M ATHÉMATIQUES ET SCIENCES HUMAINES
J. P. B ENZÉCRI
Combattre pour la linguistique
Mathématiques et sciences humaines, tome 35 (1971), p. 5-18
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COMBATTRE POUR LA LINGUISTIQUE
par
J. P. BENZÉCRI 1
Sur la science comme sur les arts, la Renommée
impose
à notregénération quelques grands
thèmes sousquelques grands
noms.Ainsi,
enlinguistique,
l’échoamplifie
et déforme la voix de Saussure ou la voix deChomsky.
Ceux mêmesqui,
amoureux de la seulevérité,
se retirent dans le fond d’unpuits,
ne peuventpurifier
leurs oreilles du brouhaha structuraliste.Suivrai-je
ensinge
docile laprocession
des docteurs ?Broderai-je
sur ces étendards« Arbitrarité duSigne» 2
ou«Indépendance
de la syntaxe d’avec la séman-tique» 3,
à Dieu neplaise !
Lecritique
est-il moins servile ? On en peut douter. Mettrez non» partout où un autre a mis «oui»,
c’est être encore moinsqu’un singe : l’image
d’unsinge
dans un miroir.Corriger
avec discernement les erreurs les
plus
criantes d’une oeuvre connue de tous, est-ce mieux que dedéblayer
et d’orner les voies rocailleuses
qu’un
tyran del’esprit
nousimpose
de suivre ?Ignorer enfin,
n’est-cepas seulement feindre
d’ignorer : fuyant jusqu’aux
noms des maîtres,éviterai-je
bien de lespasticher ? Croyant parler
de lalangue, peut-être
neparlerai-je
encore que deslinguistes.
Il serait
plus
sage de metaire,
d’ourdir en secret mes calculsjusqu’à
ce que, nouveau LeVerrier, je puisse,
sortant de maretraite, pointer
envainqueur
vers une nouvelleplanète, je
veux dire :paraître
avec une théorie assez avancée pour
qu’une application tangible
- parexemple
à latraduction,
ou à lacomposition automatique
de textes -témoigne
sans conteste d’un succèspositif.
Et si cetteapplication
ne
devait jamais venir,
m’honorer du moins d’avoirgardé
pour moi lesilence ;
et de n’avoirpoint ajouté
au vacarme du siècle.
Mais il est tard. J’ai trop
parlé...
Voiciplusieurs
annéesdéjà qu’un
vénérablereligieux
àqui je
faisaisl’hommage
d’un recueil de travaux oùje croyais
avoir concilié avec la modestie non feinte du savant, la réfutation ferme et motivée de thèses en vogue, merépondit
innocemmentqu’il
admiraitmon savoir et allait lui
aussi, quoi qu’il
encoûtât,
se mettre au structuralisme.Hélas,
fallait-il que parma
plume pénétrassent
dans cequ’il
reste d’ombre sous les cloîtres les larves immondes de doctrines honnies ! t Lepapier
dut-il en crever, force est, pour êtrefidèle,
depiquer
despoints
sur les i.Quelque
démesure
qu’il
y ait pour un mathématicienqui
se mêle delinguistique,
à se direantistructuraliste, je
mepromis
deprendre
unjour
ce titre scandaleux.Cependant,
on traduit enfrançais
lepamphlet
fameux deChomsky Syntactic
structures et simul-tanément,
du même auteur, à la mêmelibrairie,
un tout autre ouvrage,L’Amérique
et ses nouveauxmandarins,
oùje copie
cettephrase :
« A l’aube de la nouvelle
‘époque historique’,
où seulel’Amérique
se trouvedéjà engagée,
l’im-pulsion
civilisatrice de cette élite se traduitprobablement
par l’immenseprogrès accompli
dans les1. Laboratoire de Statistique Mathématique, ISUP.
2. Thème Saussurien.
3. Thème Chomskien.
fallait-il
que par maplume...
domaines
qui
embarrassaient les bourdonspolitiques
dupassé
- leproblème
desgrandes villes,
de lapollution,
dugaspillage
et des effets destructeurs de lacivilisation,
del’exploitation
et de lapauvreté.
