M. 125 - 1
MON CŒUR
S'OUVRE A TA VOIX
AGNÈS D'ORENS
MON CŒUR S'OUVRE A TA VOIX
EDITIONS DES REMPARTS 38, RUE DES REMPARTS-D'AIN A Y, LYON
I
La lourde porte du fort tourna lentement sur ses gonds, avec un bruit discordant de fer heur- té. L'homme sortit et s'arrêta sur la place. Der- rière lui, grinçantes, les clefs, guidées par une main anonyme refermant le sombre vantail, ren- daient Fernando au monde des vivants.
Il se tenait debout, la tête vide et creuse, les jambes molles. Il parcourut du regard la petite place triste, éclairée par une lumière incertaine.
Un soleil hésitant noyait de lueurs blanchâtres les maigres platanes du square. Le jour qui se levait n épargnait pas la laideur des pauvres fa- çades blêmes, dispersées autour d'un kiosque à musique démantelé.
Le froid matinal le saisit. D'un geste instinc- tif il releva le col de son pardessus.
Se retournant, Fernando jeta un dernier re- gard sur la masse impénétrable de la prison.
Puis, il prit la valise qu'il avait posée à terre, et contempla la ville qui s'étendait à ses pieds.
Livourne, scintillante comme une perle, s'éta- lait, paresseuse, déjà alanguie sous les premiers rayons de l'aube. La cité s'éveillait joyeuse. Des bruits confus, mêlés au grondement de l'océan se brisant sur les rochers, montaient vers Fer- nando.
Fasciné, il emplit ses yeux de cette vision uni- que. Alors, devant tant de beauté, il se sentit irrémédiablement seul.
Pourtant, il était libre !
Il frissonna longuement. Les pieds traînant sur le pavé visqueux et irrégulier, il descendit une ruelle étroite, où les premières lampes s'al- lumaient aux fenêtres.
Il longea des trottoirs, traversa des boulevards, se retrouva près d'une gare dans le halètement des trains et le sifflement des locomotives, et déboucha enfin sur une large avenue bordée de pins qui accédait à la mer. Un vent frais appor- tait du large des senteurs iodées qui, hier, avant- hier, tous les jours, depuis sept ans, le grisaient derrière les barreaux de la cellule du fort. Un soleil pâle fondait les brumes blanches et tein- tait de mauve l'horizon.
Fernando s'avança sur la plage, à lourdes en- jambées. Le sable encerclait ses chevilles d'une étreinte fluide, vite brisée. L'effort qu'il faisait à chaque pas, pour résister à cet étau mouillé, lui rendait un peu d'un courage qu'il croyait à jamais perdu. Sous ses lourds souliers, de frêles coquillages s'écrasaient en parcelles nacrées. Les vagues diaprées, frangées d'écume, étalaient d'harmonieux festons.
Il s'immobilisa, bien enfoncé dans le sable hu- mide. Les yeux lointains, il admira une vague- lette légère tressaillant à l'horizon. La haine et le désir de revivre se mêlèrent dans son cœur.
Le regard embué de larmes, sottement, il ne put
que répéter pour lui-même : « Je suis libre ! Je suis libre ! »
Fernando serra entre ses doigts la clef qui était dans la poche de son veston.
— Je regrette vivement, lui avait dit Maître Martinetto, son avocat et ami, la veille au par- loir, je regrette qu'une plaidoirie importante m'éloigne demain de Livourne. J'aurais voulu, moi-même, venir vous chercher à votre sortie du fort et vous ramener chez vous. Je ne le puis.
Voici la clef de votre demeure. D'ailleurs, vous aurez l'impression de rentrer après un court voyage. J'ai veillé moi-même à l'entretien des objets qui vous sont chers. L'avocat avait ajouté avec un bon sourire :
— « Je vous verrai dès mon retour. Au revoir, Pelletri et bon courage. »
— Courage ?... ricana Fernando.
Quittant la place, il se glissa à travers un dé- dale de vieilles rues tortueuses et sordides avoi- sinant le port et gagna, au 8 de la via Régina, l'appartement qu'il avait quitté depuis sept an- nées.
La sombre maison de pierre occupait un coin de rue. Des masses de jasmin parfumé débor- dant des hauts murs montaient à l'assaut des terrasses. Deux palmiers agitaient leurs bras désespérés. Fernando leva les yeux. Les volets étaient clos. L'ensemble paraissait triste et aban- donné, mais tranquille, loin des rumeurs de la ville. Il prit la clef, l'introduisit dans la serrure.
