LA FRANCE
DANS LE MONDE
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LA FRANCE, AVEC SES COLONIES, PROTECTORATS ET MANDATS, CONSTITUE UN EMPIRE DE 110 MILLIONS D'HABITANTS ET DE 12 MILLIONS DE K M
M. JEAN-BRUNHES DELAMARRE
L A F R A N C E
D A N S L E M O N D E
INTRODUCTION HISTORIQUE DE MARIUS-ARY L E B L O N D
de l'Académie des Sciences coloniales
Ouvrage couronné p a r l'Académie française
T O U R S
M A I S O N M A M E
Agence à Paris, 6, rue Madame, V I
LA F R A N C E
DANS LE MONDE
LA COMMUNAUTÉ FRANÇAISE
I
CAUSES PRINCIPALES
DE LA COLONISATION FRANÇAISE Quelques-unes des causes maîtresses de la Colo- nisation Française s'aperçoivent déjà dans l'expan- sion des Gaulois à travers l'Europe. Ils chérissaient la Gaule, son climat alors plus doux, ses champs fertiles en blés fins, sa forêt protectrice, ses somp- tueuses chasses, ses mœurs caressantes et héroïques, l'inépuisable variété de sa civilisation hospitalière et chevaleresque : ce n'est point par l'avidité de glèbes meilleures que furent décidées les deux puis- santes expéditions dont l'une conquit l'Italie jusqu'à Rome (390) et l'autre se déploya jusqu'en Asie Mineure en bâtissant partout, aux meilleurs lieux, des capitales et des royaumes. Élevés par les druides spiritualistes et les bardes qui les exaltaient sans cesse, les Gaulois étaient féconds, glorieux, extrêmement curieux, aventureux, courageux, très poètes et assez artistes, amoureux de l'Univers, toujours prêts à conquérir, pérorer, séduire, assi- miler les autres races et fraterniser avec elles après
les avoir vaincues. Grands improvisateurs, ils savaient défricher, choisir les emplacements, bâtir, créer. Ils étaient férus de leur force fière, de leur parure, de leur éloquence, de leur idéalisme : le besoin de faire triompher partout cet idéalisme foncier se retrouve le plus continuement, par mille traits, dans toute l'évolution de notre expan- sion : gauloise puis française.
Le rôle généreux et éducatif de notre Armée n'a cessé de se caractériser plus lumineusement aux derniers siècles, surtout de Bugeaud et Faidherbe à Gallieni et Lyautey ; ils définirent avec préci- sion la doctrine de la conquête française et de l'ad- ministration des pays par les officiers. Galliéni prescrivit de montrer la force pour ne pas avoir à l'employer : le matin par des tirs habiles écarter les bandes armées, pénétrer dans le village en rassurant femmes et enfants, à midi ouvrir un marché, le soir un hôpital, le lendemain une école. Et ce sont nos officiers qui ont commencé à apprendre aux Noirs et aux Jaunes l'usage de la charrue, qui ont créé le Paysannat Noir dont nos administrateurs ont fait, de Madagascar au Sou- dan, une des grandes œuvres dont la France puisse le plus s'honorer. Lyautey multiplia les médecins et économisa les bataillons. Dans le Sud-Marocain et au Sahara, nos officiers se sont révélés des paci- fistes héroïques et des apôtres. Par un Psichari comme par un R. P. de Foucauld, notre École lit- téraire du Sahara brille de la plus pure étoile.
La propagation de la Foi compte beaucoup plus que la vocation commerciale non seulement dans
les Croisades, l'essaimage des royaumes francs en Orient, mais aux X V I , X V I I et X V I I I siècles.