Sous la direction de cette nouvelle race
d’intellectuels-politiques, l’Amérique
est devenue ’la sociétécréatrice ;
consciemment ouinconsciemment,
les autres sociétés s’efforcent de l’imiter’.Voir,
parexemple,
les
mathématiques,
les sciencesbiologiques, l’anthropologie,
laphilosophie,
lecinéma,
lamusique, l’histoire,
etc. - les autrescultures,
lamentablementdistancées,
se contentent d’observer et decopier
ce que crée
l’Amérique.
Nous allons ainsi vers une nouvelle’super-culture mondiale,
fortement influencée par le mode de vieaméricain,
transmise au moyen d’unlangage-ordinateur-électronique-universel !...’,
une brèche ~
psycho-culturelle’
énorme et deplus
enplus large séparant l’Amérique
du reste du ‘mondedéveloppé’ ».
Vous venez d’en avoir un
exemple :
il n’est pasimpossible
de seméprendre
sur l’intention d’un texte ! Uneponctuation
trop sourde nous dérobe les éclats de la voix.Pourtant, je
nepuis
douter que letexte de
Chomsky
ne soit écrit sur le modeironique ;
etparmi
la liste des victoiresgravée
sur l’arc detriomphe grotesque
du pays auxcinquante étoiles,
un nom s’intercale : n’a-t-il pas saplace
entreanthropologie
etphilosophie ?
Lalinguistique !
tSoyons
sûrs que le mandarin mûrissant de Boston nel’a pas omise sans sourire.
Et voici que le
professeur Rybak entreprend
de combattre pour la connaissance. Cet homme dont le nomapostolique
se traduit du russe«pêcheur», jette
sur moi son filet. Veut-il seulementprendre
un article pour un
journal,
enappâtant
ma vanité d’auteur par la promesse d’un livre àpublier ?
Peuimporte :
écrire un livreaprès
un articlequ’est-ce
sinon surcroît depeine
et de hasard ?Pourtant, je
reste
impassible
sous le filetje
ne fuis pas ; et sans tropattendre, «
il faut queje
me venge»,je
veuxcombattre pour la
linguistique !
tCombattre : mais sur
quels champs ?
Le nom delinguistique
aconquis
dansl’usage contemporain
une
fréquence
considérable. Si LaBruyère reprenait
lepinceau
il se hâterait de nous donner un caractère destructuraliste ;
Vadius et Trissotinpéroreraient
d’arbressyntaxiques,
dephonèmes
et demorphèmes
devant des
précieuses
court vêtues... Mais on ne peut traiter avecquelque
concision des thèses fonda- mentales de lalinguistique générale qu’en
argumentant sur desexemples,
en reprenant des distinctionsdéjà
débattues. Et il s’en faut que tous ceuxqui
laissent volontiers tinter à leurs oreilles lesparadoxes
à la
mode, gardent
dans leur mémoire ces données de base sanslesquelles
toute démonstration n’estqu’un cliquetis
de mots creux. Bienpis,
il n’est que de lire cequ’on
débiteaujourd’hui
pour se convaincre que la paresse des lecteurs adepuis longtemps ligoté
toutgénéreux
auteurqui
tenterait enproposant
quelques
faitsprécis
degarder
à cequ’il
affirme un sens distinct de son contraire.Entrant dans la
lice, je
choisis donc de défier unchapitre
deChomsky qui, placé
au centre deSyntactic
structury est à la fois au seuil et au terme de la recherche : «on thegoals
oflinguistic theory»,
lesobjectifs
d’une théorielinguistique.
Lesobjectifs
d’une science en effet peuvent du moins êtreproposés
à ceux
qui
ne cultivent pas cette science.Fig.
2La thèse de ce
chapitre
s’illustre d’unschéma,
aussi odieux pour moi que la thèse même. Les obscènes affichesvingt
foisrépétées,
lesimages grossières
des écransdomestiques
ont accoutumé notresiècle aux schémas.
