VOLEUR LE
DENTELLES DE
Gérard Lauzier Marie-Ange Guillaume
LE
VOLEUR D E
D E N T E L L E S
roman
Olivier Orban
Ouvrage publié sous la direction de Marie-Hélène Orban
@ Olivier Orban, 1985 ISBN 2-85565-288-X
PREMIÈRE PARTIE
Siri resserra la ficelle qui tenait son pantalon et renifla.
C'était une odeur de jasmins, une odeur de beaux quartiers. Les endroits qu'il fréquentait d'habitude sentaient le poisson.
Perché sur le m u r du patio, il se tassa dans l'ombre et considéra avec inquiétude la maison éclaboussée de lune.
C'était certainement la plus belle maison de Bahia. Avec ses faïences bleues et ses balcons perdus dans les fleurs, elle semblait intouchable. Comme si son calme et sa beauté la protégeaient, sans compter les rondes de la milice et toute une armée de domestiques prêts à vendre leurs semblables pour conserver leur place. Siri était d'une humeur de chien. Pour tout arranger, avec ses vêtements blancs sous cette saloperie de pleine lune, on pouvait le voir jusqu'à Pernambouc. Et tout ça, c'était la faute du Cyclope. C'était pour énerver le Cyclope qu'il avait fait ce pari stupide, la veille : dévaliser la maison Castro. Maintenant, son enthousiasme était nettement retombé et il ruminait des pensées moroses. Tous les jours, on envoyait des gens au bagne pour quinze ans au moins !
Quinze ans, c'était ce qu'il avait vécu jusqu'à mainte-
nant, à peu près. Arrivé de nulle part pour devenir pas grand-chose, Siri avait autre chose à faire dans la vie que compter les mois et les années. Les femmes, par exemple, ça lui prenait un temps fou de les regarder passer. Il les aimait très brunes, ou blondes, et pas trop putes si possible. Non qu'il fût effarouché par des questions de morale, ou même de vérole, mais ce qu'il aimait avec les femmes, c'était le moment où elles faisaient semblant de dire « non » avant de dire « oui ». Et les putes ne disaient rien du tout.
En fait, Siri ne venait pas tout à fait de nulle part. Il avait même quelques souvenirs d'une autre vie, dans la forêt, entre un père et une mère. Un père portugais et une mère indienne, ce qui lui donnait dans la ville le statut enviable de « métis de merde ». Mais la fièvre jaune avait tout emporté de cette vie-là. Il était haut comme trois goyaves et orphelin quand il avait abandonné son village dévasté et commencé à marcher. Il avait longtemps marché seul, puis il avait rencontré des colporteurs et des muletiers qui l'avaient pris sous leur aile et l'avaient amené jusqu'à cet endroit étonnant où la ville et la forêt tombaient dans la mer, et qu'on appelait Bahia de Todos os Santos. Il n'avait jamais rien vu de plus beau que toute cette mer qui l'empêchait d'aller plus loin. Alors il s'était établi à Bahia, comme voleur et chef de bande. La bande comprenait douze gosses morveux, qui vivaient au jour le jour, avec ce que le hasard faisait tomber dans leurs pattes sales. Siri avait assez de bagou pour revendre une mouche crevée le double de son prix. Et finalement, c'était injuste de dire qu'il était devenu pas grand-chose : il était plutôt heureux.
Sauf cette nuit-là, à cet instant précis, accroupi en haut du m u r dans l'ombre d'un palmier. Il luttait même contre l'envie de sauter dans la rue pour retourner d'où il venait.
Il n'aurait qu'à suivre les épluchures du caniveau qui
descendait vers la ville basse. Les épluchures et la ville
basse, c'était sa vie. Ici, dans le quartier San Pedro, il
n'était qu'un métis de merde qui allait nu-pieds vers la potence. En bas, il était un peu empereur à sa façon, comme ce gringalet de Pedro de Alcàntara, qui allait devenir empereur à cinq ans parce que le premier Pedro venait d'abdiquer. En bas, la vie était facile. Siri en connaissait un bout sur l'art de piller les bagages des voyageurs distraits, ou d'entrer dans les maisons sans portes ni fenêtres. Ce qu'il trouvait lui permettait de manger des haricots tous les jours et même de la viande, et de boire de la mauvaise cachaça chez Zenaïde. Quant aux femmes, il fallait juste être patient et les regarder d'une certaine manière, parce qu'elles aimaient la mélancolie de ses yeux sombres. A cause de cette mélancolie qu'il n'éprouvait d'ailleurs jamais, elles faisaient tout pour le consoler. Il tenait ces yeux-là de sa mère, et il tenait de son père l'art d'embobiner le monde avec des mensonges. Dans son village, on l'avait sur- nommé Siri Bouche d'or dès qu'il avait su aligner trois mots. Et à propos de bouche, les femmes aimaient aussi sa lèvre légèrement retroussée qui lui donnait un air d'enfance, et qui leur donnait à elles envie d'embrasser ou de mordre. Envie de quelque chose de toute façon.
Après, à venir se frotter contre son corps de macho, elles avaient l'agréable surprise de constater qu'il n'était plus un enfant. Et même quand personne n'était d'humeur à le consoler, il restait les putes à deux cruzeiros, qui lui faisaient payer un cruzeiro seulement. Siri avait de la chance avec les femmes. Évidemment, il existait diffé- rentes sortes de femmes, et celles du quartier San Pedro lui tombaient rarement dans les bras. Pour ainsi dire jamais.
Cette idée troubla Siri et le découragea un peu plus. Il
était encore temps de renoncer. Il pouvait très bien
retourner au Cimetière la tête haute et inventer une
excuse glorieuse qui laisserait sa réputation intacte. Ça
serait un jeu d'enfant, tout le monde marcherait, sauf le
Cyclope. Et Siri n'allait pas laisser passer cette occasion
de lui en coller plein la vue. Simplement, il ne se risquerait pas dans les appartements des maîtres, qui donnaient derrière, sur les jardins en terrasses. Il suffisait de forcer la porte du quartier des esclaves, sous les arcades du patio. Là, il trouverait bien une potiche chinoise, ou un tapis indien, ou une cage à perroquets, en espérant que cet imbécile de papagaïo n'était pas dressé à hurler « au voleur ! ».
Siri sursauta. Trois heures sonnaient sous la coupole d'or de Nossa Senhora da Graça, et toutes les cloches des trois cent soixante-cinq églises de la ville reprirent en chœur. Il aurait fait moins de bruit en secouant la grille pour qu'on lui ouvre. Glacé de peur, il dévida mentale- ment un chapelet de jurons à l'adresse de tous les saints de la baie, mais le silence retomba sur le clapotis des fontaines et la ville dormait toujours.
Tout de même, la prochaine fois, il choisirait une nuit sans lune. D'ailleurs il n'y aurait pas de prochaine fois.
Attendant un nuage, il s'accroupit plus confortablement,
aussi immobile que la farandole de linge qui séchait à ses
pieds. De son perchoir il voyait toute la ville. En haut les
jardins épousaient la forme des collines, se perdant dans
l'ombre des vallées plantées de manguiers. Au loin, face
au port dont il devinait le désordre de vieilles pierres, l'île
d'Itaparica émergeait de l'obscurité marine comme le
ventre argenté d'un poisson géant. Ou plutôt d'une
sirène, car cette île était un piège. Pendant longtemps, on
y avait parqué pour la sélection les esclaves débarqués
des négriers. Malmenés par le voyage, foudroyés par des
maladies nouvelles auxquelles ils ne résistaient pas, ils y
mouraient en masse. Si bien qu'on les enterrait sur place,
et Itaparica n'était qu'un cimetière où personne ne venait
jamais pleurer. Au-delà du port, derrière les bâtiments de
la douane, Siri apercevait son Cimetière à lui, sur les
remparts. C'était là qu'il vivait, avec la bande de
mal léchés qui lui servaient de lieutenants. Ce soir, deux
d'entre eux l'avaient accompagné jusqu'au bas du mur.
Ils étaient chargés de faire le guet, et ils avaient détalé au premier bruissement de feuilles, abandonnant la gloire au chef, ce qui était normal, après tout.