Certes le mot comptoirs a de l'importance dans les ordres de la Compagnie des Indes, mais partout les colons en élargissent les cadres, l'activité, et donnent vite des noms de saints français aux éta- blissements des marchands. Au X I X siècle encore, que ce soit à Madagascar ou à Tahiti, les premiers missionnaires, avec hardiesse et inspiration, ouvrent les voies et font entendre les voix de la France. Avant nos administrateurs et avec le même registre de qualités constructrices, ils bâtissent églises, crèches, ouvroirs, ateliers, hospices, foyers familiaux, vil- lages. Leur évangélisme est artiste et paternel.
Seule, au lendemain de la découverte de l'Amé- rique et de l'Asie, la rivalité avec les Espagnols, les Anglais ou les Hollandais, nous a entraînés à envoyer au loin des bateaux pour assurer à notre Commerce l'approvisionnement moyen; nous n'avons jamais voulu comme eux être les rouliers du Monde. Et c'est au X X siècle que s'est précisée pour nous la nécessité absolue d'un empire écono- mique garantissant à notre industrie et à la défense nationale les matières premières. On a toujours évité le plus possible l'industrialisation des Colonies.
Les Anglais et, systématiquement aux Philip- pines, les Américains ont répandu leur langue pour faciliter leur négoce : nous ne retrouvons pas ce mercantilisme dynamique même dans les prescrip- tions de Colbert. On y voit rayonner le sens de la majesté de la France et des missions successives de notre langue : ces missions sont de répandre le
Catholicisme d'abord, aujourd'hui notre esprit poli- tique et notre humanitairerie, de faire goûter notre clarté et notre poésie. Assez différents des gouver- neurs étrangers, les nôtres favorisent les indigènes qui écrivent poèmes et romans en français ou imitent nos artistes; ils prodiguent les prix dans les « Salons » malgaches, indochinois ou africains.
Tandis que nos peintres comme nos archéologues s'attachent à ressusciter les civilisations indigènes endormies, la Métropole envoie force boursiers qui, peu à peu, par l'art, prennent possession enthou- siaste de notre Empire. C'est par notre Littérature et notre Art que Madagascar ou l'Afrique acquièrent une conscience nette, subtile et élevée de leur beauté, de leur valeur, de leurs devoirs de civilisation.
L'idée de Colonies de Peuplement ne procède pas chez nous de la nécessité sociale d'y déverser des surplus de population ; elle a plutôt des stimu- lants historiques. Autrefois nos minorités protes- tantes allèrent chercher outre-mer des foyers de liberté; puis nous avons voulu parfois imiter, voire devancer, les autres nations colonisatrices en éta- blissant durablement sur plusieurs points du Globe des berceaux de notre race ; aujourd'hui nous lui ménageons là des ressources de renaissance et de sauvegarde, nous assurons des Cadres Blancs pour les armées noires et des bureaucraties métisses.
Dans cette entreprise l'État Français se montre discret et prudent; il s'attache partout à protéger les indigènes contre tous les abus possibles de la part des Européens, à leur réserver la propriété des terres nécessaires pour leur alimentation. Nulle
part il n'a laissé se perpétrer le massacre des tribus déshéritées comme d'autres firent en Océanie.
Tandis que les Allemands proclamaient avec éclat leur Racisme, les Français, fidèles à l'esprit de l'Évangile, affirment résolument la fraternité des races.
