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LE LANGAGE GESTUEL DES SOURDS: SYNTAXE ET COMMUNICATION

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LE LANGAGE GESTUEL DES SOURDS:

SYNTAXE ET COMMUNICATION

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MONOGRAPHIES FRANÇAISES DE PSYCHOLOGIE

COMITÉ DE RÉDACTION

J.M. FAVERGE, Professeur à l'Université Libre de Bruxelles.

C. FLORÈS, Professeur à l'Université de Nice.

P. FRAISSE, Professeur à l'Université René Descartes de Paris.

R. FRANCÈS, Professeur à l'Université de Paris X (Nanterre).

J.F. LE NY, Professeur à l'Université de Paris VIII (Vincennes).

J. PAILLARD, Professeur à l'Université d'Aix-Marseille.

J. PIAGET, Professeur à l'Université de Genève.

P. PICHOT, Professeur à l'Université René Descartes de Paris.

M. REUCHLIN, Professeur à l'Université René Descartes de Paris.

J.F. RICHARD, Professeur à l'Université de Paris VIII (Vincennes).

A. SOULAIRAC, Professeur à l'Université de Paris VI.

J. STOETZEL, Professeur à l'Université René Descartes de Paris.

R. ZAZZO, Professeur à l'Université de Paris X (Nanterre).

REDACTEUR EN CHEF

Pierre OLÉRON, Professeur à l'Université René Descartes de Paris.

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M O N O G R A P H I E S F R A N Ç A I S E S D E P S Y C H O L O G I E

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LE LANGAGE GESTUEL DES SOURDS:

SYNTAXE ET COMMUNICATION

Pierre OLÉRON

ÉDITIONS D U

CENTRE N A T I O N A L DE LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE 15. Q u a i A n a t o l e - F r a n c e - 75 700 P A R I S

1978

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© Centre National de la Recherche Scientifique, Paris, 1978.

ISBN 2-222-02274-6

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AVANT-PROPOS

On présente ci-dessous deux recherches qui ont visé à étudier certains aspects de la syntaxe du L.G.S. et de sa capacité à assurer une communication efficace.

La première recherche a réuni des échantillons de productions gestuelles qui, enregistrés au magnétoscope, ont été traduits en français écrits et analysés en vue de faire apparaître des caractéristiques syn- taxiques concernant l'ordre des termes, l'usage de termes correspondant aux prépositions de la langue orale, certains types d'omissions...

La seconde recherche a utilisé une situation classique de communi- cation dans laquelle un émetteur décrit des stimuli qu'un récepteur doit identifier ou construire, ce qui permet d'évaluer l'efficacité de la communication. Une partie des stimuli faisant intervenir des relations exprimées syntaxiquement dans les langues orales, les aspects synta- xiques des productions gestuelles ont également été étudiés et ils ont été mis en rapport avec l'efficacité du message.

Ces recherches ont été effectuées au Laboratoire de Psychologie Génétique (Sorbonne, 46, rue Saint-Jacques, 75005 Paris), E.R.A. au C.N.R.S. Elles ont été subventionnées par le C.N.R.S. dans le cadre d'une Action Thématique Programmée de Linguistique Générale.

Elles ont été réalisées grâce à la collaboration de Mlle LEGROS qui a non seulement pris en charge toutes leurs étapes, de la préparation du matériel aux dépouillements et aux traitements quantitatifs, mais aussi fourni des suggestions nombreuses et précieuses pour la collecte et l'interprétation des données, de M. SERGE pour les éléments techniques (photographie, enregistrements magnétoscopiques) de M. ROSSIGNOL (fabrication de certains matériels), de M. GIMENO (exécution des dessins originaux), de MM. SAINT-ANTONIN, BONNEAU et BOURGEOIS qui se sont prêtés aux séances d'enregistrement, de Mme FOURNIER, interprète, qui a assuré le travail délicat mais essentiel de la lecture et de traduction

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des enregistrements, de Mlle BLANC qui nous a guidé dans le recrute- ment des élèves sourds, du directeur et des professeurs du C.E.T., 2, rue de Viry à Savigny-sur-Orge qui nous a accueillis pour la partie de la recherche effectuée avec les élèves entendants, de Mme VIDOJKOVIC qui a dactylographié les textes écrits et en particulier le rapport des re- cherches avec leurs multiples tableaux numériques. Que tous en soient remerciés.