La porte s'ouvrit sans résistance sur un hall rem- pli d'ombre. Machinalement, il tourna le bouton électrique. Il retrouvait les vastes panneaux dé- corés en trompe-l'œil. Personnages et animaux couraient sur les murs. Caché à demi par une colonne, le sourire narquois d'une dame en robe à crevés de satin l'accueillit, ironique. Un page dissimulait derrière l'éventail de ses doigts une
grimace malicieuse. Des perroquets d'or terni se balançaient languissants. Des seigneurs équi- voques, aux airs ambigus jouaient avec un ouis- titi. La lanterne vénitienne, qui jetait une trou- ble clarté, avait en un instant ressuscité tous ces personnages hostiles.
Fernando frissonna. La fraîcheur de ce couloir le surprit. La fatigue lui tenaillait la nuque, martelait ses tempes, faisait danser devant ses yeux des poussières brillantes.
La pièce dans laquelle il entra était tiède et hospitalière. Après un affreux cauchemar, il était replongé dans le décor familier qu'il avait dû quitter précipitamment. Malgré tant d'an- nées d'absence, les somptueux tapis, la grâce sereine de la Diane de marbre exposée entre deux flambeaux d'argent, la coupe de jade sur la con- sole de fer forgé, avaient résisté à l'épreuve du temps.
Il s'approcha de la glace. Ces joues creuses, ces longs yeux gris cernés, cette boucle brune retombant nonchalante sur un front étroit, ce rictus fiévreux, étaient d'un inconnu. Il se rap- procha jusqu'à toucher des épaules cette image qu'il ne reconnaissait pas. Un rire aigu, désolé, s'échappa de ses lèvres et vint se heurter aux murs tendus de damas. Il se laissa tomber sur un divan. Un carafon de cristal était à portée de sa main. Il versa le liquide pourpre dans un haut calice à facettes.
Avant de boire, Fernando vida ses poches. Une paire de vieux gants de cuir, un mouchoir, des papiers d'identité, dix billets de mille lires. Plus rien, plus rien que cette liasse, ces quelques meu- bles, plus rien qu'une vie perdue...
Il éleva le verre jusqu'à sa bouche ; fixa le svelte jeune homme qui, du miroir, l'observait et suivait fidèlement ses gestes. « A ma fortune ! » lui lança-t-il sarcastique.
Ils burent ensemble.
Le tintement du cristal reposé sur la table de marbre réveilla un écho lointain. L'homme et son reflet se regardèrent inquiets.
Impératif, le marteau de la porte d'entrée insista.
Pelletri secoua la peur irraisonnée qui mouil- lait son dos. Dans la pénombre du couloir, les personnages s'estompaient sur les murs humides. De narquois, leurs sourires devenaient indécis.
Pour la première fois depuis si longtemps, Fernando réalisa qu'il renaissait à une vie nor- male. Il accomplissait un geste d'homme libre.
Il ouvrait une porte contre laquelle un inconnu frappait. Le verrou grinça. Sur le seuil, correct, impeccable, un chauffeur en uniforme noir, la casquette à la main, s'inclinait :
— Monsieur Pelletri ?
— Moi-même.
— Je suis chargé, monsieur, de vous remettre cette lettre et d'attendre une réponse.
— Un instant.
Les talons de Fernando claquèrent sur les dalles de l'entrée. Les vitres renvoyaient un jour verdâtre, qui déteignait sur le papier gris.
« Tout semble irréel, pensait Pelletri. Tout, sauf cet homme noir, solide, obséquieux. »
Il parcourut le message à la hâte :
« Monsieur,
C'est sur les conseils de Maître Martinetto, que je m'adresse à vous. Si vous cherchez un refuge, une occupation, un travail, et surtout le désir de survivre à de sombres années, veuillez suivre mon domestique. Je puis vous offrir tout cela. »
Autoritaire une longue signature indéchiffra- ble zébrait la page. « Etrange message... » rêva Fernando.
Simultanément, il revit sa sortie de prison, le toast porté à son reflet, son avenir douteux.
Sa valise était là, bouclée, prête pour un départ.
Pourquoi pas ? Il se tourna vers l'homme immobile : — Bien ! Je vous suis.
