TRANSPOSITION DE LA VÉRITÉ
Chapitre 2 : Suggérer la vérité
2.1. Narrer : la transposition de la voix du narrateur
2.1.2. Une histoire différente d’« Enid »
Le début du « récit » visuel de John Byam Shaw et la fin de celui d’Eleanor Fortescue Brickdale s’écartent du poème. Le premier artiste s’attarde sur l’aventure vécue par les héros tandis que la seconde propose une issue très sombre à l’idylle.
2.1.2.1. L’histoire d’aventure de John Byam Shaw
Si la fin de la séquence proposée par John Byam Shaw rejoint celle du récit en évoquant la concrétisation sensuelle du couple, les deux premières images semblent évoquer une autre thématique, l’aventure. « A knight, lady and dwarf » et « So Enid took his charger » (JBS GE1F et 2, fig. 1 et 2) reviennent sur la rencontre des futurs époux racontée dans une analepse qui constitue la majeure partie de « The Marriage of Geraint » (MG 145-849). Ce retour en arrière intervient dans le récit juste après que Geraint, sonné par les paroles d’Enid, a ordonné à sa femme de revêtir sa robe la plus avilissante pour l’accompagner dans la reconquête d’honneur. La jeune épouse se remémore brièvement la venue de son mari (MG 140-141), souvenir que le narrateur développe ensuite. Se déroulant moins d’un an auparavant (« And this was on the last year’s Whitsuntide », MG 840) et étalée sur quelques jours, l’analepse commence par l’incident qui a amené Geraint sur les terres d’Yniol et s’achève par le rapide mariage du héros. Elle a pour fonction d’opposer le temps de la félicité conjugale à celui de la prétendue traîtrise. Par exemple, Geraint est certain de son futur bonheur matrimonial : « never shadow of mistrust can cross / Between us » (MG 814-815). Cette déclaration contraste avec ses pensées sous l’emprise de l’erreur. Au soir de la première journée de quête, le mari repense à ses paroles assurées : « his own false doom, / That shadow of mistrust should never cross / Betwixt them, came upon him, and he sighed » (GE 247-249). Le narrateur reprend le serment de Geraint presque mot pour mot afin de suggérer l’amertume du chevalier.
« A knight, lady and dwarf » (JBS GE1F, fig. 1), frontispice de l’ouvrage, donne le ton de cette histoire lorsque le lecteur ouvre le livre. En démarrant le récit visuel par le début de l’histoire plutôt que du récit in medias res, l’artiste suggère qu’il est plus question d’un récit d’aventure que d’une crise conjugale, à la différence de son homologue dans « To make her beauty vary » (EFB GE1, fig. 5). Alors qu’ils assistent à
une chasse, Geraint et la reine aperçoivent un chevalier qui leur est inconnu. Ils lui demandent son nom, mais se font rudoyer par le nain qui l’accompagne. La description que le narrateur fait d’Edyrn, le vil chevalier (« [i]mperious, and of haughtiest lineaments », MG 190) et son nain (« vicious, old and irritable », MG 194) est fidèle à leur archétype dans la tradition médiévale. Selon Anne Martineau, le nain est le double de son maître1. En revanche, l’artiste ne montre volontairement pas leur visage, ni celui de la dame qui les accompagne. Présentés de dos ou de profil, ils incitent le lecteur à les suivre sur le chemin inconnu. L’aventure commence.
De la même manière « So Enid took his charger » (JBS GE2, fig. 2) met en scène la future épouse vaquant aux tâches domestiques. L’artiste donne ainsi l’impression que Geraint a trouvé une princesse en détresse à secourir, presque une Cendrillon, comme Ingrid Ranum le fait remarquer : « He is the perfect prince to rescue her, and she the girlish perfection, waiting to be rescued2. » Associée au frontispice, cette image donne l’impression d’illustrer un romance tel que le décrit M.H. Abrams :
The romance is distinguished from the epic in that it represents, not a heroic age of tribal wars, but a courtly and chivalric age, often one of highly developed manners and civility. Its standard plot is that of a quest undertaken
by a single knight in order to gain a lady’s favour; […] it stresses the chivalric ideals of courage, loyalty, honor, mercifulness to an opponent, and exquisite
and elaborate manners; and it delights in wonders and marvels.3
Mises bout à bout, les quatre illustrations offrent bien une histoire de princesse qui retrouve son chevalier. Néanmoins, le récit textuel s’éloigne aussi du romance à bien des égards. Certes, Geraint gagne le tournoi contre Edyrn pour conquérir Enid, mais, durant la quête, il n’épargne pas ses adversaires (GE 180), pas plus que sa femme, à qui il ordonne sèchement de chevaucher en éclaireur, la mettant ainsi en péril (GE 14-18).
