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Les savoirs profanes sur le sida : des incertitudes rationnelles aux certitudes relationnelles

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Submitted on 7 Apr 2008

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rationnelles aux certitudes relationnelles

Sophie Taze, Alexis Ferrand

To cite this version:

Sophie Taze, Alexis Ferrand. Les savoirs profanes sur le sida : des incertitudes rationnelles aux certitudes relationnelles. Sociologie Santé, Les Etudes Hospitalières, 2007, pp.31-48. �halshs-00200380�

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LES SAVOIRS PROFANES SUR LE SIDA : DES INCERTITUDES RATIONNELLES AUX CERTITUDES RELATIONNELLES

Sophie TAZE*

Alexis FERRAND**

Publié dans Système de santé et discours profanes

Sociologie Santé, juin 2007, N°26 : 31-48

NB La présente mise en page n’est pas celle de la revue

1.1 Introduction

La notion de « savoirs profanes » en matière de santé peut désigner des objets variés : des

« théories » interprétatives ( telle douleur veut dire que… ), des théories explicatives ( c’est à cause de que…), des normes pratiques

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( il faudrait que je… sinon untel va m’en vouloir), des jugements et des opinions (les médecins d’ici font vraiment tout ce qu’ils peuvent…), des savoirs faire ( le mieux c’est que je fasse comme ça…), des images et stéréotypes plus ou moins articulés les uns aux autres (le cancer est un mal insidieux…).

Lorsqu’on étudie ces différents objets, on constate qu’ils présentent certaines variations, mais qu’ils sont similaires au sein de certaines catégories d’acteurs. A ce titre ils posent à la sociologie deux problèmes scientifiques classiques : a) Ces objets sont-ils des faits sociaux ? Si oui, quel sens donner à cette proposition ? b) Comment les acteurs sociaux apprennent, intègrent, utilisent, transforment, retransmettent ces objets ?

Si nous considérons comme acquis que des procédures d’enquête ad hoc mettent en évidence que des contenus cognitifs similaires se retrouvent chez un ensemble d’acteurs, cependant que chez un autre ensemble d’acteurs, on constate l’existence d’autres contenus, comment expliquons nous que des acteurs partagent les mêmes pensées ?

a) La première réponse sociologique, qui fut fondatrice dans l’histoire de la discipline, stipule que les contenus de pensée appartiennent à des entités collectives et s’imposent aux individus

1 Voir A.Ferrand L.Mounier, 1998

*Allocataire de recherches ANRS, membre du CNRS-CLERSE, Ecole Doctorale de Sciences Economiques et Sociales, Université de Lille1, 59655 Villeneuve d’Ascq Cedex, 0626030549, [email protected]

**Professeur en Sociologie, membre du CNRS-CLERSE, Bat SH2, Université des Sciences et Technologies de Lille, 59655 Villeneuve d’Ascq Cedex, 0320547798, [email protected]

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membres de ces collectifs. Il faut donc une théorie de l’apprentissage (comment l’individu apprend ?), une théorie de la pratique et du contrôle (comment l’individu utilise, et sous quelle pression il persiste à penser de manière « normale »). Il faudrait aussi une théorie de la transformation des ces contenus, mais elle rencontre des difficultés certaines.

b) L’individualisme méthodologique propose une autre réponse : des ensembles d’acteurs sont affrontés à des conditions sociales similaires et, poursuivant des objectifs très généraux similaires, vont être amenés par des raisonnements analogues à des conclusions similaires sur le pourquoi et le comment. Parmi les différents objets constituant des savoirs profanes, cette conception rend plus facilement compte des raisons et des manières d’agir des acteurs, que des normes et valeurs.

c) L’interactionnisme symbolique considère que les échanges entre acteurs sont l’occasion de la production, du renforcement, de la transformation, des cognitions qui n’ont pas d’existence en dehors du flux permanent des interactions.

Nous avons adopté cette troisième perspective qui était bien introduite par J.Stoezel lorsque, à propos des opinions, il écrivait il y a plus de 25 ans (1978, p.305): « .. On ne sort pas du dilemme : ../.. ou c’est l’individu qui produit ses opinions, ou c’est le groupe ; ou bien le processus est individuel, ou il est supra individuel. L’hypothèse complètement laissée de côté est celle du processus interindividuel. Or précisément il apparaît de plus en plus que tout un ensemble de phénomènes, dont font partie notamment ceux que l’on conçoit plus ou moins vaguement en parlant d’opinion publique, sont des phénomènes résultant d’interactions entre personnes au sein de groupes primaires. » Dans l’esprit de cette hypothèse « laissée de côté » nous concevons la formation et la transformation des savoirs comme des processus intrinsèques aux interactions qui ont une capacité de production cognitive et normative, et non simplement de transport

2

d’une influence ou d’une information qui seraient « traitées » ailleurs, « dans » l’individu.

La formation des cognitions dans les relations interpersonnelles mobilise des références cognitives et normatives. Mais dans une société marquée par la diversité « culturelle », il se peut qu’un acteur appartienne à des groupes aux références hétérogènes. Nous présentons un modèle théorique ainsi qu’un protocole de recherche empirique qui tiennent compte de ces appartenances hétérogènes. La recherche réalisée par Sophie Tazé observe la production de savoirs partagés relatifs au Sida dans des interactions propres à deux appartenances distinctes d’un acteur.

