LIVRADOIS
LIVRADOIS, MON CHER PAYS
En double-page précédente : - Dessin de Monsieur Jean PIERRON
la mairie d'Ambert
copyright 1993 , Editions du Signe ISBN 2-908938-07-3
Jean et Simone PAROT
LIVRADOIS
Editions du Signe
Pour nos enfants et nos petits-enfants Pour tous ceux qui aiment ce beau Pays de Livradois
Simone et Jean PAROT
PREFACE
Nous devons tout d'abord remercier Madame Parot pour la tâche difficile, tant sur le plan sentimental que sur le plan matériel, qu'elle a réussi à mener à bien. Grâce à elle, ce livre, pour lequel l'auteur avait réuni depuis quelques années l'ensemble de la documentation nécessaire, a pu être édité.
Jean Parot, en 1986, avait jugé plus urgent de s'occuper en priorité de faire paraître un autre ouvrage : «De la liberté à l'oppression». Ce livre représentait une mémoire du temps présent, une chronique, où certains des personnages mis en scène étaient encore vivants.
L'obsession du temps qui passe, et qui efface, que l'on ne peut manquer de noter chez l'auteur, l'incita à écarter provisoirement la mise en forme de son premier manuscrit :
«Livradois, mon cher pays», afin de faire partager au plus grand nombre possible d'acteurs survivants le récit de cette période dramatique.
Dans l'appréhension qu'il avait de voir disparaître chaque jour, irrémédiablement, les témoins de cette époque, eut-il l'intuition qu'il pouvait, lui aussi, n'avoir pas le temps d'attendre ?
Madame Parot a dû trier, ordonner, classer, l'incroyable accumulation de renseigne- ments, de recherches, de faits, d'anecdotes, amassés en vue de cette publication. Cela eût été une perte très dommageable pour l'histoire de notre région si n'avait pu lui être ajouté l'excellent apport effectué par Monsieur Parot.
Nous parlions ci-dessus de l'obsession du temps qui sembla marquer Jean Parot. Avec comme corrolaire la nécessité impérieuse de maintenir une mémoire. C'était vrai pour
«De la liberté à l'oppression». C'est vrai également pour «Livradois, mon cher pays», mais dans un temps et dans un espace élargis.
Tout ce qui est noté, rapporté, retrouvé, n'a pour but que de protéger le «cher pays» de l'uniformité de l'oubli. Il faut que sa spécificité, bien mieux, son âme, soit sauvegardée.
Alors les noms, les lieux, les habitants, les coutumes, les châteaux, tout ce qui appartient en propre au Livradois aimé doit être conservé dans la mémoire.
Mais Jean Parot sait bien que la mémoire est fantasque, que de toutes façons, elle prendra des libertés comme elle s ' en est octroyée, déj à, avec ceux qui l ' ont prise en charge.
Alors, justement, il lui laisse des espaces de rêve. Car ce n' est pas un livre d'Histoire qu' il nous propose : il glisse des «peut-être» dont chacun pourra user à sa convenance pour se souvenir.
Alors, un livre d'histoires ?
On a quelque envie de laisser le lecteur en décider. Car bien sûr, des histoires il y en a, et aussi des anecdotes. Nombreuses. Inattendues. Mais elles sont là pour nous rappeler qu'à travers les bouleversements de l'Histoire qui se déroule sous nos yeux, des hommes particuliers, qui prennent ainsi visage, qui deviennent ainsi des acteurs, vivaient sur ce même sol que nous foulons aujourd'hui.
Mais il n'y a pas que des histoires. Car enfin, il faut bien essayer de comprendre pourquoi Jean Parot a senti le besoin de faire commencer son récit tellement loin.
Il savait bien que l'on ne peut d'une seule traite embarquer chez les Druides pour arriver à notre époque, si on ne devait raconter que des histoires, ou, pire encore, faire de l'Histoire.
Tout ce temps écoulé, il fallait le balayer en totalité. Apercevoir d'abord, avant même presque qu'il fut habité, ce pays du Livradois pour retrouver les premières communautés qui allaient constituer la souche de la longue procession des hommes et des femmes se succédant sur son sol.
Car c ' est bien des Hommes qu' il s ' agit. Jean Parot veut leur rendre hommage. Il ressent profondément le besoin de les remercier, ceux qui, à travers leurs peines, leurs souffran- ces, leurs luttes, leurs différences, ont donné son âme au pays.
Et il se sent partie de cette chaîne. Il désire faire oeuvre de continuité et son ouvrage est un cri d'appel pour que la mémoire demeure et que d'autres, après lui, continuent à la faire vivre.
