A NNALES DE L ’I. H. P., SECTION A
V. F OCK
Les principes physiques de la théorie de la gravitation d’Einstein
Annales de l’I. H. P., section A, tome 5, n
o3 (1966), p. 205-215
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205
Les principes physiques
de la théorie de la gravitation d’Einstein (*)
V. FOCK
(Université
deLeningrad).
Ann. Inst. Henri Poincaré, Vol. V, n° 3,
1966, j
]Section A :
Physique théorique.
Je
parlerai aujourd’hui
desprincipes physiques
de la théorie de lagravi-
tation d’Einstein. J’ai
déjà
euplusieurs
fois l’occasiond’exposer
monpoint
de vue sur ce
sujet.
Monpoint
de vue estcritique,
mais macritique
estdirigée
non pas contre la théorie de la
gravitation elle-même,
quej’accepte
sansréserve,
mais contrel’interprétation
traditionnelle de cettethéorie, interpré-
tation
qui
se résume dans le nom « relativitégénérale »
donné par Einstein.Dans la théorie
d’Einstein,
une théorie de lagravitation
s’unit à unethéorie de
l’espace-temps.
Comme cette unitéprésente
le trait leplus
carac-téristique
de cettethéorie,
onpourrait
la nommer théoriechrono-géomé- trique
de lagravitation.
Le nom
chrono-géométrie
a étéproposé
par lephysicien
hollandaisA. D. Fokker pour la théorie d’Einstein de
1905,
dite relativité restreinte.On
peut
consentir que le nom traditionnel « relativité »(mais
pas « rela- tivité restreinte »,puisqu’il n’y
a pas de relativitéplus générale
s’ils’agit
de
l’espace-temps)
est bienapplicable
à la théorie de1905,
car elle conservele
principe
de relativitégaliléen,
tout en tenantcompte
de la valeur finie de la vitesse de la lumière. Mais la relativité ne constitue que l’un des deux aspects de la théorie. Avec le même droit onpeut prendre
cette théorie dansson
aspect absolu;
onpeut
la considérer commeexprimant
lespropriétés
absolues de
l’espace-temps.
Cespropriétés peuvent
être formulées au moyen despostulats chrono-géométriques,
àsavoir,
l’existence d’une vitesse-limiteet l’uniformité de
l’espace-temps.
Si le nom « relativité » est
légitime lorsqu’on l’applique
à la théorie(*) Conférence faite le 1 er février 1966 à l’Institut Henri Poincaré.
ANN. I~T. POINCARÉ, A-V-3 15
206 v. FOCK
de
1905,
le nom « relativitégénérale » appliqué
à la théorie de 1915 nel’est pas. Il n’a rien à faire avec le contenu
physique
de cette théorie etreflète seulement
l’interprétation
incorrecte de la théorie par son auteur.On
pourrait
dire : mais est-ilpermis
decritiquer Einstein,
cegénie
àqui
nous devons tant de découvertes ? Je crois que
l’esprit
libre d’Einstein lui-même nous donne laréponse
à cettequestion.
Einstein y a insisté maintes fois : il ne fautjamais
se laisser entraîner par lespréjugés,
surtout par lespréjugés
invétérés. Eneffet,
unecritique
libre etune analyse logique poussée jusqu’au
bout sont des conditions tout à fait nécessaires pour obtenir uneinterprétation
correcte et suffisammentprofonde
d’unethéorie,
surtout d’une théorie fondamentale comme celle de lagravitation.
Une théorie peutse trouver
plus profonde
que ne l’aimaginée
son auteur.L’histoire de la science nous offre
beaucoup d’exemples
où le créateur d’une théoriephysique
fondamentale donne uneinterprétation
incorrecte àses
principes. Maxwell,
parexemple, voyait
dans leséquations qui portent
son nom, non pas les
équations
d’unchamp
suigeneris,
duchamp
électro-magnétique,
mais deséquations
demécanique exprimant
les lois des oscilla- tions d’un milieuélastique,
l’éther.Ce manque de
compréhension
ne doit pas nous étonner. Le créateur d’une théoriephysique
bien confirmée est enclin à voir dans le succès de sa théorienon seulement la vérification du résultat final d’une chaîne de raisonne- ments, mais aussi la vérification de tous les éléments de cette chaîne.