Répète qui
voudra cetadage napoléonien qu’«
unpetit croquis
en ditplus long qu’un long
discours. Je vous veux dire ici que l’abus du schéma est une offense àl’intelligence
et à la nature.Offense à
l’intelligence :
parce que les termes et leurs rapports doivent êtreportés plus
haut que dans les sens ; or, en s’arrêtant auplan
dugraphique
celuiqui enseigne
comme celuiqui apprend,
sont tentés des’accommoder de trop
d’imprécision,
deremplacer
par un geste le mouvementpeut-être impossible
d’une démonstration que nul n’a scrutée.
L’imagination,
atelier dugéomètre
etjardin
dupoète,
dessinecertes dans la matière selon
l’espace,
desfigures analogiques
sanslesquelles
lejeu rigoureux
de l’intel-ligence
humaine ne débuterait pas. Mais il y a loin d’une foisonnante intuition dont on ne sait pas encore décrire lefaisceau,
à ces sommairesassemblages
de carrés et de droitesétiquetés
aupochoir.
Offenseà la nature : car en substituant aux
objets
desboîtes,
aux relations destraits,
l’homme s’accoutume à ne considérer dans les choses que lespropriétés
très peu nombreusesqu’il
en utilise. Etplacé
ainsiau centre de tout, il
s’exaspère
en la solitude d’un univers de machines. Pourtant leplus
humbleobjet
est en
lui-même,
de par sa nature, dans l’oeuvre deDieu,
infinimentplus
que nous n’en utilisons.L’amour, parfois morbide,
des ruines ne renferme-t-il pas une véritémétaphysique : neuf,
unpalais
n’estqu’une épure
à notre convenance ;ruine,
il nousrappelle qu’il
estpierre, rocaille,
buisson... Mais considérons le schéma deChomsky, puisque
ce que nous avons dit contre toutschéma,
ce que nous disons contrecelui-ci,
sert à lacritique
de sa thèse.Première
conception
del’objectif
dulinguiste :
inventer une théorie - le carré blanc -qui, appliquée
à un corpus, en fournisse lagrammaire.
Qu’est-ce qu’un corpus ?
un texte, ou encore un ensemble de textes, ou seulement un ensemble dephrases. Jusqu’au
XIXe siècle(consultez Littré)
corpus nes’emploie guère
enlangue
moderne quecomme un
abrégé
de corpusjuris :
le corps, le recueil du droit romain. Puis le terme passe àl’épigraphie.
On
parle
du corpus desinscriptions puniques,
comme du recueil de toutes lesinscriptions
que les fouilles faites àCarthage
ou dans les colonies de sonempire,
nous ont livrées enlangue punique ;
on a encore le corpusétrusque,
etc. Il eûtété juste
de citer d’abord le corpus combienplus
riche desinscriptions
grecquesou latines. Mais ces corpus n’ont pas pour le
linguiste
la même valeur cruciale : car une tradition ininter- rompue nous relie à Athènes et à Rome dont lalangue
n’ajamais
cessé d’êtrecomprise
au moins dansquelques
cercles de savants. Tandis que d’unelangue
tombée dansl’oubli,
il peut n’être parvenujusqu’à
nous
qu’un
corpus d’une centained’inscriptions,
toutesbrèves, beaucoup
d’entre ellesmutilées,
et dontaucune ou presque n’est
accompagnée
d’une traduction dans unelangue
connue. Finalement on en est venu àappeler
corpus toutrecueil, clos,
bien défini defragments
dans unelangue
donnée : de tel dialecteen voie
d’extinction,
on a pour corpus six bandesmagnétiques enregistrées
par unethnologue ;
on peut choisir de travailler sur un corpus de centdistyches chinois,
etc.Cette situation
quasi désespérée
-partir
d’unmaigre
recueil pour décrire unelangue
- est enun sens
aussi,
pour lelinguiste,
la situationparfaite :
à défaut d’êtresoluble,
leproblème
est du moinsdéfini,
circonscrit. Unelangue, quand
on a tenté de la cerner, se dérobe dans l’infini. Elle tient à uneculture,
à une civilisation : convenons de ne rien dire de cela. On voudrait dire seulement : unelangue
est un tas de
phrases
ayant un sens. C’est encore bien trop pourqu’on puisse
faire un inventaireordonné, mathématique.