Ainsi les époques historiques viennent-elles constituer les jalons de ce long périple. De cette quête riche, savoureuse, éclectique, nous allons apprendre, pour notre plus grand plaisir, un nombre incalculable de choses.
Nous allons rêver aussi. Nous entendrons nommer notre voisin d'une autre oreille, car nous aurons participé avec Jean Parot, à son enquête sur l'origine des noms, des lieux, des personnes. Nous ferons nos propres hypothèses, nous nous tromperons peut-être.
Qu'importe ? Nous aurons rêvé.
Et n'aurons-nous pas envie, également, d'aller évoquer sur place les fantômes de ceux qui ont vécu, aimé, espéré, sur cette terre qu'ils ne reconnaîtraient pas ? L'auteur recense plus de quarante lieux, châteaux et ruines, sans parler des vestiges druidiques, nous attirant ainsi sur un itinéraire dont il a jalonné le tracé avec des images qui deviennent nos souvenirs.
Dans le livre de Jean Parot revivent, grâce à lui, des êtres disparus, oubliés, happés par ce temps dont il a paru craindre, toute sa vie, l'action destructrice. La publication de ce livre, récompense méritée aux efforts de son épouse, aura pour lui les mêmes vertus. Ce maillon qu'il désirait être a pris corps, et gageons qu'à travers la barrière inconnue qui nous sépare de lui, il le sait.
René Machon Juin 1992
AVANT-PROPOS
Il n'est certes pas très original de prétendre aimer son pays natal. Ce sentiment inné n'est pas exclusif et bien naturel. Mais il est beaucoup plus rare de conserver sans défaillance un attachement profond et sincère.
J'aime passionnément mon Livradois avec d'autant plus de force que passent les années et qu'inexorablement les vicissitudes de l'existence tendent à m'en séparer.
Voici donc pourquoi, afin d'exprimer cette intime liaison et garder un souvenir durable, j'essaie d'évoquer l'histoire bien modeste de cette terre qui m'a vu naître et grandir.
Sans prétention, j'ai voulu réaliser une reconstitution qui, depuis bien longtemps, me tenait à coeur. Pour cela, quelques compatriotes m'ont généreusement accordé leur soutien. Il est certain que beaucoup d'autres auraient eu le loisir d'agir de la sorte, mais sont restés sourds à l'appel.
Le silence des temps et l'indifférence des hommes n'ont pas facilité les recherches.
Bien souvent, la liaison indispensable à ce récit a été empruntée indirectement aux prédécesseurs ou aux contemporains que je remercie bien vivement.
Après quatre années de travail, certes intermittent, quelquefois ardu, toujours capti- vant, j'ai atteint l'objectif fixé qui m'apparut si longtemps irréalisable.
Avec cet ouvrage, j'espère apporter quelques enseignements qu'il eût été de plus en plus difficile, sinon impossible, de retrouver et de regrouper. Les villes importantes ont une histoire précise, puisée au sein même de leurs archives. Nos campagnes, nos petits hameaux, nos pauvres communes, dont les rares écrits ont été dispersés, n'ont pas eu ce privilège. Si nous parvenions à leur conférer la personnalité qui leur fait défaut, ce serait déjà une première récompense.
Pendant des années, j'ai assuré l'information locale pour le compte d'un quotidien et ce ne fut pas la moindre de mes satisfactions. Semaine après semaine, jour après jour, j'ai vécu quelques événements de la vie, j'ai enregistré les palpitations de l'âme communale, puis celles d'une région. Et c'est le plus souvent au sein des mairies, sur les tables usées de nos maisons communes, au contact étroit de tout un monde présent et passé, que me vint l'idée d'écrire cette histoire.
En terminant, qu'il me soit permis de solliciter l'indulgence des lecteurs éventuels si, d'aventure et fort justement sans doute, ils se trouvaient fondés à faire quelques griefs sur les lignes qui vont suivre.
Cette présente documentation, exprimée bien maladroitement peut-être, aura tout de même, je le suppose, l'accent de la vérité. Elle ne saurait avoir d'autres buts que ceux de conserver le patrimoine de nos ancêtres, sauver de l'oubli les temps anciens et enfin faire oeuvre de continuité.
A mes yeux, je pense qu'aucune tâche n'est plus noble ni plus passionnante.
Il existe beaucoup d'autres façons de faire connaître mon cher pays, de le faire aimer peut-être, de le défendre sans aucun doute.