Siri en était là de ses réflexions quand un nuage s'étira paresseusement sur la lune. L'ombre gagna la colline, le patio s'assombrit d'un coup, et il sauta sans hésiter au bas du mur. Il se redressa en titubant et retint un cri.
Quelque chose lui avait chatouillé le nez. Un tissu blanc.
Décidément, il avait les nerfs à fleur de peau. Heureuse- ment, le Cyclope n'était pas là pour voir un macho trembler devant du linge qui sèche. Siri haussa les épaules et y regarda tout de même de plus près. Le bout du tissu avait deux jambes mais ce n'était pas un caleçon.
C'était féminin. Un bouton de nacre fermait la taille, et les jambes de soie étaient bordées de dentelles, comme les corsages des marchandes de feijoada sur le port. Siri n avait jamais vu ça. Les négrillonnes à un cruzeiro des arrière-boutiques de barbiers étaient trop pauvres pour porter autre chose qu'une jupe trouée. Et les Açoréennes des maisons de passe humides et crasseuses, bien trop pressées. Elles soulevaient et laissaient retomber leur robe sans que plane d'autre mystère que celui de la syphilis. Et même les femmes honnêtes, comme Jussara, ne portaient jamais rien sous leurs jupons blancs. Siri décrocha la culotte. Elle était fraîche et sentait les fleurs et le savon. La soie dans ses mains était si douce qu'il ne put s'empêcher d'imaginer la femme. Ce devait être une de ces fleurs fragiles qu'on voyait assises entre les arbres, sur les esplanades. Une femme qui penchait la tête sous une ombrelle avec un sourire las. Une femme qui cachait SOUS les volants de sa robe cette merveille-là. Siri eut une pensée obsédante qu'il valait mieux chasser tout de suite.
Il ne fallait jamais mélanger le travail et ce genre de
pensées. Encouragé par sa trouvaille, il fit quelques pas
vers les arcades. Une ombre fila entre les piliers, qu'il ne
vit même pas. Mais il s'arrêta net, dans un silence total. Il
flairait le danger. Instinctivement, il fonça vers le lavoir,
s'agrippa au toit et se retrouva perché sur le mur qu'il venait de quitter. Il regarda en bas. Les crocs luisants et la bave à la gueule, une espèce de loup se jetait contre le mur et retombait sans bruit. Maigre comme un os, il avait les yeux si jaunes qu'il semblait brûler de l'inté- rieur. Il était muet, il se contentait de claquer des dents.
Siri se rappela une histoire d'esclave en fuite déchiqueté par un de ces chiens chasseurs, dressés à débusquer leur proie sans un aboiement ni même un grognement de plaisir. Il avait rangé le chien dans la catégorie des épouvantails pour gamins, avec la bête Carrapatu et le Quibungo, mais il avait eu tort : la bête existait et tremblait de rage au pied du mur.
Stimulé par l'idée qu'il aurait pu finir dans l'estomac d'un chien, Siri dégringola du mur et se mit à cavaler en zigzag dans les épluchures, terrifiant au passage un cochon égaré. Au bout de quelques rues, il déboucha sur une petite place et se réfugia dans l'ombre d'un porche d'église. Hors d'haleine, il s'effondra contre un saint en pierre qui levait vers le ciel un doigt sentencieux. Il se sentit confus, se signa machinalement et la peur le reprit : un bruit étranger se mêlait aux battements de son cœur. Dans un brouhaha, une lumière bouscula les ombres de la place. Siri prit le saint à témoin que jamais plus il n'irait voler dans les beaux quartiers. D'ailleurs il n'avait rien volé, et montra ses mains pour prouver son innocence. Le saint ne broncha pas, mais Siri s'aperçut qu'il avait gardé, serrée dans sa patte sale comme un bouquet de mariée, la culotte de dentelle et de soie. Il jura qu'il ne l'avait pas fait exprès et cacha la culotte sous sa chemise. Comme personne n'avait l'air d'appeler au secours ou de chercher un voleur, Siri pointa son nez sous le bras du saint. Tout allait bien. Penché au balcon de bois d'une maison, un senhor se répandait en compli- ments et invitations à revenir. En bas, des silhouettes prodiguaient félicitations et courbettes à n'en plus finir.
Puis la troupe se mit en marche et passa devant Siri sans
le voir, tant ces gens étaient occupés à mettre de l'ordre dans une fin de soirée copieusement arrosée. Un esclave presque nu ouvrait la marche avec une torche qui n éclairait que lui, suivi de deux chaises à porteurs, où des femmes agonisantes se plaignaient d'un abus de pâtisserie. Les esclaves porteurs, eux, avaient abusé de la cachaça dans les cuisines, et marchaient en zigzag, dignement vêtus de soie, comme il convient pour les visites. Et deux cavaliers, juchés de travers sur leurs chevaux, fermaient la marche en discutant pâteusement de la chute de Charles X, lointain roi de France aux mœurs douteuses, dont ils avaient lu avec presque un an de retard les mésaventures dans la Gazette de Rio. L'un d eux répétait sans arrêt : « C'est comme l'Empereur, depuis les révoltes de Recife... », et l'autre ajoutait : « Et Pernambouc aussi... », mais aucun des deux ne savait où il voulait en venir. Les femmes émettaient des cris de naufragées en proie au mal de mer, et les ombres gesticulaient encore au bout de la rue quand Siri émergea du porche. Il salua le saint et reprit le chemin des fortifications.
Il était ravi d'avoir gardé la culotte. C'était une preuve pour le Cyclope, et peut-être plus encore : une idée germait vaguement dans son esprit, qu'il rumina tout le long des chemins tortueux qui menaient à la ville basse.
Une idée parfaite, qui comblait son amour des belles histoires pas tout à fait vraies, et qui laisserait le Cyclope sans voix. Mais il fallait la travailler.
Plus il descendait, plus l'air s'empoissait, chargé d'une épouvantable odeur de baleine qui montait de la plage.
Les rues étaient de plus en plus étroites, et les maisons
s accrochaient aux rochers comme elles pouvaient. Tout
en bas, il longea les boutiques fermées de la rue de la
Praia, où les chiens et les cochons se disputaient les restes
de la journée. Après les derniers rochers, qui servaient
d assise aux entrepôts battus par les vagues, c'était la
nuit noire des fortifications.
Il traversa le Cimetière, ville étrange qui n'avait jamais abrité de morts et qui abritait de drôles de vivants. Tout le monde continuait de l'appeler le Cimetière. Construit par une compagnie portugaise, il avait été détruit de fond en comble par les Bahianais furieux, avant même d'avoir servi. Les raisons de cette colère étaient oubliées, mais il en restait un enchevêtrement de pierres brisées, d'arbres tordus et de légendes maléfiques. Et peu à peu, puisque les gens honnêtes évitaient le Cimetière, tous les autres, les sans-logis de la ville, s'y étaient installés. Il y avait les esclaves affranchis, qui manquaient de l'argent néces- saire pour louer une bicoque en ruines, et, surtout, une ribambelle de gamins : les vrais orphelins, et ceux qui avaient choisi de l'être. Même les plus petits étaient considérés par les habitants comme des graines d'assas- sins. Réputation exagérée, qui faisait leur fierté. Il leur arrivait de se battre comme des chiens, ils auraient crevé les yeux d'un bœuf pour lui voler son foin, mais c'étaient des truands de toute petite envergure, pour qui une expédition nocturne dans le quartier San Pedro faisait figure d'exploit. Siri et le Cyclope se haïssaient spontané- ment depuis le premier jour, mais ils avaient assez d'intelligence — et de fainéantise — pour éviter toute provocation irréversible. Si bien que l'équilibre des forces se maintenait vaille que vaille entre les deux bandes. Toute cette population interlope avait même fraternisé le temps de chasser les rats et d'ajouter à l'architecture désolée du Cimetière ce qu'il fallait de planches pourries pour loger tout le monde. Mais les constructions s'effondraient à chaque orage, et les plus feignants dormaient à la belle étoile.
