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Lauren
Mickael Benyamin
To cite this version:
LAUREN
MICKAEL BENYAMIN
Lauren est une jeune femme de 18 ans, quand elle arrive en consultation, sur « les conseils de ses parents », alors qu’elle dit se sentir « plutôt bien ». Elle précise d’emblée avoir déjà consulté des psys « de son plein gré parce que ça n’allait pas ».
Elle est plutôt jolie, mais sa présentation et ses vêtements sont en décalage avec le charme qu’elle dégage. Son style est un peu « bohème », ses chaussures, déchirées, ne sont pas assorties au reste de sa tenue. Elle dégage une certaine douceur par son regard et son sourire. D’emblée, elle se raconte et raconte son histoire. L’expérience des psychothérapies antérieures est tout à fait perceptible dans son discours, dans sa manière de dire les choses, de les comprendre.
Elle dit venir sur l’insistance de ses parents parce qu’elle « fait des conneries ».
En effet, malgré son style bohème, elle a tout d’une fille sage, sereine que l’on n’imagine pas faire des « conneries ». Elle dit qu’elle « fait le mur », ment à ses parents, elle ne travaille pas en cours, elle oublie systématiquement sa carte de cantine. Elle devait rendre un dossier à l’école qui comptait comme coefficient 5 pour le bac, et évidemment, elle n’y pensait plus, et ne l’a pas rendu dans les temps. Elle a donc eu zéro. Quand elle fait le mur, c’est pour aller rejoindre des amis et passer la nuit chez eux sans en avertir ses parents. La dimension répétitive de ces actes manqués et de ses agirs interpelle d’emblée.
Voilà la description qu’elle fait de ses troubles actuels. Nous lui demandons alors pourquoi elle a consulté d’autres psys auparavant. Elle répond qu’elle a consulté un premier psy il y a trois ans parce qu’elle avait des comportements anorexiques. Elle « avait beaucoup maigri, mais ne se faisait pas vomir ». Au bout de quelques semaines, il lui a prescrit des antidépresseurs et
comme elle n’était pas majeure, dit-elle, elle a trouvé ça « louche » et est partie . Le second qu’elle est allé voir était « bien mais il était trop cher ». La thérapie avec le troisième a duré huit mois, elle a arrêté quand elle s’est sentie mieux, et qu’elle « n’en avait plus besoin ». Nous lui demandons si ses parents étaient partie prenante dans l’affaire, s’ils l’accompagnaient au rendez-vous, s’ils étaient inquiets pour elle…Elle nous fait alors comprendre qu’ils étaient en retrait, sans être indifférents à ce qui lui arrivait, mais qu’ils s’y intéressaient à distance. Là encore, le discours est fluide, posé, « tranquille ». Elle fait des pauses, réfléchit à nos questions et à ses réponses, le processus de pensée est fluide.
DE L’AMITIE A L’HOMOEROTISME
Puis elle associe sur ses amies. Jusqu’en troisième, elle fréquentait des filles sans histoire et « discrètes ». À partir de la troisième, les problèmes ont commencé. Elle se lie avec les filles « rebelles et pas très populaires ». La raison est qu’elle se sentait inférieure. En se liant d’amitié avec des filles impopulaires, elle se « sentait mieux » qu’elles, et se revalorisait aux yeux des autres. Ici, l’autre ne sert pas de faire-valoir narcissique : elle ne choisit pas des filles pour leurs qualités, mais au contraire pour leurs défauts, ce qui permet de mettre en avant ses qualités à elle, et, dans le même temps, de s’identifier à un Surmoi cruel, à leur caractère rebelle, transgressif.
Pour se restaurer narcissiquement, elle se lie à ces filles, mais elle s’identifie aussi à elles. C’est à partir de ce moment qu’elle ne travaille plus correctement, qu’elle transgresse les règles aussi bien à la maison qu’à l’école et défie, à sa manière, les adultes.
L’amitié prend une dimension passionnelle très forte. Une de ses amies rebelle, avec qui des liens privilégiés se sont très rapidement noués, a une autre très bonne amie. Elles passent beaucoup de temps ensemble, et elle se sent littéralement exclue de ce duo. Elle se sent
« comme transparente », n’existant plus aux yeux de l’autre. Sentiment d’exclusion, frustration dans un lien homoérotique (J. Bergeret) très fort, déception et blessure narcissique déclencheront un nouvel épisode anorexique. Mais celui-ci, même s’il entraîne une perte de poids importante, restera dans un registre « hystériforme» et donc symbolique. Tout semble se situer sur le registre visuel et scopique. Elle se sentait transparente aux yeux de sa copine, jusqu’à vouloir devenir transparente à ses propres yeux. Se sentir exister et être, à travers et dans le regard de l’autre. L’identification (hystérique mais aussi narcissique) renforce le sentiment d’identité (Kestemberg), qui lui-même permet des identifications secondaires, souples, et sans danger pour le moi.