Au cours des trois dernierssiècles,
on en est venu à admettre comme modèle de la sciencela
mécanique
deNewton,
telle quel’expose Laplace.
Dans un espace, où laposition
dechaque point
est
repérée
par trois coordonnées(disons
ses distances à troisplans)
se meuvent des masses, que nous supposeronsn’occuper
chacunequ’un
seulpoint :
connaissant à un instantdonné,
lespositions
et lesvitesses
(en grandeur
et endirection)
de toutes les masses on peut calculer deproche
enproche
tout lemouvement ultérieur
qui
n’estrégi
que par deux sortes de lois : d’une part lesprincipes généraux
de ladynamique,
d’autre part les formulesparticulières
donnant les diverses forces(électrique, etc.)
en fonc-tion des distances. En bien des manières la
physique
moderne diffère de cemodèle ;
et il est aiséd’opposer
au modèle à la fois des faits
physiques particuliers
et des thèsesphilosophiques.
Mais il est difficile detrouver une
conception
nouvelle danslaquelle
sans cesser de calculer avecrigueur,
on évite de définirau
départ
par une sorted’épure (en mécanique :
les troisdimensions,
les masses,etc.)
leformat,
le calibrede tout ce dont on pourra
jamais
se permettre deparler.
Voilàpourquoi
lesépistémologies
lesplus
résolument
novatrices,
bouleversent d’abord avec fracas lespoints
de vue idéalistes et latypographie
desformules, puis
reviennent auxopérations
communes.Donc il faut avouer que nous ne savons pas définir ce
qu’est
unelangue ;
sinon matériellement(en
la montrant dudoigt,
sans dire la raison de cequ’elle est) :
le turc c’est ce que disent et écrivent les hommesqui parlent
turc et se comprennent entre eux.Ainsi,
on pose unobjet
indéfini : dans le temps etl’espace d’abord,
parcequ’on
ne sait pas àquelle époque,
àquel
dialectes’arrêter ;
dans sa nature ensuite :car même à un moment
donné,
dans un cerclerestreint,
comment délimiter lesphrases
correctes, quetout le monde
comprend
dugalimatias
manifestementinintelligible ;
il y a tant d’inventions littérairespossibles,
depastiches
de constructionsétrangères,
etc. Unelangue
offre uneinfinitude,
unepotentialité
tout autre que celle de
l’objet
du mécanicien. Celui-ci considère à la fois tous lesobjets
matérielspossibles,
mais il sait que les lois de
quelques
situationsparticulières
suffiront en se composant à décrire toutes les combinaisonspossibles
deboules,
detiges,
de ressorts. Il le sait parce que lamécanique
est assez avancéepour l’en assurer ; et il croit que dans les sciences de la matière la réduction du
complexe
et duchangeant
au
simple
et au constant estpossible.
Dans les sciences humaines aucontraire, particulièrement
enlinguistique,
le réel estplastique :
unesociété,
unelangue
est cequ’elle
est ;expérimenterait-on
surelle,
à supposer
qu’on
lepuisse,
elle deviendrait autre chose(et
autre chosequi dépendrait
del’ordre,
du dérou-lement des
expériences)...
Y a-t-il des lois de la matièrequi régissent
tout l’univers ?Je
lecrois, quant
à
moi,
d’autant moins que ladisposition
de la matière dans unobjet
estplus
que lamécanique (par exemple
unehorloge qui
obéit exactement aux loisphysiques
est en même temps uneinvention).