Quelques-uns, couchés en rond autour d'un feu mou-
rant, grognèrent sur le passage de Siri, pour se rendormir
aussitôt. Même les gamins de sa bande ronflaient comme
des brutes. Il se serait fait un plaisir de les réveiller à
coups de pied, histoire de leur apprendre à espérer
fébrilement le retour du chef, mais il préférait ajourner le
récit de son exploit. Ça n'était pas encore au point, ça demandait même une seconde visite au quartier San Pedro, à la lumière du jour cette fois.
Au centre du Cimetière, un feu brûlait encore. En l absence du Cyclope, sa troupe s'entraînait au combat.
Deux gringalets osseux s'étranglaient, s'assommaient et se crachaient dessus. C'était ce qu'ils appelaient la capoeira, mais, dans leurs pattes, la lutte africaine avait beaucoup perdu de sa fioblesse ancestrale.
— Siri ! Amène-toi si t'as des couilles !
Siri eut un tic nerveux et contempla la Ventouse avec dégoût. Il avait le plus grand mépris pour les minus qui ne savent pas rester à leur place.
— Je me bats pas avec les fausses couches. Mais rends-toi utile, dis au Cyclope que je l'attends demain soir chez Zenaïde.
Ignorant l'air vexé du mulequel, Siri disparut dans la nuit, vers le bout des fortifications. Là, c'était le désert.
C était par là qu'il était arrivé à Bahia, par la poussière du chemin de corniche. Le muletier lui avait dit :
« Voilà ! Tu ne peux pas aller plus loin, molequinho, sauf si tu sais nager ! » Il avait huit ans, il savait nager, mais en attendant, il avait déniché un four à pain sur la corniche. Personne avant lui n'avait eu l'idée de l'occuper parce que l'ouverture était obstruée par les ronces et les pierres éboulées, si bien qu'il ressemblait plus à un tas de cailloux qu'à une maison. Siri avait arraché les ronces et remonté les pierres. Le résultat était une sorte de niche à un étage où on ne pouvait vivre qu'accroupi ou allongé ; mais qui avait besoin de se tenir debout dans une maison ? Quant à ceux qui avaient essayé de lui reprendre le four à pain après le grand nettoyage, ils s'en souvenaient encore. Ils avaient compris ce jour-là que le métis sorti de nulle part avait les muscles et la trempe d 'un chef. Et Siri était devenu chef.
1. Muleque : jeune mulâtre ou négrillon.
Le bruit du ressac n'arrivait pas à couvrir les ronfle- ments. La Globule, qui était l'ami et la mascotte de Siri, occupait le premier étage du four à pain et ronflait comme un porc. En dehors de cette spécialité, la Globule était juste assez futé pour ne pas s'emmêler les pieds en marchant. C'était un muleque d'une douzaine d'années, qui passait énormément de temps à dormir, au grand soulagement de tout le monde : ses tentatives pour se rendre utile étaient en général dktastrophiques. Parfois, Siri le soupçonnait de ruse, plutôt que d'idiotie. Doué d'une fabuleuse paresse, la Globule s'accommodait fort bien de son statut de bon à rien. Et en dehors de sa mère Tereza — parce qu'une mère ne renonce jamais — plus personne ne lui demandait de se rendre utile. Ça ne prouvait pas non plus que la Globule fût réellement intelligent.
Siri alluma un tronçon de bougie et s'allongea sur la
natte du rez-de-chaussée. D'un trou entre deux pierres, il
tira une image, qu'il avait chapardée dans les bagages
d'un Français assez idiot pour le choisir comme porteur à
la descente du bateau. C'était une gravure, et elle avait
une double utilité, poétique et financière. Pour la poésie,
Siri la contemplait chaque nuit jusqu'à loucher. Pour la
finance, il la prêtait à qui voulait : dix minutes contre
argent sonnant et trébuchant, cinq minutes contre
n'importe quel objet négociable, une minute contre une
pincée de tabac. Les minutes étaient élastiques et les
tarifs souvent contestés. Maintenant, la gravure était
usée. On y apercevait encore une dame à quatre pattes,
seulement vêtue d'une culotte de dentelle. Ses seins
tombaient comme les pis d'une chèvre, et l'expression
satisfaite de son sourire s'expliquait par la présence
d'une main étrangère sous les dentelles de la culotte. La
main appartenait à l'origine à un monsieur habillé des
pieds au menton, mais Siri avait jugé inutile cette partie
de l'image, l'avait déchirée et offerte à la Globule. Tout
empli d'une sainte adoration pour son chef, le gamin
avait reçu le débris comme un paysan du Sertao regarde tomber trois gouttes de pluie.
Siri balança une claque sonore sur les fesses rebondies de la Globule, qui sauta sur ses pieds et prit son air le plus dangereux.
— C'est rien, c'est moi. Attrape ça, c'est ton jour de chance, dit Siri en lui mettant la dame à la culotte sous le nez.
La Globule loucha sur l'image, qu'il connaissait par cœur pour l'avoir reluquée gratuitement chaque fois que Siri avait le dos tourné. Puis il vit la vraie culotte de vraie dentelle dans la main de Siri. Là, il se gratta le crâne d'une main et les fesses de l'autre, en signe d'intense réflexion.
— Je te raconte, si tu jures sur ta mère que tu répètes pas.
La Globule jura sur Mae Tereza qui en avait vu d'autres, et tendit sa patte noire vers la culotte. Il n'avait jamais vu ça non plus. Il n'avait même jamais touché une femme, p a r pure distraction sans doute.
Siri lui tapa sur la main.
— On ne touche pas, c'est un souvenir. Écoute...
La Globule écouta de toutes ses oreilles en choux-fleur,
et quand le jour se leva sur la mer qui battait doucement
les rochers, l'un ronflait, la joue sur la gravure, et l'autre
rêvait, la main serrée sur la culotte de dentelle.
— Netta, tu ne peux pas imaginer... C'est comme un linceul sur moi, et pourtant je suis vivante !
— Dona Isabel ! Vous n'avez même pas quinze ans ! Comment pouvez-vous parler de linceul ? Et si vous bougez tout le temps, je ne peux pas faire le cafuné ! Dona Isabel de Castro soupira à fendre l'âme et s'affala sur les genoux dodus de Netta. La mulatal lui grattait la tête, pinçant la peau et faisant claquer ses ongles, et c'était une caresse magique qui plongeait la jeune femme dans une étrange torpeur, quand elle voulait bien se laisser faire.
— J'ai à peine quinze ans, reprit-elle avec impatience, et mon mari est riche et bon. Il ne boit pas, il se parfume et ne se fâche pas quand le lit me dégoûte. Et je sais qu'un meilleur mari n'existe pas dans toute la ville. Mais j'ai envie de griffer les murs, et quand je regarde la mer, du haut de la promenade, j'imagine une terre lointaine, différente, et je voudrais partir.
— Partir ? Meu Deus ! Mais pour aller où ?
1. Muiata : mulâtresse
— E n E u r o p e , p e u t - ê t r e . L a m u s i q u e y e s t d o u c e , e t o n n e m a n g e p a s d e s h a r i c o t s n o i r s à t o u s l e s r e p a s .
— C e s o n t les l i v r e s d u P a d r e q u i v o u s f o n t b o u i l l i r le s a n g , s e n h o r i n a . L a l e c t u r e b r o u i l l e le t e i n t d e s d a m e s , e t v o u s ê t e s u n e h o n o r a b l e d a m e b r é s i l i e n n e q u i . . . Ç a y e s t ! L a v o i l à d e b o u t !
I s a b e l s ' e f f o n d r a d a n s u n f a u t e u i l , l e s j a m b e s é t i r é e s s o u s s o n j u p o n b l a n c . E l l e m u r m u r a « j e c r o i s q u e j e m ' e n n u i e », si d o u c e m e n t q u e p e r s o n n e n e p o u v a i t l ' e n t e n d r e . E l l e s e t o u r n a v e r s l e s j a r d i n s , e t s e s c h e v e u x n o i r s g l i s s è r e n t s u r s o n é p a u l e , s u r u n s e i n r o n d , l é g è r e m e n t l u i s a n t , e n t r e l e s d e n t e l l e s d u c o r s a g e o u v e r t . S o n v i s a g e , s o n c o u é t a i e n t d e c e r o s e d i a p h a n e q u i f a i t l e d é s e s p o i r d e s p e i n t r e s . E l l e é t a i t d é l i c a t e e t v o l u p t u e u s e m a i s n ' e n s a v a i t r i e n , e t i m p a t i e n t e . L e s j a r d i n s a u s s i , à c a u s e d e l a l u m i è r e si v i v e , l u i d o n n a i e n t e n v i e d e p a r t i r . P a r t i r o ù ? N e t t a a v a i t r a i s o n . Q u e l q u e c h o s e p a s s a , c o m m e u n n u a g e , d a n s s e s y e u x v i o l e t s .