Beaucoup d'idées ne cessent de m'assaillir, dont l'expression dépasse de beaucoup les moyens qui me sont donnés. Un jour peut-être, lorsque de plus larges loisirs me seront offerts, aurai-je le plaisir de les exprimer simplement avec tout mon coeur. Mais ceci, bien sûr, est une autre histoire ...
JeanPAROT
INTRODUCTION
La découverte du Haut-Livradois, soit à l'occasion d'un premier séjour, soit lors d'un simple passage, suscite dans l'esprit du voyageur, comme en toutes circonstances, des réactions bien particulières. Pour les avoir enregistrées maintes fois, nous les trouvons cependant étonnamment identiques pour l'ensemble des individus. Nous en sommes venus à établir une fiche signalétique sommaire que nous voulons croire bien personnelle.
Ce sera le préambule nécessaire à ces quelques pages ...
Comment trouve-t-on le pays et quelles idées et remarques fait-il naître à son contact?...
Soyons sincères ... Au premier abord, celles-ci ne sont pas toujours à son avantage.
Après avoir quitté les plaines et les grands axes de circulation, on se sent à la fois un peu isolé et presque solitaire, en proie à une légère inquiétude née de ces incessantes fluctuations d'itinéraires. Par instant, le pays paraît sauvage, rarement rébarbatif pourtant.
Mais on éprouve le besoin pressant d'être rassuré. C'est bientôt chose faite en contem- plant au passage un paysage verdoyant, hospitalier même, qui, en un tour de main, cède la place à un autre paysage attachant, où les yeux s'attardent volontiers. Au-delà de la vision, on arrive à découvrir bien vite un charme certain à cette contrée d'Auvergne que nos meilleurs guides touristiques présentent en quelques lignes seulement.
En pénétrant au coeur même de la région, de cette vieille région un peu oubliée, qui, durant des siècles, a mijoté dans les coutumes ancestrales, un certain mystère subsiste encore dans l'âme du voyageur. Les noires sapinières y sont pour quelque chose et renforcent, plutôt qu'elles ne dissipent, cette idée d'isolement. Cette dernière sensation, tellement rare de nos jours, ne paraît-elle pas un bienfait ? Les anciennes maisons aux facades usées, les rares bourgades et les vieux hameaux enfouis dans la végétation, les chemins secrets et infinis, et jusqu'aux gens eux-mêmes, apparemment rudes comme le climat, confèrent une personnalité caractéristique à ce Haut-Livradois.
Ce pays, peu ouvert aux influences extérieures sous l'effet des puissantes traditions et de sa topographie qui le fragmente en zones d'influences diverses, est volontiers routinier.
Ces montagnes solitaires et austères, mystérieuses et ignorées, conservent un visage immuable que lui a composé une nature conservatrice.
Le voyageur, peu à peu libéré de ses appréhensions premières, se laisse prendre alors
au charme simple des sites champêtres, des forêts et des ruisseaux, et apprécie les bienfaits heureux d'une rencontre souvent fortuite.
Après les fréquentations, survient, très souvent, la communion intime ...
A l'image de l'existence humaine, peut-on, en effet, mettre à nu le coeur de ce pays et le sentir battre, si ce premier contact physique, absolument indispensable, n'a pas eu lieu?
Faisons donc sa connaissance, ensemble, avant de tenter de découvrir la vieille, très vieille histoire de ce petit coin d'Auvergne, secrètement enfouie dans le passé.
ORIGINE DU LIVRADOIS
Géologie de la contrée
Sur une longueur voisine de soixante dix kilomètres et une largeur moyenne de quarante, le Haut-Livradois est une zone de demi-montagne peu élevée et fortement boisée de résineux qui occupent 65 % de sa superficie. On peut se le figurer sous forme d'un plateau allongé, peu accidenté, d'orientation générale Nord-Sud. Une élévation centrale sensible, genre d'épine dorsale plus saillante, porte quelques sommets dépassant cependant rarement mille mètres. Cette altitude est la cote moyenne de la région.
Fortement usée par l'érosion, cette vieille chaîne, née d'un soulèvement, tombe rapidement sur les vallées voisines, les limagnes d'Ambert et d'Issoire, qui, de part et d'autre, et respectivement à vingt et trente kilomètres de distance, la longent parallèlement.
Ces mêmes vallées, en leurs versants opposés, montent à l'assaut des hautes chaînes du Forez à l'Est, et des Monts Dore à l'Ouest. Les extrémités du plateau vont mourir doucement sur la plaine de Clermont, au Nord, et confinent au Sud sur le Velay.