Ici, le travail du négatif est à l’œuvre, mais sa dimension destructrice et mortifère est tempérée par un Pcs fonctionnel. Le négatif agit dans le sens où, ne se sentant pas exister dans le regard de l’autre, « transparente » aux yeux de l’autre, elle décide de se rendre « transparente » à ses propres yeux. Sauf qu’elle projette sur l’autre son propre désir qu’elle annule et négative. Ne se voyant plus dans le regard de l’autre, ne se sentant pas exister pour l’autre, elle n’a pas les ressources narcissiques suffisantes pour éprouver un sentiment de continuité d’exister. L’autre devient le garant narcissique. Ici se situe le point nodal de ce que je nomme, en paraphrasant Aulagnier, la potentialité passionnelle dans le processus de l’adolescence. Pour le dire autrement, il y a une matrice passionnelle qui se situe trés précisemment au carrefour du conflit narcissico-objectal. L’avidité et l’appétence pour l’objet, au moment du réaménagement des liens aux parents, constituent un attracteur trés puissant pour le passionnel, l’autre ayant, illusoirement pour le sujet, le pouvoir de combler toutes les failles narcissiques et oedipiennes qui se reactualisent à l’adolescence. Risquons l’hypothèse que plus l’objet primaire aura été défaillant dans sa fonction maternelle (P.Marty), plus les assises narcissiques seront fragiles et plus les liens objectaux seront teintés de dimensions passionnelles.
DU PRECONSCIENT COMME PARE-EXCITATION DU DEDANS
Durant tout son récit, la mimique est en parfaite adéquation avec son travail de réflexion interne et de pensée. Les associations sont fluides, le va-et-vient entre le présent et le passé est opérant, signe d’un Pcs fonctionnel. Le surinvestissement de la représentation de chose par la représentation de mot joue son rôle de pare-excitation de la pulsion. On la sent travaillée, traversée par des conflits, mais ils restent symbolisables, verbalisables, en lien avec une problématique interne. Les mécanismes de défenses sont mobiles. Elle n’est pas débordée par le pulsionnel et la dimension de contrainte n’est pas présente. On se représente volontiers son monde interne et sa vie. Il y a une « visualité du mot » (P. Fédida) qui donne à penser, rêver, se laisser aller à d’une association à l’autre. Tout ceci peut sembler banal en cure de névrosé adulte, mais en consultation de l’adolescent, c’est un fait suffisamment rare pour le souligner. Habituellement, c’est la contrainte, l’externalisation, le passage à l’acte, le clivage, le recours au percept, qui dominent et rendent difficile l’attention flottante. Précisément parce que le Pcs ne joue pas son rôle de pare-excitation du dedans1.
Chez Lauren, le pulsionnel est bel et bien là mais psychisé. La tension qui naît du pubertaire et du pulsionnel ne donne pas lieu à de l’angoisse diffuse ou débordante, à des somatisations ou des passages à l’acte. Le Pcs agit et permet à l’adolescent de penser les conflits, les sources de tension, et de les perlaborer. Le conflit n’est plus agi sur la scène externe, le quantitatif n’est pas désorganisant. On reste dans le conflit psychique, qui peut provoquer des symptômes, une formation de compromis, en restant ancré dans l’histoire du sujet, et notamment dans son histoire infantile. Le bon fonctionnement du Pcs ne permet donc pas l’économie de la crise et des symptômes, mais la tension et les conflits trouvent des modes et des voies de décharge sur la scène psychique.
D’ailleurs, sur mon invitation à parler des garçons, elle me dit qu’elle en a eu sept cette année, dont deux histoires assez marquantes.
La première histoire a été « courte », mais elle était amoureuse et cela « se passait très bien ». Elle décrit un jeune homme charmant, apprécié de tout le monde, avec qui elle passait des « moments agréables » et dont elle était très amoureuse. Ceci étant, elle ne décrit pas une passion dévorante. Au bout de trois mois, elle le trompe. Pourquoi ? Elle ne le sait pas elle-même bien qu’ayant tenté d’en comprendre les raisons. Contre-investissement d’une relation « trop bien » pour elle qu’il faut faire capoter pour éviter de s’y perdre ? Triangulation d’une relation où elle rejoue, à son compte, ce qui s’est joué avec son amie ?