II
LES GRANDES ÉPOQUES
DE LA COLONISATION FRANÇAISE C'est un pape français, Urbain II, qui fit prêcher à Clermont la Première Croisade et elle emporta vers la Conquête de Jérusalem (1099) une énorme majorité de Français, Lorrains et Normands d'Italie, commandée par de grands seigneurs presque tous français : notre langue, notre droit, notre architecture, nos idées et méthodes, voire le commerce marseillais dominèrent le royaume de Jérusalem, la principauté d'Antioche, les comtés d'Edesse et de Tripoli ; toute la côte syrienne devint une colonie, où les ordres militants des Hos- pitaliers et Templiers, fondés par des Français, protégèrent les innombrables pèlerins, « une véri- table France d'outre-mer. »
Si la Ville Sainte retomba tôt aux mains des infidèles, si les guerres entre Byzantins et Latins émiettèrent vite la suprématie des chrétiens, les pèlerins ne cessèrent de visiter le Saint-Sépulcre, et les relations commerciales se multiplièrent entre Orient et Occident; les chevaleries ennemies apprirent
à s'apprécier du Levant au Maghreb. Cette coloni- sation fit faillite parce qu'elle dut garder un cara- ctère international qui facilita l'anarchie et parce que la Féodalité n'était pas préparée à une œuvre aussi délicate, savante et libérale. Longtemps on n'a considéré que le résultat des Croisades sur les millions de chrétiens qui, sortis des lisières de leur village et de leur ignorance, prirent connaissance de l'Univers; les travaux récents établissent l'in- fluence innombrable de nos coutumes et de nos chevaliers en cet Orient où les Européens conti- nuèrent à être appelés Francs. Grecs et Latins restés au Levant reconnurent la France comme Puis- sance tutélaire dont le prestige s'étendit jusque chez les Mongols, et les Turcs au X V I siècle consa- crèrent formellement ce protectorat français à la préparation duquel un Jacques Cœur n'avait pas peu servi.
La découverte de l'Amérique et de l'Inde tourna vers elles les entreprises. Le Dieppois Ango tenta les deux routes de l'Est et de l'Ouest. Cartier décou- vrit, créa le Canada, que devait organiser Cham- plain. Coligny fonda des établissements au Brésil et en Floride. Henri IV eut un dessein colonial très net; Richelieu l'agrandit en Politique coloniale consciente et conséquente, suivie avec ténacité, appuyée sur une marine énergique, facilitée par de grandes Compagnies fortes de capitaux et de volontés. Il reprit, sauva et consolida le Canada, fit occuper et coloniser après la Guyane plusieurs Antilles, dont la Guadeloupe et la Martinique, le Sénégal, le Sud-est de Madagascar, la Réunion :
« un empire se trouvait dessiné à grands traits. » Colbert entreprit de lui donner de la force et de la magnificence : il établit une doctrine de poli- tique indigène, de discipline des colons, de pro- duction, d'exploration pour extension, et il multiplia les Compagnies de colonisation soumises à l'action constante et personnelle de la Royauté. Roi, princes, hauts fonctionnaires durent y prendre les premiers des actions. Celles qui périclitèrent furent mises sous l'Administration directe. Ce système de colo- nisation commerciale aboutit au Pacte colonial, où tout doit être fait par et pour la Métropole, sous pavillon national, et où les étrangers se voient rigoureusement exclus du trafic.
La vallée du Mississipi fut réunie à celle du Saint-Laurent; l'extension méthodique du Canada se poursuivit par Cavelier de La Salle, pendant qu'on occupait Terre-Neuve et l'Acadie, qu'on met- tait en valeur la Guyane. On prit ensuite posses- sion de Saint-Domingue. Colbert pensa à acheter les Indes Portugaises et à conquérir les Iles de la Sonde.
Dès le règne de Louis XIV, Pondichéry devint le centre de vastes entreprises, où malheureusement les spéculations commerciales luttaient contre les ambitions territoriales : ce conflit entraînera la ruine, puis la perte de notre domaine indien sous Louis XV. Le traité d'Utrecht en 1713 céda à l'Angleterre la baie d'Hudson, l'Acadie et Terre- Neuve. Sous la Régence, Law corrompit et compro- mit la fortune de nos colonies; mais sous Fleury, le sucre des Antilles donna plus de profit à la
France que les mines du Pérou à l'Espagne ; le transport de cette seule denrée occupait six cents navires. Le nombre des Blancs aux Antilles tripla.
A Bourbon furent réunies l'île Maurice et les Seychelles. Mais la guerre de Sept Ans livra à l'Angleterre, malgré l'héroïsme de Montcalm, le Canada, le Cap-Breton, le Mississipi et plusieurs Antilles, notre jeune empire indien sauf les cinq comptoirs qui nous sont restés. Les Compagnies furent abolies.
