M A U R I C E D R U O N
LA GRÈCE ET L'EUROPE
Le 7 octobre dernier, l'ambassadeur de Grèce à Paris, M. Dimitri Papaïoannou, a remis à M. Maurice Druon les insi- gnes de grand officier de l'ordre de l'Honneur. Cette cérémonie a eu lieu dans les salons de l'ambassade de Grèce, en présence d'un membre du gouvernement grec, M. Konofagos, du prési- dent Edgar Faure, de M. Maurice Schumann, ancien ministre des Affaires étrangères, de Mme Jacques Chirac, et de nombreux ambassadeurs, académiciens et personnalités françaises et grecques.
M. Maurice Druon est le premier écrivain français à être revêtu de cette dignité dans le premier ordre national grec, créé depuis le rétablissement de la démocratie.
Le discours qu'il a prononcé en cette occasion, en même temps qu'un témoignage de l'amitié franco-hellénique, est un plaidoyer pour l'admission rapide de la Grèce dan* la Commu- nauté européenne.
T e n'aime pas la Grèce seulement pour son passé. Je vois en
" elle tout autre chose qu'un musée des grandeurs disparues.
Antée avait besoin de toucher terre pour retrouver des forces.
J'ai besoin, de temps à autre, et le plus souvent possible, de tou- cher la terre de Grèce pour retrouver de l'âme.
Tous ici, mes amis grecs, comme mes amis français amis de la Grèce, ont parcouru cette riche, diverse et attachante Hellade toute découpée, sculptée, reliée par la mer, et toute baignée, auréolée d'une incomparable lumière. Mais, peut-être, ne sont-ils pas tous montés au sommet de l'Olympe pour regarder, du plus haut, ce pays si symbolique du destin des hommes et de l'effort des civilisations. Peut-être ne sont-ils pas tous descendus, en Crète, dans la grotte où Zeus enfant fut nourri par la chèvre-nymphe
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Amalthée, et où je fus conduit... par un chevrier. Peut-être n'ont- ils pas navigué, le long des côtes de Troie, entre Samothrace et Lesbos, sur un petit calque marchand dont le patron s'appelait, s'appelle toujours... Agamemnon ?
Connaissent-ils tous, à Edessa, l'antique Agiaï, ces cascades bruissantes jusqu'à produire une sorte de tonnerre d'eau, et qu'en- tendait Alexandre le Grand en sa jeunesse, tout en haut de cette rude Macédoine qui donne à la Grèce, de siècle en siècle, des hommes illustres et forts ? Nous savons bien quel est le dernier en date.
Peut-être n'ont-ils pas séjourné à Mestsovo, comme je le fis grâce à mon ami l'excellent écrivain et grand ministre Evan- ghelos Averoff, pour apprendre cette montagneuse Epire où le fascisme éprouva sa plus ignominieuse défaite et où le nazisme remporta sa plus décevante victoire ?
Peut-être n'ont-ils pas reçu, à Némée, d'un vigneron, mollets nus, en train de fouler ses raisins dans la cuve de bois, la plus belle grappe de sa vendange, sans un mot prononcé, simplement comme l'hommage au voyageur qui passe ? O h ! cher pays, le seul où le mot qui signifie « l'étranger » est aussi celui qui signi- fie « l'hôte » !
Peut-être ne sont-ils pas entrés dans la mairie de Misso- longhi pour y saluer la statue de Byron. A h ! quel pays où i l semble presque normal qu'un grand poète étranger soit venu combattre et mourir pour lui !
Je ne peux pas, à tous ces souvenirs qui affleurent sans cesse à la surface de ma mémoire, ne pas ajouter telle halte sur le rivage où naquit Aphrodite, telle visite aux monastères byzantins sur la route aux beaux cèdres de Troodos, telle méditation devant les tombeaux homériques de Salamis ou devant la sépulture de saint Barnabe, tant Chypre, l'indépendante mais hellénique Chy- pre, est inscrite dans cet espace de civilisation. E t c'est pourquoi depuis trois ans je me sens comme amputé de quarante pour cent de Chypre.
f \ ui, j'aime la Grèce dans son présent. Les sentiments qui me
^ lient au président Caramanlis sont nés à Paris, sur le balon du boulevard de Montmorency, parce que mon amour pour la Grèce me disposait à mieux comprendre la souffrance et la pensée de
L A G R È C E E T L ' E U R O P E 299 cet homme seul, dont le regard était sans cesse et physiquement tourné vers la Grèce, dont l'esprit était, à tout instant, habité par le seul souci de la Grèce. Je n'ai jamais vu, et pourtant j ' a i connu beaucoup de grands exilés, un homme souffrir plus inten- sément d'être éloigné de son pays. Cette souffrance a préparé des jours lumineux.
L a Grèce, comme la France, est une terre destinée à fournir continûment, dans le malheur comme dans l'exploit, des exemples à l'humanité. Et, en ce moment, elle en fournit un, des plus remarquables. Mais les Grecs, qui partagent avec les Français tant de traits de caractère, et d'abord le triple goût de l'intelli- gence, de la discussion et de la liberté, les Grecs partagent aussi ce penchant à ne reconnaître pleinement les vertus de leurs grands hommes d'Etat qu'en deux occasions : le jour où ils appellent ceux-ci pour les sauver, et le jour où ces sauveurs les quittent à jamais.
Sans doute, les débats qui occupent l'ordinaire des jours cachent les grands accomplissements en train de s'inscrire sur le mur de l'histoire. A discuter du choix des pinceaux, on ne voit plus la fresque.
