La région de Kita ne constitue pas réellement un "front pionnier" puisque, dans les parties centrales et sud du Cercle où se pratique la culture cotonnière, il y a un habitat permanent depuis plus de deux siècles. Il en résulte que l'extension des terres de cultures ne s'opère pas, comme dans le cas de certains fronts pionniers, dans un certain « désordre » foncier. Si nous montrons que, dans la région de Kita où les terres fertiles disponibles sont encore globalement très abondantes, il y a bien, depuis quelques décennies, une « course à la terre » ou « course à
l’espace » grandissante, celle-ci s'opère à partir des villages anciens selon les règles des encadrements paysans et selon les mécanismes habituels d'expansion.
Par ailleurs, l'insécurité foncière, ou plutôt, dans notre région d'étude, sa perspective, issue du dualisme juridique, fait planer une menace sur la reconnaissance des maîtrises foncières, ce qui
incite également à la constitution de réserves foncières par des défrichements anticipatifs. Les enjeux de la conquête et les incertitudes sur les maîtrises foncières entretiennent donc cette « course à la terre ». S'inscrivant, comme dans un front pionnier cotonnier, dans un contexte de colonisation agricole, l'extension des surfaces cultivées dans la région d'étude de Kita est
liée à une logique d'appropriation et de contrôle de l'espace. PELISSIER, P., 2002 confirme
d’ailleurs que : "La société mandingue était et reste donc bien le prototype de celles où l'expansion spatiale constitue la réponse fondamentale à la croissance des effectifs et des besoins." et que le contrôle foncier est devenu un enjeu majeur des stratégies paysannes. MIGNOT, A., 1986 décrit cette logique : "la production des agriculteurs ne se limite pas, le plus souvent, aux quantités indispensables pour la survie" et il ajoute que des logiques sociétales traditionnelles incitent à accroître le nombre de dépendants (et donc des superficies cultivées) ainsi qu'à accumuler les richesses, pour disposer de fortes capacités de redistribution, et donc de prestige sociopolitique. Dans le cadre d'une stratégie paysanne qui se projette dans l'avenir, il
s'agit de marquer aujourd'hui son emprise foncière pour qu’elle assure dans l'avenir une rente foncière, et donc un prestige social. Etendre son domaine approprié, c'est donc aussi étendre ses clientèles à venir, mais c’est également anticiper sur la croissance démographique du groupe familial. La société malinké de Kita appartient bien à ces "sociétés
que le contrôle politique de l'espace dispensait de recourir à l'intensification des pratiques agricoles" décrites par PELISSIER, P., 2002 : " la colonisation des terres neuves est par excellence le domaine des sociétés à fort encadrement traditionnel. Leur expansionnisme trouve un ressort nouveau dans la conquête d'espaces vacants au service des cultures spéculatives, l'ambition économique relayant le projet politique."
Par cette logique consistant à s'assurer la reconnaissance de son antériorité sur l'espace, le paysan a tendance à revendiquer des ressources et des espaces qu'il n'utilise pas et dont il n'a pas la capacité agricole d'exploiter. Cette stratégie se matérialise par la mise en culture d’une
superficie maximale, souvent disproportionnée par rapport au nombre d’actifs disponibles. SANOGO, B., 1989 parle d’ "extension inconsidérée" dans les régions sénoufo où
les réserves foncières étaient encore abondantes et gratuites. Quinze ans plus tard, c'est bien la même situation que nous observons dans la région CMDT de Kita. On y retrouve les éléments de cette « course à la terre pour le marquage de l’espace » décrite il y a une vingtaine d’années par TERCIGUEL, Ph. dans l’ouest burkinabé.
L'extension des terroirs cultivés s'inscrit donc dans les logiques paysannes en les renforçant. Le rapport CMDT 1998 précise que le paysan autochtone qui accueille les
saisonniers leur concède l'exploitation annuelle d'une parcelle à condition qu'ils la défrichent. De cette manière, le "logeur" récupère ultérieurement la parcelle et étend la superficie de son patrimoine foncier maîtrisé. Nous verrons ci-après comment l'accueil des navetanes, migrants agricoles saisonniers, s’inscrit également dans cette stratégie de "course à la terre" qui renforce le marquage de droits sur l'espace contrôlé, tout en pratiquant une agriculture de plus en plus consommatrice d'espace. Dans un contexte d'afflux massifs de migrants navetanes, le marquage des droits sur les réserves foncières représente un enjeu fondamental en terme de préséance foncière. Contrôler de manière évidente un espace permet de le revendiquer puis de l'affecter à d'autres selon des rapports de clientèle. En cela, l'extension agricole impulsée par la CMDT constitue un facteur de développement de droits délégués.
BADOUIN 1986 décrit que la mise en valeur n'a pas le même sens chez le paysan et le développeur : produire plus sur moins d'espace pour l’un, et, pour le paysan, diminuer le travail nécessaire, ce qui passe par l'inféodation de dépendants. Les paysans répondent aux sollicitations des développeurs par des stratégies relevant de leur propre logique ; en particulier
en contrôlant un espace de plus grande superficie par des méthodes culturales extensives et en
cherchant à accroître, non pas la rentabilité du sol, mais la productivité du travail.