En vain le règne de Louis X V I prépara-t-il la restauration de notre Domaine et la naissance d'un
« Parti colonial » : les guerres de la Révolution et de l'Empire, les tractations sur les esclaves, les conflits politiques et la lutte contre l'Angleterre achevèrent notre déchéance. Haïti fut à jamais perdu.
Les traités de 1814 et de 1815 consommaient l'abandon de la plupart des colonies enlevées sous l'Empire par les Anglais, telles Maurice, et les Seychelles : il ne nous fut laissé que le Sénégal, la Réunion, les cinq comptoirs de l'Inde, la Guyane, la Martinique et la Guadeloupe.
La Restauration se montra des plus timides dans l'Océan Indien, mais décida, malgré nos rivaux, la prise d'Alger, qui entraîna la conquête de l'Al- gérie entière, gloire de la Monarchie de Juillet.
Celle-ci se montra, par ailleurs, pusillanime à Madagascar et dans le Pacifique, où Tahiti fut quand même mis sous notre protectorat. Le grand nom, la grande œuvre de Bugeaud illustrent cette époque.
Ceux de Faidherbe, le développement de notre
Sénégal jusqu'au Soudan, sauvent du plus dur discrédit le Second Empire, époque de vaste expan- sion malheureusement marquée par le cruel insuccès du Mexique et, à Madagascar, l'échec de beaux projets qui furent tachés de sang. D'Abyssinie en Chine, Napoléon I I I afficha plus de velléités que de volonté. Cependant la Cochinchine fut conquise et le Cambodge placé sous notre obédience ; nous prîmes possession de la Nouvelle-Calédonie.
A la perte de l'Alsace-Lorraine en 1871, la France chercha quelque compensation par la fondation d'un nouvel empire : il honore grandement la I I I Répu- blique, qui avait débuté par bien des abandons (affaires du Tonkin, d'Égypte) et qui abattit Jules Ferry avant de lui élever des statues. En quinze ans, avec quelques milliers d'hommes sous les ordres de chefs résolus et hardis, furent acquis le Tonkin, l'Annam, le Laos, la Somalie, Madagas- car, l'Afrique Équatoriale, l'immense Afrique Occi- dentale, le Sahara et le Sud-Algérien, auxquels devait s'ajouter le Maroc.
Une vaste part de ce domaine fut conquise paci- fiquement : l'épopée militaire a été complétée par une épopée civile aussi grandiose, où aux noms de Gallieni et de Lyautey se juxtaposent ceux de Brazza, de Lavigerie et des grands gouverneurs qui ont créé de toutes pièces le Paysannat Noir, admirables Géorgiques de notre Administration.
Les croisades contre la maladie du sommeil et autres épidémies n'ont pas été moins héroïques, et même la construction des grands chemins de fer s'inscrit comme un épisode de la lutte contre la famine qui
désolait souvent les populations de l'Afrique Noire.
La guerre de 1914 révéla à tous l'étendue, la variété et la grandeur de la fonction de notre Empire dans la défense nationale : il fournit un contin- gent édifiant d'hommes et de matières premières, des troupes disciplinées et endurantes, des chefs supérieurs, longuement formés à la complexité de la vie armée. Les traités nous donnèrent les man- dats sur le Cameroun, le Togo, la Syrie et le Liban, comportant beaucoup plus de devoirs que d'avan- tages, mais assurant plus de continuité et d'équi- libre à notre œuvre de Civilisation. Ces territoires en bénéficièrent largement, et nous y avons ressuscité les beautés des civilisations enfouies sous la paresse, la conscience, le sens des plus hautes valeurs humaines. Comme nos archéologues, notre art, notre littérature coloniale, incroyablement abondante, généreuse et idéaliste, n'ont pas seulement contribué avec opulence à l'illustration de la France : ils militent pour la propagation d'un sens très élevé et magnifique de l'humanité dont le brillant huma- nisme lui-même des X V I et X V I I I siècles, limité au culte des Anciens puis des primitifs, ne fut qu'une esquisse élégante et frêle. Le triomphe fécond de cet idéal devrait être assuré par plus de collaboration entre nos Armes, nos Lettres et nos Sciences.
