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Academic year: 2022

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Préface

RAFFESTIN, Claude

RAFFESTIN, Claude. Préface. In: OFFNER J.-M., PUMAIN Denise. Réseaux et territoires.

Significations croisées . La Tour-D'Aigues : Ed. de l'Aube, 1996. p. 5-11

Available at:

http://archive-ouverte.unige.ch/unige:4452

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Ouvrage publié avec le concours de la Direction de 1 recherchea et des affaires scientifiques et techniques

du ministère de l'Équipement

et du CNRS

Ont collaboré à cet ouvrage, dans le cadre du Groupement de recherche Réseaux du CNRS :

Odile ANDAN,Robert BOURE, Isidore BOURSIER-MOUGENOT,Marie- Claude CASSE,Nadine CATTAN,Christine CHIVALLON, Gérard CLAISSE,Olivier COUTARD,Federico CUNAT,Bernard DEBARBIEUX, Emmanuel EVENO,Bruno FAIVRE D'ARCIER,Jean-Michel FOURNIAU, Michel GROSSETI, Francis JAURÉGUIBERRY, Alain LEFEBVRE,Gérard LOISEAU, Anne LOVELL, Claude NEUSCHWANDER, Jean-Marc OFFNER,Marianne OLLIIVIER-TRIGALO,Michel PERAL.DI,Xavier PlOLLE, Denise PUMAIN,Claude RAFFESTIN,Jean-Louis ROUTHIER, Laurence-Marie SABATIER,Liliane SOCHAKI,Alain TARRIUS,Frédéric TESSON,Bernadette THOMAS,Daniel WEISSBERG.

Des biographies résumées de chacun des auteurs se trouvent en fin de document.

Secrétaire d'édition : Marianne OLLIVIER-TRIGALO.

P

REFACE

L'art de la préface est redoutable : « Une préface, quand elle est réussie, n'est pas une manière de toast ; c'est une forme latérale de la critique }. » Elle est tout à la fois identification de l'Autre et de soi- même et donc refus symétrique de prendre l'œuvre dans les « rets » d'une interprétation trop personnelle et de se laisser enfermer dans les mailles du filet tendu par la lecture. Rets ? C'est la forme archaïque du mot réseau : « Artifices par lesquels on s'empare de quelqu'un ou de son esprit » (fin XIVe, Christine de Pisan)2.

Le mot réseau s'est développé, simultanément', sur le mode concret et sur le mode abstrait. Tout à la fois petit filet pour prendre des oiseaux et du menu gibier, mais aussi ouvrage formant un filet à mailles ou tissu formé de petites mailles, mais encore « ensemble de choses abstraites emprisonnant peu à peu l'individu ». Le mot terri- toire assume également les deux modes : il est tout autant mobilisable pour exprimer la matérialité géographique que pour rendre compte d'un domaine de la pensée. Lorsqu 'il est question de réseau et de terri- toire, réalité et métaphore sont en interface. Ces notions, dont la richesse est incontestable, sont donc à considérer au propre et au figuré qui se répondent l'un l'autre et font système. Il faudrait prendre le temps de lire Leibniz pour retrouver cet entrecroisement, concret et abs- trait, des réseaux et des territoires : « Chaque région de ces réseaux est figurée par une sorte de nœud étoile (de sommet) et dont chaque fil, efférent et (ou) afférent, croise et rejoint tout ou partie de l'ensemble des

1. Jorge Luis Borges, Livre de préfaces, Gallimard, 1980, p. 11.

2. Le Robert, Dictionnaire historique de la langue française, 1992.

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autres sommets. Il paraît vite que Leibniz a toujours eu leplus grand- soin de multiplier ces jonctions et croisements, de relier chaque point à tous les autres par le plus de chemins, voire tous les chemins possibles : combinaison, composition, expression, conspiration l. »

