• Aucun résultat trouvé

Postface

N/A
N/A
Protected

Academic year: 2021

Partager "Postface"

Copied!
8
0
0

Texte intégral

(1)

HAL Id: hal-00957010

https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-00957010

Submitted on 7 Mar 2014

HAL is a multi-disciplinary open access archive for the deposit and dissemination of sci- entific research documents, whether they are pub- lished or not. The documents may come from teaching and research institutions in France or abroad, or from public or private research centers.

L’archive ouverte pluridisciplinaire HAL, est destinée au dépôt et à la diffusion de documents scientifiques de niveau recherche, publiés ou non, émanant des établissements d’enseignement et de recherche français ou étrangers, des laboratoires publics ou privés.

Postface

Clément Lévy

To cite this version:

Clément Lévy. Postface. Yves Clavaron, Jérôme Dutel, Clément Lévy. L’Étrangeté des langues,

Publications de l’université de Saint-Étienne, pp.333-337, 2011, 978-2-86272-588-8. �hal-00957010�

(2)

Postface

Cl é ment L

E

VY

EA 3069, Universit é Jean Monnet Saint- É tienne

Lorsque nous aurons referm é ce livre, des voix entrem ê l é es, des langues incomprises et des traductions d é fectueuses resteront peut- ê tre au creux de notre oreille. Pour é viter que ce retour à la confusion des langues ne tourne au cauchemar, il convient de rassembler en quelques mots les r é sultats les plus marquants de ces travaux.

Certes, l ’ impression dominante qui ressort des é tudes pr é sent é es dans ce volume est

celle de la richesse des textes abord é s et de la diversit é des langues cit é es, mais sans refaire

la liste des auteurs et des idiomes, on peut constater que cette vari é t é linguistique s ’ explique

par des situations particuli è res dont l ’é ventail pr é sent é ici n ’ est qu ’ un infime é chantillon de

ce que le monde rec è le de possibilit é s. La litt é rature aime ainsi confronter des langues

é trang è res dans un m ê me texte, pour permettre la cr é ation de textes hybrides, r é sistant à une

compr é hension imm é diate, accompagn é s de notes et de glossaires ou tendus vers l ’ id é al

d ’ une langue mixte ou artificielle qui puisse tout dire d ’ une situation donn é e, du locuteur, du

contexte et des enjeux de cette parole é trange, é cartant le malentendu et le contresens. Le

point de d é part de ces tentatives de cr é ation d ’ une langue propre est donc le constat d ’ un

é chec des langues ordinaires à dire fid è lement ce que l ’ on voudrait qu ’ elles disent, et à la

langue de publication du texte sont ajout é s des termes d ’ une ou plusieurs autres langues,

parce qu ’ ils expriment nettement ce qu ’ une traduction dirait avec lourdeur. On l ’ a vu avec

Mohammed Dib, Jack Vance, Edward Bulwer-Lytton et Alain Damasio chez qui des termes

(3)

emprunt é s à l ’ arabe et au berb è re, à des langues fictives, extra-terrestres et venue d ’ un monde inconnu, pour La Horde du Contrevent, d é signent les é l é ments d ’ un r é f é rent social ou physique qui ne trouve aucune correspondance dans la langue de ces auteurs. Chez d ’ autres é crivains, comme Patrick Chamoiseau, Abdelk é bir Khatibi ou Jos é Luandino Vieira, une langue mixte est cr éé e à partir d ’ idiomes usuels, donnant lieu à des interlangues. Cette hybridation ouvre aussi à l ’ univers de soci é t é s fictives, ou marginales par rapports à la langue d ’é criture et la culture dont la langue mixte fait partie. Anthony Burgess, George Orwell, Will Self y parviennent avec un franc succ è s, comme l ’ ont montr é les travaux recueillis ici. D ’ autres auteurs utilisent une langue hybride à la fois pour cr é er une nouvelle langue é trang è re et pour confronter le lecteur à des groupes sociaux encore trop peu repr é sent é s dans la litt é rature, tels Wajdi Mouawad et Amara Lakhous, en particulier.

L ’ effet obtenu par ces proc é d é s aupr è s du lecteur est le m ê me quand la mise en valeur de l ’é tranget é des langues ne proc è de pas d ’ une volont é cr é atrice aussi explicite. Cette po é tique de la d é familiarisation est aussi pr é sente, en effet, à un niveau sans doute plus profond – sans qu ’ il soit question de formuler par l à quelque jugement de valeur – chez des auteurs habit é s par le d é sir de d é livrer au lecteur, par des paroles en langue é trang è re pr é sentes dans leurs uvres, un mot de passe qui donne acc è s au point o ù se noue leur po é tique : o ù cr é er dans sa langue signifie la rendre é trang è re à elle-m ê me. Parmi les auteurs é tudi é s dans les pages qui pr é c è dent, citons notamment James Joyce, Manoel de Barros, Gaston Miron, ou Abdelwahab Meddeb. Jacques Derrida nomme ce laisser-passer :

« schibboleth » , en r é f é rence à un texte biblique

1

et surtout pour rendre hommage à Paul

1

Ancient Testament, Juges 12, 6.