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I

I. — Quelques raisons de l'intérêt porté au L.G.S.

L'intérêt pour le langage gestuel des sourds (que nous appelons pour abréger dans ce texte L.G.S.) a dépassé depuis quelques années le cercle limité des sourds eux-mêmes et des personnes qui pour des raisons professionnelles diverses sont en rapport concret avec eux.

On peut trouver des références au L.G.S. et des éléments suggestifs dans des travaux plus ou moins anciens. Il est classique de citer à cet égard RIBOT (1897) et WUNDT (1911-1912) qui l'ont mentionné dans le cadre d'études relevant de la psychologie générale, l'un plus intéressé au

l a n g a g e , l ' a u t r e a u x p r o c e s s u s c o g n i t i f s . O n r e t r o u v e c h e z OMBREDANE

(1941) quelques remarques pertinentes sur le L.G.S., liée à sa pré- occupation pour la pathologie du langage. Mais si DELACROIX (1936) a consacré quelques lignes aux sourds-muets dans le Nouveau Traité de Psychologie de DUMAS il n'y parle pratiquement pas du L.G.S. si ce n'est par référence à la méthode de l'Abbé de l'Epée. Les travaux qui ont livré le plus d'indications sur le L.G.S. restent ceux des auteurs que leur activité avait mis en rapport avec les sourds : enseignement (PELLET, 1938 ; VUILLEMEY, 1940 ; TERVOORT, 1961 ; MANDIN, 1968) ; recherches psychologiques (OLÉRON, 1952, 1974).

Mais il est clair que ces travaux restent en marge des recherches consacrées au langage et à la communication qui massivement se sont intéressées à la langue orale, considérée comme le modèle a peu près exclusif du langage humain (1)

(1) Dans ce qui suit pour désigner les langues telles que le français, l'anglais, l'allemand... on emploiera le terme « langue orale ». Quoique ce terme s'applique strictement à la langue parlée, on le prendra dans un sens général, couvrant à la fois la langue parlée et écrite. Quand il y aura lieu de se référer à l'emploi purement vocal (par opposition à « écrit ») c'est le terme « langue parlée » que l'on utilisera.

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A l'origine de l'intérêt accordé a u j o u r d ' h u i au L.G.S. se t r o u v e n t plusieurs raisons.

Certaines d'entre elles ont u n caractère général lié au développe- m e n t des intérêts et des domaines de l'analyse scientifique et de la réflexion. D ' a u t r e s sont plus directement la conséquence de données sociologiques, voire d'événements contingents dans le développement de problèmes particuliers. ( P a r cette séparation p u r e m e n t didactique nous n'entendons pas nier le caractère sociologique et le rôle des contin- gences dans l'évolution des idées !).

U n e des raisons générales, qui fournit d'ailleurs plutôt u n contexte favorable qu'elle n'a conduit effectivement à des études concrètes, est l'intérêt porté à la communication n o n verbale, attesté p a r la publication de n o m b r e u x ouvrages s u r ce sujet.

La communication non verbale inclut tous les éléments qui s'ajou- tent ou se substituent à la parole et p e r m e t t e n t l'échange de messages qui ne passent pas p a r ce canal, certains é t a n t intentionnels, d'autres non.

U n e des origines de l'intérêt porté à ce genre de communication se t r o u v e dans la psychologie clinique, les gestes, les attitudes, les silences, les manifestations émotionnelles p o u v a n t révéler au psychologue des problèmes (et des éléments de solution) que le patient n'est pas capable ou évite de manifester verbalement. Il est clair d'ailleurs que les observations faites dans ce cadre ne font que r e p r e n d r e — sans y a p p o r t e r toujours des précisions véritables — ce que la pratique courante des relations interhumaines m e t en œ u v r e , particulièrement celles où l'essentiel est de connaître les autres, ses intentions et ses dissimulations.

Une a u t r e origine se t r o u v e dans les études plus spéculatives de type ethnologique ou ethno-psychologique qui essaient de déterminer la n a t u r e et les différences qui apparaissent dans les contacts ou les manifestations corporelles à v a l e u r communicative. Cette attention conduit, entre autres, à donner u n e place a u x gestes qui accompagnent ou n'accompagnent pas (selon qu'ils sont encouragés ou réprimés par la culture) les communications verbales.