Les sciences sociales sont aujourd'hui marquées par la pensée réti- culaire et territoriale : réseau et territoire sont devenus, à n'en pas douter, des concepts transdisciplinaires comme le démontrent, à l'envi, les textes réunis dans ce volume par des auteurs venus d'horizons scientifiques divers. Est-ce hasard ou volonté délibérée si les auteurs ont choisi d'inscrire leurs résultats dans la figure hexagonale qui exerce depuis l'Antiquité une fascination extraordinaire sur les hommes, à telle enseigne qu'ils la sollicitent régulièrement pour expliquer le monde de la nature et le monde social ? Quoi qu 'il en soit, ils ont distribué la matière en six chapitres : réseaux techniques, opérateurs, réseaux de télécommunication, réseaux sociaux et territoires, réseaux et entre- prises, réseaux de villes. La matière n'en est pas pour autant épuisée ! Elle n 'est, en fait, qu'introduite et suggérée mais suffisamment claire- ment pour inciter d'autres chercheurs à aller explorer, derrière le décor ainsi planté, tout ce qui est encore en friche et attend d'être travaillé.

D'entrée de jeu, il faut mettre en évidence le problème qui court, comme un fil rouge, à travers tout l'ouvrage et qui semble avoir causé aux auteurs sinon un malaise du moins une difficulté, sans cesse renouvelée : l'articulation espace-réseau-territoire. Comme ce ne sont pas les définitions qui manquent, il faut en déduire que le problème réside ailleurs. Il manque une définition génétique ou, si l'on préfère, une « loi » de composition progressive, une « loi » de continuité qui rendrait compte justement de l'articulation entre les notions d'espace, de réseau et de territoire. Le terme de loi apparaîtra, à certains, abusif mais il est à prendre dans le sens de « répétition statistique de régularités », qu'il convient de considérer du double point de vue de la diachronie et de la synchronie. L'articulation est réalisée pratiquement par les groupes humains dans les processus de territorialisation qui débouchent sur des organisations ou des aménagements de portions

1. Michel Serres, Le Système de Leibniz et ses modèles mathématiques, PUF, 1982, p. 14.

d'espace mais paradoxalement la théorie n 'en a pas été faite. Pourquoi ? Sans doute parce que les résultats produits ont, davantage que les pro- cessus, polarisé l'attention des sciences humaines.

Les auteurs en sont conscients et c'est pourquoi, d'emblée, ils ont commencé par faire référence à la théorie dite des trois couches, de Nicolas Curien, qui contient en germe une théorie de la territorialisa- tion. Territorialiser, c'est projeter un système d'intentions humain sur mie portion de la surface terrestre, laquelle peut être qualifiée justement d'espace. Est espace, dans cette perspective, ce qui n'est pas encore l'objet d'un système d'intentions ou qui n'est plus l'objet d'un système d'intentions actif et par conséquent offert et disponible à la projection de nouveaux systèmes. Cela revient à dire qu'il y a une continuité dans le processus de territorialisation, de déterritorialisation et de reterrito- rialisation (processus TDK). Ce type d'analyse est tout à la fois dia- chronique et synchronique. Ces systèmes d'intentions se manifestent par des réseaux matériels et sociaux. Pour ne prendre que les premiers, on peut dire, dans le cadre de la théorie des trois couches, qu 'il y a proces- sus TDR, même en l'absence d'un changement du réseau-support, l'infrastructure, si le réseau-service etlou le réseau de commande sont modifiés. Ces modifications, en effet, révèlent d'autres « territoires » du point de vue relationnel sinon du point de vue institutionnel.

L'interface institutionnel/'relationnel est d'ailleurs au cœur des terri- toires contemporains et contraint à se poser tout à la fois la question des échelles et celle des frontières dans l'exacte mesure où les réseaux transcendent les frontières pour assurer les interconnexions. Il y a, là, un domaine à explorer qui deviendra de plus en plus aigu avec l'exten-sion de l'Union européenne. Dès lors, un territoire peut être défini comme le champ d'un système d'intentions en activité. Là encore, un changement de système induira le processus TDR. C'est parce que le système d'intentions se traduit par des réseaux que l'on peut dire qu'il y a de la nécessité territoriale : les territoires successifs révèlent leurs potentialités au fur et à mesure de la mise en place des réseaux de toutes sortes. Ceux-ci sont, en quelque sorte, l'actualisation des systèmes d'intentions et ils jouent par rapport au territoire le rôle que joue l'his- toire vis-à-vis de la géographie : c'est parce qu'il y a de l'histoire qu'il y a de la nécessité géographique. Ces problèmes sont bien évoqués, dans

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l'ouvrage, à propos des enjeux de la grande vitesse et des nouvelles temporalités qui en découlent.

