PROPOS DE BIBLIOTHÉCAIRE
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N après-midi de mars 1905, tout nouvellement attaché à la bibliothèque de l'Institut, au sortir de l'École des Chartes, j'étais assis à ma petite table, lorsque, au bout du long vaisseau qui sert de salle de travail, j'aperçus Victor Petitjean, le cher vieux gardien, aujourd'hui défunt, se lever de sa chaise et tirer respectueusement sa calotte à quelqu'un qui venait d'entrer. Or le bon Victor, qui avait connu monsieur Cousin, monsieur Barthélémy Saint-Hilaire, monsieur Mohl, monsieur Joseph Bertrand, monsieur Jean- Baptiste Dumas, bref, toutes les illustrations de l'Institut, ne prodiguait pas ses politesses. Il avait une notion exacte des valeurs, à commencer par la sienne propre, qui était réelle, et je m'étonnais de t a n t d'empressement pour un client non académique. Il conduisit le nouveau venu à une place préparée pour lui, devant laquelle était empilée toute une charge de volumes, puis, ayant installé ce lecteur de marque, il s'approcha de moi et me dit à l'oreille :— C'est M. Georges Vicaire, notre voisin de la Bibliothèque Mazarine, qui vient travailler à son Manuel de l'amateur de livres. Puis il ajouta : — Tous les livres que M. Vicaire a mis dans son Manuel, Monsieur, il les a tenus, feuilletés, col- lationnés, examinés de A à Z.
E t il conclut en déclarant que M. Georges Vicaire était un bibliothécaire selon son cœur, qui non seulement classait les livres, mais les connaissait et les chérissait, comme lui, Victor, chérissait et connaissait les nôtres.
Je tournai donc la tête à la dérobée pour examiner le grand favori et je le vis, avant de les ouvrir et de les feuilleter, attirer doucement à lui les plus précieuses reliures et caresser d'une main voluptueuse leur beau cuir patiné.
Lorsque ce bibliophile raffiné, dont je fus si fier d'être
PROPOS DE BIBLIOTHÉCAIRE. 543 l'ami, était entré dans notre carrière, au temps où Sylvestre Bonnard furetait encore dans les boîtes des quais, l'amour des livres était la première qualité requise des bibliothécaires.
Ces amoureux aimaient le livre comme on aime une femme et souffraient dans leur cœur si d'aventure quelque collègue moins sensible assénait avec une vigueur de postier un coup trop violent de son cachet de cuivre sur un délicat Elzevier ou un Aide vénérable.
Mais sous la pression des chartistes et des universitaires, nous avons vu peu à peu se raréfier ces types d'une époque abolie de dilettantisme et de loisirs heureux, de l'époque déjà finissante où la protection d'un roi, l'amitié de quelque grand personnage pensionnait les lettrés de distinction en leur offrant un douillet fauteuil de bibliothécaire, tels Musset, Sainte-Beuve et, plus près de nous, Heredia et Porto-Riche.
'' A cette période d'aimable laisser-aller, que l'on pourrait appeler la période mondaine, succéda une période plus admi- nistrative, où la profession de bibliothécaire s'organisa, per- dant souvent en grâce ce qu'elle gagnait en valeur. Elle en prit, pendant bien des années, une sorte de raideur que, fina- lsment, l'expérience et surtout l'heureuse influence d'un jeune chef assouplit et fit plier devant les deux devoirs essentiels du bibliothécaire : l'empressement au service public et l'abnégation des commodités personnelles.
Il faut bien l'avouer : ce fut, de longue date, le péché de plusieurs d'entre nous, et non des moindres, cette réticence, parfois un peu bougonne, à communiquer les trésors dont nous avions la garde. En 1780, le savant bibliothécaire de la Sorbonne, l'abbé Cotton des Houssayes (1), n'écrivait-il pas déjà : « Le gardien d'un dépôt littéraire doit se défendre principalement de cette disposition malheureuse qui le ren-
drait, comme le dragon de la fable, jaloux des trésors dont la surveillance lui est dévolue, et qui le porterait à dérober aux regards du public des richesses qui n'avaient été réunies que dans la vue d'être mises à sa disposition. » Voilà qui
(1) Nouvellement élu bibliothécaire par les professeurs de [Sorbonne, le) bon abbé, pour remercier congrument ses électeurs, avait, le 23 décembre 1780, adressé à ces Messieurs réunis en Assemblée générale un beau discours sur les Devoirs et qualités du bibliothécaire. Ce discours, traduit en français, a été récem- ment publié in extenso dans Archives et bibliothèques (1939, n» 1, p. 7-11).
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est fort bien dit. Mais il ne suffit pas pour être bon biblio- thécaire de ne point retenir pour soi seul les trésors dont on est le gardien et de les offrir sans réticence ; il faut aussi se donner soi-même, ainsi que nous l'enseigne, dans le discours déjà cité, l'abbé Cotton des Houssayes. « Jamais le bon bibliothécaire, nous déclare-t-il, ne cherchera à se dérober à tous les regards, dans quelque retraite solitaire et inconnue ; le froid, la chaleur, ses occupations multipliées ne seront jamais pour lui un prétexte pour manquer à l'obligation qu'il contracte d'être, pour tous les savants qui le visitent, un guide aussi instruit que bienveillant. »
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ÉLAS ! que dirait l'excellent abbé, s'il vivait aujourd'hui, en nous voyant submergés sous la production des livres et des journaux, désorientés par le tourbillon des inventions scientifiques, la vapeur, l'électricité, la radiophonie, le télé- phone, la photographie ? Ne serait-il pas, lui aussi, effrayé par tous les devoirs nouveaux qu'imposent aux bibliothécaires de 1939 cette avalanche de nouveautés et les affolants progrès de la science dont aucune intelligence humaine ne peut prévoir les limites ?E t pourtant, en raison même de cette situation tragique de l'homme cultivé devant la formidable production des ouvrages de' l'esprit, jamais le rôle du bibliothécaire ne fut aussi indispensable, jamais son devoir ne fut plus nettement indiqué, jamais sa formation ne dut réclamer plus de soins.