(4)

Celan : « Babel dans une seule langue. Schibboleth marque la multiplicit é dans la langue, la diff é rence insignifiante comme condition du sens

2

» . Cette diff é rence au sein du texte est dite insignifiante car elle emp ê che que le texte fasse sens imm é diatement, mais aussi parce qu ’à l ’ origine, dans le Livre des Juges, c ’ est à leur prononciation l é g è rement diff é rente du mot

« schibboleth » ( « fleuve, rivi è re » ) que les H é breux conduits par Jepht é identifient les espions é trangers. Or tout phon è me est d é pourvu de signification, mais il permet ici de faire la diff é rence. De plus, le schibboleth est le secret du po è me de Celan dans lequel ce mot appara î t

3

, et m ê me si Derrida y voit un message chiffr é qui renvoie à une s é rie d ’é v é nements survenus à la m ê me date, cit é e elle aussi dans le po è me, il y a l à une affirmation du po è te que Derrida r é sume ainsi : « Chaque po è me a sa propre langue, il est une seule fois sa propre langue, m ê me et surtout si plusieurs langues peuvent s ’ y croiser

4

» . Mallarm é a lui aussi abord é la langue po é tique en des termes voisins, alors que pour lui elle cr é e des objets qui n ’ existent pas dans le monde : la fleur, « absente de tout bouquet » ou le

« mot total, neuf, é tranger à la langue et comme incantatoire »

5

. Mais on rel è ve la mise en valeur au centre de ce syntagme de l ’é tranget é consubstantielle à la langue po é tique.

Nous avons appel é « d é familiarisation » l ’ effet produit par l ’é tranget é dans la langue, parce que cette technique nomm é e « ostranenie » par Victor Chklovski

6

et adapt é e par

2

Jacques D

ERRIDA

, Schibboleth, Pour Paul Celan, Paris, Galil

é

e,

«

La philosophie en effet

»

, 1986, p. 54.

3

Paul C

ELAN

, « In eins / Tout en un », La Rose de personne, bilingue, trad. Martine Broda, Paris, Le Nouveau Commerce, 1979, p. 112-113.

4

Jacques D

ERRIDA

, Schibboleth, op. cit., p. 56.

5

St

é

phane M

ALLARME

,

«

Crise de vers

»

[1886-1892-1896], in uvres compl è tes, Paris, Gallimard,

«

Biblioth

è

que de la Pl

é

iade

»

, 1945, p 368.

6

Victor C

HKLOVSKI

[Viktor Borisovi

č Š

klovskij],

«

L

art comme proc

é

d

é »

[1925], in Tzvetan Todorov,

Th é orie de la litt é rature. Textes des Formalistes russes r é unis, pr é sent é s et traduits par Tzvetan Todorov,

Paris, Seuil, 1965, p. 76-97. Todorov rend

«

ostranenie

»

par

«

singularit

é »

, mais une nouvelle traduction de

(5)

Bertolt Brecht avec le terme de « Verfremdung

7

» permet pr é cis é ment d ’ attirer l ’ attention du lecteur ou du spectateur sur la lettre du texte, la technique narrative ou les conditions mat é rielles de la repr é sentation th éâ trale afin de rompre l ’ illusion et de favoriser un regard distant et plus objectif sur l ’ uvre. Le th é oricien formaliste et l ’ homme de th éâ tre ont pu la consid é rer comme un moyen d ’ en finir avec l ’ art bourgeois. Aujourd ’ hui, la d é familiarisation que manifeste l ’é tranget é des langues dans les uvres é tudi é es dans ce volume

8

garde bien souvent une signification politique, comme le sugg è rent les chapitres qui abordent ci-dessus les questions post-coloniales ou des langues minoritaires. Mais elle semble s ’ê tre affranchie de la r é f é rence à la r é volution socialiste ; ce qui signifie sans doute que ces questions ont r é sist é à tous les changements de r é gime tout en conservant leur force contestataire. Les langues sont en effet li é es à des enjeux politiques fondamentaux et qui ne varient gu è re. Elles servent depuis l ’ Antiquit é à d é finir nations et cultures, souvent de mani è re exclusive, comme le montre l ’ article de Stavroula Kefallonitis, et cela se r é v è le avec une grande acuit é dans les ph é nom è nes d ’ exil, d ’é migration, de m é tissage et d ’ apprentissage des langues, on le voit dans les travaux portant ici entre autres sur Nancy Huston, Maria Jo ã o Lehning et Yoko Tawada.