La notion d'opérateur de réseau, parfaitement explicitée dans l'ouvrage, pose naturellement l'éternel et ambigu problème du pouvoir.

Le pouvoir n 'est pourtant rien d'autre que la capacité de transforma- tion de l'environnement physique et social. Cette capacité de transfor- mation s'exerce tout à la fois dans l'institutionnel et dans le relationnel qui, dans ce cas, interagissent puisque l'opérateur, tout en gérant les infrastructures, agit en même temps sur les pratiques sociales territorialisées. A cet égard, une analyse fine de l'action des opérateurs mettrait probablement en évidence qu 'ils travaillent non pas à partir d'une mais de plusieurs représentations du territoire réel qui sont conditionnées par des échelles différentes et par des préoccupations de régulation qui s'expriment à travers la tarification et la segmentation de la demande, entre autres. De plus en plus, les opérateurs sont conduits à prendre en compte des logiques qui ne leur étaient pas fami- lières : « Les offreurs élaborent une réponse par une intégration hori- zontale de leurs activités : des systèmes énergétiques locaux pourraient ainsi produire et distribuer aussi bien de la chaleur, du gaz et de l'élec- tricité." C'est pourquoi le développement de l'interconnexion laisse émerger de nouvelles utilités et de nouvelles normes sociales qui contri- buent tout autant que les infrastructures à modeler les territoires. Les décisions de l'opérateur peuvent naturellement entrer en conflit dans l'environnement avec l'activité et les intérêts de certains acteurs et il faut admettre la possibilité d'une négociation, et cela d'autant plus que toute transformation est ambivalente puisqu'elle est tout à la fois construction et destruction : construction d'une organisation nouvelle mais aussi destruction partielle ou totale d'un ordre ancien.

La remarque précédente montre implicitement le rôle de plus en plus considérable de l'information, dont la circulation accompagne la transformation, et conduit évidemment à analyser les réseaux de télé- communications en liaison avec la production territoriale. Le dévelop- pement des réseaux de télécommunications a relancé deux mythes, celui de l'ubiquité dam le territoire et celui d'une stabilisation de la mobilité des hommes par les téléservices et le télétravail. S'il est vrai, théorique- ment du moins, que l'information également distribuée peut contribuer

à rendre équivalents tous les points du territoire, la réalité est sensible- ment différente car il n 'y a pas dans tous les lieux les noyaux de com- pétences et d'opportunités susceptibles de tirer parti de cette appatente égalité de distribution informationnelle. D'une certaine manière, je serais également tenté de dire que l'ubiquité relance l'idée d'échelle : le local en bénéficiera moins que le global, tout au moins au début. Quant à la mobilité, qui serait sensiblement diminuée par les nouvelles possi- bilités offertes localement, il s'agit d'un mythe qui demeure entier car des études résentes montrent que la mobilité ne diminue pas mais se transforme. En effet, les téléservices et le télétravail diminuent, certes, la mobilité des personnes mais augmentent la mobilité des biens d'une part et celle des personnes en matière de loisirs d'autre part.

Finalement, on peut dire qu'il y a, pour l'instant, modification de la mobilité mais pas diminution.

La modification de la mobilité a, en revanche, toutes les chances d'exercer des effets sur les réseaux sociaux qui intéressent la territorialité qu'il est loisible de définir comme l'ensemble des relations que les socié- tés, et par conséquent les individus qui y appartiennent, entretiennent avec l'extériorité et l'altérité dans la perspective d'acquérir la plus grande autonomie possible, compte tenu des ressources du système.