1.2 La formation des cognitions dans les relations interpersonnelles

Nous pouvons préciser cette hypothèse générale en utilisant quelques propositions avancées par E.M.Rogers et D.L.Kincaid en 1981 lorsqu’ils définissent leur modèle de « convergence communicationnelle » (p.44 & sq.) :

a) Les communications ne fonctionnent pas selon un modèle linéaire idéal où un récepteur décode correctement un message construit par un émetteur.

b) La communication fonctionne mal, elle laisse ouvertes des incertitudes sur les significations des messages. En conséquence des partenaires n’ont des chances de parvenir à un niveau de compréhension mutuelle qu’au terme de cycles d'échanges.

2 On veut insister ici sur le fait que le dialogue re-produit les significations. Ce n’est jamais un simple transfert. Comme l’exprime Dan Sperber (1994, p.128) : « Les représentations tendent à être transformée plutôt qu’exactement reproduites, à chaque fois qu’elles sont transmises.... La reproduction exacte d’une représentation mentale par le moyen de la communication est... un cas limite de transformation, la transformation zéro. ».

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c) Dans ces cycles, les partenaires partagent de l'information, mais aussi la créent, afin de parvenir à une compréhension commune. Dans ces cycles les partenaires échangent leurs

« rôles » : les émetteurs deviennent récepteurs, etc. On ne suppose pas a priori de décalage hiérarchique entre une source et un receveur.

d) Une compréhension commune et un agrément sur les informations qui sont créées et échangées est un pré requis pour n'importe quelle activité sociale. Mais cette compréhension commune n'a pas besoin d'être parfaite.

e) Il faut examiner les relations d'échange d'information de manière dynamique. Les partenaires, au cours du temps, peuvent converger ou diverger dans leur compréhension de la réalité.

Nous pouvons situer ce modèle par rapport à quelques approches qui traitent également des transformations des cognitions.

a) Ces propositions définissent des processus plus complexes que ceux envisagés par les modèles de diffusion des informations, puisque nous supposons – caricaturons - que l’information n’est pas directement compréhensible.

b) Ces propositions se rapprochent par quelques dimensions des problématiques de la diffusion des innovations faisant jouer un rôle important aux relations : la communication vise l’action ; l’adoption de l’innovation suppose des interactions cognitives qui vont réaliser un travail de reformulation au sein d’un micro-réseau ; celui-ci apporte également un soutien (voir par exemple Valente 1995, 1996).

Mais elles s’en éloignent également dans la mesure où, dans les modèles d’innovation, le réseau réalise plutôt des adaptations, disons des « bricolages » autour d’une information ou de prescription transmises, alors que le modèle de convergence rend possible – mais pas nécessaire – une création radicale de significations nouvelles.

c) Ces propositions se rapprochent des modèles d’influence parce qu’il y a bien des partenaires et des interactions, et qu’un des partenaires modifie ses cognitions, mais on s’en éloigne car le modèle de convergence suppose que les deux partenaires modifient leurs cognitions pour trouver un terrain d’ajustement et de partage. Ou alors il faudrait parler d’influence symétrique ou réciproque, ce qui est possible, mais perturbe la signification courante de la notion d’influence. De plus les modèles d’influence prévoient rarement une création de contenus nouveaux.

Un modèle de convergence communicationnelle n’est pas universel. On suppose qu’il a un domaine de validité limité. Il n’est pas pertinent lorsque les acteurs peuvent mobiliser des expériences antérieures probantes, des raisonnements clairs et simples, des normes déjà partagées, pour trouver des manières de se mettre d’accord sur une conception du monde et de ce qu’ils doivent y faire. Le modèle de convergence communicationnelle est surtout valide dans des situations massivement marquées par l’incertitude.

a) Incertitude résultant de la nouveauté d’une situation : on n’a pas d’expérience de ceci, on ne connaît pas, on n’a pas déjà vécu cela…

b) Incertitude résultant de la complexité intrinsèque de l’information ou des faits à comprendre, de la situation à interpréter..

c) Incertitude résultant de la pluralité et de la concurrence des rumeurs, des doxa, qui proposent des interprétations de la situation.

Dans un modèle de convergence communicationnelle les acteurs parviendraient donc à une

pensée partagée. Pour expliciter une signification possible des « pensées partagées », nous

pouvons reprendre une formulation de Willem Doise. Il écrit que les représentations “ sont en

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quelque sorte autonomes par rapport à la conscience individuelle ” dans la mesure où “ ce sont des individus qui les pensent et les produisent, mais au cours d’échanges, d’actes de coopération, non pas de manière isolée. C’est à dire qu’il s’agit de réalités partagées. ” (Doise et Palmonari 1986, p.15). Cette phrase indique bien l’ubiquité théorique qu’il convient d’attribuer aux représentations partagées : elles sont à la fois des contenus des consciences individuelles des acteurs et des contenus des interactions, du processus de communication, entre ces acteurs. Insistons sur ce point. On conçoit assez facilement qu’une interaction, essentiellement une discussion, soit un processus où une idée émerge. Mais que se passe-t-il à la fin de la discussion ?

a) On a admis qu’il y a un cycle d’échange. On sort d’une approche ponctuelle d’une

« conversation ». Le cycle impose de passer d’un modèle de l’interaction, limitée dans le temps, à un modèle de la relation constituée par des séries d’interactions.

b) Ainsi la fin d’une discussion implique d’un coté, une « pause », une suspension de la forme active de la conversation, et d’un autre coté le maintient de la « présence » du partenaire dans la conscience de l’acteur. La fin de l’interaction n’est pas la fin de la relation.

Plutôt que de dire que les pensées sont à la fois dans la conscience des acteurs et dans l’interaction, on peut dire de manière plus générale que « les pensées sont à la fois dans les consciences des acteurs et dans la relation qui les unit ». L’acteur ne pense jamais dans la pureté d’un cogito solipsiste : dès qu’il pense quelque chose, c’est relativement à un autrui.