Le Livradois est une tranche montagneuse assez pauvre entre Dore et Allier, drainée dans sa majeure partie par la Dolore, affluent de la Dore, et le Doulon, à l'Est ; par l'Osteaux et ses affluents à l'Ouest. L'eau est ici en grande quantité comme l'indiquent quelques petits étangs de modestes proportions éparpillés çà et là dans la campagne. Ils portent les noms de la Fargette, le Fangonnet, Marchaud, le Chassaing, Meydat.
Le point culminant de la chaîne se situe à Notre-Dame-de-Mons (1210 m) où la vue sur la vallée d'Ambert, de la Dore et sur la chaîne du Forez, est remarquable. Mais de nombreux sommets lui disputent la palme aux alentours. Ces pitons disséminés dans la partie centrale du Haut-Livradois semblent curieusement disposés suivant une figure à peu près rectangulaire dont ils marquent le périmètre. Dans l'ordre, ils se présentent ainsi du Nord au Sud : Bois de Mauchet, près de Saint-Eloy-la-Glacière, 1090 m. Les Salles, près du même lieu, 1134 m. Les Bois Noirs, 1205 m. Notre-Dame-de-Mons déjà citée, 1210 m. Bois de Coisse entre Chambon-sur-Dolore et Saint-Bonnet-le-Chastel, 1117 m.
L'Arbre-de-la-Sise au-dessus de Chanteduc, entre Doranges et Champagnac-le-Vieux, 1110 m. La Fessille près de Fayet-Ronaye, 1100 m. Tirechèvre entre Peslières et Fayet,
1143 m. Le Signal-de-Lair au-dessus de la Dételée près de Saint-Germain-l'Herm, d'où l'on peut contempler les vallées d'Issoire et du Lembron ainsi que les chaînes des Dômes et des Monts Dore.Le Bois de Guérines près de Ladoux, commune d'Aix-la-Fayette, 1120m. Puy-Hautier, commune de Fournols, à 1100 m., où la vue est large sur la Limagne d'Issoire et les chaînes du Sancy. Deux-Frères enfin, à 1095 m., où la perspective sur les sommets des Dômes et des Dore est très dégagée.
A l'intérieur du quadrilatère, quelques hauteurs pointent au-dessus de 1000 m. (Les Ayes, 1020. Pégoire, 1060. Malpertuis et Permet-le-Haut, 1100. Cistrières et Losfond, 1122), etc ...
Nous devons aux géologues d'essayer de comprendre l'origine de la contrée, qui se perd dans la nuit des temps.
D'après les cinq théories reconnues et admises dans leurs aréopages, on peut estimer en connaître le processus approximatif. Ils nous expliquent ce qui a bien pu se passer primitivement, en des temps immémoriaux, où les terres et les continents, encore en gestation, à peine sortis de leurs couches marines, allaient subir de nouvelles et puissantes actions sous un ciel de déluge. Une dure cuirasse de granit formant sous-sol, à peine élevée de quelques centaines de mètres au-dessus du niveau de la mer, préfigure la région primitive dans toute son étendue. Alors, sous un climat tropical, le ruissellement des eaux associé à la décomposition chimique commencèrent un lent mais puissant travail de désagrégation, superposant un sol meuble à ce manteau de roches dures. Ainsi le «gore»
que l'on met à jour dans nos carrières et parfois sous la terre arable, est un produit de cette décomposition. Oxydé à son tour, il forme une croûte de latérite rougeâtre plus friable encore.
La formidable poussée du soulèvement alpin qui, à 180 km seulement de là, à l'Est, connût sa pleine intensité, fractura la pénéplaine et provoqua des effondrements primaires qui créèrent les failles d'Ambert et d'Issoire. Aux endroits plus résistants, de gigantesques plissements se produisirent, faisant jaillir le Forez, le Livradois et les hautes chaînes environnantes. Première crise de croissance que l'on a bien de la peine à imaginer !
Le ruissellement accentué s'employait rapidement à combler les vallées, lorsqu'un nouveau soulèvement général des terres exhaussa les sommets et creusa plus profondé- ment les dépressions. Cette deuxième phase donnait définitivement sa physionomie à la région.
Mais peut-on encore se la représenter aujourd'hui, après des milliers de siècles ? Assurément non !... On ne peut imaginer en effet ces hautes barrières qu'étaient alors ces montagnes jeunes où le Livradois de l'époque devait égaler le Forez d'aujourd'hui, qui, à son tour, avec le massif du Sancy, pouvait ressembler à nos Alpes actuelles. Les fleuves majestueux d'alors, la Dore et la Dolore notamment, auprès desquels nos rivières présentes ne sont que pauvres filets d'eau, déblayèrent les roches tendres, attaquèrent les obstacles de granit, en y taillant patiemment des gorges profondes (Giroux, défilé de Novacelles, gorges de la Dore ...). En d'autres lieux, et au pied même des escarpements, la croûte fut protégée de l'érosion fluviale (village de Cours entre Arlanc et Marsac).