Cepen-
dant la
pensée
créatrice d’un chercheur ne suitjamais
une voiepurement logique.
La meilleureexpression
de ce fait est donnée par Einstein lui-mêmequi
disait : « das Erfinden ist kein Werk deslogischen
Denkens », c’est-à-dire,
l’invention n’est pas le résultat d’unprocédé logique.
Il est donc trèspossible qu’un
raisonnementqui
a abouti à une certaine théoriequi
s’esttrouvée vraie contienne des lacunes
logiques qui peuvent
obscurcir l’inter-prétation
de cette théorie.Einstein est parvenu à sa théorie de
gravitation
en se laissantguider (ou plutôt
en se croyantguidé)
par l’idée d’une « relativitégénérale
». Il estdifficile de dire
quel
est le sens exact attribué par Einstein à ce terme. Mais ilparlait
d’un «principe
de relativitégénérale »
comme d’une certainegénéralisation
duprincipe
de relativité de Galiléequi s’appliquait
au mou-vement
rectiligne
et uniforme. Il estpossible qu’Einstein croyait pouvoir appliquer
le mêmeprincipe
à d’autresproblèmes physiques
et non seulementau
problème
du mouvement relatif. Eneffet,
dans ses notesautobiogra- phiques
Einsteinparle
dudésappointement qu’il
aéprouvé lorsqu’il
a vuque son idée de relativité
générale
ne l’avait conduitqu’à
une théorie de lagravitation
et à rien deplus (cette qualification modique
de samagnifique
207
PRINCIPES PHYSIQUES DE LA THÉORIE DE LA GRAVITATION D’EINSTEIN théorie mérite d’être
notée).
On voitquelle
valeur attachait Einstein à l’idée de « relativitégénérale
».Une autre idée très
importante
pour Einstein dans lapériode
où il créaitsa théorie de la
gravitation
se résumait dans le «principe d’équivalence
»(équivalence
ou identité entre lagravitation
etl’accélération).
Nous allons
analyser
ces deuxprincipes
pour voir s’ils forment vraiment la base de la théorie de lagravitation
d’Einstein. Notreanalyse
aboutira à unrésultat
négatif :
nous verrons que leprincipe
de relativitégénérale n’exprime
aucune loi
physique
et que leprincipe d’équivalence, qui
estpurement local,
n’est
qu’approché.
La vraie base de lamagnifique
théorie de lagravitation
d’Einstein est constituée par d’autres
principes.
Pour commencer notre
analyse,
nous devonspréciser
ce que nous enten- dons par leprincipe
de relativité.Le
principe
de relativitéphysique exige
l’existence desphénomènes phy- siques correspondants
dans deux laboratoires(systèmes
deréférence)
enmouvement
réciproque.
Si ceprincipe
alieu,
onpeut
fairecorrespondre
àchaque phénomène
dans lepremier
laboratoire unphénomène identique (tout
à faitpareil)
dans le second laboratoire. En d’autres termes, leprin- cipe
de relativitéphysique exige
etprésuppose
l’identité des conditionsphysiques
dans deux laboratoires(systèmes
deréférence)
en mouvement réci-proque. Le
principe
de relativité deGalilée, qui
a lieu pour le mouvementrectiligne
et uniforme de deuxsystèmes inertiels, correspond
exactement à cette définition(Galilée
lui-même a donné une illustration brillante de ceprincipe
en considérant diversphénomènes qui peuvent
seproduire
dansles cabines de deux navires dont l’un est en mouvement
uniforme).
Il en estde même pour le
principe
de relativité surlequel
repose la théorie d’Einstein de 1905. Leprincipe
de relativité d’Einstein serapporte,
comme celui deGalilée,
au mouvementrectiligne
et uniforme de deuxsystèmes inertiels,
mais
prend
en considération l’existence d’une vitesse-limite(vitesse
de lalumière).