— J u s t e m e n t , d i t - e l l e d ' u n a i r d é c i d é , j e v a i s a l l e r v o i r D o n A n s e l m e . J ' a i t o u t e u n e f o u r n é e d e p é c h é s à l u i r é c i t e r !
— L e s e u l p é c h é q u e j e v o u s c o n n a i s s e , c ' e s t c e t t e e n v i e d e g i g o t e r q u i v o u s r e n d m a l a d e . S i v o u s a v e z m a l a u v e n t r e , j ' a i u n e e x c e l l e n t e i n f u s i o n d u p u n a i s e s e t d e c r o t t e s d e r a t s q u e j e m e f e r a i u n p l a i s i r d e v o u s p r é p a r e r .
— T u v o i s , N e t t a , si j ' a i e n v i e d ' a l l e r e n E u r o p e , c ' e s t a u s s i p o u r n e p l u s e n t e n d r e d e s n i a i s e r i e s p a r e i l l e s .
— D e s n i a i s e r i e s ! J e l e t i e n s d e M a t i l d a , c e r e m è d e . E l l e s a i t g u é r i r l a c o n s o m p t i o n a v e c l ' h e r b e d e m o i n e a u x . E t ç a , m ê m e l e s d o u t o r e s n e . . .
— A r r ê t e ! T u e s c o m m e c e p a p a g a ï o q u i s e c o u e s e s p l u m e s e t f a i t d e s g a l i p e t t e s a u t o u r d e m o n d o i g t . T o u t e l a j o u r n é e il r é p è t e l e s i d i o t i e s q u ' i l a e n t e n d u e s , e t m o i , t o u t e m a v i e j ' e n t e n d s c e q u e v o u s r é p é t e z t o u s l e s d e u x . . . M a i s n e p l e u r e p a s m a i n t e n a n t , N e t t a ! J e t e d e m a n d e p a r d o n . V i e n s , j e v a i s t e f a i r e le c a f u n é .
— A h ! n o n ! U n e d a m e d e v o t r e r a n g n e f a i t p a s le c a f u n é à u n e m u l a t a s a n s v e r g o g n e !
— U n e d a m e d e m o n r a n g n e f a i t p a s c i , n e f a i t p a s ç a ! T u c o m p r e n d s , N e t t a , c e n ' e s t p a s le v e n t r e n i l a c o n s o m p t i o n , c ' e s t u n e t e m p ê t e i n v i s i b l e , q u i n e s e c o u e q u e m o i ! A i d e - m o i à l a c e r m o n c o r s a g e .
— S e n h o r i n a , t e n e z - v o u s t r a n q u i l l e e t é c o u t e z - m o i , s i n o n j e m e f â c h e . C ' e s t le p l e i n m i d i , e t t o u t c e q u i t r a î n e a u s o l e i l c u i t c o m m e u n œ u f . D e h o r s , il n ' y a q u e d e s c h i e n s p e r d u s , l e s e s c l a v e s q u i o n t l a p e a u t a n n é e , e t l e s F r a n ç a i s , q u i p r o f i t e n t d e l a p a r e s s e d e s P o r t u g a i s p o u r f a i r e d e s a f f a i r e s . V o u s , s e n h o r i n a , v o u s a v e z l a p e a u f r a g i l e , e t l e s a f f a i r e s , c ' e s t S e u R i c a r d o q u i l e s f a i t . A l o r s n o u s i r o n s v o i r D o n A n s e l m e q u a n d l e s o l e i l s e r a p l u s b a s . V o s p é c h é s a t t e n d r o n t b i e n j u s q u e - l à !
D o n a I s a b e l s e m i t a u p i a n o e t j o u a u n a i r si m é l a n c o l i q u e q u e l e s l a r m e s l u i v i n r e n t . P u i s le p e r r o - q u e t b r a i l l a v i n g t f o i s d e s u i t e « s e n h o r i n a s i n o n j ' m e f â c h e », e t e l l e é c l a t a d e r i r e . C a r D o n a I s a b e l , d a m e d ' e x c e l l e n t e c o n d i t i o n a d m i r é e d e t o u t e l a v i l l e , é t a i t u n e p e t i t e f i l l e q u i n ' a i m a i t q u e r i r e o u p l e u r e r . L e s é t a t s i n t e r m é d i a i r e s l ' e n n u y a i e n t .
A v e c u n s o u r i r e a t t e n d r i q u i t é m o i g n a i t d e s a g r a n d e s a g e s s e e t d e l ' a f f e c t i o n q u ' e l l e p o r t a i t à s a d r ô l e d e m a î t r e s s e , N e t t a s o r t i t d ' u n p a s a l a n g u i p o u r d é p e n d r e le l i n g e . E l l e s ' é p o n g e a le f r o n t a v e c s a j u p e e t s e d e m a n d a p a r q u e l l e b i z a r r e r i e l a l e s s i v e , q u ' e l l e a v a i t é t e n d u e r é g u l i è r e m e n t d ' u n b o u t d e l a c o r d e à l ' a u t r e , p r é s e n t a i t u n t r o u a u m i l i e u , c o m m e u n e m â c h o i r e é d e n t é e . E l l e h a u s s a l e s é p a u l e s e t s i f f l a le c h i e n , q u i s e c o l l a i t à l a g r i l l e c o m m e s ' i l a v a i t v u le d i a b l e . I l n ' y a v a i t p o u r t a n t p e r s o n n e d a n s l a r u e , e n d e h o r s d u n é g r i l l o n q u i r o u l a i t d e s y e u x d e c h o u e t t e e n é c o u t a n t b a v a r d e r u n m é t i s s a l e c o m m e u n p e i g n e . A y r e g a r d e r d e p l u s p r è s , le m é t i s é t a i t e n c o r e p l u s b e a u q u e s a l e , e t il f a i s a i t t r o p c h a u d p o u r s e d o n n e r le m a l d e l e s c h a s s e r . N e t t a p o s a l a c o r b e i l l e s u r s a t ê t e e t d i s p a r u t s o u s l e s a r c a d e s d u p a t i o .
— L a m u l a t a n o u s a v u s ! V i e n s , l a G l o b u l e , q u ' e l l e n a i l l e p a s s e d o u t e r d e q u e l q u e c h o s e e t p i a i l l e r d e s h i s t o i r e s q u i a l e r t e r a i e n t S e u R i c a r d o d e C a s t r o !
S i r i e t l a G l o b u l e d e s c e n d i r e n t l a r u e e t s ' a l l o n g è r e n t s u r le p a v é , d a n s u n c o i n d ' o m b r e d ' o ù ils p o u v a i e n t s u r v e i l l e r l a m a i s o n C a s t r o .
I l s a v a i e n t d û s ' a s s o u p i r , c a r ils f u r e n t r é v e i l l é s e n s u r s a u t p a r le g r i n c e m e n t d e l a g r i l l e . L ' o m b r e a v a i t t o u r n é , ils m i j o t a i e n t e n p l e i n s o l e i l , e t u n e c h è v r e b r o u t a i t l e c a l e ç o n d e l a G l o b u l e , q u i l ' e x p é d i a a v e c u n t a s d ' i n j u r e s f l e u r i e s .
— T u p o u r r a i s ê t r e p o l i , o n e s t c h e z l e s r i c h e s . R e g a r d e , e l l e v a s o r t i r . . . A h ! n o n ! M e r d e ! C ' e s t S e u R i c a r d o . U n e v r a i e p i t i é ! S a n s s a b a r b e , o n le p r e n d p o u r u n e p o u p é e , e t s e n s - m o i le p a r f u m d ' i c i ! d i t S i r i q u i p u a i t le b o u c à t o m b e r r a i d e .