Il n'osa pas demander le but de ce curieux voyage. Le chauffeur prévenant rompit le si- lence :
— Nous n'arriverons qu'à la nuit.
Du regard, Fernando parcourut le hall. Il haussa ses épaules lasses, ramassa les quelques billets épars sur la table, prit sa valise et tira la porte sur un dernier rayon de lumière.
A l'angle de la rue, un coupé Alfa-Roméo attendait.
II
Lorsqu'il se réveilla, le crépuscule descen- dait sur la campagne. Il baissa la glace. Le grand air vif, aigre, le surprit, lui fit tourner la tête. Il ferma les yeux un instant afin de s'habituer à ces odeurs sylvestres.
Lorsqu'il les rouvrit à nouveau, ce fut un en- chantement. U vit défiler un chevauchement de vallons grisâtres, tachés par la rouille des chênes. De petits étangs aux eaux dormantes reflétaient un ciel de lilas. Au loin, au sommet d'une colline, un bois touffu barrait l'horizon que le crépuscule incendiait.
Le dos sombre du chauffeur s'anima :
— Que Monsieur ne s'impatiente pas. Mon- sieur est arrivé.
Bondissante, la voiture tourna dans un che- min sablé. Souple, elle longea une longue allée de magnolias. Après un virage crissant, au sor- tir des taillis, la villa apparut sur un fond de
collines. Sur l'écran bleuté des cyprès, elle dressait ses colonnades harmonieuses et blan- ches parmi les massifs d'hortensias. La faça- de qu 'illuminait le soleil couchant prenait des teintes d'opale. L'auto s'arrêta devant le perron à double circonvolution.
Une femme, d'un âge incertain, au chignon gris, se précipita volubile, ouvrit la portière, se saisit du bagage, salua le voyageur :
— Madame attend Monsieur.
Il grimpa, étourdi, les degrés de marbre clair, traversa derrière la camériste de grandes piè- ces, divers salons. Il allait sans émotion. Sa las- situde était telle qu'il passait comme en rêve dans le décor exquis de ces appartements.
Il retrouva brusquement, dans une vision ra- pide, son double blafard qu'il avait abandonné dans la maison de Livourne, maintenant re- fermée.
« Les jeux sont faits ! » lança-t-il à cette ombre imprécise.
Une porte à double battant, décorée de rin- ceaux d'or, se dressait devant lui. La femme de chambre poussa le vantail entrouvert et s'ef- faça pour le laisser passer. Du seuil de la cham- bre, il vit une femme qui le fixait de ses im- menses yeux noirs, le double enlacement de deux tresses d'ébène encadrant un visage or- gueilleux et pur. Les plis d'une robe de mous- seline blanche se déroulaient autour d'un corps élégant, dévoilant d'admirables épaules.
— Minerve, murmura-t-il.
Un sourire très doux détendit la bouche sé- vère, anima le visage imposant.
— Non, pas Minerve, seulement Dalila ! Miraculeux effet du souvenir ! Instantané- ment, les ans étaient abolis. Il se voyait, dix
années auparavant, applaudissant à tout rom- pre. Autour de lui, des centaines de spectateurs enthousiasmés clamaient leur admiration. Sur la scène, les bras chargés de fleurs, une très jolie jeune fille brune et pâle s'inclinait.
— Pour mes débuts à la Scala, répondit la voix harmonieuse. Je n'étais alors que Maria- Flora Visconti. Depuis, le succès supprimant mon double prénom, a fait de moi la Visconti.
Elle reprit avec art sa respiration.
— Monsieur, veuillez vous asseoir, invita- t-elle. Je ne vous ai pas convoqué pour évoquer des triomphes passés et quelques souvenirs, mais parce que maître Martinetto, en qui j'ai toute confiance, m'a longuement et chaleureuse- ment parlé de vous.
Impérative, la longue main blanche désignait un fauteuil. Fernando s'enfonça dans le capi- tonnage vert d'eau, ayant oublié, depuis long- temps, la mollesse voluptueuse des sièges où les corps coulent.
— Donc, poursuivit la belle voix, votre avo- cat m'a adressée à vous. En peu de mots, voici la raison pour laquelle vous êtes ici ce soir.