Comme il advient toujours en pareil cas, ce gigantesque travail d'érosion fluviale s'accompagna d'importants dépôts d'alluvions de natures diverses, dans les lieux plus
calmes. Les géologues retrouvent des calcaires près du hameau de La Chaux, au Sud-Est d'Arlanc. Une partie de la ville d'Ambert, aux abords du Palais de Justice, serait, paraît- il, construite sur les silices et sables argileux apportés en ces lieux par la Dore.
L'incessant travail d'érosion modifia constamment la topographie du terrain et les raides escarpements s'élançant de part et d'autre de la vallée, que ce soit de Vertolaye à Pierre-sur-Haute, ou d'Ambert à Saint-Germain-l'Herm et Saint-Amant, en subirent les effets continus. Un travail que notre courte vie de mortel ne peut mesurer, et qui se poursuivit durant des millénaires, avec toute la constance et l'application des gigantes- ques forces naturelles (pluie - vent - glaciers - ruissellements) !
Le relief s'en trouva ainsi émoussé, puis usé peu à peu. L'action des torrents des deux versants, bien alimentés en eau, amena la création de petites vallées périphériques adjacentes, avec leurs nombreuses cascades et chutes d'eau. Celles-ci constituèrent les premiers supports de l'artisanat et des industries familiales locales, après que l'homme eut fait son entrée au pays par ces voies mystérieuses qui nous sont inconnues ...
Par l'intermédiaire de la roue à aubes ou à ailettes, qui vient à peine de disparaître de nos mémoires, les moulins, foulons, pressoirs, papeteries, apparurent, archaïques mais rassurants pour l'existence même des habitants et terriblement indispensables à leur survie.
Des filons de roches nouvelles sous-jacentes apparurent, et des dégagements de gaz carbonique, séquelles d'une formation mouvementée encore récente, se produisirent.
De multiples sources jaillirent, dont quelques-unes minérales : la source du Bon-Saint- Eloi, au village du même nom qui, tout en étant glacée, n'enrhumait jamais et guérissait la fièvre - Champ-Maudit près d'Ambert - la Résurgence de Barbaliche, etc ...
Une tradition orale de mon père nous rapporte qu'aux alentours de 1900, on allait encore s'approvisionner en «eau piquante» à ce dernier lieu, à grand renfort de tonneaux savamment empilés sur des charrettes tirées par des chevaux. Cette eau, dont l'analyse a révélé une teneur en fer assez importante, avait-elle donc certaines propriétés que l'on ne semble plus lui reconnaître aujourd'hui ?
Le sous-sol demeuré quasiment inexploré laisse parfois apparaître en surface certains signes de sa richesse. Des circonstances fortuites, révélant quelques filons de valeur, ont amené l'homme, toujours industrieux, à des essais d'exploitation assez peu profitables dans l'ensemble.
Les mines de plomb argentifère de Saint-Amant-Roche-S avine et, à un degré moindre, celles de Giroux et de Chabanettes près d'Auzelles, ont connu une certaine période de prospérité. Nous en reparlerons ultérieurement.
Les carrières d'améthyste du Fangonnet, commune d'Aix-la-Fayette, à un kilomètre environ de l'étang bordant la route de Saint-Germain à Echandelys, au Sud-Ouest du village de Ladoux, ont eu une certaine activité qui fut profitable aux tailleries de Clermont et de Royat, où certaines très belles pierres de cette provenance alimentèrent longtemps les joailleries.
De nombreuses variétés de roches se rencontrent dans la région, dont la plus répandue est évidemment le granit. Cette exploitation, aux fins de construction, est souvent extensive. Le quartz n'est pas rare, renfermant parfois des soupçons d'or dans ses filons
(topographie minéralogique du département du Puy-de-Dôme 1829 et Tablettes d'Auvergne par J.B. Bouillet - 1844).
Dans la région d'Ambert (Bois du Pyrou) apparaissent des variétés de porphyre, d'argile ocreux et de mica à larges lames, ainsi d'ailleurs qu'au voisinage d'Arlanc. Dans cette dernière contrée, l'auteur prétend qu'il n'est pas rare aussi de trouver du zircon dans le granit lorsqu'on se dirige vers la Chaise-Dieu.