— M a M a e T e r e z a d i t a u s s i q u ' i l e s t t r è s r i c h e e t t r è s h o n n ê t e , a v a n ç a f i è r e m e n t l a G l o b u l e .
— M a e T e r e z a , s a u f le r e s p e c t p a r c e q u e c ' e s t t a m è r e , e l l e s ' y c o n n a î t e n h o m m e s , c ' e s t s û r , y a q u ' à v o i r s o n r e j e t o n p o u r c o m p r e n d r e .
L a f i e r t é d e l a G l o b u l e r e t o m b a d ' u n c o u p . I l n e s a i s i s s a i t p a s b i e n l ' a l l u s i o n a u r e j e t o n , m a i s il n e p o u v a i t s e m p ê c h e r d ' a d m i r e r S e u R i c a r d o . L e s e n h o r p o r t a i t u n c o s t u m e d e v e l o u r s p r u n e e t d e s b o t t i n e s d e c u i r . Il f l a t t a i t l ' e n c o l u r e d u c h e v a l d ' u n e m a i n c h a r g é e d e b a g u e s . A c ô t é d e l u i m a r c h a i t u n e s c l a v e q u i a b r i t a i t l a t ê t e d u c h e v a l a v e c u n e g r a n d e o m b r e l l e v r a i s e m b l a b l e - m e n t d e s t i n é e a u m a î t r e . S e u R i c a r d o r e g a r d a le s o l e i l , P u i s l ' e s c l a v e , h o c h a l a t ê t e d ' u n a i r l a s e t f i t t r o t t e r le c h e v a l p o u r r a t t r a p e r l ' o m b r e l l e .
L a G l o b u l e n ' o s a i t p l u s d o n n e r s o n a v i s s u r l e s é v é n e m e n t s , e t ils c o m m e n ç a i e n t à s ' e n n u y e r f e r m e q u a n d l a g r i l l e g r i n ç a à n o u v e a u .
C e t t e f o i s c ' e s t e l l e , d i t S i r i d ' u n e d r ô l e d e v o i x .
— E l l e e s t p a s b e l l e .
— T a i s - t o i , e s t u p i d o , c ' e s t l a b o n n e . E l l e , c ' e s t l ' a u t r e , d e r r i è r e . . .
E l l e p o r t a i t u n e r o b e d e s o i e l i l a s , e t l e v e n t c h a u d y c r e u s a i t d e s v a g u e s . S e s c h e v e u x r e t e n u s p a r u n p e i g n e d é g a g e a i e n t s a n u q u e e t f l o t t a i e n t d o u c e m e n t d a n s l e c r e u x d e s e s r e i n s . E t s u r t o u t , a u t o u r d ' e l l e s e m b l a i t v i b r e r u n e a u t r e l u m i è r e q u e c e l l e q u i a c c a b l a i t l e r e s t e d e l ' h u m a n i t é . U n e l u m i è r e d ' a u b e , i n s o l e n t e e t f r a î c h e , q u i i g n o r a i t l a p o u s s i è r e , l a s u e u r e t l e s m o u c h e s .
— Q u e l l e f e m m e , h e i n ! l â c h a S i r i d ' u n e v o i x é t r a n g l é e .
Il s ' a t t e n d a i t à u n e f e m m e t r è s b e l l e , b i e n s û r , m a i s c e l l e - l à , c ' é t a i t u n r ê v e . . . E t m a i n t e n a n t q u ' i l v o y a i t D o n a I s a b e l d e C a s t r o , il s e d e m a n d a i t a v e c i n q u i é t u d e si le r é c i t q u ' i l a v a i t f a i t à l a G l o b u l e d a n s le f o u r à p a i n n e d é p a s s a i t p a s u n t o u t p e t i t p e u l a l i m i t e d e s c h o s e s p o s s i b l e s .
— J e n e t ' a i p a s m o n t r é , e l l e m ' a g r i f f é l ' é p a u l e , a j o u t a - t - i l p o u r v o i r .
L a G l o b u l e s e h a u s s a s u r l a p o i n t e d e s p i e d s p o u r c o n s t a t e r l e s d é g â t s . . .
— B e n d i s d o n c . . . , a p p r o u v a - t - i l .
C e t t e n a ï v e t é c h r o n i q u e a v a i t q u e l q u e c h o s e d e d é s e s - p é r a n t , m a i s S i r i s e d i t q u ' a v e c u n p e u d e c h a n c e , t o u s l e s a u t r e s s e r a i e n t a u s s i c l o c h e s q u e l a G l o b u l e .
I s a b e l p e n c h a l a t ê t e s o u s l ' o m b r e l l e r o s e e t s o u r i t d a n s l e s o l e i l , p u i s e l l e s e m i t e n m a r c h e d ' u n p a s p r e s s é .
— U n e f e m m e q u i m a r c h e d a n s l a r u e e s t u n e f e m m e p u b l i q u e , u n e e s c l a v e o u u n e r i e n d u t o u t , m a r m o n n a i t N e t t a , q u i e n s a v a i t l o n g s u r l a b i e n s é a n c e , m a i s s a v a i t a u s s i q u e s a m a î t r e s s e r e s s e m b l a i t p l u s à u n e p r i n c e s s e q u ' à u n e r i e n d u t o u t , m ê m e si le b a s d e s a r o b e t r a î n a i t d a n s l a p o u s s i è r e .
D o n a I s a b e l n e p r e n a i t j a m a i s d e c h a i s e à p o r t e u r s . P o u r t a n t il é t a i t r a r e d e v o i r u n e f e m m e r i s q u e r s e s p i e d s d e s a t i n s u r le p a v é d e B a h i a . A p e i n e é t a i e n t - e l l e s à l ' a i r l i b r e , q u ' e l l e s s e f a i s a i e n t p o r t e r d a n s u n p a l a n q u i n
r e c o u v e r t d e t a p i s j u s q u ' à l ' é g l i s e , o ù e l l e s p r i a i e n t a s s i s e s p a r t e r r e , l e s j a m b e s c r o i s é e s s o u s l ' a m p l e u r é t o u f f a n t e d e l e u r s r o b e s . P a r f o i s e l l e s f a i s a i e n t t r o i s p a s s u r l a p r o m e n a d e e t s ' a s s e y a i e n t s u r u n b a n c . E l l e s n é t a i e n t p r e s q u e j a m a i s d e b o u t e t c o n n a i s s a i e n t à p e i n e l a c o u l e u r d u c i e l . M a i s , o u t r e r i r e e t p l e u r e r , D o n a I s a b e l a i m a i t m a r c h e r e t s e n t i r s u r s o n v i s a g e l a b r i s e q u i m o n t a i t d e l a m e r . E t p e r s o n n e n ' a v a i t e u r a i s o n d e s o n o b s t i n a t i o n .
L e s o l e i l é t a i t p l u s c l é m e n t , e t l a r u e s ' é t a i t a n i m é e . D e s d o m e s t i q u e s s ' y b o u s c u l a i e n t , e t d e s s e n h o r e s e n r e - d i n g o t e d e s c e n d a i e n t v e r s l a v i l l e b a s s e p o u r y r é g l e r l e u r s a f f a i r e s . E u x , p r e n a i e n t l e s c h a i s e s à p o r t e u r s q u i a t t e n d a i e n t a u c o i n d e s r u e s . L e s p o r t e u r s , n o i r s c o m m e 1 é b è n e e t f i n e m e n t m u s c l é s , d o r m a i e n t a l l o n g é s d e t o u t l e u r l o n g s u r l e p a v é . L e s p l u s o r g a n i s é s e m b a u c h a i e n t d e s n é g r i l l o n s q u i g u e t t a i e n t à l e u r p l a c e e t l e s s e c o u a i e n t e n c a s d e b e s o i n .