III
CE QUE REPRÉSENTENT NOS COLONIES ACTUELLES
DANS LE MONDE
Avec ses colonies, protectorats et mandats, la France constitue un Empire de 110 millions d'habi- tants : la deuxième Puissance Coloniale du Monde.
Cet empire est assez harmonieusement réparti, soli- dement édifié et commence à devenir solidaire.
Dans la partie du Monde la plus proche de la Métropole, l'Afrique, nous possédons un immense domaine continu qui a un front méditerranéen considérable : de Bizerte à Gibraltar nous occupons tout le Sud de la Méditerranée Occidentale. Par la pénétration du Sahara, nos relations terrestres avec notre Afrique Noire deviennent de plus en plus aisées; des communications Transsahariennes rapides nous assureront vite non seulement une invincible maîtrise militaire de l'Afrique du Nord, mais de belles possibilités de la ravitailler économi- quement; on se préoccupe de déverser sur notre vallée du Niger les excédents de population de l'Algérie qui aggravent les agitations politiques.
Sur la Côte Orientale d'Afrique, le port de Djibouti est la précieuse mais fragile clef de nos relations avec l'Indochine, Madagascar et la Réu- nion. La Réunion, qui a l'expérience de trois siècles d'agriculture tropicale, des capitaux, une banque forte et une population laborieuse, économe, intel- ligente, de culture raffinée, de patriotisme ardent,
offre un foyer de peuplement, d'énergie et de conscience françaises qui, après avoir obligé la Métropole à conquérir enfin Madagascar, contribue à sa francisation progressive, à son éducation.
A Madagascar, la population est trop peu nom- breuse mais très docile et ingénieuse : cela permit en ces quarante ans d'y créer de vastes plantations, d'avoir une production très variée, d'essaimer les écoles professionnelles et d'exploiter les richesses minières.
Par ces pays et par ses comptoirs de l'Inde, la France garde dans l'Océan Indien un beau rôle, un fort potentiel et des communications avec l'Indo- chine ; elle pourrait en tirer plus de sécurité pour celle-ci et plus de prestige. L'Union Indochinoise compose tout un Empire de 22 millions d'habitants : déjà il associe à notre destin un des grands peuples asiatiques les plus raffinés, les plus polis, doux et laborieux; il nous fait prendre connaissance du génie asiatique et prendre contact avec le prodigieux Empire Chinois. Maints auteurs ont regretté que la France n'ait pas échangé ses possessions d'Asie contre d'autres territoires africains afin de constituer un domaine d'un seul tenant; mais pour l'enrichis- sement de notre esprit, de notre culture, puis de notre politique et de notre économie, nous trouvons plus d'intérêt à avoir des antennes dans le Monde entier, des prises de courant avec les races les plus variées et mystérieuses. C'est tout cela que signifie l'expression électrisante : La France des cinq Parties du Monde.