Des buts pratiques d ' a u t r e part conduisent à s'intéresser a u x com- munications n o n verbales liées à la vie courante ou a u x activités pro- fessionnelles. Des gestes, plus ou moins codifiés, ont toujours été em- ployés lorsque les conditions matérielles r e n d e n t inutilisable ou mal perceptible la parole. Des codes ont été élaborés p a r les armées pour la

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délivrance d'ordres ou d'indications de mouvements. Ceux qui règlent le trafic sont appris dès l'enfance par les habitants des villes. Les codes utilisés dans l'industrie ont fait l'objet d'études spécifiques (cf. LEPLAT et CUNY, 1966 ; CUNY, 1972). Avec l'étude des codes graphiques à valeur symbolique ils débouchent dans les problèmes d'ergonomie.

Enfin on peut faire une place aux études de psychologie de l'enfant.

Celles-ci en effet conduisent à considérer les communications précoces entre l'enfant et son entourage. Les relations entre la mère et son enfant sont devenues un des points considérés comme fondamentaux pour le dévelopement affectif et même cognitif de celui-ci. Ces relations étant envisagées sous la forme de communications et l'attention étant attirée sur leur précocité (et l'importance de cette précocité) on est amené à prendre en considération les communications intervenant bien avant l'acquisition de la parole. Dans ces communications les gestes jouent un rôle notable. Leur place avant l'acquisition de la parole, leur articula- tion, dans les débuts et même ensuite avec celle-ci ne peuvent être négligées par celui qui traite dans son ensemble de la genèse de la parole (cf. SIGUAN SOLER, 1977).

On vient de dire que l'intérêt porté aux communications non verbales fournit plutôt un contexte qu'une incitation à l'étude du L.G.S. En effet les travaux consacrés aux différents aspects des commu- nications non verbales que l'on vient de mentionner ne font pratique- ment pas de références à celui-ci. (Une des rares exceptions est consti- tuée par le recueil d'articles (GREIMAS, 1968) qui consacre une étude au langage gestuel des trappistes, sur bien des points comparable au L.G.S., et mentionne dans la bibliographie trois travaux consacrés à ce der- nier). Ceci tient sans doute à ce que le L.G.S. est à la fois élaboré et réservé à une catégorie limitée d'utilisateurs, ce qui en rend l'accès malaisé, et qu'il représente un langage substitutif remplaçant la langue orale, et ne l'accompagnant donc pas normalement, à la différence des formes courantes de communication non verbale. On comprend que ce soit des chercheurs intéressés à des formes également substitutives qui aient pu lui accorder quelque attention (les études consacrées aux codes gestuels du travail par exemple).

Une autre raison générale est le développement de la sémiologie ou théorie des signes qui considère ceux-ci en se plaçant au-delà des traits propres aux signes particuliers employés dans les langues orales (cf. PRIETO, 1968). Le rôle joué dans la civilisation contemporaine par les signaux, les techniques de communication visuelle, les images confère

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à ceux-ci une place particulière dans la théorie des signes et fournit par là une ouverture favorable à un intérêt pour un langage visuel comme le L.G.S. C'est sous l'angle de la sémiologie que STOKOE (1972, 1974) a abordé l'étude du L.G.S. Cette manière de voir implique que celui-ci soit considéré comme un système original distinct et différent par les caractéristiques (qu'on essaye de spécifier en ce sens) des systèmes constitués par les langues orales. Un tel point de vue, qui concorde avec la revendication sociologique dont on parlera ci-dessous, n'est pas sans poser des problèmes dont on aura à dire quelques mots dans la suite de cet ouvrage.

Deux faits plus concrets ont eu une influence plus directe sur le développement des études consacrées au L.G.S.