1.3 Les tensions cognitives résultant des appartenances multiples

En reprenant la terminologie d’Ulf Hannerz (1983), nous pouvons rappeler l’évidence que les acteurs dans la vie courante passent d’un « domaine » à un autre de la société. Que dans chaque domaine il assume des rôles. Dans la mesure où "dans la vie urbaine de l'occident contemporain ../.. un rôle peut être maintenu à l'intérieur de chacun de ces domaines » et où ces domaines sont le plus souvent « ségrégés », en fait les acteurs jouent ces rôles avec des partenaires chaque fois différents, dans des relations différentes.

Si nous ajoutons une dimension biographique conduisant certains acteurs à connaître une mobilité géographique ou sociale, nous devons avec A.Rose (1962) reconnaître que "la socialisation s'effectue non seulement au sein de la culture générale, mais aussi au sein de diverses sous cultures../.. L'individu est soumis à un processus constant de socialisation parce qu'il peut avoir à changer de groupes d'affiliation, mais aussi parce que les significations et les valeurs changent. » p.16

Ces différentes appartenances peuvent comporter des orientations normatives et des manières de penser différentes, voir contradictoires entre elles. Nous en avons montré un exemple probant dans le domaine particulier de la vie sexuelle (Ferrand, Mounier, 1993,1998). Mais l’expérience commune illustre quotidiennement ces possibles divergences. Ceci conduit l’acteur à se trouver dans des situations de tension cognitive et normative (Lahire, 2001).

Nous devons donc nous demander comment un acteur, dont nous supposons qu’il pense en relation avec autrui, peut-il penser avec des autrui qui pensent de manières contradictoires ? En recherchant des réponses proprement sociologiques, plutôt que psychologiques, à cette question nous avons suggéré qu’un acteur - ni irrationnel, ni schizophrène - peut maintenir deux pensées contradictoires précisément parce que ce sont deux pensées partagées avec deux autruis différents. Nous supposons que l’esprit, la pensée de l’acteur engrange non seulement un contenu cognitif ou normatif, mais aussi une marque quelconque de la relation particulière dans laquelle cette pensée a été élaborée (Ferrand, 2004).

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Sur un problème – rappelons à nouveau caractérisé par une forte incertitude - l’acteur n’a donc pas «une » opinion, ou «son» opinion, il a « son opinion où il est d’accord avec Paul » et « son opinion où il est d’accord avec Marie ». La marque relationnelle est intégrée à la cognition ; dès lors la contradiction est levée, car les pensées de l’acteur ne sont pas limitées, par exemple, à deux jugements contradictoires sur la même réalité : elles impliquent les marques des deux relations qui en ont permis la formulation et la validation. La pensée n’enregistre pas seulement, ou même fort peu, la réalité jugée, mais la situation relationnelle- cognitive de formulation du jugement.

1.4 Une recherche sur la production de savoirs partagés relatifs au sida

Ces dernières années, les nouveaux traitements disponibles pour enrayer le développement du Sida ont modifié la prise en charge de la maladie, les conditions de vie des malades, leurs espérances de vie, et de ce fait les paramètres mêmes de l’épidémie. Dès le départ les savoirs relatifs à cette maladie, à ses conditions de transmission, à ses effets, ont été plutôt problématiques dans de larges fractions de la population. Des croyances se sont construites au croisement des incertitudes médicales, de certaines confusions des messages, et de la réactivation sociale de schèmes parfois très archaïques sur les épidémies. Les nouveaux traitements n’ont pas clarifié ce paysage cognitif, et des incertitudes nouvelles sont apparues.

Dans ce contexte, on peut se demander comment les acteurs parviennent à se former une opinion ou des jugements sur un certain nombre d’aspects de cette maladie et de sa transmission. En réponse à cette question, Sophie Tazé a actualisé dans le champ du sida les orientations théoriques présentées ci-dessus et a mené une recherche avec le soutient de l’Agence Nationale de Recherche sur le Sida

3

. Mais l’application empirique de ces orientations impose des contraintes méthodologiques spécifiques qui l’ont conduite à élaborer un protocole d’enquête original qui peut maintenant être présenté.

1.4.1 Des contraintes méthodologiques particulières

Supposer que les opinions sont « re-produites » dans les interactions implique qu’elles sont formulées selon des règles relationnelles particulières, c'est-à-dire que les opinions sont formées évidemment en fonction de l'objet lui-même, mais aussi en fonction du processus relationnel au sein duquel elles sont émises. Des acteurs qui interagissent s’expriment donc en fonction a) de l’objet ; b) de la relation particulière qui permet cette interaction ; c) enfin en fonction de la structure relationnelle dans laquelle s’inscrit cette relation. Ainsi, un modèle de convergence communicationnelle nécessite l’élaboration d’une méthode d’enquête capable de capter à la fois le contenu des opinions des acteurs et les processus relationnels au sein desquels ces opinions sont produites. Pour ce faire, nous avons imaginé un protocole d’enquête consistant à faire remplir simultanément par deux acteurs chacun un questionnaire dans lequel il exprime son opinion, mais en les mettant face à face, en permettant à chacun de voire les réponses de l’autre, et en les laissant parler de leurs réponses respectives.

Les savoirs incertains relatifs au Sida

Nous avons admis que le modèle de convergence communicationnelle a un domaine de validité limité, circonscrit aux situations marquées par l’incertitude. Il nous semble que les idées et connaissances relatives aux maladies et aux traitements, les normes sur ce qu’il

3 Que l’ANRS en soit d’ailleurs ici remerciée.

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convient de faire, comportent souvent des incertitudes nombreuses et profondes. Plus précisément, les opinions relatives au sida comme maladie, à ses traitements, aux conditions de transmission du VIH ont du mal à se fonder sur des évidences certaines ou des alternatives normatives tranchées. Nous avons donc retenu ces types de savoirs profanes sur une maladie comme thèmes du questionnaire.