Ainsi en Océanie, ayant perdu par notre faute la
Nouvelle-Zélande, nous ne possédons rien de compa- rable à l'Australie et nous ne nous sommes pas mé- nagé un point d'appui dans l'opulente Malaisie : du moins, malgré bien de l'imprévoyance, des len- teurs et des lésineries, nous tenons dans la Nouvelle- Calédonie une délicieuse Terre-Promise de peuple- ment; 1940 démontra l'initiative, la détermination et la prévoyance de cette colonie importante de Blancs intelligents et industrieux; nous avons mis en œuvre les Hébrides ; nous nous maintenons à Tahïti et aux Marquises en communication avec l'une des plus poétiques et rêveuses races de l' Univers, les Maoris, dont nos écrivains et artistes ont tiré quelques-unes des leçons qui ont le plus émerveillé le Monde. De même en les deux Amériques : de nos entreprises au Canada et au Brésil, plus tard à Panama, nous gardons encore les sympathies ardentes de tout un peuple néo-latin, nos deux belles et fières Antilles, une richissime Guyane que nous négligeons coupablement. Cette survivance de notre Passé impérial est déjà mieux qu'une consolation : elle est une espérance dont il dépend de nous seuls de tirer un avenir. Comme la Réunion, paradis de tourisme, nos Antilles sont prédestinées à devenir en outre le libéral et généreux prospecteur d'un enseignement pratique et idéaliste pour toute l'Amé- rique Centrale. La guerre de 1940 a révélé à tous, avec la valeur de la position stratégique de Fort- de-France, la validité du patriotisme de ces îles laborieuses où la Liberté ne cesse de chanter.
L'aviation augmente singulièrement les ressources stratégiques dans notre Empire, à qui nous n'avons
donné qu'une marine indigente ; les réserves mili- taires sont de premier ordre : nombre, endurance, mordant, dévouement, souplesse, discipline. Comme la Légion Étrangère, les Sénégalais se sont couverts de gloire par tout l'Univers. L'anabase du général Leclerc du Tchad à Strasbourg étincelle encore.
Les richesses économiques semblaient déjà remar- quables : nous les avons doublées par raison, volonté et dessein. Notre Paysannat Noir est en passe de devenir aussi célèbre que notre Armée Noire. Il ne reste plus qu'à coordonner le tout dans un plan d'en- semble qui empêche concurrences comme gaspillages.
Pour un aperçu des richesses intellectuelles, il suffirait d'évoquer qu'à elle seule la petite île de la Réunion, l'Ile des Poètes, a, en cent ans, donné à notre Littérature plus que maintes provinces. Or à peine a-t-on déjà ouvert quelques musées, et l'on sent que notre Art Colonial sera aussi fécond. L'in- telligence, analysatrice, puis synthétiste, la Culture y sont plus vives et étendues que dans les autres Domaines coloniaux. Il suffirait, en ces pays de foi et de confiance, de recevoir des directives spiri- tualistes pour qu'une prodigieuse moisson d'altruisme et d'idéal se superposât à l'édenisme indolent des Gauguin. Il en faut attendre un merveilleux renou- vellement de la Littérature et de l'Art de la France Totale : c'est en effet dans la possession francis- caine de nos colonies que notre génie de fraternité, si différent des génies racistes, peut trouver la décou- verte du Nouveau Monde de la bonté et de la beauté. Dans tous nos voyages nous l'avons constaté : nos Colonies s'affirment encore plus attachées à la
France que les Dominions à l'Angleterre. De cela découle une effusion des sensibilités, une fusion des âmes, d'où seule peut résulter la plus haute cons- cience de l'Univers intégral.
Nos anciennes colonies passées sous la domina- tion anglaise sont restées françaises de cœur, de langue, d'âme. La population du Canada, très catholique, s'est remarquablement accrue et n'a pas tardé à assimiler bien des éléments étrangers : de 65 000 à la prise de possession par l'Angleterre en 1763, elle a passé à 3 millions et demi et a même établi un million de Canadiens Français aux États- Unis. Après avoir été très hostiles à l'Angleterre, qui les accusa même en 1837 de vouloir rétablir
« une république française et catholique », ils sont devenus loyalistes, sous la condition du respect absolu de leur autonomie. Ils entretiennent à Paris une ambassade, nous envoient beaucoup de touristes admiratifs, accueillent avec ferveur nos missions, nos conférenciers, nos livres. L'Académie Française y a pleine autorité. Leur littérature est fort appré- ciée en France et leurs chefs politiques aimés res- pectueusement.