Vous n'ignorez point que je suis cantatrice. Le rappel d'une date décisive de ma vie nous a remis en mémoire à tous deux cette soirée où, pour la première fois, j'interprétais le rôle de Dalila sur la première scène du monde. Depuis, vous êtes demeuré dans l'ombre. Moi, j'ai tout sacrifié à un art qui fut toute ma vie. En contre- partie de ma voix, la musique m'a offert la for- tune et la renommée. Je suis lasse de l'une com- me de l'autre. J'ai presque trop d'argent et n'as- pire plus qu'à vivre égoïstement. J'ai décidé, dorénavant, de ne donner en Italie et à l'étran- ger que quelques représentations du répertoire courant et des récitals d'œuvres classiques. J'ai donc besoin de vous, non comme partenaire (son
rire musical s'égrena dans la pièce), mais com- me secrétaire. Nous voyagerons suffisamment pour retrouver à chacun de nos retours « La Regazza » avec un plaisir renouvelé. Vous aurez la charge de vous occuper de tout ce qui m'im- portune : correspondance, organisation des tour- nées, discussion des contrats avec les impresarii, intérêts divers. Vous vivrez ici même. D'un com- mun accord nous dresserons les conditions pré- cises de votre travail, de notre collaboration, plutôt. Vos congés dépendront de mes engage- ments.
— Mes congés ! coupa Fernando amèrement.
Où donc irai-je ?
— Ne m'expliquez rien que je ne vous de- mande. Votre passé vous appartient. Je vous fais une proposition. Voyez simplement si elle vous agrée.
Pelletri, les yeux vagues, fixa son hôtesse.
— Dangereux ! pensa-t-il. Où veut-elle m'en- traîner ? Je sors de l'enfer et ne peux descendre plus bas. Toutefois Martinetto est sérieux et ne peut vouloir ma perte.
Le timbre velouté vint vaincre ses efforts de résistance.
— Alors, que décidez-vous ? Il hocha la tête :
— J'accepte, madame, et je vous remercie.
— Mademoiselle, rectifia-t-elle. Je vais à l'ins- tant pourvoir à votre installation.
Pelletri suivit la servante qui le guidait dans le dédale des couloirs. Ils traversèrent le hall, glissant silencieux sur le sol revêtu de mosaïques jonquille et blanche. Un escalier en col de cygne s'élançait vers le premier étage. Ils gravirent les marches. La femme ouvrit une porte.
— Si monsieur désire quelque chose, que monsieur veuille prendre la peine de sonner ici.
Fernando ne put retenir une exclamation :
— Quelle grande et superbe chambre ! C'est un plaisir animal, chaud comme une gorgée de liquide qu'il ressentit en pénétrant dans la pièce. La porte refermée, pour la pre- mière fois depuis le matin il était seul, plongé dans une solitude bien différente de celle de la Via Régina. Dans ce décor nouveau, son fan- tôme ne l'attendait plus. L'atroce cauchemar ne le tyranniserait plus.
Il adressa un regard reconnaissant au lit ten- du de damas pourpre et crème, aux cabinets vénitiens incrustés de nacre et d'ivoire, au lustre fleuri. Il étira ses membres fatigués et se diri- gea vers la salle de bains.
Soudain, sur son passage, surgissant d'un décor de palais, vêtue de velours, couverte de joyaux, la Visconti lui tendait les bras. Des saphirs s'entrelaçaient le long de ses tresses sombres ; un bracelet de perles et de péridots scintillait à son poignet. Son regard langoureux suivait sa marche vers elle. Fernando tressaillit.
Le rêve était rompu. Il saisit la poignée ; la porte s'entrouvrit. Alors il put admirer la maî- trise de l'artiste qui avait si fidèlement repro- duit les traits de Maria-Flora...
Des tritons verdis de mousse s'ébattaient au milieu du bassin où se reflétaient contrefaites les colonnes doriques de la villa. Un léger souffle, l'envol d'une libellule, troublaient par instants la surface de l'eau et déformaient, au point de le rendre grotesque, le reflet de « La Regazza ».
Fernando ramassa un caillou dans l'allée, et, par jeu, le projeta dans l'onde. Immédiatement tout se brouilla. Arbres, nuages, dansèrent une sarabande effrénée, stoppée seulement par la bordure de soucis qui entourait le petit lac.
Les tritons impassibles continuaient leurs grimaces.