Maisn’en
parlons
pas. Admettons un matérialisme desplus
radicaux : faitssociaux,
faitslinguistiques
résultentde la chimie de la matière des corps humains. Si l’on veut considérer ces faits non dans le détail des molécules mais au niveau des actes
humains,
des mots, etc., être tout de mêmelinguiste
nonchimiste,
alors
l’objet
demeureplastique
fluant. Voilàpourquoi
le corpus desinscriptions puniques
dans sarigidité,
son étroitesse offre une base d’étude un niveau de référence
plus
solidequ’une langue
vivante - lefrançais.
Et c’est àpartir
de cette base que l’on voudrait que la théorie établisse unegrammaire.
Une
grammaire.
Nous en avons touscompulsé
dans nos études. Déclinaisonslatines ; conjugaisons
grecques ; table des
prétérites irréguliers
del’anglais ; règles
de l’accord desparticipes français ; quand
user du
subjonctif
etquand
del’indicatif ;
et aussil’analyse : sujets, épithètes,
attributs...S’agira-t-il
en
linguistique
de la même chose ? Nosgrammaires classiques
sont des instruments conçus pour une finpratique :
se conformer àl’usage contemporain
ouantique, grâce
à une somme d’informationsqu’une terminologie
reçue des anciens permet d’ordonner.Qu’il s’exprime
dans sa proprelangue,
ou même dansune
langue étrangère,
l’homme n’a besoin que d’être soutenu par desrègles :
il est naturellement au centre du fait même de laparole ;
il ne bâtit pas sur table rase(situation imaginaire
que propose parexemple
laphilosophie
idéaliste deDescartes) ;
il tente deréformer,
deperfectionner
une activitéacquise
dès la
petite
enfance. Lalinguistique contemporaine
voudrait au contraire unegrammaire
où tout fûtexplicite ;
où l’activité naturelle de laparole
n’entrât pas comme un tout,présupposé
audépart (puisque,
tous, nous
parlons),
mais fûtreproduite
par une suited’opérations élémentaires,
semblables à cellesqui
permettent en posant les chiffres et consultant les
tables,
demultiplier
leurs nombres comme le feraitune machine. Pour
Chomsky (et
pour biend’autres)
unegrammaire
devrait être unalgorithme,
unprogramme : pour faire des
phrases (grammaires génératives),
ou pour donner d’unephrase
une suited’opérations qui
y conduise(grammaire d’analyse, grammaire
dereconnaissance).
Est-ce le lieu de
préciser
cequ’est
unalgorithme,
unprogramme ?
On peut le faire enquelques
phrases,
dans lelangage
de l’honnête homme. Mais y a-t-il encore de ces honnêtes hommes ?Aujourd’hui,
l’on ne se fie
qu’aux
formulestechniques ;
or celles-ci ne sontpossédées (le
sont-elles?)
que par le tech- nicienqui
lesutilise,
tandis que lenon-spécialiste regarde
lesreproductions
desformules,
comme unsauvage
suspend
à son cou un voltmètrequ’il prend
pour une amulette.Quand j’aurai
mis la définition d’unalgorithme, je
croiraiqu’on
l’alue ;
mais on l’aura seulement considérée comme uneperle,
ou commeun grumeau, sans s’attacher à en
pénétrer
le sens, et finalement cetteexplication
accroîtra le malentenduentre le lecteur et l’auteur.
...
suspend
à son cou un voltmètreJe préfère
montrer sur unexemple,
comment faute d’être unalgorithme complètement formalisé,
une sorte de
règle du jeu
de l’oie ou duloto,
lagrammaire classique
peut manquer même son butqui
estde décrire avec ordre la
pratique
de lalangue,
en insistant sur lesdifficultés,
les constructionscompliquées
ou
douteuses,
voire les effets destyle.
Prenons leproblème
de la coordination enfrançais,
en nous bornantà la
conjonction
et. Parfois et réunit deux unités de même fonction pour en faire une seulequi remplit
encore cette
fonction ;
parexemple :
La rivière
(fraîche
etlimpide) ;
(Pierre
etPaul)
chantent = ilschantent ;
Le soleil
((réchauf fe
lescorps)
et(illumine
lesc0153urs)).
