Quand le développement s’imposa it comme champ d’études et comme « situation » aux sciences sociales
Jean-Pierre Dozon*
Le témoignage et les réflexions que je propose pour ce trentenaire de l’APAD n’ont d’autre prétention que d’apporter une modeste contribution à une histoire qui devrait plus savamment s’écrire sur un certain africanisme français des années 1970-1980 et dont a résulté peu ou prou, une décennie plus tard, la création de l’association. Je songe ici à une histoire tout à la fois sociale, intellectuelle et institutionnelle qui, selon moi, mettrait en avant sa singularité et ses ambivalences tout en soulignant la place de premier plan que cet africanisme a pris à cette époque dans l’enrichissement des sciences sociales en général.
La première personne s’imposant, je ne peux que revenir d’abord sur mes débuts professionnels qui se sont faits d’entrée de jeu sous l’égide du développement. Entré jeune à l’ORSTOM, comme cela se faisait couramment dans cet établissement, et sans grand bagage sociologique ou anthropologique, puis vite affecté en Côte d’Ivoire, on me demanda de travailler pour le compte des opérateurs financiers – spécialement la Caisse centrale de coopération économique (CCCE)1, actuelle Agence française de développe- ment (AFD) – d’une société d’État ivoirienne qui avait été créée pour développer la riziculture irriguée (la SODERIZ) dans le pays, et qui entendait comprendre pourquoi, dans ce qui représentait sa principale région pilote, la population dite autochtone y était fort peu réceptive.
Je m’interroge encore sur les raisons qui m’ont fait accepter très volontiers ce travail de prime abord assez ingrat et surtout très peu en rapport avec mes rares compétences. Doté de bien faibles connaissances en matière agricole, mais lecteur assidu des auteurs tiers- mondistes de l’époque qui tenaient le développement, tel qu’il était majoritairement conçu et pratiqué, pour une façon d’exploiter toujours davantage les paysanneries du Sud, il aurait été, semble-t-il, plus normal ou plus cohérent de ne pas m’engager dans pareille
* Directeur de recherche émérite à l’IRD, directeur d’études à l’EHESS ; [email protected]
1 Héritière de la Caisse centrale de la France d’outre-mer créée à la Libération.
aventure. Serait-ce que j’ai été honoré qu’on me le propose, ou serait-ce que je me suis dit qu’il y avait en ce travail la promesse d’une recherche fructueuse ? En fait, je ne sais pas, ou, plutôt, je ne sais plus ; et qu’importe, car, en effet, après des débuts un peu chaotiques, les enquêtes de terrain et, surtout, l’appréhension des rouages et des dilemmes d’une société d’État dévolue à cette ambitieuse opération de développement rizicole, se sont avérées particulièrement intéressantes, décidant pour une bonne part de la manière dont j’allais, par la suite, travailler sur d’autres terrains.
Il n’est pas dans mon propos de revenir sur cette recherche. Sauf à dire que j’en ai tiré l’idée qu’il fallait nécessairement mettre l’accent sur les relations, sur les interactions entre développeurs et développés et, plus important encore, faire en sorte que les premiers soient étudiés pareillement aux seconds, en particulier sur les représentations qu’ils s’étaient forgées de ceux-ci (Dozon, 1979). Dois-je préciser ici que B. Latour, qui était au cours des années 1970 professeur de philosophie à Abidjan et qui avait mené sa première enquête ethnographique dans le milieu industriel local en lien avec des économistes de l’ORSTOM, avait proposé la formule d’une approche symétrique pour expliciter cette double démarche2. Ce que je lui ai volontiers emprunté3.
Mais, précisément, au-delà de cette expérience inaugurale, le fait d’être un chercheur de l’ORSTOM devait, d’une manière ou d’une autre, me confronter à des questions de développement, comme l’ont été beaucoup de mes collègues en sciences sociales4 (ou relevant d’autres disciplines telles que l’agronomie). De ce point de vue, il convient de mettre en relation deux phénomènes majeurs. D’un côté, les années 1970 ont constitué certainement une époque où, en Afrique, spécialement en Afrique francophone, quantité d’opérations de développement, souvent de grande envergure, ont été financées et mises en œuvre. Elles l’ont été notoirement par l’État français, notamment, comme pour la SODERIZ, par la CCCE, mais également grâce à l’aide multilatérale, exemplifiée par la Banque mondiale et le FMI. Je dirais volontiers que ce fut la grande décennie du développement et de l’aménagement5 durant laquelle les États africains ont été des États développeurs, certains comme la Côte d’Ivoire (pourtant réputée libérale) disposant d’un ministère du Plan, et ont accueilli une multitude d’experts ou de techniciens occidentaux.