Ceprincipe s’exprime
à l’aide de la transformation de Lorentzqui généralise
celle de Galilée.Donc,
leprincipe
de relativité de Galilée-Lorentz n’estapplicable qu’aux systèmes
inertiels. Pour lessystèmes
de référenceaccélérés,
leprincipe
derelativité
physique
n’estplus
valable : les conditionsphysiques
y sont diffé- rentes. Prenons commeexemple
de deuxsystèmes
accélérés la Terre(le globe terrestre)
et un satellite artificiel(un Spoutnik).
Unependule
àpoids
peut marcher très bien dans un laboratoire terrestre, mais elle ne marche pas du tout à l’intérieur d’un
Spoutnik.
Iln’y
a même aucunphénomène
dans un
Spoutnik qui pourrait correspondre
à la marche d’une tellependule
208 V. FOCK
sur la Terre. Cet
exemple
suffit pour démontrerl’impossibilité
duprincipe
de relativité
générale physique.
Nous avons
employé,
d’une manière un peuimprécise,
le terme «système
de référence » dans le sens de « laboratoire ». En
effet,
si l’on fait abstraction de toutes lesparticularités
d’un laboratoire et si l’on ne considère que son mouvementglobal,
onparvient
au concept d’unsystème
de référencephysique.
Mais ce concept n’est pasidentique
à celui d’unsystème
de coor-données. La
correspondance
entre unsystème
de référence(même
dans lesens
mathématique)
et unsystème
de coordonnées n’est pasunivoque :
différents
systèmes
de coordonnéespeuvent correspondre
à un seul et mêmesystème
de référence.Considérons maintenant le concept de covariance. Pour formuler le
prin- cipe
de relativitéphysique
on fait usage de la covariance deséquations
diffé-rentielles pour un
changement
de coordonnées. Mais cette covariance n’est nullementéquivalente
à ceprincipe.
Pourexprimer
la relativitéphysique,
on doit tenir
compte
de toutes leséquations qui
déterminent le cours d’unphénomène physique
et non seulement deséquations
différentielles duchamp (ou
dumouvement).
Comme les conditions aux limites et les conditions initiales ne sont pascovariantes,
ilfaut,
pourrétablir,
sipossible,
leur formeaprès
une transformation decoordonnées,
introduire unchangement physi-
que dans le
phénomène (par exemple,
s’ils’agit
d’unesimple
rotation desaxes
d’espace
et si lephénomène
considéré se réduit au mouvement recti-ligne
d’unpoint matériel,
il fautremplacer
le mouvement lelong
de l’axe Xprimitif
par un mouvement lelong
du nouvel axeX).
En
général,
pour assurer la relativitéphysique
envers un groupe de trans-formations,
il doit êtrepossible
d’associer àchaque
transformation appar- tenant à ce groupe unchangement
dans lephénomène physique qui
restaurel’expression mathématique
duphénomène : l’expression mathématique
dunouveau
phénomène
dans les nouvelles variables doit avoir la même forme quel’expression
duphénomène primitif
dans les variablesprimitives.
Onpeut parler
d’uneadaptation
duphénomène physique
aux nouvelles variableset introduire le
principe d’adaptation physique.
Précisons le sens de ce
principe
en le rattachant auconcept
de l’invariance.Si,
dans unsystème
deréférence,
ladescription
duphénomène
est donnéepar certaines fonctions
(coordonnées
etimpulsions
despoints matériels,
composantes duchamp, etc.),
leprincipe d’adaptation physique exige qu’après
lechangement
des variablesindépendantes
suivi duchangement
du
phénomène
la formemathématique
de ces fonctions reste la même. Celaveut dire que ce
principe
est satisfait si toutes les fonctions décrivant lephéno-
mène
(y compris
lescomposantes
destenseurs)
se comportent envers cePRINCIPES PHYSIQUES DE LA THÉORIE DE LA GRAVITATION D’EINSTEIN 209 double
changement
comme des invariants. Uneadaptation physique
doitêtre
possible
pourchaque phénomène,
sinon la relativitéphysique
n’a paslieu.