Parfois,
aucontraire,
et réunit deux membres dont l’unqui
estincomplet reçoit
de l’autre cequi
lui manque ; par
exemple :
(L’erreur
entre par lesyeux)
et(la
vérité par lesorei~les) ; (La
roi ditqu’il vienne)
et(la
reinequ’il parte).
Quelles
sont les limites de cette construction ? Pourrait-on omettre dans cesphrases
les motsplacés
entre crochets :Pierre le dit habile et Thomas
[le dit] imbécile ;
Pierre aime le vin sec et
Jacques [aime
levin]
doux.Je
ne saurais en discuter ici.Je
veux seulement direqu’on
a pu écrire sur la coordination enfrançais
une thèsequi
est un chef-d’oeuvre de finesse et d’érudition sans marquer la distinction entre les deux classesd’emploi
de et, et encore moins donner desrègles. (Ayant
consulté souvent cette illustrethèse, je
croispouvoir
assurer que ceproblème,
même s’il estévoqué
incidemment en un lieuqui
m’aitéchappé n’occupe
pas uneplace
tellequ’il
soitpossible
au lecteur de leretrouver.)
Mais
alors, suis-je Chomskien,
structuraliste ?Je
vous dis que non... Il faudra bienqu’avant
lafin de ces
quelques
pagesje
conclue là-dessus avec sincérité et clarté. Voici seulement en peu de mots ceque
je
trouve à redire à cetteconception
de lagrammaire.
Comme elle est relativement à lalangue
unidéal, justifiable
certes enplusieurs
de sesexigences
et fécond par lesproblèmes qu’il impose,
mais ensomme inaccessible car a
priori
mal défini(on
ne sait pas du tout cequi
peut en être réalisé etqui pis
est,on ne sait où commence le travail
utile)
laconception algorithmique
de lagrammaire
détourne de l’étude deslangues
vers celle desalgorithmes.
Au lieu d’étudier des textes,d’apprendre
desidiomes,
etc., lesjeunes linguistes s’appliquent
de moins en moins aux faits delangues ;
ils croientindispensable
des’aventurer dans les
mathématiques :
laplupart
n’en retirentqu’un
charabia rudimentaire de formules parlesquelles
ils sontincapables d’exprimer
des véritéslinguistiques profondes
et ne peuvent quemystifier
leurs aînés et leurscollègues.
Nous lerépéterons
sans cesse dans la suite :aujourd’hui
en lin-guistique,
comme dans laplupart
des sciences humaines : larigueur mathématique (de l’exposé
desformules)
ne s’accroîtqu’aux dépens
de larigueur méthodologique (de l’acquisition
des faits et de laconfrontation des lois
qu’on
affirme aux faitsqu’on observe).
Nous avons
expliqué
corpus,grammaire ;
reste le terme moyen : théorielinguistique.
Enquel
senspourrait-on
direqu’une
théorie permet de faire lagrammaire
d’unelangue
donnée seulement par uncorpus ? Proposons
desexemples.
Supposons
que dans toutes leslangues chaque phrase
soit formée de trois mots : lesujet d’abord, puis
le verbe et lecomplément ;
etqu’il
y ait seulement deux classes de motsqui
sont invariables(ne
sedéclinent ni ne se
conjuguent) :
les noms(sujet
oucomplément)
et les verbes. Il est clair que si cettethéorie était
vraie,
l’on aurait achevé ladescription
d’unelangue (donc
sagrammaire
au senspris ici)
en donnant la liste de ses noms et celle de ses
verbes ;
d’autre part il serait facile d’établir ces deux listesd’après
un corpus assez vaste. La théoriepermettrait
donc de déterminer unegrammaire d’après
uncorpus.
Prenons maintenant une théorie
hypothétique
moinssimpliste :
il y acinq
classes de mots, tousinvariables : les noms, les verbes
intransitifs,
les verbestransitifs,
lesadjectifs
et lesadverbes ; chaque phrase
a unsujet (nom)
éventuellementaccompagné
d’un ou deplusieurs adjectifs ;
elle a un verbe etparfois
desadverbes ; enfin,
si le verbe esttransitif,
il doit y avoir un nomcomplément (avec
ou non desépithètes) ;
l’ordre des mots est fixe pour unelangue
donnée mais il varie selon leslangues,
toutefois lesujet précède toujours
lecomplément.