Les enquêtes standardisées « connaissances, attitudes, croyances, comportements », dites KABP, explorent de manière systématique et répétée un certain nombre d’opinions et de croyances liées au Sida, ainsi que des indications sur les comportements. Adossés à une rationalité médicale, ces questionnaires explorent « les connaissances qui ne sont pas conformes aux savoirs disponibles sur le sida » (M.Calvez, 2004, p.42). Ces enquêtes ont montré depuis 1998 les signes d’un probable relâchement des comportements de prévention et d’une modification des opinions face à la maladie et à la prévention. Notamment on passerait de l’idée que le Sida est une maladie rapidement létale, à l’idée que le Sida est une maladie chronique avec laquelle on peut vivre, donc «une maladie moins grave ». Ces changements sont attribués notamment à une moindre médiatisation du problème du Sida, mais également aux effets des nouveaux traitements sur l’image de la maladie. Ces enquêtes concluent à une large modification des représentations du Sida, amorcée en 1998, renforcée en 2001, et particulièrement visible dans la génération post-sida. L’arrivée des nouveaux traitements semble avoir modifiée la perception du sida, ravivant l’optimisme, banalisant la maladie et suscitant une reprise des conduites à risques. Ces transformations, qui s’opèrent sur un sol très mouvant d’incertitudes cognitives, dans le contexte dit de « relaps », ont guidé le choix des items du questionnaire.

Des interactions d’enquête choisies au plus près des discussions spontanées

La réflexion méthodologique sur les techniques d’enquête donne un place importante aux effets de l’interaction enquêteur – enquêté sur la production des opinions et plus globalement sur les contenus des réponses. Ces effets sont habituellement surveillés, et parfois redoutés.

On craint souvent un effet de conformisme vis à vis de l’enquêteur (l’enquêté va dire ce qui lui semble être la réponse socialement attendue) ; ou des effets complexes liés au genre des protagoniste (or les femmes représentent 80% des acteurs centraux) ; ou encore des effets de domination sociale, soit de l’enquêteur sur l’enquêté, soit de l’enquêté sur l’enquêteur (Pinçon, 1991).

Notre projet est clairement décalé relativement à ces préoccupations : pour nous il faut que la situation d’enquête comporte un effet d’interaction sur la production des opinions, puisque ce sont ces interactions et ces effets qui constituent l’objet même à observer. Par contre il faut parvenir à mettre en jeu des interactions entre des partenaires liés par des relations sociales

« réelles » appartenant à leur vie quotidienne, et à repousser aussi loin que possible en arrière plan toute interaction avec l’enquêteur. Le protocole vise ainsi à amener les acteurs au plus près d’une situation réelle de discussion :

a) Il s’agit d’un questionnaire qui est rempli hors la présence de l’enquêteur. L’enquêté est maître du déroulement de la passation et il choisit le contexte de réalisation.

b) L’enquêté principal (que nous appellerons « acteur central ») choisit également le

partenaire auquel il va soumettre lui-même le questionnaire et en présence de qui il va lui-

même remplir son propre questionnaire – et ceci vaut pour le partenaire de la première

passation et pour le partenaire de la seconde passation. De ce fait, les réponses ont été

produites et enregistrées dans des contextes relationnels choisis par l’enquêté. Cette liberté de

choix est particulièrement importante pour deux raisons : d’une part elle réalise une réelle

perte de contrôle de l’enquêteur au profit des logiques relationnelles spontanées des acteurs ;

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d’autre part elle permet que les contraintes communicationnelles spécifiques à des discussions sur des sujets sensibles comme la sexualité et la maladie (Ferrand Mounier, 1998) puissent être mises en pratiques, rapprochant ainsi la situation d’enquête d’une situation de discussion « spontanée ».

Le support matériel de l’enquête, le questionnaire, la sollicitation faite d’y répondre, créent une situation particulière qui inclue indirectement l’enquêteur « in absentia » et font bien qu’un enquêté reste un enquêté. Mais nous supposons que ce protocole relègue au second plan l’interaction avec l’enquêteur.

Des interactions d’enquête avec des partenaires socialement différenciés

Nous avons également supposé que les appartenances multiples d’un acteur peuvent le mettre dans des situations de tensions cognitives et normatives. Si l’hypothèse de production des opinions dans des processus relationnels est vérifiée, alors un acteur qui entretient des relations avec deux partenaires socialement différenciés, et notamment porteurs de deux visons du monde différenciées, devrait émettre des opinions différentes selon le partenaire avec lequel il interagit pour répondre au questionnaire. Ce sont ces situations qui permettent le plus clairement de corroborer l’hypothèse avancée. A l’inverse il serait difficile de déceler une production interactive d’opinion si l’acteur ne développe des relations que dans un contexte homogène caractérisé par une pensée unique. Ainsi le protocole d’observation doit mettre les acteurs dans plusieurs contextes relationnels, mais il doit également tendre à ce que ces contextes soient susceptibles de porter des visions du monde et des opinions différentes.

Il n’était pas possible de demander à l’acteur central de choisir le second partenaire de passation en fonction de ce qu’il pensait être les différences d’opinons de celui-ci d’avec le premier partenaire de passation, car c’eût été dévoiler explicitement la signification de la double passation. Nous avons supposé que des relations perçues comme « différentes » par l’acteur central pourraient comporter une diversité d’idées et de savoirs sur la maladie. Nous avons donc demandé à cet acteur que le partenaire de la seconde passation soit choisi comme

« la personne de votre entourage qui vous semble la plus différente de l’ami(e) qui a répondu avec vous la première fois ». Les enquêtés ont choisi selon leur propre critère de différenciation et de catégorisation.