Considérons la rotation des axes
spatiaux
dansl’espace
entourant laTerre. Si l’on tient
compte
de lagravitation, l’espace près
de la surface de la Terre n’est pasisotrope :
on doitdistinguer
entre le haut et le bas. Iln’y
adonc pas de relativité par
rapport
aux directions. Mais cette relativitépeut
être rétablie si l’on
ajuste chaque
fois lechamp
degravitation
aux nouvellesdirections des axes
(ceci
estpossible
si l’on considère la Terre comme immer-gée
dans un espacequi
estisotrope
àl’infini).
Prenons deux laboratoires et renversons l’un d’eux. Celachange complètement
les conditionsphysiques
dans ce laboratoire
qui peut
même cesser de fonctionner. Mais au lieu derenverser tout
simplement
le laboratoire onpeut
leporter
doucement auxantipodes. Alors,
les conditionsphysiques
y seront les mêmes que pour l’autre laboratoirequi
est resté dans saposition primitive
et celamalgré
lefait que les deux laboratoires sont maintenant
antiparallèles.
En résumant la discussion de la relativité
physique,
nous pouvons faire l’énoncé suivant : Pour que la covariance deséquations
parrapport
à un groupe de transformationspuisse exprimer
la relativitéphysique,
il estnécessaire de
pouvoir adapter
les conditions et lesphénomènes physiques
à
chaque
transformation de ce groupe. La covariance à elle-même ne suffit pas pour assurer l’existence de la relativitéphysique.
Dans le cas des transformations de Lorentz de la théorie de la relativité dite
restreinte,
lapossibilité d’adaptation
estsupposée
pour tous leschamps
introduits
explicitement. Quant
auchamp métrique,
uneadaptation
n’estpas
nécessaire, puisque
lescomposantes
du tenseurmétrique
=etL 8I-Lv
nevarient pas.
Dans le cas des transformations de Lorentz entre les coordonnées harmo-
niques
de la théorie degravitation,
le tenseurmétrique reprend
sa formeprimitive après
uneadaptation
duchamp gravifique
effectuée par un choixconvenable de la
répartition
et du mouvement des masses(comme
dansl’exemple
du laboratoireporté
auxantipodes).
Dans le cas des transformations arbitraires des
coordonnées, l’adaptation physique
n’estplus possible.
Cela veut dire que ces transformations n’ontaucun
rapport
avec la relativitéphysique, malgré
la covariance deséquations.
Le «
principe
de relativitégénérale » (si
on lui donne la seuleinterprétation
non contradictoire
possible
de covariancegénérale)
est doncpurement
formelet non pas
physique.
Comme dans le cas deséquations
deLagrange
de deuxièmeespèce,
la covariance ne concerne que la forme des loisphysiques.
Considérons maintenant le
principe d’équivalence. Remarquons
d’abord210 V. FOCK
que la notion de force n’a un sens bien défini que dans un
système
de réfé-rence
inertiel,
danslequel
ellepeut
être définied’après
Newton. Aucontraire,
si on écrit les
équations
de mouvement dans unsystème
de référencequel-
conque, ou en coordonnées
arbitraires,
on nepeut plus appliquer
la notionde force aux différents termes de ces
équations;
autrement cette notionperd
son sensunique.
Parexemple, l’expression
« forcecentrifuge
)) estpurement
conventionnelle : ce n’est pas une force dans le sens propre du mot. Ce manque d’unicité dans la définition de la force apermis
à Einsteinde formuler son
principe d’équivalence qui
revient àl’interprétation
cinéma-tique
de lagravitation. Cependant,
leprincipe d’équivalence
entre lagravi-
tation et l’accélération n’est
qu’approché
et il est d’ailleurspurement
local.Il
peut
être utile pour éviter certaines contradictions immédiates dans leconcept
de la relativitéappliqué
au mouvement accéléré et pour établir certainesanalogies cinématiques
montrant la direction danslaquelle
on doitchercher la solution du
problème
de lagravitation.
