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Submitted on 7 Mar 2014
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Postface
Clément Lévy
To cite this version:
Clément Lévy. Postface. Yves Clavaron, Jérôme Dutel, Clément Lévy. L’Étrangeté des langues,
Publications de l’université de Saint-Étienne, pp.333-337, 2011, 978-2-86272-588-8. �hal-00957010�
Postface
Cl é ment L
EVY
EA 3069, Universit é Jean Monnet Saint- É tienne
Lorsque nous aurons referm é ce livre, des voix entrem ê l é es, des langues incomprises et des traductions d é fectueuses resteront peut- ê tre au creux de notre oreille. Pour é viter que ce retour à la confusion des langues ne tourne au cauchemar, il convient de rassembler en quelques mots les r é sultats les plus marquants de ces travaux.
Certes, l ’ impression dominante qui ressort des é tudes pr é sent é es dans ce volume est
celle de la richesse des textes abord é s et de la diversit é des langues cit é es, mais sans refaire
la liste des auteurs et des idiomes, on peut constater que cette vari é t é linguistique s ’ explique
par des situations particuli è res dont l ’é ventail pr é sent é ici n ’ est qu ’ un infime é chantillon de
ce que le monde rec è le de possibilit é s. La litt é rature aime ainsi confronter des langues
é trang è res dans un m ê me texte, pour permettre la cr é ation de textes hybrides, r é sistant à une
compr é hension imm é diate, accompagn é s de notes et de glossaires ou tendus vers l ’ id é al
d ’ une langue mixte ou artificielle qui puisse tout dire d ’ une situation donn é e, du locuteur, du
contexte et des enjeux de cette parole é trange, é cartant le malentendu et le contresens. Le
point de d é part de ces tentatives de cr é ation d ’ une langue propre est donc le constat d ’ un
é chec des langues ordinaires à dire fid è lement ce que l ’ on voudrait qu ’ elles disent, et à la
langue de publication du texte sont ajout é s des termes d ’ une ou plusieurs autres langues,
parce qu ’ ils expriment nettement ce qu ’ une traduction dirait avec lourdeur. On l ’ a vu avec
Mohammed Dib, Jack Vance, Edward Bulwer-Lytton et Alain Damasio chez qui des termes
emprunt é s à l ’ arabe et au berb è re, à des langues fictives, extra-terrestres et venue d ’ un monde inconnu, pour La Horde du Contrevent, d é signent les é l é ments d ’ un r é f é rent social ou physique qui ne trouve aucune correspondance dans la langue de ces auteurs. Chez d ’ autres é crivains, comme Patrick Chamoiseau, Abdelk é bir Khatibi ou Jos é Luandino Vieira, une langue mixte est cr éé e à partir d ’ idiomes usuels, donnant lieu à des interlangues. Cette hybridation ouvre aussi à l ’ univers de soci é t é s fictives, ou marginales par rapports à la langue d ’é criture et la culture dont la langue mixte fait partie. Anthony Burgess, George Orwell, Will Self y parviennent avec un franc succ è s, comme l ’ ont montr é les travaux recueillis ici. D ’ autres auteurs utilisent une langue hybride à la fois pour cr é er une nouvelle langue é trang è re et pour confronter le lecteur à des groupes sociaux encore trop peu repr é sent é s dans la litt é rature, tels Wajdi Mouawad et Amara Lakhous, en particulier.
L ’ effet obtenu par ces proc é d é s aupr è s du lecteur est le m ê me quand la mise en valeur de l ’é tranget é des langues ne proc è de pas d ’ une volont é cr é atrice aussi explicite. Cette po é tique de la d é familiarisation est aussi pr é sente, en effet, à un niveau sans doute plus profond – sans qu ’ il soit question de formuler par l à quelque jugement de valeur – chez des auteurs habit é s par le d é sir de d é livrer au lecteur, par des paroles en langue é trang è re pr é sentes dans leurs uvres, un mot de passe qui donne acc è s au point o ù se noue leur po é tique : o ù cr é er dans sa langue signifie la rendre é trang è re à elle-m ê me. Parmi les auteurs é tudi é s dans les pages qui pr é c è dent, citons notamment James Joyce, Manoel de Barros, Gaston Miron, ou Abdelwahab Meddeb. Jacques Derrida nomme ce laisser-passer :
« schibboleth » , en r é f é rence à un texte biblique
1et surtout pour rendre hommage à Paul
1
Ancient Testament, Juges 12, 6.