John Byam Shaw propose ainsi un récit d’aventure qui tourne à l’histoire d’amour. Pour Herbert Tucker, c’est l’inverse qui se produit dans l’idylle ; le narrateur évoque une histoire d’amour qui doit retrouver un parfum d’aventure et de romance pour le bien des personnages : « Both partners want to put some romance back into their marriage, and this turns out to mean putting their marriage into some kind of romance4. »
1 « Les couples maître-nain sont toujours rigoureusement assortis. » Anne Martineau, Le Nain et le Chevalier : Essai sur les nains français du Moyen Âge (Paris : Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2003), 48.
2 Ranum, « An Adventure in Modern Marriage », 245.
3 M.H. Abrams, A Glossary of Literary Terms, 6e éd. ([New York : Rinehart, 1957] Fort Worth : Harcourt Brace Jovanovich College Publishers, 1993), 25.
2.1.2.2. Eleanor Fortescue Brickdale et la désaffection
Bien qu’il accuse indirectement Geraint de juger vite et mal Enid (GE 432-433) le narrateur s’abstient de formuler toute autre critique à l’encontre du chevalier. Sa clémence se distingue notamment par l’annonce de la bravoure de Geraint au premier vers du poème (« The brave Geraint », MG 1). De même, il termine son récit en mentionnant la loyauté du chevalier dans son ultime combat auprès d’Arthur (GE 966-969), ainsi que l’amour que lui porte son peuple (« They called him the great Prince and man of men », GE 960). Par ailleurs, il s’applique à montrer que l’époux est victime de ses sens en reprenant quasiment mot pour mot les propos d’Enid et en décrivant leurs effets :
Half inwardly, half audibly she spoke, And the strong passion in her made her weep True tears upon his broad and naked breast, And these awoke him, and by great mischance He heard but fragments of her later words, And that she feared she was not a true wife. And then he thought, ‘In spite of all my care, For all my pains, poor man, for all my pains, She is not faithful to me, and I see her
Weeping for some gay knight in Arthur’s hall.’ Then though he loved and reverenced her too much To dream she could be guilty of foul act,
Right through his manful breast darted the pang That makes a man, in the sweet face of her
Whom he loves most, lonely and miserable. (MG 109-123)
Le narrateur s’immisce dans les pensées du chevalier (la répétition de « for all my pains ») et évoque une réaction masculine naturelle pour que le lecteur comprenne mieux la réaction de Geraint avant de le juger (MG 121-123). Sous cet angle, le mari trop énamouré est une victime de ses sens, presque au même titre qu’Enid. En effet, durant la quête, le narrateur déclare : « A stranger meeting them had surely thought / They rode so slowly and they looked so pale, / That each had suffered some exceeding wrong » (GE 34-36). Le caractère accidentel du malentendu explique donc bien cette clémence. De toute évidence, selon le narrateur, et contrairement à Vivien, Geraint n’est pas de nature à nuire à autrui. Le narrateur tire même une leçon de vie de cette mésaventure :
O purblind race of miserable men, How many among us at this very hour Do forge a life-long trouble for ourselves,
By taking true for false, or false for true;
Here, through the feeble twilight of this world Groping, how many, until we pass and reach That other, where we see as we are seen! (GE 1-7)
Il rappelle ainsi que n’importe qui peut être la victime de ses sens.