Mais leprincipe d’équi-
valence ne saurait être considéré comme fondement
logique
de lathéorie de la
gravitation d’Einstein, qui
n’est d’ailleurs ni locale ni ciné-matique.
Nous aboutissons à la conclusion que le
principe
de relativitégénérale
n’existe pas comme
principe physique
et, si onl’interprète
dans un sens pure- mentmathématique
comme covariancegénérale
deséquations,
iln’exprime
aucune loi
physique. Quant
auprincipe cinématique d’équivalence,
nousvenons de voir
qu’il
est local etapproximatif.
Commentpouvait-il
arriverqu’Einstein
considérait ces deuxprincipes
comme fondements de sa théorie de lagravitation ?
La
réponse générale
se trouve dans les mots d’Einstein citésplus
haut :la découverte n’est pas le résultat d’un
procédé purement logique.
Lapensée
créatrice d’un
génie peut
ne pass’inquiéter
des lacuneslogiques.
Mais unefois la théorie
établie,
il estnécessaire,
pour la biencomprendre, d’analyser
ces lacunes et de les éliminer.
Pour étendre la notion de relativité aux mouvements non
uniformes,
Einstein a introduit tacitement deux modifications trèsimportantes
dans lesens des mots «
système
de référence » et «principe
de relativité ».En
premier lieu,
Einstein a modifié la définition dusystème
de référenceen le
rapprochant
non pas à unsystème physique (un laboratoire),
mais à unsystème
de coordonnéesspatio-temporelles.
Si l’on accepte cepoint
de vuesans
réserve,
on abandonne toute relation entre les transformations des coordonnées et leprincipe
de relativitéphysique.
Pour conserver cette rela-tion,
on devraitpouvoir
fairecorrespondre
àchaque système
de coordonnéesun
laboratoire,
cequi
ne semble paspossible.
Même si on le supposepossible,
PRINCIPES PHYSIQUES DE LA THÉORIE DE LA GRAVITATION D ~EINSTEIN 211
on doit admettre que les conditions
physiques
dans différents laboratoiresaccélérés
ne sont pas lesmêmes,
cequi
veut direjustement qu’il n’y
a pas dans ce cas, de relativitéphysique.
Pour maintenir le
concept
de relativitégénérale,
Einstein a étéobligé
depriver
ce terme de son sensphysique
et de lui attribuer un sens tout diffé- rentqui
estpurement mathématique.
Il lui a donné d’abord uneinterpré-
tation un peu vague de « même forme des lois de la nature » dans différents
systèmes
de références. Puis il aremplacé
lessystèmes
de référence par lessystèmes
de coordonnées et les lois de la nature par leséquations
différentielles duchamp
ou du mouvement(qui, cependant,
à ellesseules,
ne déterminent pas le cours d’unphénomène physique).
En raisonnantainsi,
Einstein estparvenu à
interpréter
la « relativitégénérale »
comme « covariance deséqua-
tions différentielles pour un
changement
arbitraire de coordonnées »(la question
del’adaptation physique
auchangement
des coordonnées n’a pas été considérée par Einstein et le terme « covariance » estcompris
dans sonsens strictement
mathématique).
Mais dans cetteinterprétation
la « relati-vité
générale »
est tout à fait différente duprincipe
de relativitéphysique.
La covariance
générale
est uneexigence
purementlogique
et non pasphy- sique, exigence qui
doit êtreremplie
même si leprincipe
de relativitéphy- sique
n’a pas lieu. Eneffet,
tantqu’on
neprécise
pas lesystème
de coordon-nées,
il faut bien que leséquations
écrites dans différentssystèmes
soientéquivalentes (comme
dans le cas deséquations
deLagrange
de deuxièmeespèce).
Le tableau suivant résume ce que nous venons de dire sur la modification du sens des mots «
principe
de relativité » et «système
de référence ».TABLEAU
Diverses
interprétations
du concept « relativité ».Relativité
physique
= existence des phénomènes Dans
= identité des conditions
physiques.
deux laboratoires Même forme des lois de nature. Dans deux systèmes Même forme des équations différentielles (duchamp
et de référencedu
mouvement).