Les réponse données à une question relative à ces critères nous ont permis de constater que la différence mise en jeu était plus souvent sociale (au sens descriptif, caractéristiques individuelles ou relationnelles et notamment le rôle) que cognitive, les interlocuteurs étaient moins choisis pour la différence de leurs idées que pour la différence de leurs caractéristiques individuelles, sociales ou structurelles.

1.4.2 Le protocole d’enquête Déroulement général de l’enquête

Le protocole vise à observer un acteur en situation de multi appartenances hétérogènes.

Pratiquement, on observe successivement un même acteur en situation de discussion dans deux relations différentes. Dans un premier temps l’acteur central répond au questionnaire en présence « d’un ami ». Durant cette première passation l’acteur central d’une part enregistre ses propres réponses aux questions d’opinions tout en faisant répondre simultanément son

« ami ». Une quinzaine de jours plus tard, l’acteur central répond à un questionnaire identique

mais en présence d’une « personne de son entourage qui lui parait la plus différente de l’ami

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avec lequel il a répondu la première fois » ; cette seconde passation relève à nouveau les opinions de l’acteur central et parallèlement celles de ce nouvel interlocuteur.

Description du questionnaire

Le questionnaire est structuré en trois grandes parties, la première page énonce les consignes et enregistre les identifiants de l’acteur central et permet d’appareiller les questionnaires de première et de seconde passation. La partie centrale comporte 25 items d’opinion construits à partir d’une étude préalable sur les enquêtes régionales et nationales menées depuis l’émergence de la maladie (notamment les enquêtes chronologiques KABP). La quatrième page présente deux zones, une première enregistre les caractéristiques de chacun des acteurs en présence, la deuxième renseigne sur les caractéristiques de la relation considérée.

Comme nous souhaitons « reproduire » une situation de discussion à l’occasion de la passation du questionnaire, il nous faut inciter les enquêtés à échanger sur les réponses communiquées. Cette exigence nécessite une organisation particulière du questionnaire qui puisse favoriser la discussion. Ainsi, la partie centrale relative aux items d’opinion est mise en page en vis-à-vis. Les enquêtés sont face à face, une première colonne comporte les items que peut lire l’acteur central, une seconde colonne permet à celui-ci de noter ses réponses, une troisième colonne, imprimée à l’envers, donc dans le bon sens pour la personne qui se trouve en vis-à-vis, permet à celle-ci de porter ses réponses. Chacun des enquêtés enregistre par écrit sa propre réponse mais seul l’acteur principal énonce oralement les items.

Nous supposons que deux acteurs qui se font face pour répondre sur la même feuille aux mêmes questions entrent bien dans un processus d’interaction qui peut aller de la discussion explicite à une observation réciproque des réponses fonctionnant comme une sorte de communication implicite. Que les acteurs échangent ouvertement ou non sur les propositions énoncées par le lecteur, le fait même qu’ils puissent voir, réciproquement, les opinions émises par l’autre, nous suffit pour supposer que les opinions enregistrées seraient de quelque manière le fruit de cette interaction.

Un recueil de données complexes

Le protocole a permis de collecter des données d’opinions et des données individuelles et relationnelles complexes, offrant des perspectives d’analyses selon trois niveaux que sont a) une analyse en base individu b) une analyse en base dyade et c) une analyse en base triade.

L’analyse en base individu porte sur 168 questionnaires ayant enregistré les opinions de 3 acteurs (soit 4 opinions puisque l’acteur central s’est exprimé deux fois). Pour chacun des 25 items de cette étude, nous avons donc une base de 672 opinions émises. Nous pouvons donc réaliser, selon ce niveau « individuel » d’analyse des données, une statistique « classique » des opinions enregistrées. Ce premier niveau d’analyse permet de dresser un état des manières dont la maladie est pensée et des injonctions normatives qui découlent de ces manières de penser la maladie sur des conduites recommandées.

Une autre lecture des données considère que l’objet d’étude est une dyade. L’échantillon étudié est alors constitué de deux fois 168 dyades. Le recueil simultané d’opinions permet de considérer (au delà du contenu des opinions émises par chacun des acteurs) l’état de l’opinion dans la relation, soit la convergence ou la divergence des opinions citées par la dyade. Ce second niveau d’analyse est principalement orienté par une problématique du consensus et cherche l’incidence des caractéristiques relationnelles, en fonction du contenu cognitif considéré, sur le partage d’opinion entre les acteurs.

Le troisième niveau d’analyses considère l’objet complexe que constitue la triade. Les

données recueillies présentent 168 triades, composées par définition de trois acteurs,

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articulant en fait 4 opinions, ou deux dyades. Plus qu’une comparaison des effets de caractéristiques relationnelles sur les opinions partagées, il est alors possible d’analyser les effets de la structure relationnelle sur la production d’opinions, stabilisées ou contradictoires, notamment dans des situations de multi appartenances.

Nous avons constaté qu’il existait bien un contraste entre des zones stabilisées de représentations, et des zones d’incertitude. Dans ces domaines incertains (16 items), les analyses mettent en regard la production des opinions et les caractéristiques internes et structurales des relations observées.

1.4.3 L’analyse d’opinions partagées dans des environnements variés Nous présenterons rapidement ci-dessous,

a) les caractéristiques des relations qui pèsent sur la convergence des opinions, b) la fréquence des variations d’opinions des acteurs et

c) la manière dont ces changements opèrent selon le contexte.