MARIE, J., 1993, met particulièrement en valeur les différences de logiques, de "rationalité"
des acteurs en présence. D'un côté, la logique paysanne pour laquelle prime le maintien de la
paix sociale, des valeurs et des règles du groupe social ainsi que la sécurité alimentaire ; de l'autre, l'Etat-nation qui considère la population en présence comme un agent économique devant augmenter sa production, lui-même simple élément d'un vaste projet politique. Selon MIGNOT, A., in VERDIER et ROCHEGUDE 1986 : " Le quiproquo est ainsi permanent entre les planificateurs et (les cultivateurs). Alors que les premiers pensent introduire les paysans dans le système économique moderne, ceux-ci usent des moyens qu'on leur offre pour réaliser leurs objectifs traditionnels : distribuer pour assurer le pouvoir qui leur permet, sans effort, de satisfaire au mieux leurs besoins (…) et, en dehors de cette perspective, ils s'opposent à tout changement." MARIE, J., 1993 renchérit " L'échec de certains projets de développement a souvent été attribué au manque de rationalité économique des populations (…) en réalité, les causes d'échecs (…) sont davantage imputables à l'écart existant entre deux projets souvent antinomiques : celui propre à la société concernée et le projet de développement décidé par les politiques et mis en œuvre par les techniciens." La vision du long terme collectif des concepteurs se heurte donc à celle du long terme individuel des producteurs dont la stratégie est l'exploitation maximale des facteurs disponibles dans l'immédiat afin de disposer de plus d'atouts (économiques, sociaux) pour assurer l'avenir de leur famille. On retrouve la situation ici décrite dans la majorité des régions où sont réunies deux conditions : existence de réserves foncières et capacité des paysans à augmenter leur force de travail.
Les objectifs et surtout les stratégies temporelles de la CMDT et du producteur diffèrent. Ce que vise la CMDT est la plus forte production à court ou moyen terme, alors que le paysan se projette dans l’avenir : il recherche la meilleure productivité de son système de production à moyen ou long terme. Alors que la CMDT se fixe des objectifs immédiats (produire x milliers de tonnes supplémentaires l’année suivante), le paysan se projette dans l’avenir, parie sur le développement futur de son exploitation tout en cherchant à assurer au mieux le quotidien.
Des logiques compatibles
?Dans une même logique rationnelle et adaptative, c’est probablement parce qu’ils jugent que le ratio quantité additionnelle de travail rapporté à la plus value sur la production est insuffisant que les paysans n’adoptent pas les mesures de travail du sol vulgarisées par l'encadrement agricole, comme le labour avant semis. Toutefois, soulignons que les logiques paysannes « extensives » que nous avons décrites précédemment intègrent les éléments techniques proposés par la CMDT, comme les intrants ou la mécanisation, dans la mesure où ils leurs permettent d'augmenter les rendements. Dans un contexte marqué par une évolution rapide
des moyens du système agraire, l’accès à un moyen de production plus moderne, comme la culture attelée, se révèle un facteur d’extensification plus que d’intensification.
TERSIGUEL, Ph., 1994 relève lui aussi que « la mécanisation agricole ne participe pas à la stabilisation des exploitations mais, au contraire, elle incite les paysans à marquer de plus larges espaces ».
De même, nous avons montré, dans la région de Kita, que si les champs de maïs demeurent caractérisés par leur petite taille, en revanche, l'utilisation de l'engrais "complexe" est passée de 19 % à 64 % des parcelles de maïs entre les campagnes agricoles 1996/97 et 2001/2002 (contre 80 % sur l'ensemble de la zone Mali-Sud). La dose moyenne y atteint même 102 kg/hectare en
2001/2002. La densité du maïs a doublé durant ces cinq années pour atteindre 33.624 pieds à l'hectare, et ses rendements, supérieurs à ceux du Mali-Sud, atteignent 1.600 kg à l'hectare (mais sur de plus petites surfaces). L'augmentation de l'intensification sur les autres spéculations vivrières est beaucoup moins rapide et demeure en deçà du niveau du Mali-Sud. A Kita, si la culture du maïs en plein champ n’est pas encore intéressante, les paysans ont clairement perçu les avantages qu’ils pouvaient tirer de l’utilisation massive d’intrants chimiques, ce qui signifie que les producteurs ont su adapter le modèle d’intensification vulgarisé par la CMDT en
ne retenant que les éléments qui leur permettent d’augmenter la productivité de la culture du maïs. Les paysans africains ne sont donc pas, comme certains semblent le penser,
réfractaires à toute innovation. Ils y adhèrent dans la mesure où ces changements extérieurs
permettent la réalisation de leurs propres objectifs.
Si les logiques paysannes paraissent donc fortement contradictoires avec celles de l'ODR cotonnière, l’argent généré par la production cotonnière réconcilie les logiques, et, en quelque sorte, l’extension des domaines cultivés matérialise ce terrain d’entente. C'est la confluence des logiques de la CMDT : augmenter la quantité de coton produite (de préférence, par une augmentation des rendements sur les mêmes surfaces) avec celle des paysans : augmenter la productivité du travail (lié au marquage des droits fonciers) qui a produit cette "course à la terre", concrétisée par l’extension galopante des terroirs. Le système de production et
d’encadrement paysan étant déjà intrinsèquement basé sur l’extension des superficies, l’action des ODR ne fait que l’accentuer et le précipiter. La réduction du milieu naturel résulte donc d’abord de la confluence entre les intérêts des paysans et ceux des développeurs, ces deux logiques différentes se combinant pour amplifier un même effet.