— S i c ' é t a i t m o i , j e r é v e i l l e r a i s u n d e c e s f e i g n a n t s ! J a m a i s m o n a n c i e n n e m a î t r e s s e n ' a u r a i t e u l ' i d é e d ' a l l e r s e t o r d r e l e s c h e v i l l e s s u r l e s p a v é s ! D ' a i l l e u r s e l l e m a r c h a i t a v e c d e s c a n n e s , t e l l e m e n t s e s t a l o n s é t a i e n t h a u t s . . .
— V r a i m e n t ? T o n a n c i e n n e m a î t r e s s e p e u t s e f a i r e p o r t e r , e t e m p i l e r v o l a n t s e t c r i n o l i n e s « c o m m e à L o n d r e s », e l l e n ' e s t b o n n e q u ' à s ' é v a n o u i r e n p o u s s a n t d e s c r i s , e t p a s s e r s e s c a p r i c e s s u r u n t r o u p e a u d e n é g r i l l o n s p e u r e u x . S i t u v e u x d e s « b o n n e s m a n i è r e s », t u n ' a s q u ' à y r e t o u r n e r !
N e t t a s e m i t à s a n g l o t e r . E l l e é t a i t d é c i d é m e n t u n e m u l a t a s a n s v e r g o g n e , e t I s a b e l e n t r e p r i t d e l a c o n s o l e r , c e q u i é t a i t p l u s i n h a b i t u e l e n c o r e q u e d e v o i r u n e d a m e t e n i r s u r s e s j a m b e s . M a i s p e r s o n n e , h o r m i s u n e d e c e s
« é l é g a n t e s » v u l g a i r e s e t e n v i e u s e s , n ' a u r a i t o s é m é d i r e d e l a m a i s o n C a s t r o , e t D o n a I s a b e l le s a v a i t .
S i r i e t l a G l o b u l e s u i v a i e n t les d e u x f e m m e s d e l o i n , j o u a n t d e s c o u d e s e n t r e l e s p o r t e u r s e t f i l a n t d e s c o u p s d e
p i e d a u x c o c h o n s , a t t r a p a n t a u p a s s a g e d e s b r i b e s d e c o n f i d e n c e s q u e l e s d o m e s t i q u e s s ' é c h a n g e a i e n t b r u y a m - m e n t d ' u n b a l c o n à l ' a u t r e .
D e m a i s o n s b l e u e s e n m a i s o n s r o s e s , d ' é g l i s e s d o r é e s e n p o r t i q u e s f l e u r i s , ils a r r i v è r e n t à u n e l a r g e e s p l a n a d e p l a n t é e d e f l a m b o y a n t s , o ù i l s p r i r e n t u n c h e m i n q u i g r i m p a i t v e r s l e c o u v e n t d e S a n t o A n t o n i o . M a j e s t u e u s e - m e n t p o s é s u r l ' a r r o n d i d ' u n e c o l l i n e , le c o u v e n t a p p a r u t e n f i n , o r n é d e t o u r s e t d e c l o c h e t o n s d o r é s , d e v o l u t e s p e i n t e s e t d e c r o i x c o m p l i q u é e s . Il é t a i t p r o t é g é d u m o n d e p a r u n h a u t m u r b l a n c . L e s d e u x f e m m e s p a s s è r e n t l e p o r t a i l d e f e r f o r g é . L a G l o b u l e a b a n d o n n a , il n ' o s a i t p a s . S i r i s u i v i t l e s d e u x f e m m e s e n t r e l e s p e l o u s e s . L ' e a u d e s f o n t a i n e s m o n t a i t v e r s l e c i e l e t r e t o m b a i t e n b r u m e , e t D o n a I s a b e l s e l a i s s a i t a s p e r g e r e n r i a n t , s e s s o u l i e r s d e s a t i n p l a n t é s d a n s u n e f l a q u e . S i r i l a r e g a r d a i t . I l r e g a r d a i t c e t t e b r u m e s u r l e s l è v r e s e n t r o u - v e r t e s d ' I s a b e l . Il a v a i t s o i f . E l l e t o u r n a l a t ê t e b r u s q u e - m e n t e t p o s a s u r l u i s e s y e u x v i o l e t s , s a n s l e v o i r . I l r e c u l a . P u i s e l l e c o u r u t a p r è s N e t t a , q u i e n t o n n a i t u n n o u v e a u c o u p l e t s u r l e s v r a i e s d a m e s q u i n e p r e n n e n t p a s d e b a i n e n p u b l i c . S i r i r e s t a p l a n t é l à , l e s p i e d s d a n s l a b o u e . L a p o r t e d u c o u v e n t s ' é t a i t r e f e r m é e s u r u n v o l a n t d e s o i e l i l a s q u i d a n s a i t .
Nossa senhora da Conceiçao da Praia, toute de marbre rongé par la mer, semblait prendre racine dans les eaux du port. Au bas de ses tours, le Sao Sebastian frottait sa coque à celle de la Dona Maria. Quant à la rue de la Praïa, c était son heure de gloire, l'heure où elle n'était que cris, couleurs, et parfums d'épices. Les porteurs affluaient au pont de débarquement, où le Victoire-Eugénie venait d accoster. Le bateau arrivait du Havre, et ses passagers, Qui avaient laissé là-bas grisaille et froidure, s'émerveil- laient et s'effrayaient de ce remue-ménage bariolé.
Siri se dissimula un instant derrière un Noir immense qui vendait des tissus, des colliers, des cages à perro- quets, et portait tout ça sur lui. Il avait cru reconnaître Parmi la foule des voyageurs un Portugais à qui il avait volé un valise quelque temps auparavant. Il avait déjà revendu le contenu de la valise : une paire de bottines, quelques vêtements et quelques bijoux sans valeur. Il y avait aussi une montagne de paperasses qu'il avait brûlée pour allumer le feu. Mais cet homme-là serrait contre lui sa femme et ses enfants. Ça n'était sans doute pas le même. Siri continua son chemin.
Un mendiant faisait la quête, juché sur les épaules d'un
esclave qu'il venait d'acheter, et qui pestait de devoir transporter un mendiant. Un affranchi, coiffé d'un haut-de-forme et chaussé de sandales comme un prince en son pays, faisait la barbe d'un senhor vautré dans un palanquin. Le barbier suppliait « M'sieur, faites bu- chichim », et le senhor l'insultait, car il discutait avec un ami du cours de la canne, et personne ne peut « faire buchichim » et gonfler les joues tout en parlant affaires.
Deux porteurs, un tonneau de vin suspendu à un bâton sur leurs épaules, se faufilaient dans la foule en psalmo- diant sans cesse la même mélodie venue de la lointaine Afrique. Siri sépara des muleques qui se battaient pour un chapelet de saucisses finalement emporté par un cochon. Les négresses assises dans l'ombre des maisons le saluèrent, leur lourde poitrine penchée sur les marmites de feijoada ou de vatapa. Et toutes les odeurs se mélangeaient pour coller aux pavés brûlants du port.
Une de ces femmes attirait plus de monde que les autres, mais personne ne lui achetait la feijoada. Elle avait le visage gris et la poitrine plate, et criait d'une voix pointue que Siri reconnut de loin.
— Feignant ! Disgraçado ! Voilà trois jours que je te cherche ! Et tu crois qu'une femme honnête va aller se perdre dans ce Cimetière de malheur ? Quand est-ce que tu vas travailler, Meu Deus ? Quand je pense que j'ai sué sang et eau pour racheter ta liberté, à vendre de la viande séchée tous les jours que Dieu fait, debout sur mes jambes ! Vaurien ! Filho da puta !
La Globule avait retrouvé la vie de famille. Il se protégeait la tête en glapissant.
— Ho ! Tereza ! Une femme honnête ne traite pas son enfant de fils de pute !
Les curieux se désintéressèrent brutalement du dia- logue mère-fils pour admirer comme il convenait la personne qui venait de parler. C'était une négresse
« mina », de peau assez claire, pourvue de rondeurs
idéales partout où il fallait. Elle portait sur la tête une
orange et marchait droite comme la vertu, les hanches animées d'une sorte de raz de marée.
— Et toi, Jussara, tu veux que je t'aide à porter ton orange ? Ça te tuerait de te servir de tes mains pour autre chose que faire la pute ?
Jussara redressa le torse, et tout le monde pensa que son corsage était tout petit.