Celan : « Babel dans une seule langue. Schibboleth marque la multiplicit é dans la langue, la diff é rence insignifiante comme condition du sens
2» . Cette diff é rence au sein du texte est dite insignifiante car elle emp ê che que le texte fasse sens imm é diatement, mais aussi parce qu ’à l ’ origine, dans le Livre des Juges, c ’ est à leur prononciation l é g è rement diff é rente du mot
« schibboleth » ( « fleuve, rivi è re » ) que les H é breux conduits par Jepht é identifient les espions é trangers. Or tout phon è me est d é pourvu de signification, mais il permet ici de faire la diff é rence. De plus, le schibboleth est le secret du po è me de Celan dans lequel ce mot appara î t
3, et m ê me si Derrida y voit un message chiffr é qui renvoie à une s é rie d ’é v é nements survenus à la m ê me date, cit é e elle aussi dans le po è me, il y a l à une affirmation du po è te que Derrida r é sume ainsi : « Chaque po è me a sa propre langue, il est une seule fois sa propre langue, m ê me et surtout si plusieurs langues peuvent s ’ y croiser
4» . Mallarm é a lui aussi abord é la langue po é tique en des termes voisins, alors que pour lui elle cr é e des objets qui n ’ existent pas dans le monde : la fleur, « absente de tout bouquet » ou le
« mot total, neuf, é tranger à la langue et comme incantatoire »
5. Mais on rel è ve la mise en valeur au centre de ce syntagme de l ’é tranget é consubstantielle à la langue po é tique.
Nous avons appel é « d é familiarisation » l ’ effet produit par l ’é tranget é dans la langue, parce que cette technique nomm é e « ostranenie » par Victor Chklovski
6et adapt é e par
2
Jacques D
ERRIDA, Schibboleth, Pour Paul Celan, Paris, Galil
ée,
«La philosophie en effet
», 1986, p. 54.
3
Paul C
ELAN, « In eins / Tout en un », La Rose de personne, bilingue, trad. Martine Broda, Paris, Le Nouveau Commerce, 1979, p. 112-113.
4
Jacques D
ERRIDA, Schibboleth, op. cit., p. 56.
5
St
éphane M
ALLARME,
«Crise de vers
»[1886-1892-1896], in uvres compl è tes, Paris, Gallimard,
«
Biblioth
èque de la Pl
éiade
», 1945, p 368.
6
Victor C
HKLOVSKI[Viktor Borisovi
č Šklovskij],
«L
’art comme proc
éd
é »[1925], in Tzvetan Todorov,
Th é orie de la litt é rature. Textes des Formalistes russes r é unis, pr é sent é s et traduits par Tzvetan Todorov,
Paris, Seuil, 1965, p. 76-97. Todorov rend
«ostranenie
»par
«singularit
é », mais une nouvelle traduction de
Bertolt Brecht avec le terme de « Verfremdung
7» permet pr é cis é ment d ’ attirer l ’ attention du lecteur ou du spectateur sur la lettre du texte, la technique narrative ou les conditions mat é rielles de la repr é sentation th éâ trale afin de rompre l ’ illusion et de favoriser un regard distant et plus objectif sur l ’ uvre. Le th é oricien formaliste et l ’ homme de th éâ tre ont pu la consid é rer comme un moyen d ’ en finir avec l ’ art bourgeois. Aujourd ’ hui, la d é familiarisation que manifeste l ’é tranget é des langues dans les uvres é tudi é es dans ce volume
8garde bien souvent une signification politique, comme le sugg è rent les chapitres qui abordent ci-dessus les questions post-coloniales ou des langues minoritaires. Mais elle semble s ’ê tre affranchie de la r é f é rence à la r é volution socialiste ; ce qui signifie sans doute que ces questions ont r é sist é à tous les changements de r é gime tout en conservant leur force contestataire. Les langues sont en effet li é es à des enjeux politiques fondamentaux et qui ne varient gu è re. Elles servent depuis l ’ Antiquit é à d é finir nations et cultures, souvent de mani è re exclusive, comme le montre l ’ article de Stavroula Kefallonitis, et cela se r é v è le avec une grande acuit é dans les ph é nom è nes d ’ exil, d ’é migration, de m é tissage et d ’ apprentissage des langues, on le voit dans les travaux portant ici entre autres sur Nancy Huston, Maria Jo ã o Lehning et Yoko Tawada.
La litt é rature refl è te fid è lement les probl è mes de cohabitation dans des soci é t é s plurilingues, et c ’ est ainsi que des revues litt é raires belges ont pu participer à la l é gitimation du fran ç ais comme langue litt é raire au d é triment du flamand, tandis que la science-fiction canadienne d ’ expression fran ç aise, avec Esther Rochon et Jean Dion, en particulier, d é place le probl è me
R
égis Gayraud (L ’ Art comme proc é d é , Paris, Allia, 2008) r
établit une filiation claire entre ce concept d
’« étrangisation
»et ses diverses d
éclinaisons selon les langues.
7
Bertolt B
RECHT, Über das experimentelle Theater [1939], in Gesammelte Werke, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1967, t. 15, p. 301.