Covariance des équations (avec
adaptation physique).
Dans deux systèmes Covariance des équations(sans adaptation physique).
de coordonnées212 V. FOCK
Donc,
la relativitéphysique
nepeut
êtregénérale
et la relativitégénérale
ne
peut
êtrephysique.
Ce n’est pas l’idée de relativitégénérale qui
se trouveau fond de la théorie de
gravitation.
Einstein n’a
jamais
puaccepter
ce fait et cette circonstance a eu desconséquences
vraimenttragiques
pour lui : elle l’aengagé
dans une voieerronée et lui a fait
perdre
des dizaines d’années de sa vieprécieuse.
L’échecde toutes ses tentatives pour construire une théorie unitaire du
champ
électro-magnétique
et de lagravitation
est sans doute lié à la même circonstance.Einstein a surestimé la
portée
de son idée de relativitégénérale
et cela luia même
empêché d’apprécier
dûment la valeur de ses propreséquations
degravitation qui
sont l’essence de samagnifique
théorie. On sait que le tenseurd’énergie-impulsion s’exprime
au moyen desquantités qui
caractérisent lesystème physique.
La nécessité d’introduire cesquantités
dans leséquations
de la
gravitation apparut
à Einstein comme un défaut de la théorie. Dans ses notesautobiographiques
Einstein disait mêmequ’il
ne doutait pas une minute que seséquations
de lagravitation
ne donnentqu’une
issueprovisoire
choisie pour
exprimer,
tant bien quemal,
leprincipe
de relativitégénérale.
Dans ses recherches sur la déduction des
équations
du mouvement àpartir
deséquations
de lagravitation,
Einsteinessayait
de se passer du tenseurénergie- impulsion
en leremplaçant
par zéro. Cepoint
de vue inutilementsceptique
l’a conduit à une limitation essentielle du
problème
du mouvement : Einstein et ses collaborateurs se sont bornés aux massesponctuelles
et n’ont pasabordé le
problème
du mouvement des corps de dimensionsfinies, ayant
unestructure intérieure et animés d’un mouvement de rotation. Ce
problème
a été
posé
etpartiellement
résolu dans nos travaux et dans les travaux denos
collaborateurs,
àpartir
de 1939(1).
La
prédilection
d’Einstein pour les massesponctuelles
apeut-être
unerelation directe avec sa tendance à considérer les
particules
élémentaires etatomiques
commesingularités
dans unchamp classique,
en évitant la voie ouverte par lamécanique quantique.
C’est tout à faitsurprenant qu’Einstein,
le créateur du
concept
duphoton,
n’ajamais accepté
lamécanique quantique.
Niels
Bohr,
enévoquant
ses discussions avec Einsteinparle
d’une remarque faite par Ehrenfest au cours duCongrès Solvay 1927,
en ces termes :« Je me
rappelle
aussiqu’au
sommet de ladiscussion, Ehrenfest,
dans sa manière affectionnée detaquiner
sesamis, remarquait
enplaisantant qu’il
ya une similitude évidente entre l’attitude d’Einstein et celle des
opposants
de la théorie de relativité. »(1) V. Fock, Sur le mouvement des masses finies d’après la théorie de la gravita- tion einsteinienne. Journal ofPhysics USSR, vol. 1, 1939, p. 81.
PRINCIPES PHYSIQUES DE LA THÉORIE DE LA GRAVITATION D’EINSTEIN 213 Le caractère
paradoxal
de lanon-acceptation
de lamécanique quantique
par Einstein
apparaît davantage
si on tâche d’en trouver la cause. Autantqu’on peut juger
ens’appuyant
sur les discussions entre Einstein etBohr,
la cause
principale
de laposition négative
d’Einstein réside dans la non-acceptation
de l’idée de « relativité parrapport
aux moyens d’observation ».Cependant,
cette idéequi
constitue la base de lamécanique quantique (2)
n’est
qu’un développement
tout à fait naturel duconcept
de relativité surlequel
est fondée la théorie einsteinienne de 1905. Onpourrait parler
davan-tage sur les
conceptions
contradictoires d’Einstein dans le domaine de laphysique
ainsi que dans le domaine de laphilosophie.