2 Pour la petite histoire (mais dont l’évocation est ici utile), nous avions formé au centre ORSTOM de Petit- Bassam, avec des collègues de l’institut (tels que J.-P. Chauveau et J. Richard), et d’autres chercheurs et enseignants pareillement expatriés comme B. Latour, un groupe de réflexion que nous avons appelé rien de moins que le GRAMSCI, c’est-à-dire le groupe de recherches et d’anthropologie marxistes en Côte d’Ivoire.
3 Compte tenu que lui-même s’était inspiré de D. Bloor (1976).
4 Ce qu’avait fort bien saisi M. Augé dans un article pionnier, alors qu’il était détaché précisément à l’ORSTOM et que ses propres travaux étaient assez éloignés des questions de développement (Augé, 1972).
5 On pourrait parler des Trente Glorieuses du développement, celles-ci commençant dans le sillage de la fin de la seconde guerre mondiale avec, pour l’Afrique francophone, la création du Franc CFA, du Fonds d’investissement pour le développement économique et social (FIDES qui deviendra le FAC) et de la Caisse centrale de la France d’outre-mer, le tout accompagné de l’expatriation à partir des années 1950 de nombreux ingénieurs et techniciens européens.
D’un autre côté, ces mêmes années, en Afrique francophone, ont représenté également une sorte d’âge d’or de l’ORSTOM au travers du déploiement de ses différents centres de recherche et de l’intensification de ses recrutements, en particulier en sciences sociales, celles-ci ayant pour tête de pont la géographie, suivie par l’économie, la démographie, la sociologie et l’ethnologie.
S’il y a évidemment un rapport étroit entre les deux phénomènes, l’ORSTOM, à l’instar d’autres organismes et du ministère de la Coopération, participant fortement à l’action publique de la France en Afrique francophone (ce qui était appelé communément son pré carré), cela ne voulut pas dire que ses chercheurs étaient directement impliqués dans les opérations de développement6. Cela signifia plutôt que, parce qu’ils étaient expatriés pour d’assez longues périodes, ils se sont globalement trouvés confrontés à une « situation de développement » (celle-ci pouvant relayer ce que G. Balandier avait auparavant conceptualisé par la formule de « situation coloniale »7), et à une situation qui, en ces années 1970, était dominée par des transformations volontaristes des milieux ruraux.
Comment donc ne pouvaient-ils pas en faire leur vaste champ d’études ? Et, mieux encore, comment ne pouvaient-ils pas, alors qu’ils disposaient de moyens d’enquêtes assez exceptionnels, constituer ce champ en méthodologies de travail innovantes, voire en paradigmes rassembleurs. C’est ce qui est advenu, sous l’égide de la géographie8, avec l’approche des milieux ruraux par l’entremise des terroirs ou encore, par des changements d’échelles, avec l’étude régionalisée des systèmes agraires ou des systèmes pastoraux.
C’est ce qui est également arrivé avec la création du groupe AMIRA (Amélioration des méthodes d’investigation en milieu rural africain) à l’instigation des économistes de l’ORSTOM (mais qui s’associèrent à des sociologues et géographes ainsi qu’à des collègues de l’INSEE et du ministère de la Coopération) ; lequel groupe visa, au-delà des monogra- phies (villageoises, ethniques) qu’avaient réalisées et que continuaient à réaliser de nombreux chercheurs, notamment les anthropologues, à identifier des unités d’observation plus pertinentes et à forger des outils statistiques fiables permettant des projections aux niveaux régionaux et nationaux et de mieux guider ainsi programmes et opérations de développement (Charmes, 2006).
À cette situation globale de développement, les chercheurs en sciences sociales de l’ORSTOM répondirent donc par des initiatives collectives assez novatrices au travers desquelles l’interdisciplinarité ne fut pas un vain mot, la ruralité africaine, à différentes échelles et dans la grande variété de ses réalités physiques et humaines, comme dans ses processus de transformation, constituant une sorte de lieu commun à tous.
6 Ce que la direction de l’ORSTOM de l’époque ne souhaitait ouvertement pas.
7 Cependant, dès le tournant des indépendances, G. Balandier s’était intéressé, en initiant cours et ouvrages, aux questions de développement et de sous-développement (Balandier, 1957).
8 Je ne peux pas ne pas mentionner – mais ceci renvoie au besoin d’une histoire intellectuelle et institutionnelle plus systématique – le rôle majeur joué par les figures imposantes de G. Sautter et P. Pélissier qui, pendant plus de vingt ans, ont inspiré et guidé tout particulièrement la géographie à l’ORSTOM.
