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3. Introduction aux Idylls

3.4. Les conséquences de la faute : « Guinevere »

Si les intrigues des trois premiers poèmes sont relativement indépendantes les unes des autres, « Guinevere »3 évoque les conséquences d’une faute qui a été le thème principal d’« Elaine ».

3.4.1. L’origine des erreurs étalée tout au long des idylles

Quoiqu’informé de la rédemption prochaine de Lancelot, le lecteur ne connaît pas l’origine de sa faute, son amour illégitime pour la reine. En revanche, les motivations de Guinevere sont évoquées à deux reprises, notamment dans les précédentes idylles. Dans « Vivien », le sorcier évoque ce qui aurait été au départ une méprise : « Sir Lancelot went ambassador, at first, / To fetch [Guinevere], and she watched him from her walls. / A rumour runs, she took him for the King; / So fixt her fancy on him » (MV 772-775). Dans

1 Rosenberg, The Fall of Camelot, 121.

2 « Though Elaine can end her story only with death, the conclusion of that story frees Lancelot to shape his own history to a higher destiny beyond the limits of this poem. » Reed, « Tennyson’s Narrative on Narration », 200.

« Elaine », le lecteur apprend que la reine est convaincue que le roi lui a toujours été indifférent : « He cares not for me » (LE 127). Guinevere se souvient d’un homme froid lors de sa première rencontre avec son futur époux Arthur (G 400-403). Elle n’a donc pas eu de scrupule à être lui être infidèle. L’insouciance des premiers temps à laquelle Lancelot fait allusion (« ye were not once so wise, / My Queen, that summer when you loved me first. / Then of the crowd you took no more account », LE 103-105) fait place à l’inquiétude dans « Elaine » et à l’angoisse dans « Guinevere ». Modred, le vil neveu du roi, cherche à faire éclater le scandale. D’abord amusée, Guinevere comprend ensuite qu’il sera à l’origine de sa perte. Elle incite Lancelot à partir.

3.4.2. La poursuite de l’erreur malgré la découverte de la faute

Modred réussit à piéger les amants durant leur rendez-vous d’adieu. Chacun prend sa part de responsabilité face à ce coup du sort. Lancelot se blâme, « Mine be the shame; mine was the sin » (G 111). La reine pense être davantage fautive : « Mine is the shame, for I was wife, and thou / Unwedded » (G 118-119). Lancelot quitte le royaume. Guinevere se réfugie incognito dans le couvent d’Almesbury.

Le poème porte désormais sur Guinevere. Le mea culpa mutuel ne signifie pas pour autant que la reine regrette sa liaison ou envisage la portée de ses actes sur autrui. L’amante a une vision plutôt égocentrique des conséquences1 : « With what a hate the people and the King / Must hate me » (G 155-156). La novice qui lui tient compagnie, cherchant à la réconforter, la plonge toutefois dans la culpabilité. En effet, la petite religieuse ignore l’identité de Guinevere, mais déclare que cette dernière ne peut être la reine déloyale tant elle paraît gracieuse. L’aspirante moniale affirme qu’elle connaît la véritable nature de la reine et de Lancelot, mais la fugitive lui demande ce qu’elle peut vraiment savoir d’eux, en étant cloîtrée dans un couvent. Leur échange invite ainsi le lecteur à réfléchir sur ce que l’on entend par « vérité ». Aristote s’interrogeait déjà sur ce qu’était le « vrai » : la réalité, l’état de fait2 ? La critique contemporaine défend l’idée qu’elle varie selon les individus3 ; les actions et réflexions de chacun sont analysées différemment en fonction des points de vue ; accepter l’un d’entre eux n’implique pas forcément de disqualifier les autres4. La complexité de la vérité incite à revoir la simple binarité vrai/faux5. Ainsi, au-delà de ce qui est vrai ou faux s’ajoute ce qui est incorrect,

1 William Earl Buckler, Man and His Myths: Tennyson’s Idylls of the King in Critical Context (New York : New York University Press, 1984), 128.

2 Michel Blay, « Vérité », Dictionnaire des concepts philosophiques (Paris : Larousse, 2006), 825.

3 Roland Quilliot rappelle ainsi qu’« on ne peut plus croire qu’il y ait sur nous un point de vue privilégié qui permettrait de dévoiler notre vérité essentielle ». Quilliot, L’Illusion, 24.

4Ibid., 28‑31.

5 « [S]e tromper, c’est se fourvoyer ; et c’est être dans l’incorrect plutôt que simplement dans le faux, cet incorrect pouvant se décliner sur des registres très différents, et pas seulement dans la formation et la fixation des croyances ». Chauviré, Quéré, et Ogien, « Présentation », 13.

mais aussi vraisemblable1. Définir la vérité sur la reine devient ainsi la thématique du poème.

3.4.3. La révélation de la vérité à chaque membre du couple royal

Le roi retrouve Guinevere. Il commence un long monologue dans lequel il impute la chute du royaume à la reine. Le pays a plongé dans une guerre civile après la découverte de l’adultère de Guinevere : Arthur a poursuivi Lancelot et Modred en a profité pour usurper le trône.