Revenons maintenant à
l’analyse
des idées considérées par Einstein comme fondement de sa théorie de lagravitation.
Ce sont l’idée de la covariancegéné-
rale et
l’interprétation cinématique
de la pesanteur(le principe
de relativitégénérale
et leprincipe d’équivalence). Quelle
que soit leur valeurvéritable,
elles ont rendu un bon service à Einstein dans la
période
de la création desa théorie.
Dans le
principe
de la covariancegénérale
on peut voir une indicationqu’il
n’est pastoujours possible
de définir une classe desystèmes
de coor-données
privilégiés (analogue
à celle dessystèmes galiléens
dans la théoriede relativité
ordinaire).
Ceci n’est paspossible
dans leproblème
cosmolo-gique. Quant
auprincipe d’équivalence,
il a sans douteindiqué
à Einsteinla voie conduisant à la solution du
problème
de lagravitation,
àsavoir,
lavoie
chrono-géométrique.
Mais cequi importe
leplus,
c’est la conviction d’Einsteinqu’une
théoriephysique qui
est vraie(c’est-à-dire, qui correspond
à la
nature)
doit en mêmetemps
êtreparfaite
dupoint
de vueesthétique.
Cette
conviction,
dont la nature estplutôt philosophique
quephysique,
estpleinement supportée
par la création de la théorie de lagravitation qui
satisfait à toutes les
exigences esthétiques.
Nous allons maintenant résumer les idées et les
principes qui
formentle vrai fondement de la théorie de la
gravitation
d’Einstein.C’est,
enpremier lieu,
l’idéechrono-géométrique. L’espace
et letemps
doivent être considérés ensemble comme une variété àquatre
dimensionsayant
unemétrique
indé-finie
(cette
idée étaitdéjà
réalisée dans la théorie de la relativitéordinaire).
En second
lieu,
c’est l’idée de la variabilité de lamétrique.
Lamétrique
del’espace-temps
n’est pas donnée une fois pour toutes, elle n’est pasrigide,
mais elle
peut dépendre
desphénomènes physiques qui
seproduisent
dansl’espace
et le temps. Unepremière
indication sur lanon-rigidité
de la(‘) V. Fock, La physique quantique et les idéalisations
classiques.
Dialectica,vol. 19, n° 3-4, 1965, p. 223.
214 V. FOCK
métrique appartient
àRiemann,
mais ce n’estqu’Einstein qui
a formulécette idée d’une manière
quantitative. L’hypothèse
de la variabilité de lamétrique
et de sadépendance
desphénomènes physiques
lui apermis
d’éta-blir l’unité de la
métrique
et de lagravitation,
le trait leplus important
desa théorie. Cette unité
s’exprime
par le fait que l’une et l’autre(la métrique
et la
gravitation
sont caractérisées par les mêmesquantités (les composantes
du tenseurmétrique qui
sont en même tempspotentiels gravifiques).
Letenseur
métrique
etgravifique
est lié à la distribution des masses(au
tenseurénergie-impulsion)
par les célèbreséquations
de lagravitation
d’Einsteinqui
résument toute la théorie.Donc,
la théorie d’Einsteinpeut
êtrejustement désignée
comme théoriechrono-géométrique
de lagravitation.
Nous avons
poursuivi
le rôlehistorique
duprincipe d’équivalence
dans lacréation de la théorie de la
gravitation.
D’autrepart,
nous avons constaté quece n’est pas ce
principe qui
forme la base de cette théorie. Cela ne veut pas dire que ceprincipe
est tout à fait incorrect. Dupoint
de vue de la théoriecomplète,
onpeut
bien le considérer comme une loiapprochée;
cette loin’est
cependant applicable
que dans la mesure où uneapproximation
linéairesuffit pour les
potentiels
degravitation (3).