Au reste, parmi ces diverses initiatives, il en est une à laquelle je fus étroitement associé au tournant des années 1980. Elle consista, en s’étalant sur trois années (1978-1981), en un séminaire qui rassembla des chercheurs de l’ORSTOM (économistes, sociologues, ethnologues), certains du reste étant déjà fortement impliqués dans AMIRA, et ceux d’autres organismes (EHESS, CNRS, IEDES, INRA) ainsi que des praticiens du développe- ment. Nous l’avons appelé « Le développement : idéologies et pratiques ». Il portait à la fois sur les doctrines, les schèmes de pensée, les structures de rationalité qui inspiraient les programmes et opérations de développement (laissant pointer souvent des tensions entre objectifs strictement économiques et préoccupations politiques ou sociales) et sur la manière dont ils étaient mis en œuvre concrètement en se confrontant à des sociétés locales dont ils ignoraient la plupart du temps les propres rationalités socio-économiques.
Je retrouvais là, pour ma part, en les confrontant à celles de mes collègues, les préoccupa- tions qui avaient été les miennes dans le cadre de l’opération SODERIZ : celles de pouvoir mettre en regard les logiques des développeurs et celles des développés. Il en ressortit un très modeste ouvrage imprimé gracieusement par l’ORSTOM qui était un simple compte- rendu des différents exposés et des discussions auxquels ils avaient donné lieu (Couty et al., 1983). Cela rappelait à cet égard les habitudes que les chercheurs de l’ORSTOM avaient prises de produire une littérature grise produite localement dans les centres de l’institut, lue bien sûr en interne, mais aussi assez prisée par toutes sortes de « mission- naires », notamment par les experts des bureaux d’études plus directement engagés dans les programmes de développement. Mais cela rappelait aussi que ce séminaire avait quelque chose d’exceptionnel, voire d’incongru. Car, il se déroulait à Paris (d’abord au siège de l’ORSTOM de l’époque, puis au centre d’études africaines de l’EHESS) et rassemblait des chercheurs de l’ORSTOM qui, s’ils n’étaient pas en congé, auraient dû être normalement en expatriation. Autrement dit, ce séminaire en lui-même, à peine toléré par la direction, avait quelque chose d’un geste politique, celui consistant à donner aux sciences sociales un temps de réflexion en dehors précisément des lieux d’affectation et de prendre plus précisément la mesure des situations de développement auxquelles les chercheurs avaient été peu ou prou confrontés9.
Ce dernier point m’amène à mieux situer la recherche à l’ORSTOM dans le contexte de l’africanisme de l’époque. Et, d’abord en soulignant ce paradoxe : alors que les chercheurs en sciences sociales y avaient été recrutés en assez grand nombre, qu’ils y avaient conçu des méthodologies novatrices, une interdisciplinarité effective, qu’ils apportaient un nouvel éclairage aux rapports de domination qu’avait étudiés en Afrique noire G. Balandier vingt ans plus tôt, leur institution semblait bien peu encline à les laisser initier des débats intellectuels susceptibles de déboucher sur des démarches critiques.
9 Il fut tout aussi politiquement significatif que les importantes journées d’études consacrées aux enjeux fonciers en Afrique noire en 1980 et donc étroitement liés à des enjeux de développement, auxquelles participèrent de nombreux chercheurs de l’ORSTOM, se soient déroulées dans les locaux du centre de recherches historiques et juridiques de l’université de Paris 1 avec le soutien important de l’IEDES et du laboratoire d’anthropologie juridique de Paris 1, comme si l’ORSTOM avait bien du mal à exister scientifiquement en France métropolitaine.
Fonctionnaires en expatriation pour la plupart, ils étaient en quelque sorte tenus à une obligation de réserve. Mais le paradoxe était d’autant plus net que nombre de ces chercheurs, à l’instar de beaucoup de leurs collègues appartenant à d’autres organismes de recherche et relevant du champ d’études africanistes, avaient des orientations marxistes ou marxisantes. Par parenthèse, c’est ici l’occasion d’évoquer les sanctions prises10 par la direction de l’ORSTOM à l’encontre de plusieurs de ses chercheurs en sciences sociales affectés à Madagascar parce qu’ils avaient établi des liens politiques avec des opposants socialistes au régime de ce pays. Ou encore de rappeler que cette même direction avait lancé un interdit aux chercheurs de l’ORSTOM de publier chez F. Maspero, au motif que certains d’entre eux (sanctionnés par ailleurs de la même manière que les précédents) avaient participé à l’ouvrage (quoique de manière anonyme), publié par cet éditeur, Qui se nourrit de la famine en Afrique ? (Comité information Sahel, 1974)11 ; un ouvrage collectif (mais anonymisé) qui dénonçait la manière dont ces famines étaient présentées comme des catastrophes naturelles, alors qu’elles étaient, selon les auteurs, le résultat de l’impérialisme, notoirement français, drapé dans de prétendues politiques d’aide et de développement.