La litt é rature refl è te fid è lement les probl è mes de cohabitation dans des soci é t é s plurilingues, et c ’ est ainsi que des revues litt é raires belges ont pu participer à la l é gitimation du fran ç ais comme langue litt é raire au d é triment du flamand, tandis que la science-fiction canadienne d ’ expression fran ç aise, avec Esther Rochon et Jean Dion, en particulier, d é place le probl è me

R

é

gis Gayraud (LArt comme proc é d é , Paris, Allia, 2008) r

é

tablit une filiation claire entre ce concept d

’« é

trangisation

»

et ses diverses d

é

clinaisons selon les langues.

7

Bertolt B

RECHT

, Über das experimentelle Theater [1939], in Gesammelte Werke, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1967, t. 15, p. 301.

8

L

emploi dans ce recueil des verbes

« é

tranger

»

et

« é

trangiser

»

, n

é

ologismes issus de l

anglais

«

estrangement

»

qui traduit ad

é

quatement ces diff

é

rentes notions, rend bien compte de cette po

é

tique de la

d

é

familiarisation.

(6)

linguistique et identitaire qu é b é cois dans le « choc des langues » humaines et extra- terrestres.

Cependant, une note moins s é v è re peut ê tre apport é e à ce constat : comme syst è me de signes, la langue des uvres litt é raires se trouve dans un domaine distinct des questions sur lesquelles s ’ opposent les soci é t é s humaines car elle n ’ a de rapport au monde qu ’à travers le filtre de la repr é sentation. Pour autant, la langue litt é raire devient parfois un philtre magique, quand les é pices d ’ un langage relev é , le grain de sel d ’ un propos impertinent ou le charme d ’ allusions piquantes font du discours le masque polic é derri è re lequel se d é roule un jeu parfois cruel. Pr é cis é ment, l ’ emploi de langues é trang è res dans le texte entre bien souvent dans une strat é gie d ’ ironie dont le lecteur est le plus souvent t é moin – comme avec le charabia de Renart et le passage de Carmen é tudi é s plus haut – mais aussi la cible : les traductions inexactes ou manquantes et les notes de bas de page nonchalantes en sont un bon exemple, comme on le voit ici au sujet de Patrick Chamoiseau, R é jean Ducharme, et du paratexte dans la litt é rature francophone contemporaine

9

. Il y a aussi chez Charles Nodier une forme d ’ ironie en ce qu ’ il refuse de savoir

10

que les é tymologies classiques disent le plus souvent la v é rit é sur l ’ origine du fran ç ais. Mais en recherchant au c ur du vocabulaire de la langue fran ç aise une é tranget é intrins è que et mimologique, Nodier ouvre un champ tr è s large à la cr é ation verbale et à la fantaisie po é tique, semblant anticiper sur les uvres d ’ Alfred Jarry, Henri Michaux ou Michel Leiris. C ’ est pourquoi les probl è mes de traduction soulev é s ici au sujet de Ulysses de James Joyce, A Clockwork Orange d ’ Anthony Burgess et

9

Ces questions sont en jeu dans les litt

é

ratures postcoloniales. Voir Myriam S

UCHET

, Outils pour une traduction postcoloniale. Litt é ratures h é t é rolingues, Paris,

É

ditions des Archives Contemporaines,

«

Malfini

»

, 2009.

10

Chez Platon, Socrate fait de l

ironie en feignant d

ignorer ce qu

est le courage, l

amour, la justice, etc. (voir Le

Banquet, 216e). Ce rapport distant au savoir est ce que nous entendons ici par

«

ironie

»

pris au sens large.

(7)

des nouvelles fantastiques d ’ Edgar Allan Poe, renvoient certes à la mal é diction mythique des b â tisseurs de la tour de Babel, mais ironiquement aussi aux pouvoirs surprenants de la litt é rature, qui m ê me lorsqu ’ elle feint d ’ ignorer la richesse et la diversit é des langues, fait jouer leur é tranget é au c ur m ê me du texte unilingue, qu ’ il soit ou non une traduction. Car la traduction, comme le relevait Walter Benjamin, a pour finalit é d ’« exprimer le rapport le plus intime entre les langues

11

» , et non de communiquer un message d ’ une langue dans une autre, pour la seule raison que le caract è re litt é raire d ’ une langue consiste en ce qui la rend é trang è re à elle-m ê me.

Les pistes que nous laissons ouvertes au terme de cette revue des th è mes abord é s dans les pages qui pr é c è dent ont donc é t é pr é par é es par les diff é rentes contributions à ce recueil.