Voyons
maintenant s’il y a une relativitéphysique
dansl’espace
d’Einstein.Dans le cas
général,
non. Non seulement les transformationsgénérales
sontincompatibles
avec leprincipe d’adaptabilité physique
dont nous avonsparlé plus haut,
mais il n’existe pas, engénéral,
de groupeplus
restreintqui
satisfait à ceprincipe. Cependant,
pour une classeimportante
des espaces d’Einstein(celle qui correspond
à la distribution insulaire des masses etpermet
de fixer les conditions àl’infini)
la relativitéphysique
existe. Dansce cas, on
peut
introduire les coordonnéesharmoniques
et considérer le groupe des transformations de Lorentz entre ces coordonnées. Comme nous avonsdéjà remarqué plus haut,
onpeut
alorsadapter
les conditionsphy- siques (la
distribution et le mouvement desmasses)
à ces transformations.Les
composantes
du tenseurmétrique, qui
se transforment par la loi tenso- rielle pour unchangement
descoordonnées,
secomportent
comme des invariants si cechangement
estaccompagné
par uneadaptation physique.
Ici les coordonnées
harmoniques jouent
un rôleprivilégié :
pour ces coor-(3) Voilà un
exemple mathématique
d’une situation analogue : Toute fonction dont la dérivée seconde est bornée peut êtrereprésentée
dans un intervalle suflisam- mentpetit
par une fonction linéaire. Nous avons une sorte deprincipe
d’équiva- lenceapprochée
de toutes les fonctions aux fonctions linéaires. Cependant, direque cette
équivalence
est exacte serait aussi faux qu’affirmer que toutes les fonc- tions sont linéaires dans un domaine fini.PRINCIPES PHYSIQUES DE LA THÉORIE DE LA GRAVITATION D’EINSTEIN 215 données seulement les transformations admettant une
adaptation physique
-
c’est-à-dire, exprimant
la relativitéphysique
- sont linéaires(celles
deLorentz).
Mais il va sans dire que l’existence de la relativitéphysique
pour la classe considérée des espaces d’Einstein nedépend
pas des coordonnéesemployées.
Les coordonnées
harmoniques proprement dites,
c’est-à-dire satisfaisantaux conditions à
l’infini,
n’existent que pour la classe des espaces d’Einstein caractériséeplus
haut(distribution
insulaire des masses dans un espacequi
est euclidien àl’infini).
Pour les espaces dutype cosmologique,
lescoordonnées
harmoniques proprement
dites n’existent pas.Cependant,
danscertains cas
idéalisés,
comme dans le cas del’espace
deFriedmann,
on peut bien introduire des coordonnéesqui
sedistinguent
des autres parquelque propriété
fondamentale etqu’on peut
alors nommer «privilégiées »
dans uncertain sens.
L’existence des coordonnées
harmoniques
est unepropriété intégrale (et
non seulement
locale)
del’espace-temps :
pour les trouver, il est nécessaired’intégrer
certaineséquations
différentielles(du type
ded’Alembert)
entenant
compte
des conditions aux limites.Remarquons
que lespropriétés intégrales
del’espace-temps
sont non moinsimportantes
que lespropriétés
locales
(qui
ont lieu dans un domaine infinitésimal ouqui s’expriment
pardes
équations différentielles). D’ailleurs,
il serait incorrect d’affirmer que toutes les lois de nature se réduisent aux relations tensorielles.Pour
conclure, je
voudraissouligner
une fois deplus qu’une critique scientifique
del’interprétation
donnée par Einstein à sathéorie,
unecritique qui
est libre etqui rejette
lespréjugés peut
seulement éclaircir lesprincipes
de la théorie et ne
peut jamais
l’ébranler. Einstein insistaittoujours
que dans la science comme ailleurs on ne doitjamais
tolérer lespréjugés.
Cela mepermet
de croire que monexposé critique
est conforme àl’esprit
d’Einsteinlui-même.