Selon cettethéorie,
faire lagrammaire
d’unelangue,
ce sera d’unepart donner les listes des
cinq
classes de mots ; d’autre partindiquer quel
est l’ordre desparties
du dis-cours, c’est-à-dire donner des
règles
telles que :l’adjectif épithète précède (ou suit) toujours
le nomauquel
il se rapporte ; l’adverbe est immédiatement avant(ou après)
leverbe ; sujet,
verbe etcomplément
se succèdent dans l’ordre SYC
(ou SCV,
ouVSC).
Sousces hypothèses théoriques,
il est encorepossible
de passer du corpus à la
grammaire.
Précisons comment le faire.D’abord il y a dans le corpus des
phrases
de deux mots : ce sont soit toutes lesphrases S Y,
soittoutes des
phrases
YS. Nous détermineronsplus
tardquelle
est larègle
d’ordre des mots.D’après
l’en-semble des
phrases
de deux mots(à
supposer évidemment que celles-ci soient en assezgrand
nombredans le corpus cette
hypothèse
va desoi,
et nousn’y
reviendronspas)
on peutdéjà
établir deux listes de mots : celle des motsqui
sonttoujours
lepremier
dans une tellephrase,
et celle de ceuxqui
y sont second(et dernier) ;
l’une contient tous les noms(N)
et l’autre tous les verbes intransitifs(ou
neutres :Vn) ;
mais on ne sait pas encorelaquelle
est N etlaquelle
Vn... Passons auxphrases
de trois mots :certains
contiennent,
entre un nomsujet,
un verbe intransitif et soit unadjectif épithète
du nom, soitun adverbe se rapportant au verbe. D’autres comportent un nom
sujet,
un verbe transitif(fit)
et unnom
complément :
nous reconnaissons facilement cesphrases
à cequ’elles
comportent deux mots(les
deux
noms),
appartenant à l’une des deux listesdéjà
établiesd’après
lesphrases
de deux mots. Du coupnous savons
laquelle
de ces deux listes est N(c’est
celle des mots dont deux peuvent se trouver dans une mêmephrase
de troismots) ;
l’autre liste estVn ;
quant àVt,
c’est la liste des mots(verbes transitifs) qui
avec deux noms peuvent former unephrase ;
deplus
nous pouvons choisir entre les troisrègles
SVC, SCV,
VSC. Reste à dresser la liste desadjectifs (Aj)
celle des adverbes(Av)
et à trouver la listed’emploi
de ces mots
auxiliaires,
e.g., soitNAj,
soitAjN
pour les nomsaccompagnés
d’uneépithète. Supposons,
par
exemple,
que l’on aitdéjà adopté
larègle
SYC:alors,
si larègle
del’adjectif est NAj (épithète après
le
nom)
et dans ce casseulement,
il existera desphrases
de quatre mots NYNa dont lequatrième
nepourra être
qu’un adjectif ;
tandis que si larègle
estAjN,
on aura desphrases
aNVN. Ceci suffit à déter-miner la liste
Aj
desadjectifs,
comme la liste des motsqui
peuvent se trouver à l’extrémité(droite
ougauche
selon larègle)
d’unephrase
contenant deux noms et un verbe. Lerésidu,
les motsqui
ne sontni dans
N,
ni dansVn, Vt, Aj,
forme la liste Av desadverbes ;
il est facile de déterminer si larègle
estAv V ou YAv : la
grammaire
est achevée. Si on a larègle SC V,
laprocédure
n’estguère
différente : enbref,
ou bien il y a desphrases
aNNV dont lepremier
mot est nécessairement unadjectif,
et larègle
est
AjN;
ou bien iln’y
a pas de tellesphrases (avec
un seul mot devantNNV)
et alors larègle
estNAj;
il y a des
phrases
Navet c’est par elles que l’on détermine la listeAj puis
la listeAd,
etc. Et sembla-blement dans le cas VSC.
