Dans un deuxième temps, il convient d’évaluer les collec-tions et de vérifier que leur statut et leurs valeurs soient toujours actuels, afin de hiérarchiser les collections. En effet, ne pas établir cette hiérarchie revient à ignorer le statut des objets. Or, il convient de se demander ce qu’il faudra évacuer en priorité en cas d’incendie ou d’inon-dation. Effectivement, il faut mettre la priorité sur les objets à statut patrimonial car leur existence se conçoit sur un temps le plus long possible.
Quant aux valeurs associées aux spécimens, il faut réussir à se dégager des valeurs affectives car ce sont celles qui changent le plus vite, étant relatives à la vision qu’ont les êtres humains selon les différentes époques et à la façon dont ils se positionnent par rapport à la nature. Aussi, toutes les parties d’un montage n’ont pas les mêmes valeurs : dans le cadre de l’étude, les phanères n’ont pas un intérêt capital mais il y a des éléments de référence comme le crâne, les pattes, un morceau de la peau, les dents, etc., qui peuvent être analysés et qui ont donc une valeur scientifique.
Voici des exemples de critères d’évaluation des collections d’histoire naturelle. Ces critères ne sont pas présentés dans un ordre hiérarchique, c’est la politique documen-taire propre à chaque muséum qui définira ceux qui doivent être mis en avant.
• la rareté : des représentants de l’espèce vivante ou en conservation.
• la fréquence d’utilisation : étude, expo, prêts. Ce critère ne concerne pas les objets à statut patrimonial ni les spécimens types, mais plutôt le matériel d’étude et pédagogique, voir sans fonction.
• l’incomplétude ou l’inadéquation : spécimen en connexion et complet ou lacunaire voire effondré.
• l’état physique : incluant la qualité de la naturalisation, l’état de conservation.
• le statut officiel : patrimonial, matériel d’étude, sans statut, spécimen couvert par la CITES ou non.
• les valeurs passées, actuelles et le potentiel d’ex-ploitation : patrimoniale et culturelle, historique, scientifique, rareté.
• l’intérêt du spécimen : valeurs associées, spécimen type, espèce disparue ou en voie d’extinction, repré-sentation des caractères phénotypiques et du taxon6
de l’espèce, pertinence, technique de taxidermie.
• la réputation de l’auteur, de la collection.
• comment le spécimen s’intègre à une collection ou non.
• le niveau de difficulté d’adaptation du spécimen pour une exposition : selon l’attitude du spécimen ou la forme du socle, les possibilités de désoclage du spécimen, etc.
• nombre de représentants de la même espèce (incluant les mêmes critères), pouvant se substituer à ce montage.
• la cohérence avec la politique documentaire du muséum.
• les conditions et les moyens (financiers, matériels, personnels formés) de conservation, de stockage et éventuellement de restauration.
• la corrélation avec de la documentation, des archives photographiques, des journaux de voyage, etc. Ainsi, pour justifier la ré-évaluation des statuts des objets, il faut déjà prouver qu’il y a un manque de place et pas seulement un besoin de faire un tri au sens orga-nisationnel (par taille/format, famille, collectionneur, collecteur…) qui peut déjà libérer de la place selon l’organisation des réserves de l’institution.
La solution libérant un maximum de place est d’avoir toute la collection séparée et d’organiser les réserves par format (optimisation des espaces de réserve, choix des individus les plus représentatifs pour les expositions). Cependant, la conservation est plus importante que la
6 Groupe d’organismes vivants possédant un certain nombre de caractères communs.
consultation et l’histoire des objets. Si une collection représente un risque particulier, ce sera plus simple à gérer du point de vue de la conservation si l’ensemble n’est pas disséminé un peu partout dans les réserves. On peut donc imaginer une organisation des réserves selon le degré d’attention à porter aux objets. Les objets avec un statut patrimonial peuvent donc être regroupés dans des réserves où les conditions de conservation seront plus strictes que les réserves dédiées aux spécimens pédagogiques.
L’orientation plus ou moins muséale ou universitaire des muséums d’histoire naturelle, ajoutée à la diversité des matériaux présents dans leurs collections, ont permis de cerner l’objectif de cet article. S’il ne convient pas d’imposer une réponse unique à la question du tri, il est en revanche possible de présenter les différentes orientations envisageables, idéalement pour aider les différents établissements à organiser leur propre tri. Un document (Tableau 1) a donc pu être établi pour aider les muséums à hiérarchiser l’urgence des opérations et à organiser le tri, notamment lors du récolement décennal. Cette proposition d’évaluation ne tient pas lieu de docu-ment officiel, elle pourra cependant aider à compléter un dossier de demande de déclassement ou de destruction, et pourra être ajoutée à la documentation relative de l’objet ou ensemble.
Ce document permet de conclure en proposant, non pas une solution unique, mais des possibilités de réponses qui doivent être adaptées à la politique documentaire de chaque muséum.
Conclusion
En effet, dans ce sujet, tout est affaire de choix, à décider en consultation avec les différents spécialistes : l’organi-sation des réserves, la hiérarchie des valeurs associées aux objets, l’orientation du message du muséum, etc. Si certaines questions subsistent, nous espérons néanmoins que cet article pourra contribuer à l’organisation du tri dans les différents muséums, les modalités étant propres à l’orientation de chacun.