Rétrospectivement, il est donc assez remarquable que la recherche en sciences sociales à l’ORSTOM, tout en baignant peu ou prou dans cette pensée marxiste et tiers-mondiste qui consistait schématiquement à dire que le développement, tel qu’il était massivement pratiqué en Afrique, équivalait à une exploitation accrue des masses paysannes, se soit malgré tout intéressée fortement à lui, quitte à en apprécier de manière critique les opérations effectives.
Certes, tout ceci demanderait un examen plus précis, notamment en considérant que le marxisme avait affecté très inégalement les différentes sciences sociales. Mais, pour ce qui me concerne, quand bien même étais-je enclin à en revendiquer un certain héritage, il me semblait que certaines positions ou parti pris à l’encontre du développement en général n’étaient tout simplement pas réalistes. Les pays africains, en particulier leurs États et leurs politiques publiques, en vivaient largement, notamment en termes de création d’emplois et d’infrastructures. Et, sil’on pouvait toujours rêver à un authentique
« développement auto-centré », c’est-à-dire national et décidé à rompre avec tout rapport de dépendance, il était déjà patent que ce qui était en train de se faire dans cet esprit-là, par exemple en Guinée-Conakry ou au Mali, n’était pas vraiment à la hauteur des espérances. C’est pourquoi, comme d’autres collègues, avais-je trouvé particulièrement éclairant l’article de J.-P. Olivier de Sardan « Afrique : qui exploite qui ? » (Olivier de Sardan, 1975) puisque, au lieu d’expliquer le sous-développement ou le mal- développement par les seules stratégies de l’impérialisme ou du Centre, il mettait la focale sur la dynamique des rapports sociaux et politiques à l’intérieur des pays africains, de ce
10 Elles consistèrent à leur refuser désormais toute affectation ultramarine et à leur signifier en gros de rester à la maison.
11Il résultait d’un collectif de chercheurs africanistes qui s’était créé en 1973 (suite aux famines dans le Sahel) et qui œuvra avec d’autres associations pour la mise en place d’un Comité information Sahel.
qui était aussi appelé les formations périphériques. D’où l’intérêt qu’il y avait à regarder de plus près les programmes de développement dans ces pays.
En tout état de cause, le milieu africaniste de cette époque s’est aussi nourri de ses controverses et de ses disputes internes, y compris parmi ceux qui se réclamaient du marxisme ou de ce qui fut également appelé anthropologie marxiste. À quoi il faut tout de suite ajouter que, si les faits de développement se sont imposés comme objets d’étude, c’est non seulement parce que la situation globale s’y prêtait, que les terrains empiriques étaient nombreux, mais c’est aussi parce que la critique marxiste qui pouvait lui être opposée s’est peu à peu épuisée au cours des années 1980 ; à tout le moins celle qui, par ses excès théorétiques, aboutit à déréaliser assez fortement les mondes dont elle prétendait rendre compte.
De sorte que, durant ces années 1980, les réflexions et les synthèses ont pu davantage s’affirmer, à l’exemple de celles consignées dans la Revue Tiers Monde, mettant le développement en perspective historique (Aubertin et al., 1982), ou celles mises en œuvre par les géographes de l’ORSTOM et du CNRS, associant des agronomes, des chercheurs et des experts d’autres organismes, notamment des institutions de dévelop- pement ou des ONG (Blanc-Pamard et al., 1986). Lesquelles ont pu d’autant mieux être menées que le ministère des Relations extérieures a créé en 1981 un bureau des Évaluations des opérations de développement, spécialement celles financées par le FAC (ce qui n’avait jamais été réalisé auparavant) et que, pour les mener à bien, ce bureau a conçu des petites équipes interdisciplinaires avec notamment des sociologues, anthropo- logues, géographes et économistes issus de l’ORSTOM, du CNRS ou d’autres établissements (Freud, 1988)12. Nul doute qu’en se livrant, parfois pendant plusieurs mois, à ces évaluations, chercheurs et experts ont enrichi l’étude des faits de développement bien mieux qu’ils n’avaient pu le faire une décennie plus tôt.