Voilà
logé
dans le carré blanc de la théorielinguistique,
unalgorithme (car
c’en estun) déjà
unpeu
compliqué.
Ceux d’entre vousqui
aiment les rébus et les mots croisés aurontpeut-être
suivi avecattention. Et
d’aucuns,
enqui
survit le rêve des alchimistes de faire de l’or avec de lapierre,
se voientpeut-être déjà perfectionnant
la théorie pour déchiffrerl’étrusque
ou lecypriote
linéaire A.Chomsky,
quant à lui
rejette
cettepremière conception,
siambitieuse,
de lalinguistique.
Nous nepourrions
que louer la modestie et laprudence
de l’auteur deSyntatic
structures, si laconception
àlaquelle
celui-ci serallie,
nerisquait,
sous couvert demodestie, d’engager
lelinguiste
àlégiférer
loin de lalangue :
cequi
est certes la
suprême imprudence.
Nous y reviendronsaprès
avoirexposé plus complètement
les vuesde N.
Chomsky.
Voici une deuxième
conception
de la théorielinguistique :
décider si tellegrammaire
est, ouiou non, la meilleure pour une
langue représentée
par tel corpus. Comme laperfection
n’est pas de cemonde,
on peut sans crainte deperdre, parier
que la théorie n’aurajamais
que l’occasion derépondre
non : de ce
point
de vue, on aura donc une théorieparfaite
ensupprimant
la flèche YESqui
sort du carréblanc. Nous croyons que la
critique
queChomsky
oppose à cette deuxièmeconception
n’est au fondqu’une
formeenveloppée
de notre boutade. Mais la condamnation s’assortit d’attendusqui
méritentl’attention.
Nous avons dit
qu’on
entend pargrammaire
unsystème
derègles opératoires
parlesquelles
onpuisse
composer lesphrases
d’unelangue,
et rienqu’elles.
C’estprétendre
par le moyen d’unedescription finie,
maîtriserl’infini,
ouplutôt (cf. supra)
l’indéfini de lalangue.
Pour concevoir dansquelle
mesure celaest
possible,
revenons à notre théorielinguistique
aveccinq
classes departies
du discours etquelques règles.
Choisissons parexemple
lesrègles SVC, AjN
etAvV,
et prenons pour vocabulaire des motsfrançais.
On aura parexemple
lesphrases :
Lion manger chameau : SVC.
Grand lion
toujours
mangerpetit
chameau :Aj
S Av VAj
C.Grand méchant lion
toujours toujours
vite mangergentil mignon petit
chameau :Aj Aj
S Av Av AvV
Aj Aj Aj
C.Puisque
la théorie laisse indéterminé le nombred’adjectifs
ou d’adverbes serapportant
à unmême mot, la
grammaire
peut conduire à desphrases
arbitrairementlongues,
si l’on faitjouer
itérati-vement
(on
ditrécursivement),
larègle
dequalification.
Dans unelangue réelle,
comme lefrançais
lesrègles
de subordination despropositions peuvent
de mêmes’appliquer
récursivement : la subordonnée ayant une subordonnéequi elle-même,
etc. ; et de même la construction du nomcomplément
denom, etc. On dira que la
grammaire
conduit à un infini récursif. PourChomsky
ce caractère est essentiel :on y voit à la fois comment une
grammaire
finie peutprétendre
àl’infini ;
et comment dans cetteconquête
elle passe nécessairement la mesure que l’on doit
garder
enparlant.
On doit reconnaître que cequ’on appelle
la mesure, se laisse mal définir enmathématique :
on songe àimposer
une bornefixe : jamais plus
de trois
adjectifs ;
à proposer desprobabilités :
une fois sur quatre unadjectif,
une fois sur huit deuxadjectifs,
etc. La réalité est tout autre.Lisons le texte grec de