Si, au contraire, en Louisiane, comme à la Domi- nique, ne subsistent de notre long passage que quelques souvenirs langoureux, Haïti (2 millions d'habitants) a gardé le catholicisme, notre langue, notre esprit, le goût de nos romans; le clergé, venu de France en majorité, contribue, plus puis-
samment encore que le républicanisme et les modes parisiennes, portées avec élégance, à resserrer les liens. Nous négligeons de développer les rapports intellectuels, diplomatiques et financiers, alors que l'intelligence ardente et l'émulation tendre de l'élite la tournent avec grâce vers Paris et ses grandes Écoles.
En Égypte, par pusillanimité, nous laissons décroître notre prestige, une part de notre influence scolaire, et nos touristes, que ne relie aucune dis- cipline, n'ont plus le même ascendant ; mais nous gardons un grand nom, le souvenir fascinant de Napoléon, et, sans nous considérer autant, l'élite continue à nous aimer. Le français est très répandu ; nos lycées et écoles rayonnent.
L'Ile Maurice et les Seychelles constituent un petit Canada insulaire de l'Océan Indien : les femmes se refusent à apprendre toute autre que notre langue maternelle, et les riches viennent tous les deux ou trois ans acheter leurs toilettes à Paris ; maints jeunes gens y terminent leurs études; tout ce qui peut renforcer l'alliance franco-anglaise y est applaudi. Le clergé vient de nos séminaires. Les volontaires affluèrent sous nos drapeaux lors de la Grande Guerre. Tout le monde vibre à l'unisson de la France.
Dans l'Inde, les princes du Sud, nos alliés du X V I I I siècle, nous ont oubliés; certains chefs syriens méconnaissent les bienfaits, institutions et progrès économiques dont nous comblâmes leur pays depuis vingt ans; mais le Liban nous reste avec cœur attaché, et, partout, Université radieuse,
grandes et petites écoles psalmodient notre ensei- gnement et nos chansons. Nous restons la grande espérance de tous ceux qui souffrent. En Chine même, çà et là l'on ne désespère plus de nous.
L'étincelante floraison de nos lycées à l'étranger est un signe neuf de la survivance, sinon de notre prestige politique, de notre rayonnement, de notre culture. Depuis la Grande Guerre, la Troisième République a resserré autour du Quai d'Orsay les œuvres spirituelles qui assurent plus de fondement à cette puissance intellectuelle. Déjà « la Grande France » est une expression qui a retrouvé la majesté de la douceur, des charités, des fiers labeurs persévérants et du génie de compréhension libérale qui sont, eux aussi, le Jardin de la France.
M.-A. L.
LA FRANCE EN AFRIQUE
LA FRANCE EST UNE GRANDE PUISSANCE AFRICAINE
Les neuf dixièmes de ses territoires coloniaux,
— près de 11 millions de kilomètres carrés sur 12 millions de kilomètres carrés, — se trouvent situés en Afrique. Avez-vous réfléchi que grâce à une partie d'entre eux nous pouvions atteindre l'Équateur, — qui nous paraît pourtant bien loin de chez nous ! — sans quitter la France? Nous disons bien « sans quitter la France » : les bateaux français ne sont-ils pas une part de notre pays? Et de plus, lorsqu'ils traversent la Méditerranée, ce n'est pas une barrière qu'ils fran- chissent, mais une magnifique route de jonction qu'ils parcourent.
La France africaine, continentale et insulaire,
— Afrique du Nord, Afrique Occidentale française, Madagascar, Côte française des Somalis, — s'étend sur un peu plus d'un tiers de la surface totale de l'Afrique. C'est une superficie supérieure à celle de l'Europe tout entière. Grand fait d'étendue dont découle un autre fait capital :
LA FRANCE D'AFRIQUE
EST GRANDE COMME UNE EUROPE L'Angleterre ne vient qu'après elle, possédant ou contrôlant un tiers de l'Afrique (10 millions de