Une tendance au consensus dans les relations « intimes »

Nous avons émis l’hypothèse que « l’intimité », en tant que caractéristique distinctive d’un lien relationnel, peut avoir des effets sur la (re)production d’opinions plus ou moins consensuelles dans la dyade, et tout particulièrement lorsque l’objet de l’interaction se rapporte à des questions relevant de l’intime.

A partir des réponses dyadiques aux 16 items faisant appel à des domaines comportant des incertitudes, un indicateur a été construit, identifiant comme « convergentes » les dyades comptant au maximum 4 opinions discordantes et « divergentes » les dyades présentant au moins 5 opinions discordantes. Le critère « d’intimité » se réfère à la donnée relationnelle recueillie en réponse à la question « vous arrive-t-il de discuter ensemble de questions très personnelles ? », et désigne de ce fait une proximité, une confiance interpersonnelle, et éventuellement un soutien, plutôt qu’une intimité affectivo-sexuelle.

Le tableau ci-dessous présente les proportions de dyades convergentes et divergentes selon que les relations sont intimes ou distantes. Parmi les relations de première passation, la part des relations intimes (84%) est trop importante pour qu’apparaisse nettement un effet sur la convergence ou la divergence. Cette analyse présente donc des données de seconde passation, soit les opinions de l’acteur central et du second partenaire de discussion qu’il a choisi.

Tableau 1 : Convergence des opinions selon l’intimité de la dyade en passation 2 Intimité / Convergence

Convergence

0 à 4

Divergence

5 & plus TOTAL

Dyades intimes 52% ( 60) 48% ( 56) 100% (116)

Dyades distantes 30% ( 15) 70% ( 35) 100% ( 50)

TOTAL 46% ( 75) 54% ( 91) 100% (166)

Lire : 52% des acteurs s’exprimant dans des dyades intimes ont émis des opinions convergentes.

La dépendance est très significative. chi2 = 6,66, ddl = 1, 1-p = 99,01%.

Parmi les 50 dyades distantes la proportion des dyades convergentes (30%) est beaucoup plus

faible que parmi les dyades intimes (52%) : moins d’une dyade distante sur trois tend à

converger alors qu’une dyade intime sur deux tend à converger. Intimité et convergence

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semblent donc aller de paire tandis que la divergence est plus fréquente dans des relations où les acteurs n’abordent pas de questions personnelles.

Certaines approches théoriques peuvent interpréter ce résultat en renversant la relation de cause à effet que suggère notre tableau : elles s’appuieraient sur le principe d’homophilie pour dire « qui se ressemble s’assemble », et donc pour affirmer que c’est parce que les partenaires tendent à penser pareil, qu’il peuvent avoir des relations plus intimes. D’autres approches verraient dans la convergence la manifestation d’une socialisation conduisant des acteurs proches à assimiler, « à absorber » des idées proches.

Nos hypothèses théoriques nous invitent à considérer que cet écart traduit plutôt l’effet d’une caractéristique de la relation – son intimité / distance - sur la production de l’opinion dans la dyade. Dans un domaine cognitif et normatif incertain relevant de l’intime, les relations les plus souvent consensuelles sont précisément celles dans lesquelles sont abordées des questions personnelles. Ainsi sommes nous portés à admettre qu’un trait relationnel particulier - l’intimité - favorise la production du consensus.

Ce niveau d’analyse relève plus « de l’interactionnisme » que « de l’interactionnisme structural » à proprement parler dans la mesure où les productions cognitives peuvent bien être expliquées par des caractéristiques de la relation entre deux acteurs, mais, pour une approche structurale, cet effet doit de plus être conditionné par l’inscription de cette relation dans un contexte relationnel plus vaste que constituent les réseaux interpersonnels des deux protagonistes. Pour des raisons de recevabilité sociale de l’enquête

4

nous ne pouvons prendre en compte des caractéristiques que du réseau personnel de l’acteur central – ce qui est déjà une progrès considérable relativement aux approches atomistiques.

Nous avons réalisé des analyses au niveau de la triade, qui, en tant qu’unité structurale minimale d’un réseau permet l’observation des effets de la structure relationnelle constituée par les trois acteurs sur la production des opinions.

La versatilité des acteurs centraux

Selon nos hypothèses un acteur qui aurait des appartenances cognitivement hétérogènes pourrait être conduit à formuler dans chacune de ces appartenances des opinions elles mêmes hétérogènes ou même franchement contradictoires. Cette possibilité existe principalement lorsque les appartenances cognitivement hétérogènes sont aussi disjointes, sociométriquement segmentée, sans contacts entre elles, autres que l’acteur.

La question est donc de savoir si un même acteur peut émettre des opinions différentes sur un même objet, en fonction de contextes relationnels différents dans lesquels il émet ces opinions. Pour observer ce type de fait nous avons construit un indice de « versatilité » des acteurs centraux qui compare les opinions qu’ils ont affirmées lors de la première et de la seconde passation, sur les 16 items se référant à des domaines d’incertitude. Cet indice de versatilité de l’acteur central compte la fréquence des changements entre une opinion s’accordant avec la proposition et une opinion en désaccord avec la proposition – sur l’ensemble des items retenus. Cet indice fournit une première information sur la fréquence des variations d’opinions.

4 A.Klovdhal A.Ferrand et L.Mounier ont montré la difficulté d’obtenir d’un acteur central les coordonnées nominatives de membres de son réseau personnel pour aller ensuite les enquêter (1994)

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Tableau 2 : Distribution des acteurs centraux selon leur indice de versatilité entre les deux passations.