Cependant, si pour aujourd’hui les décisions se prennent à l’échelle des institutions et de leurs collections, il pour-rait être intéressant d’envisager, à l’échelle nationale, une réunion des muséums afin de définir ceux à voca-tion universitaire et ceux à vocavoca-tion muséale. Il serait
alors possible d’aboutir à la séparation des collections patrimoniales et du matériel d’étude. Le fait de ne pas conserver ces différents types de collection au même endroit permettrait de faciliter la gestion de la conserva-tion préventive et curative, l’organisaconserva-tion des roulements muséographiques ainsi que la gestion de l’accès et de la consultation des objets.
Une autre raison à cette scission est le problème de l’évo-lution rapide des technologies, qui a un impact direct sur les techniques de prélèvement (où, comment et en
quelle quantité), combiné à l’évolution des connaissances scientifiques. Le résultat est qu’il y a sans cesse besoin de faire de nouveaux types d’analyses et échantillonnages. Enfin, à force de vouloir tout préserver, nous nous confrontons à un certain nombre de problématiques, qui nous poussent à faire des choix si l’on veut assurer la conservation des objets : les collections d’histoire naturelle vont finir par disparaître si l’on veut tout garder sans s’assurer des bonnes conditions de conservation de chaque objet. La conservation de la matière est la raison même de l’existence de la taxidermie. Alors, afin de mieux conserver le patrimoine naturel, il est impératif d’effec-tuer un tri pour hiérarchiser les collections et pouvoir au mieux en préserver la matière.
Remerciements
Jamais je n’aurais pu imaginer pouvoir réaliser cet article sans la richesse des rencontres et des échanges tout au long de mon parcours universitaire. Je souhaite donc adresser mes remerciements les plus sincères à toutes les personnes qui ont pu contribuer à l’aboutissement de ce projet.
En premier lieu, je souhaite adresser toute ma reconnais-sance et mes remerciements à Jacques CUISIN, Délégué à la conservation du Muséum National d’Histoire Naturelle, pour sa confiance, ses conseils et pour m’avoir guidée tout au long de ces années.
Je tiens également à remercier Christophe GOTTINI, Responsable de la plateforme taxidermie-restauration du Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris, pour m’avoir montré la voie et son enseignement de la taxidermie.
Mes remerciements s’adressent aussi aux équipes du département des collections du muséum de Toulouse, pour leur accueil, pour la richesse de nos échanges ainsi qu’aux équipes de conservation-restauration du Musée du Quai Branly - Jacques Chirac, et particulièrement Eléonore KISSEL, Responsable du pôle conservation-res-tauration, ainsi qu’à Stéphanie ELARBI, Chargée de restauration, pour avoir nourri de nombreuses réflexions, pour leur accueil et leurs conseils.
Références
Ashley-Smith J. 1999. Risk Assessment for Objects Conser-vation, Ed. Butterworth-Heinemann, Oxford. ISBN 0750628537
Tableau 1 : Grille d’aide à l’évaluation des collections d’histoire naturelle. © Manon LEGRIS.
Chahine C. 2013. Cuir et parchemin, ou la métamorphose de la peau, Ed. CNRS, Paris. ISBN 9782271076861 Cuisin J. 1999. « Les collections d’histoire naturelle : un exemple au laboratoire Mammifères et Oiseaux, Muséum national d’histoire naturelle », Conservation-Restauration des Biens Culturels, ARAAFU, Paris, n°13. pp.7-12. Favre-Félix M. 2009. « Ambiguïtés, erreurs et consé-quences : «Rendre l’œuvre lisible» », CeROArt, n° 3,
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Legris, M. 2018. Le tri des collections Naturalia : Raisons et modalités de l’organisation du tri dans les collections d’histoire naturelle, Mémoire pour la validation du Master de CRBC à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Paris. Mémoire N. 2014. « Matériel d’étude et circulaire du 19 juillet 2012 dans les muséums », Conférence Permanente des Muséums de France, La Lettre de l’OCIM, n° 153,
(http://ocim.revues.org/1391), consulté le 03 octobre
2017.
Péquignot A. 2008. « Évaluation de la toxicité des spécimens naturalisés », La Lettre de l’OCIM, n° 116,
(https://journals.openedition.org/ocim/367), consulté
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Biographie
Diplômée du Master CRBC de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne en 2018, Manon Legris se spécia-lise en conservation-restauration des Naturalia dès 2011 en réalisant un apprentissage de plus de deux ans sous la responsabilité de Christophe Gottini, Responsable de la plateforme taxidermie-restauration du Muséum National d’Histoire Naturelle. Elle apprend alors la naturalisation et les techniques anciennes et modernes de taxidermie. De 2014 à 2016, dans le cadre de la licence, elle réalise les travaux pratiques universitaires sous la tutelle de Jacques Cuisin, Délégué à la conservation du MNHN. Il lui enseigne la gestion des collections, l’étude des matériaux présents en muséums et leurs altérations, l’évaluation des collections, etc. Des stages pratiques réalisés au Musée du Quai Branly - Jacques Chirac ainsi qu’au Muséum
d’Histoire Naturelle de Toulouse compléteront ces ensei-gnements. Restauratrice indépendante, elle a notamment travaillé pour le Musée Calvet à Avignon et le Quai des Savoirs à Toulouse.
Adresse de l’auteur
Manon Legris
Restauratrice indépendante – collections d’His-toire Naturelle et matériaux organiques
Vannes - France