Dans les montagnes granitiques de la région, on rencontre parfois l'asbeste, substance minérale analogue à l'amiante. Ce produit incombustible, appelé parfois papier-liège ou cuir fossile, servait aux anciens à fabriquer des tissus ou enduits pour brûler leurs morts.
Des prospections récentes (1962) timidement entreprises et vite abandonnées, ont eu lieu dans la région, notamment près d'un affluent de la Dolore, à quelques centaines de mètres au Nord-Est du hameau du Viallard et près du village de Ladoux, commune d'Aix-la- Fayette. Apparemment, ces recherches visaient à la découverte de minerai d'uranium, pouvant être apparenté à celui qui est exploité industriellement à Saint-Priest-la-Prugne, sur le versant est du Forez.
L'inventaire des ressources minérales de cette région, certes difficile à réaliser, n'a jamais été effectué et ce pays est vierge comme au temps de ses origines.
Choix de l'habitat primitif
Des phénomènes inverses de remblayage et de colmatage des failles et vallées modifient quelque peu l'allure du paysage car la présence probable de glaciers amena une telle abondance de matériaux que les fleuves ne purent les évacuer. Ces
déjections formèrent des terrasses en dépôts, des paliers plus élevés, qui portèrent d'emblée les premières habitations, puis les bourgs, les fermes ou hameaux. Des barrières naturelles jouèrent le rôle de pont pour franchir les vallées et déterminèrent pour nos ancêtres un choix souvent définitif des voies de communication et des sites correspondants recherchés pour l'habitat. Ils semblaient guidés par des impératifs que nous pouvons résumer par cette trilogie : sécurité, tranquillité, salubrité.
Les chemins et sentiers délaissent parfois la plus courte distance d'un point à un autre pour des raisons de facilité d'itinéraire. La cime d'une colline, d'un mamelon, sont des endroits secs, bien exposés, salubres, où l'on peut découvrir de loin un nouvel arrivant, tout en jouissant d'une parfaite tranquillité. Les hameaux à mi-côte obéissent aux mêmes lois, alors que l'approvisionnement en eau s'y trouve résolu.
Dans cette multitude de vallons, de petites gorges, de pitons et de vallées qui constituent ce pays, l'exposition joua toujours un rôle primordial. Il n'est pas interdit de penser que des raisons mystiques influèrent sur ce choix, concurremment avec certaines considéra- tions plus réalistes qui font partie de l'économie domestique.
Une solide tradition prédomine : obtenir un ensoleillement maximum. Il vaut mieux avoir le soleil le soir que le matin dit-on. L'exposition Sud ou Sud-Ouest est donc la plus répandue. Et c'est ainsi que tel village, suivant les abords, apparaît sous deux aspects dissemblables, riant et hospitalier tout autant qu'inerte et mélancolique.
Origine du mot Livradois
Le nom de notre contrée est fort controversé dans son origine. Parmi bien d'autres, quatre opinions essentielles prédominent et rallient la plupart des historiens qui se sont penchés très consciencieusement sur cette difficile analyse. Nous allons tour à tour en exposer les fondements, aussi objectivement que possible, en ayant soin évidemment de laisser au lecteur la possibilité d'en faire un choix bien personnel.
La vallée de la Dore, peu à peu engorgée par les obstacles sédimentaires, connut un déblaiement plus lent et les eaux amassées formèrent d'abord des marécages, des faux bras, des étangs sur les paliers. Puis ce fut une énorme masse d'eau retenue, lac immense, qui submergea temporairement la vallée depuis Arlanc, à trois lieues et demie d'Ambert, où le bassin de la Dore a 2 500 toises de large jusqu'aux environs de la Tour-Goyon, hameau au-dessous d'Ambert, siège de l'ancien Hôpital de Saint-Nicolas, où il s'étrécit jusqu'à 1 000 toises. Le lac avait quatre lieues et demie. L'explication maintes fois donnée est que certain jour, sous la poussée des eaux battant avec violence l'énorme rocher de l'étroit défilé de la Tour-Goyon, la digue naturelle fut emportée et le flot, rompant l'emprise des obstacles, se déversa et libéra du même coup le pays-haut.
LIBERATUS AB AQUIS
Livradois voudrait dire «pays libéré des eaux». Cette irruption daterait du XIème siècle.
Aucun rapport de gouverneur de province, aucune carte, aucun monument ou écrit contemporain ne signale ce fait. César, qui vint en Auvergne environ 60 ans avant l'ère chrétienne, ne fait aucune mention de l'existence d'un lac aussi vaste. Ultérieurement, rien ne parle de ces terres libérées des eaux sur une étendue de cinq à six lieues de long, sur une lieue et demie de large.