I

NDICE DE VERSATILITE

Nb items Nb / % acteurs

0 20 12%

1 23 14%

2 39 23%

3 33 20%

4 27 16%

5 18 11%

6 5 3%

9 2 1%

13 1 0%

Total 168 100%

Nous constatons que 12% des acteurs n’ont changé d’opinion sur aucun des items. Notre modèle théorique conduit à supposer que ces acteurs interagissent dans des structures relationnelles aux pensées particulièrement homogènes. Par ailleurs, d’un point de vue méthodologique, il faut remarquer que ces acteurs constituent une sous-population témoin, qui manifeste que le questionnaire n’introduit pas «mécaniquement » des variations par l’effet de formulations particulièrement ambiguës, volontiers mal comprises, etc. Ceci étant acquis, nous pouvons cependant supposer que des procédures de ce type entraîne de manière aléatoire un niveau minimum de versatilité, que nous décidons ici de fixer à deux changements d’opinion. Donc ceux qui changent d’avis sur au moins trois items manifesteraient le début d’une versatilité dont l’intensité s’accroît lorsque le nombre d’items donnant lieu à changement s’accroît. Nous observons alors que 51% des acteurs présentent un degré quelconque de versatilité. Si nous considérons que ces acteurs ne sont ni futiles ni schizophrènes, nous allons examiner dans quelle mesure les variations de contextes relationnels dans lesquels ils s’expriment pourraient expliquer qu’ils soient globalement plus versatiles que d’autres.

La stabilisation des opinions dans les triades d’appartenance commune

Si nous examinons donc la versatilité de l’acteur central en fonction des contextes relationnels dans lesquels il a exprimé ses opinions, nous pouvons étudier ces contextes en ce qu’ils sont porteurs de contenus différents, hétérogènes, et en ce qu’ils sont disjoints, sociométriquement segmentés, ou au contraire en ce qu’ils se recouvrent et se recoupent, ce qui constitue un indicateur « structural ». Nous examinons ici cette propriété sociométrique.

L’une des hypothèses avancées plus haut suggère qu’un acteur peut soutenir des opinions contradictoires s’il les exprime dans des contextes relationnels sociométriquement segmentés, c'est-à-dire si c’est avec deux catégories de partenaires n’appartenant pas à un même groupe.

Cette caractéristique propre à des contextes relationnels peut être examinée au niveau de la structure élémentaire que constitue la triade formée par l’enquêté et les deux partenaires successifs avec lesquels il a répondu au questionnaire. On parlera d’appartenance commune lorsque ego aura répondu positivement à la question demandant si ses deux interlocuteurs

« appartiennent à un même groupe d’amis ». Mais on dispose d’une information

supplémentaire qui concerne cette fois l’appartenance de ego au même groupe que le premier

interlocuteur, et l’appartenance de ego au même groupe que le second interlocuteur. En

combinant ces deux types d’appartenances nous avons construit un indicateur d’appartenance

multiple qui distingue :

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a) l’appartenance unique : les trois acteurs sont insérés dans le même groupe

b)

les appartenances duales : les partenaires sont insérés dans des groupes séparés

c) l’appartenance isolée : les partenaires d’une passation au plus sont insérés dans un groupe

NB : les trait représentent les relations entre acteurs constitutives de la triade, les cercles symbolisent les

« cercles sociaux », c'est-à-dire le fait que les termes de la relation appartiennent ou non à un même groupe.

Légende des figures

Acteur central Lien dyadique existant Alter Lien possible entre les alters Appartenance des acteurs à un même groupe

En analysant la versatilité de l’acteur central en fonction de cet indicateur structural de la triade, nous obtenons le tableau suivant :

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Tableau 3 : La versatilité de l’acteur central selon l’appartenance des acteurs Appartenance/ versatilité Stables

Moins de 3

Versatiles

3 & plus TOTAL a) Appartenance unique : les trois acteurs

appartiennent au même groupe 59% ( 33) 41% ( 23) 100% ( 56)

b) Appartenances duales : partenaires de chaque

passation sont insérés dans des groupes séparés 31% ( 8) 69% ( 18) 100% ( 26) c) Appartenance isolée : deux partenaires au

plus sont insérés dans un groupe 49% ( 41) 51% ( 43) 100% ( 84)

TOTAL 49% ( 82) 51% ( 84) 100% (166)

Lire : 59% des acteurs insérés dans des triades d’appartenance unique ont exprimé des opinions stables.

chi2 = 5,66, p = 0.06

Nous constatons que dans les triades d’appartenance unique (type a) les acteurs stables sont les plus nombreux (59% de stables contre 41% de versatiles), tandis que dans les triades dont les partenaires sont insérés dans des groupes séparés (type b), ce sont au contraire les acteurs versatiles qui sont les plus nombreux (seulement 31% de stables et 69% de versatiles).

L’existence d’un lien entre l’appartenance commune de trois acteurs à un même groupe et la tendance à la stabilité de l’acteur central manifeste clairement l’existence d’un effet de la structure sociométrique sur la versatilité des opinions.

Ce résultat doit être bien compris. Certaines analyses de réseaux relationnels, notamment celles portant sur des réseaux complets dont tous les membres sont interrogés, permettent de construire un indicateur plus complexe de clôture des triades dans la mesure où les trois partenaires disent chacun comment ils perçoivent leurs relations. Ici seul l’acteur central indique sa représentation de la structure sociométrique dans laquelle il est inséré avec ses partenaires. Mais ceci n’est pas une faiblesse dirimante de la procédure empirique dans la mesure où nous pouvons raisonnablement supposer que c’est précisément en fonction de la représentation qu’il se forme de l’appartenance possible de ses partenaires à un même groupe, et donc de leur capacité à recouper ses opinions émises dans des contextes différents, que l’acteur peut prendre le risque de changer d’opinion. Nous pouvons considérer que cette représentation est fortement déterminante.