LE CONFLIT NARCISSICO-OBJECTAL
La deuxième histoire, elle la décrit « sérieuse ». Le garçon s’éprend très vite d’elle, au point de lui offrir dès le deuxième jour « une bouteille de parfum Dior » qui s’appelle « J’adore », et qui lui fait se demander : « Pourquoi m’offre-t-il une bouteille de parfum d’une telle valeur ? » Elle ajoute : « Peut-être aussi que c’était un message, une déclaration d’amour ? » Faisant bien sûr référence au nom du parfum. Elle trouve que cela va très vite, trop vite. Au bout de quelques semaines, il lui dit que grâce à elle « sa vie a changé ». «Il va mieux depuis qu’il l’a rencontrée, se sent mieux dans sa peau, il est heureux. » Elle est touchée et flattée. Mais au bout de quatre mois, il la quitte sans réel motif. Ce qui la fait douter, rétroactivement, de l’authenticité de ses propos à lui, sur le rôle qu’elle a joué dans son bonheur.
Le narcissisme est blessé, à vif. Au point qu’elle ne comprend plus le cadeau du deuxième jour. Nous lui suggérons qu’il est peut-être tombé passionnément amoureux d’elle, que souvent ces passions débutent aussi soudainement qu’elles s’arrêtent. Mais que l’authenticité de son attachement n’était pas forcément en cause…Elle nous accorde volontiers cette banalité, qui
s’inscrit dans la consultation adolescente comme « une pédagogie du quotidien » (A. Birraux), une fonction « grand fraternelle » (F. Richard).
Suite à cette rupture, qu’elle vit douloureusement mais sans s’effondrer ni se désorganiser, elle a des envies de vomir. Cela la prend subitement et dure des semaines. Elle se soulage en se faisant vomir. Le reste du temps, elle est déprimée, morose, mais « la vie a continué ». La relation avec ses parents ne s’arrange pas, au contraire. Mais pas de symptômes envahissants. Elle dit à la fin de l’entretien qu’un des problèmes actuels majeurs est la relation à son père. Au terme de l’entretien, nous convenons de nous revoir deux ou trois fois, pour faire le point et envisager de l’aider, ce qu’elle accepte volontiers.
Il est prévu un rendez-vous quinze jours plus tard, que bien entendu elle n’honore pas. Lorsqu’elle revient trois jours après avoir repris vous, elle dit avoir oublié le rendez-vous.
Elle n’a pas grand-chose à dire au deuxième rendez-vous. Nous laissons volontairement s’installer un silence, en la relançant à peine, pour mieux évaluer son fonctionnement psychique et son Pcs. Pendant le silence, elle a des mimiques évocatrices d’une réflexion interne et d’une parole qui se forme peu à peu, par l’intermédiaire de la pensée.
À nouveau, elle se met à associer librement, « une chose en amenant une autre » selon l’expression consacrée qui, nous semble-t-il, est caractéristique d’un Pcs fonctionnel. Cette capacité associative de faire des liens, de passer d’une idée à l’autre, une représentation en appelant une autre… Notons qu’une chose en amenant une autre est exactement l’inverse de passer du coq à l’âne. Le premier terme renvoie à un travail de liaison, de réflexion, de continuité entre les représentations et les affects, et au jeu du refoulement/retour du refoulé ; le second à l’absence de liaisons authentiques, à une rupture de la continuité représentative et affective et au clivage.
Elle relate alors une anecdote frappante. Elle est amie avec une fille qui se trouve dans son lycée, mais pas dans la même classe, elle passe devant la porte de la classe de la fille. Les cours n’ont pas débuté, et une autre fille est devant la porte. Elle voit son amie parler avec la fille qui se trouve dans l’entrebâillement, au moment où elle arrive, mais son amie baisse la tête et fait comme si elle ne l’avait pas vue. La blessure narcissique est brutale, massive, la réponse ne se fait pas attendre : elle part et, dans le couloir, crie : « Sale pute ! » Bien sûr, son amie a entendu et ne manque pas de lui demander une explication quelques jours plus tard.
Elle associe sur le fait que quelques jours plus tôt elle avait rendez-vous à la bibliothèque avec elle pour travailler. Contrairement à son habitude elle arrive à l’heure mais, « manque de chance », elle a oublié ses affaires et ne peut donc rien faire. Elle repart quelques minutes après sans prendre le temps d’attendre son amie, la laissant « en colère ». Elle en profite d’ailleurs pour « s’excuser » du « lapin » qu’elle nous a aussi posé la dernière fois
Elle comprend tout à fait la réaction de son amie et peut critiquer, dans l’après-coup, son passage à l’acte comme tel. C’est-à-dire qu’elle peut donner du sens et mettre en représentation ce qui lui a échappé sur le moment.