D'après ce que l'on connaît, aucune relation de voyageurs, aucun relevé, n'en fait état à aucun moment. (F. Imberdis).
Dans sa Géographie, POMPONIUS MELA n'a pas consacré une seule ligne au Livradois, pas plus que PTOLEMEE ou PENTIGER, dans «le voyage d'Antonin» (abbé Grivel).
Les adversaires de cette thèse prétendent que «Livradois» est un nom dégénéré, dérivant de Liberatus ab Aquis, dont il n'est qu'une traduction vulgaire et corrompue, colportée d'âge en âge par la tradition orale, qui en fait une affirmation sans preuves par le jeu de l'ignorance et de la bonne foi dans la crédulité. (Livre 1 Guerres religieuses).
D' après eux, cette croyance se serait accréditée au XIème siècle, lors de l ' évacuation d' un petit lac existant sous les tours du château du même nom, à une lieue d'Ambert seulement, évacuation qui a laissé une gorge profonde attestant de l'écoulement torrentueux des eaux (Archives du Château du Lac. Note MSS sur Ambert).
Divers auteurs rétorquent que cette rupture provoquée par une énorme masse d'eau n'a laissé aucune trace sur les flancs des montagnes bordant le défilé. (Cavernes ou sillons rugueux, galets, graviers, etc ...)
Dans l'histoire du Livradois, les historiens régionaux écrivent qu'un parchemin lacéré
confondu dans les archives de la commune d'Ambert, laissait lire «Liberatus ab aquis hostibusque». Le jour de la Fête-Dieu, et récemment encore, des simulacres de naumachies étaient célébrées : galères suspendues au milieu des rues, vaisseaux glissant sur des cordes d'une maison à l'autre qui, d'après eux, pourraient être liés aux origines mêmes de la contrée suivant un usage immémorial.
Comment, disent-ils «peut-on penser que cette prétendue digue de la Tour-Goyon aurait pu présenter un obstacle, alors que la hauteur du vallon de Livradois dépasse pour les 9/10 le point le plus culminant de la Tour-Goyon ? La majeure partie de la ville d'Ambert est au moins aussi élevée que le mamelon à l'ouest de l'écluse indiquée. Le parcours de la Dore est moins prolongé, moins étroit et moins rapide que celui de l'Allier ou de la Loire dans le Velay. Et j amais on n' a osé dire que ce pays eût été délivré des eaux».
D'ailleurs, comment imaginer que des villes comme Arlanc, Ambert et Marsac aient pu acquérir une population considérable dès le XIIème siècle, alors qu'un demi-siècle auparavant le territoire n'était qu'un vaste plan d'eau ? Ce dernier ne peut être que le fruit d'une conjoncture hasardeuse.
D'après les théories professées par les partisans d'une autre appellation, qui rejettent l'étymologie de Liberatus ab aquis, la contrée portait bien avant le Xlème siècle le nom de Livradois. D'après eux, la dénomination existait aussi également avant l'affranchis- sement des droits seigneuriaux et autres, qui a fourni les arguments d'une autre catégorie d'historiens qui, comme nous le dirons plus loin, voient dans Livradois, le pays délivré des Droits.
A cette origine nominale, assignée depuis la plus haute antiquité à notre pays, ils apportent des preuves écrites, dont l'authenticité ne fait aucun doute à leurs yeux.
«Les Comtes de Boulogne, seigneurs du Comté d'Auvergne et à cause d'iceluy du territoire de Livradois, pays reude, désert et inhabitable, qui est scitué aux frontières de la province d'Auvergne dans les montaignes qui aboutissent celles du païs du Forez. Les comtes ayant rendu plusieurs secours au Sainct Siège pour la manustruction de la Foy, soit au voyage de la Terre Saincte que aultres exploits pour même effet, sollicités par leurs vassaux et subjects de la dite terre et contrée du Livradois de procurer qu'elle feust défrychée et rendue habitable et en culture pour en retirer quelques petites commodités, obtenir de la Saincte Eglise par privilège, l'exemption ou l'affranchissement des dixmes qui se pouvaient lors percevoir ... Ayant donc, les dicts comtes dès lors obtenu le dict privilège de franchise et immunité avant le Concile de Latran qui fut l'année 1215, ils disposèrent le dict païs de Livradois etc ... (Tome I. Guerres Religieuses).