Le premier est d'ordre sociologique. Le mouvement qui s'est déve- loppé aux Etats-Unis en faveur des minorités, spécifiquement en faveur d'une reconnaissance de leur originalité culturelle, s'est trouvée étendu aux sourds. Le même mouvement qui conduit à affirmer l'originalité du langage d'une minorité comme le black english (par ex. LABOV, 1970) amène à placer le L.G.S. au niveau d'une langue originale qui doit être reconnue comme telle. Assistant au Congrès de la Fédération Mondiale des Sourds qui s'est tenu à Washington en juillet 1975 on ne pouvait qu'être frappé par l'espèce de triomphalisme entretenu autour des gestes, non seulement par leur usage systématique (il intervenait déjà officielle- ment dans les congrès antérieurs, mais se trouvait multiplié par la dis- ponibilité d'un grand nombre d'interprètes), mais surtout par l'affirma- tion répétée de son appropriation aux particularités de la communauté des sourds et de la nécessité d'en incorporer l'usage pour la communi- cation et l'éducation des enfants. Un auteur (BOUVET, 1977) qui pré- sente le compte rendu d'un Symposium consacré au L.G.S. (CHICAGO, 1977) parle d'«une atmosphère de célébration », d'« une fête en l'honneur de la Langue des Signes ».

Un esprit prompt à des rapprochements fussent-ils superficiels, ne peut que ressentir la parenté entre ce type de mouvement et ceux qui revendiquent la libération des minorités ou les groupes qui se consi- dèrent comme opprimés ou niés en tant que tels par des majorités ou des institutions qui refusent leur originalité et leurs droits, groupes qui arrivent à inclure aussi bien les femmes, les pauvres, les groupes ethni- ques, linguistiques ou géographiques que des individus déviants ou mar- ginaux...

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La référence qu'on vient de faire aux Etats-Unis montre la place de ce pays dans la reconnaissance du L.G.S. (1) En dehors de la corrélation avec la défense des minorités, la reconnaissance de l'originalité du L.G.S. a été favorisée dans ce pays par l'esprit de décentralisation, l'acceptation de la diversité, le pragmatisme, en particulier en matière d'éducation. Ceci a conduit à son maintien dans un certain nombre d'établissements d'enseignement (bien que de nombreuses écoles aient adhéré sans réserves aux principes de l'enseignement oral), soit comme mode de communication spécifique, soit par l'introduction de gestes accompagnant et soutenant la communication orale. Cette situation a permis au L.G.S. de conserver un statut et une structure qui ne se retrouvent pas dans les pays où comme la France depuis le Congrès de Milan, en 1880, il s'était trouvé banni de l'école et réduit à un statut marginal, subissant les déformations qui naissent d'une transmission purement empirique, non structurée par des institutions.

Le second fait concret qui a contribué à attirer sur le L.G.S. l'atten- tion des psychologues, des linguistes et du grand public est l'usage qu'en ont fait les GARDNER dans leur tentative commencée en 1966 (cf. 1969, 1971) d'enseigner un langage humain à un chimpanzé. La grande origi- nalité de ces chercheurs a été en effet de renoncer à utiliser pour ce genre de tentative la langue orale, qui est apparue totalement inadaptée aux capacités des singes anthropoïdes, pour recourir aux gestes codifiés employés par les sourds.

La situation du L.G.S. américain que l'on a brièvement décrit ci- dessus le préparait à un tel usage. Des travaux, en particulier ceux de STOKOE (STOKOE, 1960 ; STOKOE, CASTERLINE, CRONEBERG, 1965), avaient contribué à le définir comme un langage original dénoté par une étiquette qui, comme toutes les étiquettes, aidait à en faire admettre et la réalité et l'originalité : American Sign Language en abrégé, A.S.L. et en semi-abrégé Ameslan.

Le retentissement des travaux des GARDNER, dû à la fois à l'impor- tance théorique du problème abordé, au caractère spectaculaire de

(1) Le poids des Etats-Unis étant reconnu de même que leur influence exer- cée par l'intermédiaire des rencontres internationales, on n'oubliera pas cependant que la Fédération Mondiale des Sourds née à l'initiative de sourds européens (parmi lesquels l'Italie, avec son premier président et son secrétaire général C. Magarotto, a joué un grand rôle) a contribué à défendre le langage gestuel, en l'utilisant dans ses congrès et réunions et en travaillant à la réalisation d'un langage gestuel international.

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Imprimerie Louis-Jean, 05002 GAP Dépôt légal 395 - 1978

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