Toutefois, ni John Byam Shaw, ni Eleanor Fortescue Brickdale ne trouvent d’excuse à l’attitude de Geraint à l’égard d’Enid. Ils donnent une image plutôt critique du
chevalier. Si « Kiss’d her climbing » (JBS GE4, fig. 4) évoque l’épiphanie d’Enid après le baiser et les excuses de Geraint (« I have used you worse than that dead man; / Done you more wrong », GE 734-735), l’époux repentant apparaît dans la pénombre comme s’il vampirisait Enid.
Son homologue est encore moins clémente. On se souvient que l’artiste montre Enid bien plus sereine seule ou en compagnie de la reine qu’aux mains de son mari. De même que le narrateur reprend certaines phrases ou figures de style pour évoquer un changement radical de situation, l’illustratrice a recours à des images de compositions similaires afin de comparer les personnages (on repense au motif du lit par exemple). C’est ainsi qu’un rapprochement bien peu flatteur pour Geraint émerge entre ce dernier et Vivien. « To make her beauty vary » (EFB GE1, fig. 5) n’est pas sans rappeler « My tender rhyme » (EFB MV2, fig. 11). Les femmes se trouvent chacune sur les genoux (ou presque) d’un homme, mais les rôles sont inversés. Tandis que Vivien domine Merlin en manipulant la barbe du vieux sage affaibli et affligé, Geraint détient Enid qui est visiblement mal à l’aise devant tant d’attention. Peut-être l’illustratrice insinue-t-elle que la courtisane et le chevalier ont une influence néfaste sur leur partenaire ?
La chute de Geraint tout au long de la séquence visuelle a déjà été évoquée sous différents aspects : l’homme s’isole socialement et tombe littéralement de son piédestal. Lui qui considérait sa femme comme un mannequin est devenu désormais une poupée désarticulée. L’aventure de Geraint pourrait se résumer à sa déchéance : le prince intrônisé (EFB GE1, fig. 5) devient l’un de ces chevaliers anonymes tombés dans l’indifférence dans « And many past » (EFB GE5, fig. 9) : « For in that realm of lawless turbulence, / A woman weeping for her murdered mate / Was cared as much for as a summer shower » (GE 521-523).
Geraint n’est donc jamais montré sous un jour favorable dans la séquence, alors que la forêt lui offre d’éclatantes victoires sur des chevaliers félons : les deux hordes de bandits (GE 85-100 et 117-178), l’ancien soupirant d’Enid (GE 457-479) et le terrible comte Doorm (GE 724-729). La seule image de combat proposée par l’artiste retrace le duel contre Edyrn pour la reconquête du comté d’Yniol dans le cadre de l’analepse (EFB GE3, fig. 7). La vision d’un chevalier portant une armure rouillée s’annonce presque de mauvais augure en dépit des commentaires admiratifs du narrateur (« Yniol’s rusted arms / Were on his princely person, but through these / Princelike his bearing shone », GE 543-545). Dans les images suivantes, Geraint semble ne plus être en mesure de combattre le mal, ni dans « They rode », ni dans « And many past » (EFB GE4 et 5, fig. 8 et 9). Pire, il est laissé pour mort dans son armure sans avoir aucune arme ou aucun adversaire face à lui.
L’artiste choisit finalement les pires moments du couple pour achever son récit visuel, avec beaucoup de pudeur toutefois. « They rode » (EFB GE4, fig. 8) fait référence au malaise des personnages (« They rode so slowly and they looked so pale », GE 34-35). Les têtes des personnages s’inclinent. Geraint est blessé au plus profond de son être (MG 121-123) tandis qu’Enid cherche vainement à comprendre d’où vient sa faute (GE 46-48). Il est même impossible d’observer les époux malheureux de près. Contrairement à la scène de félicité conjugale qui montre leurs traits fins (EFB GE1, fig. 5), celle de l’errance est miniaturisée. Les saules pleureurs pourraient être l’allégorie de leurs larmes. Dans « And many past » (EFB GE5, fig. 9), les personnages sont à terre ; Geraint est grièvement blessé après son combat contre les sbires de Limours et Enid ne bénéficie plus d’aucune protection. Seule et sans défense dans une contrée hostile, la jeune épouse laisse éclater sa peine qu’elle a contenue jusqu’alors (GE 519). L’artiste représente la douleur morale à son comble : Enid s’est appuyée contre un arbre pour pleurer.