À partir de nos constructions et du pointage des mécanismes de défense qu’elle déploie, on est arrivé progressivement au fait qu’elle avait peut-être interprété projectivement le regard de son amie et les conséquences qui en ont découlé : l’agressivité qui s’exprime de manière brutale et violente dans le couloir. La confrontation, le conflit « lui font peur ». Elle se dit souvent « sidérée », « paralysée » par des situations conflictuelles, ne sachant jamais quoi répondre. Il lui manque peut-être le witz, l’humour, le trait d’esprit, qui est à notre sens une des manifestations d’une pensée réflexive, d’une réflexivité interne, d’une pensée qui se pense en train de penser, conditions de base d’un Pcs qui joue son rôle de traitement des excitations. Que se passe-t-il chez cette patiente ? Alors que le Pcs semble fonctionnel d’après les indices, les réactions sont brutales, sans nuance, se pose le problème du Pcs et du narcissisme.
Si la bonne perméabilité d’un Pcs va de pair avec un investissement du penser (D. Anzieu) et de la pensée, qui est en soi le garant d’un traitement de l’excitation interne et externe, cela ne garantit pas la continuité d’exister, en lien avec les assises narcissiques, dont la rupture ou la fragilisation peut faire flancher le Moi et désorganiser tout le système d’investissement objectal, narcissique et pulsionnel. Les représentations sont là, la mentalisation de bonne qualité, mais le traitement des affects risque parfois d’être sans nuance, dans le tout ou rien, à cause du narcissisme fragile qui vient empêcher le travail de penser et de le contrer. Dans le cas de notre patiente, les mouvements de rejet, parfois violents à l’égard de l’autre, sont proportionnels à l’investissement dont il est l’objet et, c’est important, à la peur de perdre son amour. La culpabilité est toujours prégnante après ces épisodes agis. Remarquons que les rendez-vous manqués avec nous, puis quelques jours plus tard avec une de ses amies, puis avec un de ses petits amis, peuvent se lire comme des agirs qui précèdent une réanimation du préconscient. Celle-ci passe par la relation transférentielle, « le préconscient auxilliaire » (P. Marty) de l’analyste, qui lui prête le sien, et par des agirs qui prennent un sens grâce à la relation transférentielle.
On le voit au travers de ce cas, c’est la question du conflit narcissico-objectal qui est posé et le lien avec l’objet.
Si les assises narcissiques sont trop fragiles, l’autre devient mençant pour le moi (Jeammet) et le risque de se perdre dans l’autre est d’autant plus grand. La passion amicale à l’adolescence est banale sous réserve que le moi soit suffisamment solide pour maintenir étanche la frontière entre le dedans et le dehors, entre le sujet et l’objet.
De même que les liens homoérotiques2(Bergeret, Marcelli) ont comme fonction de créer des
points d’ancrage pour faciliter le passage d’une sexualité infantile à une sexualité adulte. La différence des sexes et la menace de castration se posent de manière moins violente que dans
2
Benyamin M. (2010), Homosexualité in Dictionnaire de l’adolescence et de la jeunesse, Marcelli D., Lebreton D. (sous la direction de ), Paris, PUF, pp. 387-390.
l’hétérosexualité. Ceci étant dit, l’investissement homoérotique favorise l’idéalisation et le surinvestissement de la tendresse et donc sont susceptibles de renforcer l’aspect passionnel. La encore les identifications ne seront pas désorganisatnes pour le sujet si elles ne remettent pas en cause le sentiment d’identité.
Risquons l’hypothèse d’une potentialité passionnelle à l’adolescence dont la fonction aurait une double valence: Réassurance narcissique d’une part au moment ou il y a sexualisation des liens aux parents qui les rendent potentiallement trop excitants et ou le sujet se retrouve seul avec lui-même. D’autre part, sur le versant plus négatif, la passion viendrait empecher le travail de désengagement des objets parentaux et viendrait faire obstacle au travail de l’adolescens (Gutton). La passion vient signer l’impossibilité pour le sujet à élaborer la présence-absence-perte de l’objet. J.Cournut le dit ainsi “ La passion serait la difficulté, voire l’impossibilité têtue, obstinée, aveugle, mégalomane, de faire un travail de deuil”3
. Les amitiés passionnelles adolescentes viennent donc à la fois accompagner le processus de l’adolescence mais peuvent dans le même temps le ralentir et l’entraver en empechant le travail de désengagement des liens oedipiens et donc le changement d’objet.
