562 Revue Médicale Suisse – www.revmed.ch – 9 mars 2011
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Seuls, ensemble
Il faut avoir été regardé au moins une fois, avoir été aimé au moins une fois, avoir été porté au moins une fois.
Et après, quand cette chose-là a été donnée, vous pouvez être seul.
Christian Bobin La libellule nous a conviés une dernière fois, pour suivre son envol vers l’insondable mys- tère. Et nous avons partagé sa solitude…
Elle avait parcouru seulement quelques fois et par saccades les rives de mon cabi- net, confiante, fragile, peut-être réconfortée.
Ses ailes mitées par l’âge et les aléas témoi- gnaient encore de son ancienne splendeur dont les couleurs continuaient d’irradier dans la malice de son regard. Elle a perdu peu à peu de l’altitude et s’est abîmée définitive- ment sans souffrir.
Cérémonie digne et sans artifices. Les té- moins de son itinéraire m’apprennent en quel- ques mots ce qui m’avait échappé lors de nos rencontres, peut-être autant par pudeur
des sentiments que par le minutage «tarmé- disé» de nos entrevues. La perception subli- minale de sa fragilité un peu fébrile s’éclaire…
mais après son dernier battement d’ailes. In- dividuellement, en groupe et même parfois en couple, nous nous côtoyons, nous échan- geons et nous nous méconnaissons. Mais par essence, le mystère n’est pas seulement en deçà ou au-delà de la vie, il est en même temps fondations et toit de notre foyer inté-
rieur. Nous l’habitons autant qu’il nous sou- tient, nous protège… ou nous angoisse. Nous sommes seuls avec lui.
Les belles paroles et les belles musiques dédiées à notre élégante libellule dans ce bel édifice me portent et m’émeuvent. Pourquoi ? Elle ne faisait que d’éphémères apparitions dans mon univers ; la loyauté, le respect ou la compassion pour elle et sa descendance ne sont ni amour ni affection. Pas de déchire- ment, pas de manque profonds. Réveillée par la nostalgie d’autres libellules, beaucoup plus proches, l’émotion, ici, est moins tristesse que rencontre avec l’intimité de notre propre des- tinée. A la fois inquiétante et porteuse de sens. Nous sommes plusieurs dizaines dans ce lieu de recueillement, serrés pour se tenir chaud sur des bancs durs et austères, mais nous sommes tous seuls en ce moment, en- semble. Le dernier cadeau de la vieille libel- lule, c’est cette parenthèse dédiée à la pro- fondeur et au silence, à l’écart du mouvement brownien de nos petites et grandes affai res.
Conforté par le sentiment de ne pas être séparé de mes relations, je peux exercer la solitude qui n’est pas synonyme d’abandon ou d’isolement, mais de rencontre avec moi- même qui n’est pas forcément synonyme de carte blanche
Source : Wikipedia ; auteur : Luc Viatour (www.lucnix.be)
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Revue Médicale Suisse – www.revmed.ch – 9 mars 2011 563 bien-être ; car, mû par mes va-et-vient dans
le faire, le défaire, voire le surfaire, je prends rarement le temps de me connaître. Plutôt que passer à côté de soi, s’offrir la solitude comme îlot de maturation ; une grâce, dirait C. Bobin. Expérience trop rare ; mais l’exer- cice de la solitude maintes fois répété serait le chemin vers un peu plus de sérénité.
Bon, je vous laisse, je suis vraiment à la masse…
Ce qui fait défaut, ce n’est jamais que ceci : la solitude, la grande solitude intérieure. Rentrer en soi-même et, des heures durant, ne rencontrer personne – voilà ce qu’il faut pouvoir atteindre.
Rainer Maria Rilke
Dr Alain Frei Gastroentérologie FMH 30, avenue Louis-Ruchonnet 1003 Lausanne
qu’il vient de développer dans les colonnes du quotidien Libération (daté du 15 février) :
«Quoiqu’il en coûte nous nous devons d’être pragmatiques. La France interdit tout mais d’autres pays tolèrent, voire autorisent ; nous devons donc en tirer les conséquences en prenant en compte les cas des couples de nationalité française qui se sont rendus à l’étranger pour bénéficier de cette pratique.»