L'analyse des réseaux sociaux a commencé à être développée par des anthropologues de l'école anglo-saxonne entre autres. La « network analysis » ne saurait être séparée, malgré son apparente abstraction, des territoires dans lesquels elle s'exerce car chaque réseau social est aussi caractérisé par le support matériel qu'est le territoire. L.e réseau familial urbain n 'est pas celui du village, les flux de communication ne sont ni quantitativement ni qualitativement identiques. Il en va de même pour les réseaux d'échange et les liens qu'ils impliquent. Cela revient à dire que les configurations qui en résultent ne sont pas les mêmes et, comme elles sont essentielles puisqu'elles conditionnent l'agir social, on ne saurait prétendre trop rapidement que le territoire est dévalorisé. Des phénomènes comme ceux du travail ou de l'émigration ressortissent par excellence à la « network analysis », comme ceux éga- lement du marché et de la politique dont la base territoriale ne saurait être négligée au risque de méconnaître la réalité immédiate des choses.

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L'autonomisation progressive de l'économie, et par conséquent aussi des entreprises, pose le problème des relations des firmes et des territoires dans un contexte qui est probablement davantage dominé par les échelles temporelles que par les échelles spatiales. S'il va de soi que l'entreprise entretient avec le territoire des relations étroites à tra- vers les questions de marché, de facteurs de production et d'innovation, il est non moins clair que l'entreprise actuelle « produit » en quelque sorte son propre territoire par tous les réseaux que suscitent ses activi- tés. Les logiques de la firme, largement conditionnées par les gains de productivité et les coûts de transaction entre autres, sont fortement marquées par la recherche de la flexibilité qui s'inscrit dans le temps court. En revanche, les logiques de la société et des collectivités qui y appartiennent, essentiellement conditionnées par des gains d'habitabi- lité et de stabilité sociale, sont fortement marquées par la recherche du meilleur environnement physique et social qui s'inscrit dans le temps moyen et long. Il peut résulter de la confrontation de ces temporalités différentielles des discordances voire des fractures qui sont autant d'occasions de conflits. La superposition des réseaux d'entreprises aux réseaux territoriaux globaux demeure un problème qui est loin d'être résolu car les premiers s'inscrivent dans des rythmes sensiblement diffé- rents des rythmes des seconds.

Aujourd'hui, la question urbaine se profile de plus en plus distinc- tement sur l'horizon des sciences humaines et particulièrement en géo- graphie. Il n'est pas étonnant, dès lors, que la notion de réseau ait été fortement sollicitée par cette thématique. Encore que, là comme ailleurs, il règne une certaine indétermination au niveau conceptuel dont les auteurs se font l'écho à juste titre. Le réseau urbain, qui évoque l'ensemble des villes d'un territoire, est en rapport avec la théo-rie des lieux centraux, esquissée en 1841 par Reynaud, oubliée puis retrouvée d'une manière indépendante par Christaller en 1933. À cet égard, il convient de signaler qu 'à partir d'un indice de structuration . hiérarchique fondée sur des calculs de concentration, il est possible de montrer comment un territoire se transforme, sans changement de la configuration urbaine, c'est-à-dire du semis des villes, par modifica-tion des poids démographiques respectifs des centres. Ces indices per-mettent de trouver des correspondances avec les fameux K de

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Christaller. Sur un plan pragmatique, les clubs de villes et les alliances de villes constituent des « réseaux » fortement orientés par ce qu'il est convenu d'appeler le marketing urbain d'une part et la recherche de complémentarités ou d'économies d'échelles d'autre part. Ce sont, en quelque sorte, des réseaux « volontaristes » qui prennent toute leur importance en matière d'aménagement du territoire. 11 y aurait aussi beaucoup à dire sur la notion de métropole dont le tissu relationnel peut être contrarié par une insuffisance du tissu institutionnel.

Certes, les lecteurs trouveront dans cet ouvrage des informations utiles mais son intérêt réside davantage dans les pistes de recherche qu'il ouvre que dans les réponses qu'il donne, parce qu'il ne répond pas... à toutes les questions. Cette critique latérale, pour demeurer dans l'esprit de Borges, est en même temps une manière de dire tout le mérite de ce travail qui stimule la réflexion plutôt qu'il ne la bloque. Un texte qui ne joue pas le rôle de « carrière » où l'on vient puiser des maté- riaux pour des constructions futures est en partie un échec. Celui-ci n'a pas à craindre un semblable destin.

Claude Raffestin

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