Arthur déclare s’être trompé sur Guinevere qui, selon lui, était à même de porter ses rêves de vertu (G 481-482). Il ne pensait donc pas être trahi par sa femme et son meilleur ami : « I weighed thy heart with one / Too wholly true to dream untruth in thee » (G 537-38). Malgré son caractère éthéré, Arthur est sujet aux espoirs déçus, au même titre que tout individu2. Il a cependant décidé de tourner la page : « And all is past, the sin is sinned, and I, / Lo! I forgive thee » (G 540-541). Il garde l’espoir que son épouse corrigera son attitude lorsqu’ils seront réunis dans la mort. La reine apprend ainsi qu’Arthur l’a aimée à sa façon, en dépit des apparences (G 554-557). Guinevere a été sujette à une erreur d’appréciation à l’égard d’Arthur depuis le début. À l’instar de Geraint, elle a été blessée dans son amour-propre quand elle a constaté qu’Arthur n’était pas expansif avec elle. La souveraine comprend également qu’elle a été aveuglée par ses sens (« my full voluptuous pride, that took / Full easily all impressions from below, / Would not look up », G 633-635). Il est cependant trop tard pour présenter des excuses au mari bafoué : Arthur a pris congé de Guinevere pour aller mener son ultime combat.

La reine connaît un sentiment de perte, affection souvent liée à la perte d’une illusion3 : « Gone—my lord! / Gone through my sin to slay and to be slain! » (G 608-609). À l’instar de Geraint, elle revient sur sa responsabilité et évoque ce qu’elle aurait dû faire :

It was my duty to have loved the highest: It surely was my profit had I known: It would have been my pleasure had I seen. We needs must love the highest when we see it, Not Lancelot, nor another. (G 652-656)

Guinevere termine son mea culpa en faisant vœu de corriger son attitude. Cette remise en question s’accompagne d’un espoir, celui de retrouver son mari aimant dans l’au-delà.

1 « Vérité », 824.

2 D’ailleurs, Clyde de L. Ryals souligne que la reine et Merlin, deux personnages qui ont pourtant fauté, sont les premiers à avoir remarqué le défaut du roi, qui consiste à croire que ses sujets sont capables d’adhérer à son idéal de vertu. Clyde de L. Ryals, « The Moral Paradox of the Hero in Idylls of the King »,

ELH 30, no 1 (1963) : 61.

Pour ce faire, elle choisit une vie de contrition aux côtés des religieuses qui l’accueillent. Comme Lancelot, la reine trouvera l’apaisement : « where beyond these voices there is peace » (G 692).

Il apparaît donc qu’une erreur d’appréciation a conduit Guinevere à fauter : l’attitude distante du roi l’a amenée à se rapprocher de Lancelot. Par ailleurs, l’adultère est perçu et présenté différemment selon les amants. Si Lancelot a une conscience plus précoce de son comportement déloyal, ni le narrateur ni le personnage ne parlent de ce qui a conduit le chevalier à trahir son roi. En revanche, la faute de la reine est évoquée dans son intégralité, donnant l’impression que sa responsabilité est davantage engagée. Cette impression n’est pas anodine et incite le lecteur à examiner la place du narrateur dans le récit. Comme on le montrera dans la première partie de cette étude, ce dernier joue un rôle déterminant dans la recherche de la vérité.

Conclusion et pistes de réflexion

Les quatre poèmes fonctionnent en réseau pour évoquer la quête de la vérité. « Enid » sert de structure de base par sa présentation de l’erreur en étapes successives. Le poème contraste avec « Elaine » par sa simplicité et le nombre réduit de protagonistes. « Vivien » et « Guinevere » fonctionnent en parallèle : l’un s’attarde sur le contexte et les raisons du faux pas de Merlin tandis que l’autre s’attache aux suites de l’adultère de la reine. Enfin, le lecteur doit se référer aux poèmes précédant « Guinevere » pour appréhender la faute des amants dans son intégralité ; l’idylle fonctionne plus particulièrement en relation avec « Elaine ».

À l’issue du recueil, Geraint est le seul à tirer profit de son erreur pour mener une vie heureuse. Guinevere et Lancelot expient leur péché dans la peine ; Merlin, Elaine et Arthur disparaissent ; le royaume est réduit à néant. Dans « Elaine », un simple mensonge a semé la confusion et la douleur, et s’est conclu par la mort d’un personnage. Alfred Tennyson propose une vision pessimiste de l’humanité en proie à l’erreur, l’illusion ou à toute autre forme de fausseté. Cette préoccupation sera l’objet des chapitres suivants. On verra qu’il ne s’agit pas pour autant d’un regard manichéen sur le vrai et le faux mais, au contraire, d’une invitation à la nuance. Rappelons par exemple qu’Arthur serait porté à croire que Lancelot aime Elaine, mais il se garde de l’affirmer. De fait, les poèmes requièrent beaucoup d’attention et de réflexion lorsqu’il est question de mesurer la part de vérité dans chaque événement, chaque affirmation ou réflexion formulée par les personnages.

Les illustrateurs édouardiens ont donc un défi de taille à relever, à savoir mettre en image la délicate quête de la vérité. Quelles sont les techniques employées pour évoquer les dilemmes intérieurs, les situations ambiguës, les problèmes de jugement, autrement

dit, des choses difficiles à visualiser ? Un premier inventaire de leurs illustations s’avère nécessaire pour mieux saisir l’ampleur de la tâche.