Si la diversit é des langues au sein d ’ une uvre et la pression exerc é e sur leurs langues d ’é criture par les auteurs sont la garantie de litt é rarit é d ’ un texte, la mondialisation qui s ’ est acc é l é r é e au XX

e

si è cle entra î ne-t-elle un risque d ’ uniformisation des litt é ratures, sous l ’ influence des industries culturelles

12

les plus puissantes ? Ou bien au contraire, la perm é abilit é des cultures aux apports é trangers permis par la g é n é ralisation des é changes les rend-elle plus f é condes ? Peut-on raffiner la notion d ’é tranget é en litt é rature d ’ apr è s l ’é tude compar é e des diverses th é ories qui l ’ ont mise en valeur ? Quant à la traduction, tendue entre le d é fi insurmontable et le compromis d é cevant, son destin se joue-t-il seulement à l ’ aune d ’ un constat ironique (une bonne traduction serait la plus fid è le des trahisons) ? La vari é t é

11

Walter B

ENJAMIN

,

«

La t

â

che du traducteur

»

[1923], trad. Rainer Rochlitz, in uvres, t. 1, Paris, Gallimard,

«

Folio essais

»

, 2000, p. 244--265, ici, p. 248.

12

Voir Theodor W. A

DORNO

et Max H

ORKHEIMER

, La Dialectique de la raison [1947], trad.

É

liane Kaufholz-

Messmer, Paris, Gallimard,

«

Biblioth

è

que des id

é

es

»

, 1974, et Bernard S

TIEGLER

& Ars industrialis [Marc

Cr

é

pon, Georges Collins et al.], R é enchanter le monde : La valeur esprit contre le populisme industriel, Paris,

Flammarion, 2006.

(8)

des approches convoqu é es dans ce volume r é pond au projet qui lui a donn é naissance, celui d ’ explorer la multiplicit é des situations litt é raires dans lesquelles se manifeste l ’é tranget é des langues. De prochains travaux sauront avancer vers la r é solution des probl è mes soulev é s ici.

A DORNO , Theodor W. et Max H ORKHEIMER , La Dialectique de la raison [1947], trad.

É liane Kaufholz-Messmer, Paris, Gallimard, « Biblioth è que des id é es » , 1974.

B ENJAMIN , Walter, « La t â che du traducteur » [1923], trad. Rainer Rochlitz, in uvres, t. 1, Paris, Gallimard, « Folio essais » , 2000, p. 244-265.

B RECHT , Bertolt, Ü ber das experimentelle Theater [1939], in Gesammelte Werke, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1967, t. 15.

D ERRIDA , Jacques, Schibboleth, Pour Paul Celan, Paris, Galil é e, « La philosophie en effet » , 1986

C HKLOVSKI , Victor [Viktor Borisovi č Š klovskij], « L ’ art comme proc é d é » [1925], in Tzvetan Todorov ( é d.), Th é orie de la litt é rature. Textes des Formalistes russes r é unis, pr é sent é s et traduits par Tzvetan Todorov, Paris, Seuil, 1965, p. 76--97.

C HKLOVSKI , Victor [Viktor Borisovi č Š klovskij], LArt comme proc é d é , trad. R é gis Gayraud, Paris, Allia, 2008.

M ALLARM

E

, St é phane, « Crise de vers » [1886-1892-1896], in uvres compl è tes, Paris, Gallimard, « Biblioth è que de la Pl é iade » , 1945, p. 360-368.

Bernard S TIEGLER & Ars industrialis [Marc Cr é pon, Georges Collins et al.],

R é enchanter le monde : La valeur esprit contre le populisme industriel, Paris, Flammarion,

2006.

Références

Documents relatifs

Sur la base d'une première expérimentation conduite dans un cadre académique (chapitre 3), reflétant la synthèse des méthodes et outils aujourd‟hui disponibles,

Avant meme les nouvelles dispositions Officielles qui lui donnent aujourd' hui , au Second Degré , une place de choix dans les activités culturelles et au Cycle

Les résultats de l enquête démontrent aujourd hui encore l implication sans faille des équipes officinales dans cette crise sanitaire et des titulaires d officine dans

Nous tenterons à travers cette recherche de comprendre le contexte dans lequel évoluent les médias québécois et de préciser leur rôle dans l'exercice de la démocratie aujourd '

Sur la base d'une première expérimentation conduite dans un cadre académique (chapitre 3), reflétant la synthèse des méthodes et outils aujourd‟hui disponibles,

De plus, l‟intervention tardive de l‟État dans la lutte contre le tabagisme n‟est aujourd‟hui pas contrebalancée par des politiques publiques

Il est ainsi aujourd´hui impossible de comprendre la littérature équatorienne sans revenir sur la nouvelle, qui s´inscrit dans le panorama socioculturel

Mais dans une soci t portée par les données (data society) livrée de plus en plus au progrès technique dans laquelle nous sommes entr s aujourd hui, la