— Oh ! Mae Tereza ! Si tu avais la moitié de ce qu'il faut pour faire la pute, tu ne serais pas là à vendre la feijoada !
— Négresse de merde ! Tu as donné la vérole à la moitié de la ville !
Pendant que les femmes échangeaient leurs points de vue, qui ne variaient guère d'une semaine à l'autre, la Globule tenta une percée vers la liberté. Mae Tereza était maigre, mais efficace. Elle rattrapa son fils par le caleçon, tout en crachant sur Jussara, qui esquiva la chose avec un mépris souverain. L'orange roula par terre et Siri la récupéra.
— Tu as de la chance d'être orphelin, dit Jussara en lui caressant les cheveux. Mais si tu as besoin d'une mère, je suis là...
— Justement, Jussara, justement... j'avais la nos- talgie...
— Passe me voir ce soir, le maître sera au théâtre.
Siri suçait l'orange d'un air câlin, et Jussara le traita de cochon, mais elle aimait bien les gamins, tant elle était lasse des mains ridées de son vieux maître, à qui elle avait été vendue trop jeune pour s'en souvenir. Elle était belle et bonne, et les gamins lui rendaient son affection, ce qui ne donnait tout de même pas raison à Tereza : elle n avait pas la vérole, et elle réservait ses faveurs à Siri, gratuitement et tendrement.
Siri retourna aux nouvelles. Mae Tereza s'était calmée et essayait d'inculquer à la Globule le goût du travail.
— Tu as bien vu, sur la plage, qu'une baleine a été
harponnée !
— J'ai pas vu mais ça pue.
— Bon, eh bien ! tu vas là-bas avec un couteau. Tu attends que la pêcherie ait tiré l'huile et tu découpes des morceaux de chairs avant que les cochons aient tout bouffé.
— Et j'en fais quoi ?
— T'en fais quoi, estupido ! Tu fais des petits paquets et tu les vends !
La Globule jeta un regard fatigué vers la plage. On ne voyait même pas la baleine. On voyait seulement une foule multicolore se presser pour le dépeçage. Il allait devoir encore jouer des coudes comme un macho, et la Globule sombrait dans la panique.
Siri vint à son secours.
— La Globule ne peut pas faire ça, Mae Tereza, il travaille pour moi en ce moment.
— Oooooh ! Meu Deus ! Moi je suis vieille et je travaille debout sur mes jambes en plein soleil, et mon fils est collé en affaires avec un voleur ! Et il ne s'appelle pas la Globule !
— Braille pas, Mae Tereza, dit Siri en serrant la minuscule bonne femme contre lui. Tu me fais de la peine. D'abord t'es pas en plein soleil, t'es à l'ombre. Et puis tu as été très courageuse avec Jussara, qui est beaucoup plus forte que toi... et surtout beaucoup trop grosse ! Et puis ton fils il m'a dit comme ça : « Ma Mae Tereza, je l'échangerais pas contre une bonbonne de cachaça. »
— Il a dit ça mon fils ? Tiens Siri, je m'essuie les yeux et je te donne la feijoada. Et allez manger ailleurs, vous m'empêchez de travailler ! Mais c'est pas comme ça qu'on devient riche...
— C'est pas non plus en vendant des paquets de baleine...
Siri siffla la Globule, et ils s'en allèrent manger dans un
coin tranquille au bout du port. Les coques des bateaux
amarrés se balançaient au gré des mouvements de la mer,
et un marchand de poisson ressassait des malédictions contre les doutores qui avaient écrit dans le journal que le poisson donnait le scorbut. Le soleil commençait à rosir et chacun rentrait chez soi. Siri et la Globule s'installè- rent sur une barque renversée. Ils avaient à peine fini leur gamelle qu'une odeur infernale les mit en déroute. Une file de nègres dévalait un sentier qui serpentait vers la mer. Ils étaient grands et musclés, et portaient sur la tête des barils contenant tout ce que la ville pouvait produire d'excréments dans une journée. Une fois, pistonné par sa mère, la Globule avait été embauché pour ce travail. Il s était aussitôt pris les pieds dans un trou et avait laissé choir le contenu de son baril sur un senhor qui n'avait rien à faire là. De toute façon, il n'était ni grand ni musclé, et ce travail lui déplaisait.
Comme tous les soirs, le soleil se couchait dans une effroyable odeur de merde, et ils remontèrent le chemin des remparts en se bouchant le nez. Ils allaient vers la venda de Zenaïde comme deux mules qui savent leur chemin par cœur. La venda de Zenaïde était un lieu magique, où on leur servait de la cachaça coupée d'eau dans une ambiance familiale soignée. Zenaïde était leur mère à tous, et leur prodiguait affection, menaces et embryons de morale. Sur le chemin, Siri regardait Itaparica et la baie de Tous les Saints comme s'il ne devait jamais revoir cette splendeur : la terre et l'eau immense dans la même lumière dorée, la même douceur du soir. Agacé par ce début de mélancolie, il leva les yeux vers les collines et la ville haute. Là-haut, des arbres ployaient vers des fontaines, des fleurs parfumées se refermaient, une femme aux yeux violets allait s'en- dormir. Et Siri sentait que, ce soir, la compagnie de tables bancales et de vagabonds ivres morts ne l'enchan- terait pas vraiment.
— Tu vas la revoir, cette nuit ? demanda la Globule en suivant le regard de Siri.
Siri jeta un œil furieux vers la Globule pour voir si par
hasard il n'était pas en train de se moquer de son chef, mais non. La Globule était bouffi de respect.
— Non, pas ce soir. Mais c'est bon de faire attendre une femme, la Globule, retiens ça !
La Globule, qui avait la dégaine tout à fait adéquate pour faire attendre les femmes, approuva comme s'il connaissait le sujet par cœur.
— Continue tout seul, je te retrouverai chez Zenaïde.
Je dois retourner en ville.
La Globule approuva encore. Il adorait le mystère et il avait de la chance : la vie entière était un mystère pour lui. Siri remonta vers la ville. Il se disait que, pour chasser la mélancolie, rien ne valait Jussara. D'ailleurs elle l'avait invité.
Le maître de Jussara habitait une maison cossue, ornée de fers forgés et de stores vénitiens, sur une petite place fleurie. Siri lança un caillou par la fenêtre ouverte de la chambre de Jussara. Une minute après, il la jetait en travers du lit et l'écrasait de tout son poids, bien qu'il connaisse la suite : elle se débattait en gloussant, puis elle mettait trois jours à enlever le peu de vêtements qu'elle portait. Résigné, il s'assit sur le lit et regarda. Elle fit glisser son jupon blanc sur ses hanches et ses cuisses avec une telle lenteur qu'il était jaloux. Elle le faisait exprès.
Pour s'occuper, il chercha des noms d'animaux aussi
beaux que Jussara : elle ressemblait à une gazelle, ou à
une once plutôt, ou bien à un de ces oiseaux soyeux qu'on
n'attrape jamais. Sauf qu'avec un peu de patience, il
attraperait Jussara. Elle enleva le minuscule corsage qui
avait bien du mal à cacher ses seins, lourds et tendus
comme des melons d'eau. Et elle regarda Siri avec ce
sourire liquide qui n'était plus tout à fait un sourire. Cet
air-là le mettait dans tous ses états : ça allait de la fierté
du mâle convoité, à la panique du même mâle devant les
appétits exorbitants de sa femelle. Il se posait moins de
questions avec les putes à un cruzeiro, mais Jussara lui
plaisait bien davantage. Il ne tenait plus. Il l'attrapa par
la taille et la rejeta sur le lit. Elle se mit à rire doucement, puis plus du tout. Il ferma les yeux dans un parfum de poivre et de sucre, et la pénétra sans préambules. Et c était toujours pareil, il ne résistait pas à Jussara. Elle était trop belle et trop chaude. Il avait beau penser à quelque chose de désagréable — le Cyclope par exemple - , il sentait ses cuisses autour de sa taille, il sentait son corps qui fuyait sous lui comme toutes les saloperies d'animaux dont il avait cherché le nom, et un frisson violent le prenait, qui emportait le tout. Elle allait encore lui dire qu'il était trop pressé. Pour l'en empêcher, il l'embrassa longuement, puis il se leva d'un bond et enfila son pantalon comme s'il y avait le feu.