Aussi les bibliothécaires, abandonnant une nonchalance romantique ou un isolement monacal, doivent-ils continuer sans faillir et même renforcer la tradition de leurs authen- tiques ancêtres, les grands humanistes, humains, si humains, du x v ie, du x v ne et du x v i ne siècle. Un exemple d'hier, isolé, mais frappant, celui de Lucien Herr à l'École normale supérieure, ne prouve-t-il pas assez, — quel que soit le jugement que l'on porte sur lui, — la formidable puissance d'action d'un bibliothécaire sur l'évolution des esprits ?
C'est d'ailleurs cette fonction de guide qu'un pénétrant observateur de notre profession, le philosophe espagnol José Ortega y Gasset (1), assigne aux bibliothécaires du
(1) Mission du bibliothécaire. (Archives et bibliothèques, 1935, n° 2.)
PROPOS DE B I B L I O T H É C A I R E . 545 temps présent. « On lit trop aujourd'hui, écrivait-il en 1935.
La commodité de recevoir sans beaucoup d'effort, ou même sans aucun effort, d'innombrables idées emmagasinées dans les livres et les périodiques, habitue l'homme, a déjà habitué l'homme moyen à ne pas penser pour son propre compte et à ne pas repenser ce qu'il lit, seule manière de l'assimiler véritablement... Une bonne partie des terribles problèmes publics qui se posent aujourd'hui procède de ce que les cerveaux moyens sont remplis d'idées reçues par inertie, d'idées comprises à demi, dépourvues de virtualité. Les cer- veaux sont donc farcis de pseudo-idées. Sous cet aspect de sa profession, j'imagine le bibliothécaire de l'avenir, tel un filtre, interposé entre l'homme et le torrent des livres.
En somme, la mission du bibliothécaire devra être non pas, comme jusqu'à présent, la simple administration de la chose appelée livre, mais l'ajustement, la mise au point de cette fonction vitale qu'est le livre. »
Ces mêmes préoccupations, nous les retrouvons encore dans un livre tout récent, le tome X V I I I de VEncyclopédie française, fondée et présidée par M. de Monzie, dirigée par M. Lucien Febvre. Ce magnifique volume, abondamment illustré et muni de tables multiples, est intitulé : la Civilisation écrite. Dans cet ouvrage, sous la direction de M. Julien Cain, administrateur général de la Bibliothèque nationale, les collaborateurs les plus compétents (bibliothécaires, statis- ticiens, bibliographes, libraires, imprimeurs, photographes, bref, tous ceux dont la profession touche au livre, à la civi- lisation écrite) ont dressé le bilan de leur spécialité à la date de 1939. Parmi les conclusions qui se dégagent de leurs enquêtes, celle qui est tirée par ces hommes de métier de la production mal réglée du livre est identique à celle du philosophe qui vient d'être cité. Et, sur la page liminaire, M. de Monzie inscrit cette phrase d'alarme : « Il ne suffît plus de décrire ou de définir une civilisation en péril. Il convient de discerner ce qui vaut d'être conservé, protégé, sauvegardé, dans l'amas des institutions qui, naguère, stabi- lisèrent les progrès humains. »
Dans cette sauvegarde, quel sera le rôle du bibliothé- caire ?
M. Julien Cam n'hésite pas à l'indiquer comme un rôle
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de premier plan : « L'effroi mal défini, écrit-il dans son chapitre final, que beaucoup de savants éprouvent en pénétrant dans une bibliothèque, même spécialisée, vient de la surabondance des livres. Quand ils arrivent à vaincre cet effroi, ils utilisent hâtivement et mal les références qu'ils ont pu rassembler ; ils les abandonnent, s'en vont à mi-chemin. Qu'un guide se présente à eux, ils reprennent bientôt leur assurance. Le bibliothécaire doit être ce guide. »
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AIS ce serait trahir l'intention de celui qui a dirigé, dans l'Encyclopédie française, la publication du volume de la Civilisation écrite que de lui supposer une intention sim- plement bornée à la meilleure utilisation des bibliothèques, à une réforme de la fonction des bibliothécaires. Le bilan qu'il a dressé des productions de l'esprit avait un autre b u t plus élevé et plus tragique : témoigner des dangers mortels qui menacent la vie du livre. Encore n'a-t-il qu'effleuré deux de ces dangers pressants, monstres aux noms familiers : la radio et le cinéma.Le livre, tel que nous l'avons connu, tel que nous le connaissons encore, est-il voué à la mort, et peut-être à une mort rapide ?
Méditant sur ce tome de l'Encyclopédie, il y a peu de jours, Paul Valéry écrivait ces lignes inquiétantes : « Mallarmé disait quelquefois que le monde est fait pour aboutir à un beau livre... Peut-être hésiterait-il aujourd'hui, sur le seuil intime de son esprit, à former cette proposition. Je ne sais si ce qu'il appelait « un instrument spirituel » a désormais t a n t d'avenir ; si nos volumes imprimés ne paraîtront pas à quelque humanité très prochaine un matériel mérovingien ; gi la typographie ne deviendra pas un métier aussi aboli que celui des copistes ; si même la lecture avec l'écriture ne seront pas remplacées par de tout autres modes de fixer la parole à la matière et de la lui reprendre à volonté. — Substitution qui se dessine. »
A l'œuvre, bibliothécaire !
MARCEL BOUTERON.I
(1) Le Livre du livre (Le Figaro, samedi 13 janvier 1940).