« And many past » contient également de nombreux contrepoints au texte illustré qui, associés à la position finale de l’image, semblent faire de la séquence visuelle un contresens par rapport au poème. Pour un lecteur qui ne connaît pas la fin de l’intrigue, ce couple est définitivement séparé par la mort. L’artiste rejette à l’évidence toute idée de félicité conjugale à venir en clôturant la séquence plus tôt, c’est-à-dire en l’interrompant avant les premiers contacts corporels régénérateurs (comme le baiser), mais aussi en les niant. En effet, Enid soigne son mari dans le texte, mais non dans l’image :
And Enid heard the clashing of his fall, Suddenly came, and at his side all pale
Dismounting, loosed the fastenings of his arms, Nor let her true hand falter, nor blue eye Moisten, till she had lighted on his wound, And tearing off her veil of faded silk Had bare her forehead to the blistering sun,
And swathed the hurt that drained her dear lord’s life. Then after all was done that hand could do,
She rested, and her desolation came
Upon her, and she wept beside the way. (GE 509-519)
Le narrateur décrit les gestes méthodiques et efficaces d’Enid pour prodiguer les premiers soins à son époux. Sa dévotion est telle qu’elle ne se soucie guère de sa personne ni de son mal-être pour s’occuper au mieux de son mari chéri. D’une certaine façon, Enid est le soleil bienfaisant de Geraint qui défie l’astre mordant. Le narrateur mentionne ses yeux bleus comme le ciel ; la découverte de la plaie est mentionnée par le verbe « lighted » et Enid se dévoile comme la brume se déchire (« tearing off her veil »). En revanche, l’artiste multiplie les suggestions contraires au texte. La jeune femme a trouvé refuge sous un arbre après avoir traîné son époux sur un talus. Le voile qu’elle porte toujours lui
permet de cacher ses larmes. On peut se demander si les soins ont été donnés, car le corps de Geraint, qui porte toujours l’armure, est simplement recouvert d’une cape. Cette image donnerait plutôt à voir la désaffection d’une épouse qui pleure sur son sort.
En dépit de ses aspects décoratifs et colorés, ce « récit » visuel est très sombre, car il évoque la mort, non pas seulement de Geraint, mais du couple. En dépeignant l’histoire de deux êtres qui se déchirent, Eleanor Fortecue Brickdale rompt non seulement avec le narrateur par son portrait du héros éponyme, mais aussi avec le poète en proposant une fin visuelle très différente de celle du récit : les conséquences du malentendu sont aussi tragiques que celles du comportement de Merlin ou d’Elaine. À l’instar de ces deux derniers héros (EFB MV5 et EFB LE4, fig. 14 et 22), Geraint est laissé pour mort, alors même que lui et son épouse sont des modèles, parce qu’ils sortent unis de leur épreuve, ce qu’explique Ingrid Ranum : « they are the best rewards the Idylls have to offer […] [,] a model for Arthur’s hopes »1. Il n’est à l’évidence plus question de tout cela dans cette séquence visuelle. Dans la deuxième partie de ce travail, on verra que le contexte socioculturel édouardien explique en grande partie ce rejet.
Il est donc possible d’être à la fois « fidèle » et « infidèle » au texte, notamment lorsqu’il s’agit d’histoires de cœur. Les illustrateurs suggèrent visuellement le récit raconté par le narrateur. Toutefois, ils s’en éloignent aussi, car ils proposent leur propre version de l’histoire. John Byam Shaw célèbre la chevalerie courtoise, tandis qu’Eleanor Fortescue Brickdale la rejette. Ces différences montrent pourtant que le narrateur et les illustrateurs ont un rôle similaire. De même que le narrateur guide la lecture dans « Enid » et « Vivien », les artistes laissent au lecteur des indices qui lui permettront d’envisager le poème selon leur point de vue.