8
L
’emploi dans ce recueil des verbes
« étranger
»et
« étrangiser
», n
éologismes issus de l
’anglais
«
estrangement
»qui traduit ad
équatement ces diff
érentes notions, rend bien compte de cette po
étique de la
d
éfamiliarisation.
linguistique et identitaire qu é b é cois dans le « choc des langues » humaines et extra- terrestres.
Cependant, une note moins s é v è re peut ê tre apport é e à ce constat : comme syst è me de signes, la langue des uvres litt é raires se trouve dans un domaine distinct des questions sur lesquelles s ’ opposent les soci é t é s humaines car elle n ’ a de rapport au monde qu ’à travers le filtre de la repr é sentation. Pour autant, la langue litt é raire devient parfois un philtre magique, quand les é pices d ’ un langage relev é , le grain de sel d ’ un propos impertinent ou le charme d ’ allusions piquantes font du discours le masque polic é derri è re lequel se d é roule un jeu parfois cruel. Pr é cis é ment, l ’ emploi de langues é trang è res dans le texte entre bien souvent dans une strat é gie d ’ ironie dont le lecteur est le plus souvent t é moin – comme avec le charabia de Renart et le passage de Carmen é tudi é s plus haut – mais aussi la cible : les traductions inexactes ou manquantes et les notes de bas de page nonchalantes en sont un bon exemple, comme on le voit ici au sujet de Patrick Chamoiseau, R é jean Ducharme, et du paratexte dans la litt é rature francophone contemporaine
9. Il y a aussi chez Charles Nodier une forme d ’ ironie en ce qu ’ il refuse de savoir
10que les é tymologies classiques disent le plus souvent la v é rit é sur l ’ origine du fran ç ais. Mais en recherchant au c ur du vocabulaire de la langue fran ç aise une é tranget é intrins è que et mimologique, Nodier ouvre un champ tr è s large à la cr é ation verbale et à la fantaisie po é tique, semblant anticiper sur les uvres d ’ Alfred Jarry, Henri Michaux ou Michel Leiris. C ’ est pourquoi les probl è mes de traduction soulev é s ici au sujet de Ulysses de James Joyce, A Clockwork Orange d ’ Anthony Burgess et
9
Ces questions sont en jeu dans les litt
ératures postcoloniales. Voir Myriam S
UCHET, Outils pour une traduction postcoloniale. Litt é ratures h é t é rolingues, Paris,
Éditions des Archives Contemporaines,
«Malfini
», 2009.
10
Chez Platon, Socrate fait de l
’ironie en feignant d
’ignorer ce qu
’est le courage, l
’amour, la justice, etc. (voir Le
Banquet, 216e). Ce rapport distant au savoir est ce que nous entendons ici par
«ironie
»pris au sens large.
des nouvelles fantastiques d ’ Edgar Allan Poe, renvoient certes à la mal é diction mythique des b â tisseurs de la tour de Babel, mais ironiquement aussi aux pouvoirs surprenants de la litt é rature, qui m ê me lorsqu ’ elle feint d ’ ignorer la richesse et la diversit é des langues, fait jouer leur é tranget é au c ur m ê me du texte unilingue, qu ’ il soit ou non une traduction. Car la traduction, comme le relevait Walter Benjamin, a pour finalit é d ’« exprimer le rapport le plus intime entre les langues
11» , et non de communiquer un message d ’ une langue dans une autre, pour la seule raison que le caract è re litt é raire d ’ une langue consiste en ce qui la rend é trang è re à elle-m ê me.
Les pistes que nous laissons ouvertes au terme de cette revue des th è mes abord é s dans les pages qui pr é c è dent ont donc é t é pr é par é es par les diff é rentes contributions à ce recueil.
Si la diversit é des langues au sein d ’ une uvre et la pression exerc é e sur leurs langues d ’é criture par les auteurs sont la garantie de litt é rarit é d ’ un texte, la mondialisation qui s ’ est acc é l é r é e au XX
esi è cle entra î ne-t-elle un risque d ’ uniformisation des litt é ratures, sous l ’ influence des industries culturelles
12les plus puissantes ? Ou bien au contraire, la perm é abilit é des cultures aux apports é trangers permis par la g é n é ralisation des é changes les rend-elle plus f é condes ? Peut-on raffiner la notion d ’é tranget é en litt é rature d ’ apr è s l ’é tude compar é e des diverses th é ories qui l ’ ont mise en valeur ? Quant à la traduction, tendue entre le d é fi insurmontable et le compromis d é cevant, son destin se joue-t-il seulement à l ’ aune d ’ un constat ironique (une bonne traduction serait la plus fid è le des trahisons) ? La vari é t é
11
Walter B
ENJAMIN,
«La t
âche du traducteur
»[1923], trad. Rainer Rochlitz, in uvres, t. 1, Paris, Gallimard,
«
Folio essais
», 2000, p. 244--265, ici, p. 248.
12