Tout cela ne voulait pas dire que ces chercheurs en sciences sociales s’étaient convertis au monde ou à la cause du développement ; au contraire, ils continuèrent à y voir quantité d’échecs, d’illusions ou d’aveuglements. Mais, parce qu’ils s’étaient davantage confrontés à ce monde, avec ses contraintes financières et techniques, reposant souvent sur une absence fréquente d’études de faisabilité préalable, certains d’entre eux se sont posé la question de l’utilité des savoirs qu’ils détenaient sur tel ou tel milieu africain et de leur possible usage pour améliorer les situations qu’ils évaluaient. Vieille question, aussi vieille sans doute que les sciences sociales elles-mêmes, mais que le développement, dans ses projets et ses réalisations de tous ordres, a relancé avec beaucoup d’acuité.
En tout cas, il me semble qu’elle fut au centre de la création de l’APAD quelque temps plus tard, même si nombre de ceux qui avaient œuvré aux recherches sur le développe- ment dans les années 1970-1980 (peut-être parce que l’association s’est constituée sous la bannière quasi exclusive de l’anthropologie) n’y figuraient pas.
12 Il est tout particulièrement revenu à Claude Freud, responsable de ce bureau, d’organiser ces missions d’évaluation.
Mais, de manière assez brève, je voudrais en conclusion aborder un dernier point qui constitue à mes yeux un autre paradoxe. Riche de tout ce qui l’avait précédée, l’APAD s’est créée dans un contexte qui était précisément de plus en plus en rupture avec les deux décennies passées. Les programmes d’ajustement structurel néolibéraux étaient en Afrique de plus en plus à l’ordre du jour. Ce qui sonnait le glas des États développeurs et de tous ces grands projets de développement ou d’aménagement ou de ces Sociétés d’État qui définissaient la situation globale à laquelle les sciences sociales avaient été confrontées. Et, s’il était toujours de mise, le développement, en se diversifiant, devenait de plus en plus l’affaire d’ONG ou de ce qui fut baptisé la coopération décentralisée.
Multiplication de micro-projets (notamment dans le domaine de la santé), d’opérations de lutte contre la pauvreté, intervention de plus en plus fréquente du monde de l’humanitaire, telles furent, me semble-t-il, les composantes de la nouvelle situation qui allait s’imposer au cours des années 1990-2000. C’est pourquoi ai-je proposé de l’appeler une situation de « post-développement » (Dozon, 2007).
Nul doute qu’il y avait là pour l’APAD, comme pour les chercheurs en sciences sociales plus généralement, de riches terrains empiriques. Mais nul doute aussi que la situation était assez différente de celle qui prévalait antérieurement et qui demandait à être appréhendée autrement que par cette simple formule de « post-développement », notamment au travers d’une globalisation de l’Afrique par les acteurs de l’humanitaire, ou par de nouveaux et puissants acteurs étatiques, tels que la Chine.
Bibliographie
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Augé M., 1972, « Sous-développement et développement. Terrains d’études et objets d’action en Afrique francophone », Africa, n° 42(3), pp. 205-216.
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Blanc-Pamard C., Lassailly-Jacob V., Lericollais A. (éd.), 1986, Dynamique des systèmes agraires : l’exercice du développement, Paris, ORSTOM.
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Comité information Sahel, 1974, Qui se nourrit de la famine en Afrique ? Le dossier politique de la faim au Sahel, Paris, François Maspero.
Couty P., Pontié G., Robineau C. (textes réunis), 1983, Le développement : idéologies et pratiques, Actes du séminaire interdisciplinaire de l’ORSTOM (1978-1981), ORSTOM.
Dozon J.-P., 1979, « Impasses et contradictions d’une société de développement : l’exemple de l’opération "riziculture irriguée" en Côte d’Ivoire », Cahiers ORSTOM Sciences Humaines, n° 26(1-2), pp. 37-58.
Dozon J.-P., 2007, « Petit additif à une socio-anthropologie du (post)-développement », in T. Bierschenk, G. Blundo, Y. Jaffré et M. Tidjani Alou (dir.), Une anthropologie entre rigueur et engagement. Essais autour de l’œuvre de Jean-Pierre Olivier de Sardan, Paris, Karthala, pp. 223-229.
Freud C., 1988, Quelle coopération ? Un bilan de l’aide au développement,Paris,Karthala.
Olivier de Sardan J.-P., 1975, « Afrique : qui exploite qui », Les Temps modernes, n° 346, pp. 1506- 1551, n° 347, pp. 1744-1775.