Nous observons ici l’effet de la structure sociométrique sur la versatilité sans prendre en considération les contenus des opinions des trois acteurs et nous montrons que les opinions de l’acteur central sont plus souvent stabilisées dans les triades d’appartenance unique. Nous pouvons désigner cet effet proprement structurel comme une « pression sociale à la cohérence cognitive » qui pourrait subjectivement être énoncée dans la proposition suivante

« lorsque mes interlocuteurs appartiennent à un même groupe, et sont donc susceptibles de (re)discuter ensemble, je ne peux me permettre d’exprimer des opinions successives différentes ». Cette pression existant, que je sois ou non d’accord sur le fond avec l’un ou les deux, ou aucun.

1.5 Conclusion

Au-delà des sociologies de l’influence ou de la diffusion des innovations, cette approche éclaire quelques processus cognitifs propres aux systèmes relationnels où sont élaborés des savoirs partagés dans une réalité sociale parfois hétérogène.

Une théorie des savoirs profanes mobilisant la sociologie des réseaux ne saurait aujourd’hui

faire l’économie de l’hétérogénéité des mondes sociaux – et partant des multi appartenances

sociales - que soulignait déjà M.Halbwachs lorsqu’il énonçait que « chaque homme est

plongé en même temps ou successivement dans plusieurs groupes » (1968, p.67-68). Notre

(15)

approche s’inscrit dans cette perception d’une réalité sociale plurielle dont témoigne B.Lahire ( 1998 p.36-38) en rappelant que non seulement « nous vivons donc (relativement) simultanément et successivement dans des contextes sociaux différenciés », mais aussi que

« ces groupes (…) sont donc hétérogènes et les individus qui les traversent, au cours d’une même période de temps ou au cours de moments différents de leur vie, sont donc le produit toujours bigarré de cette hétérogénéité des points de vue, des mémoires, des types d’expériences ».

Une autre formulation des préoccupations liées à la pluralité des mondes sociaux a été donnée par J. Paitra ( 1993, p.142-145) lorsqu’il s’interrogeait sur les manières de « ‘comprendre la réalité sociale’ aujourd’hui dans le cadre de sociétés en forte évolution et d’individus qui s’enrichissent de leur ambiguïté ?». Il explique alors que « pour qu’une opinion publique existe, il faut que les cadres sociaux de la pensée soient existants et durables en tant qu’idées partagées par les émetteurs et les récepteurs. […] Il est clair que les cadres sociaux de la pensée dans les démocraties les plus évoluées se sont décomposés avec une forte accélération dans les années 1985-1990. Si bien que les individus ne se reconnaissent plus dans une opinion publique déterminée par des leaders d’opinion relayés par les grands médias ». En réponse à un climat social présentant « dans presque dans tous les domaines, un aspect positif et un aspect négatif difficiles à déceler et à comprendre - l’auteur constate que - sur beaucoup de sujets de préoccupation, chaque individu a des opinions ambiguës, ambivalentes. Les domaines où l’opinion n’est pas formée sont de plus en plus fréquents ».

L’approche présentée propose de considérer les discussions interpersonnelles comme

« arène » particulière dans laquelle les savoirs profanes, vivent avec et en fonction de ces ambiguïtés. Plutôt qu’admettre avec J.Paitra que l’opinion n’est pas formée, et nous éloignant d’une idée de « gestion individuelle » des ambiguïtés occasionnées par des appartenances multiples, nous considérons que l’opinion existe et se transforme dans le creuset façonné par les évolutions socio-culturelles et que constituent les relations interpersonnelles.

1.6 Références bibliographiques

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Mots clefs

Savoirs partagés – Sida – Multi appartenances – Consensus, incertitudes Shared knowledge – AIDS – Diverse belongings – Consensus, uncertainties Résumé

Les savoirs profanes sur le sida : des incertitudes rationnelles aux certitudes relationnelles

Les idées et connaissances relatives aux maladies et aux traitements, les normes sur ce qu’il convient de faire, comportent des incertitudes nombreuses et profondes.

Dans le champ théorique de l’interactionnisrne structural, nous concevons la (trans)formation de ces « savoirs profanes» comme des processus intrinsèques aux interactions qui ont une capacité de production cognitive et normative. Proches des modèles de convergence communicationnelIe, nous supposons que les acteurs élaborent des réponses à travers des discussions interpersonnelles : la pensée est produite et partagée dans l’interaction.

Mais il est fréquent qu’un acteur appartienne à des cercles ou des réseaux porteurs de savoirs, de croyances, de représentations, hétérogènes. Ceci peut conduire un même acteur à partager des pensées différentes sur le même objet. Une méthode originale a été élaborée pour enregistrer les changements d’opinions d’un acteur lorsqu’il s’exprime avec deux interlocuteurs successifs différents.

Summary

Profane knowledge on AIDS: from rational uncertainty to relational certainty

Ideas and knowledge relating to diseases and the appropriate cures, together with norms on what one ought to do regarding the latter, encompass major and numerous uncertainties.

Inside the theoretical framework of structural interactionnism, we conceive the (trans) formation of such “profane knowledge” as processes intrinsic to interactions. Now, interactions are considered as able to produce cognitions and norms.

Close to models of communicational convergence, we assume that actors work out their answers through interpersonal discussions : the way people think is produced and shared through the spectrum of these interactions.

Nevertheless, a given actor often belongs to various circles or networks, which themselves respectively carry heterogeneous knowledge, beliefs and representations. We construct an original method in order to measure the changes in opinion of a given actor in function of the nature of its interlocutors/interviewers.

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