C’est là un argument de nature libérale, bien connu, et qui ne vaut pas seulement pour les mères porteuses. Dans le champ de la bioéthique, on le retrouve sur différents thèmes qu’il s’agisse de la recherche sur les cellules souches embryonnaires, de l’«ho- moparentalité» ou de la pratique du suicide médicalement assisté. C’est aussi un argu- ment qui se nourrit de ce qu’il est convenu de nommer la «globalisation». A quoi servi- rait désormais d’interdire sur notre sol ce qui est autorisé au-delà de nos frontières, à quelques heures de train ou d’avion ? A ce stade, le camp adverse avance généralement des arguments d’un autre ordre, fondés sur des principes éthiques généraux ; des argu- ments qui renvoient le plus souvent au grand principe (trop méconnu et dont il faudrait faire la généalogie) de l’indisponibilité du corps humain.
Mais dans le cas qui nous occupe, voici
qu’il faut compter avec un élément nouveau ; ou plus précisément avec un nouveau corps humain : celui de l’enfant qui a été conçu (le plus souvent par fécondation in vitro), qui a été «porté» avant d’être «cédé» par la «por- teuse» à un couple, voire à une femme ou à un homme. Cet enfant existe qui grandit sur le sol français, «qui n’est responsable de rien», mais qui est de facto privé de filiation maternelle et exposé de ce fait à tous les risques juridiques, notamment en cas de dis- parition paternelle. C’est donc à partir de l’existence de ces enfants que le Pr Nisand construit son argumentaire. Il n’ignore rien de ce qu’on lui opposera, à commencer par le principe d’indisponibilité du corps hu- main, la répulsion que l’on peut avoir à l’idée de faire entrer ce même corps dans le champ des biens et des contrats ou la possible su- bordination/instrumentalisation de la fem me porteuse.
Mieux, il aborde les différentes facettes de cette lourde problématique, à commencer par les échanges entre la mère et le fœtus
«dont nous devinons tous qu’ils existent sans être réellement capables d’en détermi- ner l’ampleur et la teneur (…)». Avec cette étonnante remarque : «Une femme peut s’at- tacher à l’enfant qu’elle porte en elle, comme une nourrice agréée peut s’attacher à l’en- fant qui lui est confié tous les jours». Est-ce dire que le lait du sein équivaut au sang uté- rin ? Quant à savoir qui est la «vraie mère», la «mère qui porte» ou la «mère génétique», le Pr Nisand répond : «ni l’une ni l’autre probablement». Et d’user ici, dans sa rhéto- rique, du concept – controversé – de «déni de grossesse». «La seule réponse qui vaille
est que la vraie mère est celle qui adopte l’enfant», assure-t-il. Mais aussi d’avancer, en miroir, cet autre concept qui serait celui de la «grossesse psychique» (celle de la femme qui n’est pas enceinte mais qui aurait voulu l’être). Une résurgence contemporaine de la triste «grossesse nerveuse» ; résurgence as- sociée à cette autre invention : celle de la
«nounou prénatale» ?
« Grossesses psychiques » ? Belle formule, sans aucun doute. Mais formule qui se re- tourne aussitôt contre celui qui la professe.
Pourquoi, dès lors ne pas continuer à privi- légier l’adoption et interdire le «portage» ? Pourquoi, quel qu’en soit le coût, privilégier ici une forme de droit du sang ? Pourquoi prendre le risque, considérable, d’un boule- versement du droit commun de la filiation en arguant de quelques cas particuliers ? Et comment, enfin, oser escamoter par un sim- ple jeu de bonneteau la carte essentielle de la marchandisation du corps humain ? Israël Nisand argumente d’autorité et de manière interrogative : «Peut-on penser qu’il vaut mieux ne pas être né plutôt que de l’être grâce à la mise en œuvre d’une grossesse pour autrui ?» On lui renvoie, précisément, la balle : Peut-on, précisément, le «penser» ? Et que nous dit-il quand il propose «d’enca- drer correctement» cette pratique sur le sol français afin de prévenir les «bricolages, par- fois sordides» qui peuvent exister à l’étran- ger ? Serait-ce, décidément, si simple ? (A suivre)
Jean-Yves Nau [email protected]
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