INVESTISSEMENT OBJECTAL ET DOUBLE NARCISSIQUE
Si l’objet est bien le révélateur de la pulsion (Green), à l’adolescence, ce dernier se révèle crucial. D’autant que le surinvestissement objectal est souvent mêlé d’investissement narcissique. L’objet devient alors le garant du narcissisme, et toutes les passions adolescentes ont en parties, pour point commun la faillite de l’objet, sa défaillance qui va venir faire s’effondrer les assises narcissiques du sujet. Le sujet n’existe que dans le regard de l’autre. La chute et l’effondrement sont proportionnels au surinvestissement narcissique de l’autre.
Néanmoins la peur de perdre l’amour de l’objet, de s’engager dans une relation, ne sont pas les motifs de l’attitude phobique et négative devant l’amour, mais « c’est le sentiment du danger de la négation annihilante de tout acquis » (Green) qui est en jeu. La peur de l’engagement dans l’inconnu face à l’autre, renvoie irrémédiablement à la peur de se perdre et de se laisser amputer d’une partie de son histoire Il ne s’agit donc pas, comme dans la névrose d’une peur de la rupture, de l’échec, de l’engagement, banale pourrait-on dire et qui a à voir avec l’angoisse de castration, mais d’une remise en cause narcissique, et d’un risque d’effondrement des repères identitaires, de son identité propre. La rencontre avec l’autre constitue bien un « véritable traumatisme »4 et l’expérience amoureuse se révèle décisive,
dans la mesure où l’accès à la génitalité précipite « l’engagement pulsionnel, la rencontre du moi et de la pulsion, la révélation du sujet de la pulsion »5.
On voit bien ici que l’objet, qu’il soit interne ou externe, s’avère être une véritable épreuve pour le sujet. Ainsi, les passions adolescentes, si nombreuses, sont d’autant plus ravageuses et destructrices que la passion pour l’objet est à la mesure de la détresse sous-jacente.
On devine qu’à l’adolescence se délaisser de son propre système de pare-excitation pour ne faire qu’un avec l’objet, revient à un retrait massif de l’investissement du Moi pour investir l’autre qui devient ainsi le garant narcissique du sujet. L’identité est alors menacé si l’objet vient à manquer ou défaillir et le risque de désorganisation psychosomatique est réel . C.Smadja, à propos évoque l’angoisse-detresse qui vient declencher ces procédés autocalmants lorsque la perte d’un objet narcissiquement investi, vital pour l’organisation psychique du sujet vient à se produire. La seule possibilité de survie psychique pour le sujet est le recours au surinvestissement perceptivo moteur et à la décharge des tensions dans l’agir et le comportement. La question technique devient essentielle pour pare-exciter ce surplus quantitatif qui ne trouve que la voie courte. “L’art de la conversation” (M.Fain), la
4
Green A. (1992), p. 185.
consolation (P.Gutton) deviennent de précieux repères. P.Gutton parle à ce propos de “fausses consolations” pour désigner ces symptômes somatiques à visée défensive.
Par ailleurs, au-delà de la dimension narcissique, il est important d’évaluer le destin de la réunification du courant tendre et du courant sensuel (Freud, C.Parat) au moment de l’adolescence. Si le courant tendre prends le dessus, les amitiés ne seront pas trop infiltrés de sentiments passionnels (et sexuels!), mais les objets risquent d’être des substituts des objets oedipiens.
RESUME:
La passion amicale à l’adolescence est ici envisagée sous une double valence, positive et négative. Le conflit narcissico-objectal propre à l’adolescence entre en résonnance avec le processus de l’adolescence et la passion peut se révélèr étayante et organisatrice et à l’inverse désorganisante et entravante. Le débordement quantitatif qu’elle impose à l’appareil psychique demande à adapté la technique de la psychothérapie psychanalytique des adolescent.
BIBLIOGRAPHIE:
Benyamin M. (2010), Homosexualité in Dictionnaire de l’adolescence et de la jeunesse, Marcelli D., Le Breton D. (sous la direction de), Paris, PUF, pp. 387-390.
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Cournut J. (1999), L’energie de la passion in De la passion, André J. (sous la direction de), Paris, PUF.
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Gutton P., Psychothérapies de l’adolescence, Paris, PUF, 2003.
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Smadja C., (1993), A propos des procédés autocalmants in Revue Française de
Psychosomatique, n 4, p.12, 1993.
Mickael Benyamin Université Paris Diderot
UFR Etudes Psychanalytique, CRPMS [email protected]