Ceux qui regardent de plus loin prennent aisément conscience de l'ensemble de l'œuvre en train de s'accomplir. Nous, de France, nous voyons avec le recul géographique qui convient l'ampleur de la tâche effectuée en Grèce depuis trois ans. D'abord, la Grèce sauvée des drames dans lesquels elle aurait pu plonger. L'histoire des catastrophes évitées jamais ne sera écrite. Songeons à ce qui aurait pu arriver si la double calamité de la guerre civile et de la guerre étrangère s'était abattue sur la Grèce ; songeons à ce qui aurait pu en découler, tragiquement, non seulement pour la Grèce, mais pour l'Europe.
Quelle gratitude l'Europe doit à celui qui en quelques heures fit que le double drame n'éclatât pas ! Nous sommes heureux que ce soit sur des ailes françaises, et par la décision du chef de l'Etat français, que Constantin Caramanlis, à cette heure suprême, ait pu rejoindre Athènes.
Et depuis ? Une sage magnanimité exercée afin que la récon- ciliation nationale soit possible ; la démocratie restaurée au pays qui en fut le berceau, mais une démocratie enfin adulte, et pour- vue d'institutions fermes ; l'économie repartie ; les activités en
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tous domaines relancées ; la Grèce reparue et de nouveau elle- même, reprenant sa place éminente et rayonnante parmi les nations du monde. J'aurai tout dit d'un mot quand j'aurai dit que Caramanlis est à la Grèce ce que de Gaulle fut à la France.
I l a été mille fois répété, jusqu'à la faire paraître une bana- lité, cette phrase de Platon selon laquelle les peuples ne seraient bien gouvernés que le jour où les rois seraient philosophes, à moins que ce ne soient les philosophes qui occupent la tête des Etats. Mais ce souhait cesse d'être une banalité lorsqu'il se réalise.
E n quel pays autre que celui de Platon voit-on aujourd'hui un grand philosophe, à la fois platonicien et chrétien, auteur d'admi- rables Dialogues, tel que l'est Constantin Tsatsos, occuper la pre- mière magistrature de la République ? Quelle surprise heureuse que de voir s'exaucer ainsi le rêve plus que deux fois millénaire du père de toutes les philosophies d'Occident !
out cela fait que j'aime aussi la Grèce dans son avenir. Et c'est
A pourquoi je déplore les lenteurs mises à l'entrée de la Grèce dans la Communauté européenne, et que je m'en inquiète. N o n seulement pour ce que l'Europe peut apporter à la Grèce, mais tout autant pour ce que la Grèce peut apporter à l'Europe. Quel- ques raisins de Corinthe ne feraient pas mal pour relever la saveur du biscuit de Bruxelles. O u plutôt, i l faudrait bien savoir que quand i l s'agit de Corinthe i l ne s'agit pas seulement de raisin.
L'Europe, c'est d'abord et avant tout un espace culturel où prospèrent certaines manières de penser, de légiférer et de pro-
duire. Qu'est que l'espace culturel européen sans la Grèce ? C'est comme si l'on voulait mettre l'arbre d'un côté et ses racines de l'autre.
L'Europe, c'est l'expression élargie de la civilisation médi- terranéenne. Qu'est-ce que la Méditerranée sans la Grèce, qui en a fécondé les rivages et qui en commande toujours les accès orien- taux?
L'importance des nations ne se mesure pas seulement à l'étendue de leur sol ou au nombre de leur population. Elle se mesure à leur importance stratégique ; elle se mesure à leur capacité créatrice en tous domaines d'activités humaines ; elle se mesure à la présence que leur donne, dans le concret des
LA GRÈCE ET L'EUROPE 301 peuples, la personne de ceux qui les dirigent ou qui les repré- sentent.
Je parlais de Chypre, l'indépendante et hellénique Chypre.
Six cent mille habitants, l'un des plus petits Etats du monde.
Est-ce à cela que nous mesurons son importance ? N o n . Nous la mesurons à la présence que lui a donnée, en notre temps, la haute figure de l'archevêque Makarios. Et, à Paris, la présence de Chypre, c'est celle qu'a su lui donner un grand ambassadeur, subtil et sage, que les plus puissantes nations pourraient envier, notre ami Polys Modinos qui est lui aussi un philosophe, un philosophe du droit.
L a Grèce, c'est beaucoup plus que neuf millions d'habitants.
C'est neuf millions multipliés par les millions de souvenirs d'étude et de voyage inscrits au cœur de tant d'hommes de par le monde ; c'est neuf millions, plus les innombrables amitiés qu'elle possède dans l'univers et d'abord à Paris, ces amitiés que l'on sait i c i , en cette ambassade, si bien entretenir, prouvant que la grande diplomatie peut être aussi la diplomatie du cœur.
Parlant de la présence de la Grèce, et de l'avenir, i l me revient à l'esprit une idée, un souhait, émis par le président Cara- manlis lors de sa visite officielle en France en 1975, et qu'il exprima au cours d'un entretien avec notre premier ministre, qui était alors M . Jacques Chirac, et moi-même. Cette idée, c'était celle de la création d'une Maison de la Grèce à Paris, une vraie maison, pas seulement une façade du tourisme, mais un lieu de témoignage et d'échange, en profondeur, de toutes les activités culturelles, universitaires, artistiques, économiques, industrielles, un point de rencontre et de ralliement pour tous ceux qui à Paris aiment la Grèce, et en Grèce aiment la France. Les bonnes graines souvent mettent du temps à germer. L e moment ne serait- i l pas venu de reprendre l'idée lancée par l'illustre voyageur athénien et de la faire fleurir entre deux pavés de votre vieiîlc capitale ?
M A U R I C E D R U O N de l'Académie française