Penché sur ce miroir mouvant, il aperçut son visage déformé, exsangue, comparable à celui d'un noyé traîné par les courants. Il se retourna vivement et s'éloigna du bassin, erra parmi les pelouses et les boules roses des hortensias. j
Autour de lui tout était silencieux. Les cyprès dressaient leurs pointes sombres vers un ciel immuablement clair. La lumière, les fleurs, la campagne sereine l'accueillaient avec une con- fiance joyeuse en la vie. Le bonheur l'envahis- sait, rejetant dans l'oubli les dures années.
Etourdi, il s'accota contre un socle de briques sur lequel était dressé un cadran solaire. Les chiffres romains gravés dans la pierre indi- quaient les heures. Au bas de la flèche, en hom- devise reconnaissante « Tutto a te mi guida » mage au soleil, une banderole déroulait une (Tout me guide vers toi).
De là, la villa apparaissait dans toute sa splendeur. Adossée contre un fond de verdure, elle se dressait aussi pure et nette qu'un temple antique.
Une femme surgit de l'une des portes-fenêtres donnant sur la terrasse. Fernando reconnut aus- sitôt la svelte forme claire et le diadème de che-
veux bruns. Il alla au-devant de mademoiselle Visconti.
— Vous m'êtes plus utile que je n'aurais pu l'imaginer, lui lança la voix grave. Mon impre- sario est mourant. Je suis désemparée. Et dans trois jours, je chante La Favorite à l'Opéra de Vienne.
— Gravement malade ? s'inquiéta Pelletri.
La jeune femme parut contrariée :
— Je ne sais, mais usé. De toute façon, vous partez avec moi. Au fait, êtes-vous satisfait de votre installation ?
— Inutile question. Je sors d'une prison et, par.
un hasard miraculeux, entre dans une résidence magnifique. Mon appartement est un véritable musée ; mais votre portrait m'a troublé, hier au soir. Vous m'êtes apparue, tout à coup, comme une fée.
— Ce portrait n'est pas le mien. C'est celui de ma mère.
— Cantatrice ?
— Non, comédienne. Elle est morte, il y a quelques mois à peine.
Elle se tut. Son regard lointain erra sur les terrasses qui prolongeaient le parc.
Elle se laissa tomber sur un banc, tordit ses mains. Fernando observait, impuissant, cette douleur muette. Elle leva vers lui ses prunelles opaques. Ses yeux noirs le fixèrent sans le voir, et elle parla pour elle, douloureusement, ou- bliant qu'un inconnu entendait ses plaintes dé- chirantes.
— Ce fut un très grand chagrin. Nous ne nous étions jamais quittées. Elle m'avait soutenue, aidée. Elle seule connaissait mes joies, mes pei- nes, mes hésitations. Je lui dois tout. Plus que
moi, elle a contribué à mes triomphes. J'avais une voix.. Elle lui a donné une âme !
Un sanglot noua sa gorge. Des larmes glis- saient de ses yeux embués le long de son visage pâle.
— J'aurais tout donné pour qu'elle ne m'abandonne pas. Mais peut-on lutter contre la mort ?
Elle paraissait si sincère, si attendrissante, que Fernando se permit de lui adresser quel- ques paroles d'encouragement :
— Mais, signorina, une personne aussi jeune, aussi célèbre que vous, aussi entourée que vous devez l'être, ne doit pas appréhender la soli- tude !
Les traits d'albâtre se crispèrent.
— Depuis sa mort, j'ai rompu avec la vie brillante que je menais. A part maître Martinetto et de rares amis, personne ne vient plus à « La Regazza ». La solitude ? Pourquoi la craindrais- je ? Elle est maintenant ma seule compagne.
Elle soupira longuement puis taquina du pied une coccinelle qui se hissait péniblement au faîte d'un brin d'herbe. Se penchant, elle saisit l'insecte et le posa dans le creux de sa main :
— Regardez, dit-elle à Pelletri, c'est une bête à bon Dieu. Elle va s'envoler. La direction qu'elle empruntera m'indiquera le chemin que je dois suivre pour trouver la paix à défaut du bonheur !
La bestiole ne bougeait pas.
— Elle est récalcitrante, remarqua Maria- Flora. Je vais l'aider !
Elle approcha la main de ses lèvres, et son souffle ébranla la légère carapace piquetée de points noirs. Les ailerons translucides apparu-
COLLECTION MIRABELLE
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