«... Il en feust encore disposé à chacun d'aultres villages, mas et hameaux dans le dict territoire de Livradois ... Même les seigneurs du Bost, de la Fayette, du Cheiz, du Lac et plusieurs aultres avec la communauté des prêtres d'Ambert, les confréries de la frérie Notre-Dame audict Ambert, et plusieurs aultres particuliers habitans dans ladite terre de Livradois furent faicts seigneurs directs et rentiers de l'aultre partie des dicts villages et territoire dudict Livradois lors habité».
LIBRAT - LIBRATENSIS - LIVRADOIS
Développant longuement leur argumentation, plusieurs historiens se demandent d'ailleurs pourquoi l'appellation précédente n'eût pas été alors appliquée aux autres lieux de cette contrée et aux régions montagneuses.
Dans d'anciens titres sur la contrée, notamment dans Les Coutumes d'Auvergne par Chabrol, Livradois, dérivé du latin, s'appelle LIBRATENSIS jusque vers 1700. Par contraction ou syncope, fruit des mutations linguistiques inévitables, LIBRAT fut mis pour LIBERAT. Antérieurement, les écrits anciens portent LIBRATENOIS, ce qui, rigoureusement transcrit, signifierait «délivré par l'épée» (LIBRAT ENOIS). Comme le dit l'abbé Grivel «voilà bien un nom qui est le symbole d'une résistance héroïque contre tout esclavage d'où qu'il vienne». (Romains, Francs, Alains et Vandales). Une appellation qui s'appuie certes sur un louable et puissant sentiment, qui est celui de l'amour de son pays, mais qui ne semble reposer sur aucun fondement solide.
DELIVRE DES DROITS
Cette thèse, qui s'oppose encore aux deux autres, est la version des écrivains modernes.
Elle vient d'être expliquée en partie par la démonstration précédente, mais il semble bon d'en rappeler le contenu.
LIVRADOIS signifierait exempt, délivré des droits seigneuriaux et ecclésiastiques depuis le moment où le pays fut habité jusque vers 1550. Sollicités par leurs vassaux et sujets de ladite terre, les Comtes d'Auvergne décidèrent de «procurer» que le pays était entièrement défriché, rendu habitable et en culture.
Il faut remonter à la naissance du pays pour comprendre en effet la pauvreté et le dénuement de la contrée, qui, après l'occupation romaine, souffrit des invasions des barbares qui «laissèrent le sol parce qu'ils ne purent l'emporter». (Grégoire de Tours). La montagne est le seul refuge d'une population clairsemée, apeurée et farouche, vivant dans les halliers, les buissons, les forêts.
«Espines, Ronces et aultres de ceste sorte qui rendent le pays si reude et désert que l'on ne pouvait prendre aucun rapport profit ou revenu ... Et le bas pays était rempli des exhalaisons qui procèdent du marais et des eaux croupies, ruisseaux, étangs et rivières»...(Factum pour le Consulat et prieur d'Ambert de M. de Vivens et conventions et procurations - Manuscrits Abbé Grivel).
Tel était le pays, partagé en deux régions distinctes vers le Xème siècle.
A côté de la plaine plus riche et plus peuplée, il allait falloir mettre en exploitation et en culture l'autre partie abandonnée et sauvage. C'est pour mener à bien cette entreprise que les seigneurs des lieux, vers les mêmes temps, accordèrent un affranchissement des dîmes, cens et autres privilèges, dans le but d'attirer un plus grand nombre d'habitants dans ce territoire pauvre et désolé. «Plusieurs personnes et par exprès gens de labour et d'artisage viendrent habyter et peupler ladite contrée. Et ensuite d'années de grand travail et dépanses emploïées à mettre en état de rapport les héritages y ont résidé bien que
- 47 - Vue sur Ambert. « » - 48 - Eglise Saint-Jean.
- 49 - Ambert : maisons du XVIème siècle. « » - 50 - Vue aérienne de Bertignat. Photo H. MONESTIER
- 51 - Les scieurs de long. Photo S.PAROT
- 52 - Une Auvergnate. Studio M. HIBERTY Ambert
- 53 - Fournols : le moulin de Basile. Photo F. et G. PETIT
- 54 - La «Nanon». Photo 1903
- 55 - Habitat typique du Haut-Livradois. Photo F. et G. PETIT
- 56 - Une croix en Livradois. Photo F. et G. PETIT
- 57 - Bourg de Saint-Germain
- 58 - Cunlhat. Photo S. PAROT
- 59 - Saint-Dier d'Auvergne « »
- 60 - Courpière : maison à colombage « »
- 61 - Courpière : vue sur le clocher de l'église « »