Thesis
Reference
L'influence de l'affect positif et négatif sur la perception des buts de santé
PLYS, Ekaterina
Abstract
Dans cette recherche nous avons étudié les relations entre l'affect négatif et positif et la perception des buts de santé. Pour cela, nous avons réalisé sept études visant à examiner la perception des buts de santé et des moyens y associés en fonction de l'affect positif et négatif et des humeurs spécifiques de tristesse et de colère. L'ensemble de nos résultats montrent que la perception de certaines dimensions des BS diffère en fonction de l'état affectif : les individus qui ressentent de l'affect négatif ont tendance à percevoir leurs buts de santé de façon plus pessimiste et négative, toutefois, ceux qui ressentent de l'AP ont tendance à les percevoir de façon plus positive et optimiste. En plus, nous avons révélé que les moyens associés aux buts de santé sont influencés par l'affect de façon similaire. Cette recherche contribue à une meilleure compréhension des biais dans les jugements produits par l'affect.
PLYS, Ekaterina. L'influence de l'affect positif et négatif sur la perception des buts de santé. Thèse de doctorat : Univ. Genève, 2019, no. FPSE 748
DOI : 10.13097/archive-ouverte/unige:131054 URN : urn:nbn:ch:unige-1310540
Available at:
http://archive-ouverte.unige.ch/unige:131054
Disclaimer: layout of this document may differ from the published version.
1 / 1
1 Section de psychologie
Sous la direction du professeur Olivier Desrichard
L’influence de l’affect positif et négatif sur la perception des buts de santé
THESE
Présentée à la
Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation de l’Université de Genève
pour obtenir le grade de
Docteur en psychologie
par Ekaterina PLYS
de
La Fédération de Russie Numéro d’étudiant : 10-343-341
Thèse No 748
GENEVE
Décembre, 2019 Jury composé de :
Monsieur Olivier Desrichard, Professeur à l’Université de Genève, Directeur de thèse Madame Kerstin Brinkmann, Maître assistante à l’Université de Genève
Monsieur Juan Manuel Falomir-Pichastor, Professeur à l’Université de Genève Madame Aurélie Gauchet, Maître de conférences à l’Université Grenoble Alpes
2
3 Remerciements
Tout d’abord, je remercie mon directeur de thèse Olivier Desrichard. Tu m’as accepté dans ton équipe pendant une période difficile pour moi et m’a donné l’opportunité de faire cette thèse et de découvrir le domaine passionnant de la psychologie de la santé. Merci pour tes explications, tes encouragements, tes conseils, de tout ce temps que tu m’as accordé pour discuter de la préparation des expériences et des résultats qui allaient dans tous les sens sauf celui prédit par nos hypothèses. Merci de ta patience et ta compréhension.
Je remercie les membres de jury de leur patience pour la lecture de ce document. Un merci particulier à Kerstin Brinkmann et à Juan Manuel Falomir-Pichastor pour les échanges que nous avons eu au sujet de ma thèse.
Mes chers collègues, Lisa, Nathalie, Fannie, Marcello, Kristina, Morgan et Ariane, je vous remercie infiniment pour votre disponibilité, vos partages, votre professionnalisme, votre optimisme et votre amitié. Ces quatre années durant lesquelles j’ai travaillé avec vous sont inoubliables. Tant d’heures passé à discuter des équations structurales, des clusters, des régressions, des interactions… et encore plus pour papoter ! Vous m’avez fait découvrir la littérature et la culture française, vous étiez mes professeurs de langue française.
La langue française… Une belle langue, riche et permettant d’exprimer un nombre insoupçonné de nuances… Une langue extraordinaire et en même temps tellement dure à maîtriser… Michaël, un énorme merci à toi pour la relecture de ma thèse. Merci pour ta disponibilité, ta patience et toutes les questions que tu m’as posées (sur les termes surtout) et qui ont permis de rendre plus aisé la lecture de cette thèse.
Claire et Céline, mes voisines au 4ème étage, merci de votre présence, des pauses café et des encouragements, surtout à la fin de la thèse. Merci à ma famille. Bien que vous soyez loin, j’ai ressenti toujours votre présence et soutien.
