation comme une « communication piégée », qui fait de

l’élève, qui tente de résister à ce monopole de la communication par le maître, un mauvais

élève ou un élève en échec scolaire.

Holzkamp (1991) nuance ses propos : ce sont des situations qu’il a souvent observées, mais

il ne souhaite pas s’y référer comme généralités, parfois cela se passe différemment. Ceci dit,

l’auteur est persuadé qu’il y a une adaptation fonctionnelle obligatoire de la part des acteurs

du système scolaire afin que ce système soit viable avec un minimum de conflit, dans l’intérêt

du système lui-même. Cette adaptation va à l’encontre de l’apprentissage expansif.

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Il évoque également une « dynamique de la dette institutionnelle » et les préconisations de

l’auteur pour développer l’apprentissage expansif iraient à l’encontre de cette dynamique.

L’analyse de Holzkamp (1991) peut être mise en lumière par celle de Houssaye (2008) :

« Le curriculum caché du rapport au savoir se donne à voir crûment : à l’école

on apprend à renoncer, à taire sa curiosité, à s’exprimer sur le mode de

l’habileté, à contester le moins possible, à ne pas interroger les conditions et les

pouvoirs. C’est dire que la violence à et de l’école est réelle. » (Houssaye, 2008)

Holzkamp (1991) évoque alors les « relations secrètes » ou liens invisibles entre élèves et

enseignants, ces liens existent quasiment partout et tout le temps et échappe parfois à toute

connaissance institutionnelle et processus d’apprentissage ou d’enseignement explicite. C’est

justement dans ses interstices cachées, hors de tout mécanisme de contrôle et d’objectifs

intentionnels que l’acte d’apprendre peut avoir lieu.

L’auteur appelle cela des grands moments : « Sternstunde ». Il nous en livre un, qu’il a

lui-même vécu en étant élève. Il se rappelle de son cours de musique, auquel lui et ses camarades

se rendaient toujours à reculons. Il s’agissait d’un cours ennuyeux et improductif. Un jour

d’hiver glacial, tandis que lui et ses camarades arrivaient en avance, chose exceptionnelle,

dans la salle de musique, ils découvrirent leur professeur au piano, jouant du Chopin. Ils

s’assirent au fond de la classe sans bruit et écoutèrent. Lorsque le professeur eut terminé son

morceau, ils ne purent s’empêcher d’applaudir. Le professeur était très surpris et gêné. Mais

l’auteur nous confie alors que sa relation à la musique venait de changer. Ils s’étaient

enthousiasmés des qualités de pianiste de leur professeur et un véritable échange entre eux

s’en est suivi. A partir de ce moment, ils ne venaient plus en cours de musique mais ils

venaient apprendre la musique. Toute sa relation à la musique a débuté avec ce grand

moment.

Holzkamp indique que ces grands moments ne sont possibles que si l’enseignant laisse tomber

son rôle d’enseignant. C’est lorsque l’élève perçoit l’engagement du professeur dans son

domaine, en dehors de tout système de contrôle, qu’un réel échange peut se produire. Les

questions des élèves ne sont plus feintes, il y a un réel intérêt et l’éclairage que l’élève

demande relève alors d’un besoin.

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Afin de modifier l’approche défensive de l’apprentissage et de faire la place à un intérêt

-expansif- au sein de l’école, il faudra organiser les cours de telle façon que ces « grands

moments » deviennent la norme. L’auteur cite alors le travail de Jean Lave (1987),

anthropologue américaine (à qui nous avions déjà fait référence au chapitre 5.4), dans lequel il

voit une concrétisation de son concept d’apprentissage expansif. Lave et ses partenaires

parlent « d’apprentissage participatif ». Cette expérience n’a été menée que dans le cadre des

cours de mathématiques. Lave dénonce toutes les interférences qui apparaissent lors de

l’enseignement et qui parasitent l’apprentissage de la matière. Elle dit qu’il ne faut faire que

des mathématiques en mathématiques et ne pas vouloir y associer d’autres apprentissages que

ceux des mathématiques. Pour Lave, il faut développer un microcosme de la culture

mathématique dans la classe afin de ne pas détourner l’objet (les mathématiques en

l'occurrence) à des fins d’enseignements mais de donner l’opportunité à l’élève de pratiquer et

de se perfectionner. Il s’agit également de percevoir l’enseignant comme un spécialiste des

mathématiques, un « master » et non seulement comme un enseignant qui va noter le travail.

Chez Lave, on se questionne ensemble, élève + enseignant, sur le sens des mathématiques.

Holzkamp (1991) propose d’essayer de transposer cette collaboration à un exercice classique

où l’enseignant demanderait aux élèves de raconter leur meilleur souvenir de vacances.

L’enseignant participerait alors au même titre que l’élève à cette production. Les élèves

pourraient alors comparer leur version. Il faudrait pour cela, au préalable, éclaircir les critères

de comparaison. Cela pourrait aboutir à une discussion animée où l’enseignant, en tant que

spécialiste de la grammaire par exemple apporterait son savoir en toute légitimité et pourrait

l’amener au même titre que ses élèves à parfaire son travail en tenant compte des remarques.

Holzkamp concède qu’il est difficile de transposer l’apprentissage participatif dans la forme

scolaire actuelle, il estime cependant qu’une réflexion dans ce sens pourrait se faire.

Il espère qu’à ce stade le lecteur perçoit que l’apprentissage participatif de Lave est une

réponse concrète au concept d’apprentissage expansif qu’il défend.

Cette représentation va à l’encontre des préconisations institutionnelles. En effet, ce

fonctionnement demande à l’enseignant de donner son opinion, sa manière de penser et de

devenir « critiquable » auprès de ses élèves. Mais Holzkamp estime que c’est seulement

devant ce travail de partenariat que l’élève pourra donner du sens à la matière et avoir envie

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de se perfectionner. Le savoir de l’élève est pris en considération, autant que celui de

l’enseignant.

Toute la question est de savoir comment mettre en œuvre ce processus dans un contexte de

contrôle politique et administratif comme celui subi par les enseignants. Il est évident que le

système de contrôle que l’auteur évoquait au début de son article concernant les élèves est

également présent pour les enseignants dans une strate supérieure. Dans le système classique

l’enseignant contrôle pour se défendre, pour défendre son travail. Est-il aujourd’hui possible

de faire autrement ?

7.4 L’apprentissage expansif de Holzkamp et l’apprentissage expansif