— Heureusement que je fais durer le déshabillage, sinon...
Il l'embrassa encore et la lâcha.
— Quelqu'un t'attend ?
— Ouais... Une femme à la peau très blanche et aux yeux violets. Vraiment violets.
Jussara ne dit rien. Elle s'étira, ondula comme une algue et bâilla discrètement. Ça aussi, elle le faisait exprès. Il suffisait qu'elle manifeste une grande envie de dormir pour qu'il ait une grande envie de la réveiller.
Mais ce soir, c'était sérieux.
— Non, c'est le Cyclope, qui m'attend.
— Qu'est-ce que tu fabriques avec le Cyclope ? Fais attention, Siri, ce macho te fera des ennuis un jour.
— Quel macho ? Je devrais avoir peur du Cyclope, moi ?
— De ce qu'il traîne derrière lui en tout cas. La laideur, la solitude, le malheur. Moi, il me fait peur.
— Siri n'a peur de rien.
Elle éclata de rire.
— « Siri n'a peur de rien ! » Tu parles comme une
mule savante. Et c'est mieux d'avoir peur de quelque
chose, ça donne du courage.
— Tu parles comme le Padre Mulambo1 entre deux . verres de cachaça... Mais tu es bien plus belle.
Il hésita. Il pouvait rester là, avec cette femme qui sentait le poivre et le sucre, qui le laisserait dormir contre elle et le réveillerait doucement le lendemain matin avec des caresses et des murmures.
Mais il avait rendez-vous avec le Cyclope. Il la laissa dormir et s'en alla.
1. Mulambo: guenille.
Quand il était arrivé à Bahia par le chemin de la corniche, la venda de Zenaïde existait déjà. C'était un tas de planches bleues, réunies de guingois à l'ombre d'un palmier, au sommet d'un morne pelé. Depuis, le tas de planches s'était agrandi et Zenaïde continuait de le peindre en bleu, de la couleur du ciel, pour contreba- lancer l'énorme quantité de péchés qui se commettaient sur cette terre, et en particulier sous son toit. Zenaïde était superstitieuse.
Quand Siri entra dans la bicoque, Zenaïde était assise au milieu d'une rangée de tables auréolées de bougies, avec la Globule et le Padre Mulambo. Le Padre était là tous les soirs, et on ne lui connaissait pas d'autre nom que Mulambo, mais ce nom-là lui convenait à merveille.
Cette guenille ambulante était arrivée un jour en
proclamant qu'il était temps de porter la parole du
Christ dans un lieu qui en avait bien besoin. Zenaïde fut
d'abord vexée, puis séduite parce que le Padre savait
lire, puis définitivement déçue : d'année en année,
l envoyé du Christ avait englouti des tonneaux de
cachaça et remis très peu de monde dans le droit
chemin. Avant d'arriver là, Mulambo baptisait les
négrillons en série, dans une fazenda1. De temps en temps, il priait aux enterrements, si quelqu'un pouvait payer. « Les autres, les pauvres, ils ont tellement souffert dans leur vie qu'ils montent au ciel sans salamalecs. » Mulambo avait abusé de cette philo- sophie, et il avait abusé aussi de l'esclave favorite du fazendeiro2, qui l'avait chassé. Cet événement avait encore accéléré son délabrement moral, mais il savait toujours lire, et Zenaïde exploitait ce talent, le seul qu'elle lui connût.
Justement, elle épluchait une montagne de haricots en écoutant le Padre, qui commentait une image pieuse accrochée à un clou. L'image représentait l'enfant Jésus entouré d'angelots obèses, qui montraient du doigt un mystérieux flacon.
— « Si le Christ lui-même venait au monde aujour- d'hui, ce serait lui qui prendrait la parole pour conseiller cet élixir »... Voilà ce qui est écrit.
— Et il guérit quoi, cet élixir ?
— C'est écrit au-dessus : « remède souverain contre la vérole. »
— Tu trouves ça sérieux, Mulambo ? demanda Ze- naïde les yeux ronds d'inquiétude.
— La moitié de ce pays a la vérole, et il me semble à moi que le premier fils de pute venu en sait plus long sur la question que la Sainte-Trinité tout entière.
Zenaïde sursauta et se signa devant le blasphème.
— Il vaut mieux faire une offrande à Omolu3, je crois.
Puis elle enchaîna sur le même ton, penchée sur ses haricots :
— Siri ! Tu peux me dire ce que tu fichais dans les beaux quartiers cet après-midi ? Et ne me dis pas que tu cherchais du travail, j'ai les oreilles fragiles.
1. Fazenda : plantation.
2. Fazendeiro : planteur.
3. Omolu : divinité de la variole et des maladies vénériennes.
Sidéré par la fraîcheur de l'accueil, Siri tritura un haricot qu'il n'aurait jamais eu l'idée d'éplucher et montra le Padre d'un menton méprisant.
— C'est Mulambo qui a fait la commère ?
— Non. C'est le Cyclope qui l'a dit à Antonio, qui l'a répété à la Ventouse. Il t'a vu devant la maison Castro.
— Et le Cyclope, tu sais ce qu'il faisait devant la maison Castro ? demanda sèchement Siri tandis que la Globule tortillait peureusement son caleçon.
— Je me fiche du Cyclope ! hurla Zenaïde en assom- mant d'un coup de poing sa pile de haricots. Mais toi, tu manigances quelque chose. Fais attention, filho ! A se frotter aux riches, même pour marcher dans leurs caniveaux, on oublie qu'on n'a qu'un caleçon à se mettre sur le cul !
Siri chercha une réponse bien sentie et ne la trouva pas.
Il fut sauvé par l'arrivée de trois nègres immenses, vêtus de pantalons courts et de jaquettes à carreaux bariolés.
— Tiens, voilà les Bénin ! Asseyez-vous que je vous serve la cachaça.
Zenaïde s'ébranla. Elle était bâtie comme un tonneau et, pour l'instant, roulait des yeux furibards.
— En voilà trois qui se bougent la surface pour gagner leur cachaça, ajouta-t-elle sobrement.
Siri se tassa sur son tabouret. Il payait la cachaça une
fois sur dix. Les Bénin, eux, venaient tous les trois du
Bénin, comme leur nom le laissait supposer. Ils avaient
monté une affaire de chaises à porteurs qui marchait
bien. Les voyageurs étaient attirés par le sérieux de leurs
costumes, d'autant plus que, pendant les heures de
travail, ils étaient coiffés de hauts-de-forme. L'ennui,
c'est qu'ils étaient trois, et qu'il aurait mieux valu être
deux ou quatre. Il y en avait toujours un qui se tournait
les pouces au soleil. Tous les trois rêvaient de s'embar-
quer vers les côtes africaines et de faire fortune en
rapportant des coupons de coton, de l'indigo et des
condiments. En attendant, ils avaient entendu dire qu'un
Bahia 1831 : Siri, quinze ans, métis des bas quartiers, vole une culotte qui séchait dans le patio de dona Isabel de Castro.
A cause de ce bout de dentelle parfumée, à cause du rêve qu'il bâtit autour de cette femme inaccessible, sa vie se change en tornade. D'aventures exubérantes en rencontres troublantes, Siri, qui n'a pour lui que sa beauté et son entêtement, se cram- ponne à ses chimères comme on obéit au Destin, quand bien même il n'existerait pas. Et le Destin c'est une femme qui, un jour, posa sur lui ses yeux violets et ne le vit même pas.
Le voleur de dentelles est un roman picaresque, avec beaucoup de femmes et quelques tempêtes, un bagne en Amazonie, les bayous de Louisiane, la douceur sensuelle du Brésil, et une brute que tous appellent l'Anglais, qui marquera Siri à jamais.
Gérard Lauzier, célèbre auteur de bandes dessinées, metteur
en scène et scénariste, a vécu six ans au Brésil où il imagina
les aventures de Siri, qu'après bien des années il décida de
raconter avec Marie-Ange Guillaume.
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