4 TABLE DE MATIÈRE
CADRE THÉORIQUE ... 6
Introduction générale ... 7
Chapitre 1. Buts : définitions et caractéristiques ... 10
Définitions des buts et leurs liens avec la motivation et l’action ... 10
Hiérarchie des buts ... 12
Relations entre les buts ... 13
Typologie des buts ... 15
Facteurs favorisant l’adoption et la poursuite des buts ... 18
Particularité des buts de santé ... 21
Chapitre 2. États affectifs et leur influence sur les jugements ... 24
Rôle adaptatif de l’affect ... 24
Modèles qui expliquent l’influence des états affectifs sur les jugements ... 27
Facteurs pouvant diminuer l’effet de l’affectif ... 43
Chapitre 3. Relations entre l’affect et les buts ... 52
Question de recherche ... 59
PARTIE EMPIRIQUE ... 66
ARTICLE 1 ... 67
Introduction ... 68
Study 1 ... 72
Study 2 ... 80
Study 3 ... 86
General discussion ... 94
Conclusion ... 97
ARTICLE 2 ... 98
Introduction ... 98
Study 1 ... 102
Study 2 ... 110
General discussion ... 117
Conclusion ... 120
ARTICLE 3 ... 122
Introduction ... 122
Study 1 ... 127
Study 2 ... 136
5
General discussion ... 141
Conclusion ... 144
DISCUSSION GÉNÉRALE ... 146
Conclusion ... 158
BIBLIOGRAPHIE ... 160
6
CADRE THÉORIQUE
7 Introduction générale
Les maladies non-transmissibles, telles que les maladies cardio-vasculaires, les diabètes ou le cancer causent plus de 35 millions de décès chaque année ce qui constitue plus de la moitié de tous les décès, sauf en Afrique subsaharienne (Kontis et al., 2014). L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a identifié les quatre facteurs de risque les plus importants pour les maladies non-transmissibles. Il s’agit de l’abus d’alcool, du tabagisme, du manque d’activité physique et de la consommation insuffisante de fruits et de légumes (World health organisation, 2009). Par exemple, Lee et al. (2012) ont révélé que dans le monde entier l’inactivité physique cause 6%
des maladies cardio-vasculaires, 7% des cas de diabètes et 10% des cas de cancer du côlon. Par conséquent, la prévention des maladies non-transmissibles doit s’appuyer sur la promotion des comportements de santé (CS). Cependant, malgré l’effort réalisé pour rendre la population consciente de l’importance des CS, de nombreuses personnes n’adoptent pas un mode de vie sain. Selon des statistiques de l’OMS (2018), le taux de personnes qui ont une activité physique insuffisante est le plus élevé dans les pays industrialisés avec 26% d’hommes et 35% des femmes. Chez les adolescents âgés entre 11 et 17 ans ce taux est encore plus élevé et représente 81% dans le monde entier (World health organisation, 2018). De plus, dans le monde entier on compte environ 1.1 milliard de fumeurs et la consommation d’alcool dans certains pays (Europe, Argentine, Australie) peut monter au-delà de 10 litres d’alcool pure par personne par année (World health organisation, 2009, 2019).
Plusieurs barrières empêchant l’adhésion aux CS ont été identifiées dans la littérature.
Elles peuvent être liées à des facteurs environnementaux (manque d’infrastructures sportives à proximité), à l’organisation de son planning quotidien (plusieurs objectifs à poursuivre, manque de temps), à la fatigue, au manque de motivation, aux difficultés à gérer ses tentations, au stress, aux symptômes dépressifs ou encore à l’affect négatif (e.g., Appelhans, French, Pagoto, &
Sherwood, 2016; Bonnet et al., 2005; Middleton, Anton, & Perri, 2013; Rothermund, 2006;
8 Taniguchi, Shacham, Önen, Grubb, & Overton, 2014). Nous nous sommes intéressés à la relation entre les CS et l’affect. Pour ce faire, nous sommes partis de l’hypothèse que l’influence de l’affect sur les CS n’est pas directe et passe par des buts de santé. L’importance des buts pour les comportements a été évoquée par plusieurs chercheurs (Gebhardt, 2006; Kruglanski et al., 2002; Locke & Latham, 1990; Moskowitz, 2012). De plus, Bandura (2005) suggère que “la promotion de la santé devrait commencer par les buts” (2005, p. 1, traduction personnelle). Les buts possèdent des caractéristiques qui peuvent faciliter ou freiner leur adoption et poursuite.
Nous supposons que la perception de ces caractéristiques n’est pas stable et peut être influencée par des états affectifs. Cette hypothèse se base sur un grand nombre de travaux qui ont montré que les états affectifs peuvent exercer une influence profonde sur les jugements et les décisions des individus (e.g., Bower, 1981; Forgas, 1995; Lerner & Keltner, 2000; Schwarz & Clore, 1983).
L’objectif de cette thèse est d’étudier l’impact de l’affect négatif et positif sur la perception de certaines caractéristiques des buts de santé (BS). Nous nous intéressons aux buts formulés de façon consciente et à l’impact de l’affect incident (incidental affect). Dans le chapitre 1 nous présenterons les définitions des buts et des BS, discuterons de leur importance pour les comportements et préciserons des facteurs qui favorisent et freinent leur adoption et poursuite. Comme les moyens sont d’une grande importance pour la poursuite des buts, nous aborderons la question de la hiérarchie des buts et des moyens. Le chapitre 1 nous permettra de cerner des caractéristiques importantes des BS qui seront étudiées dans nos expériences. Dans le chapitre 2 nous aborderons les fonctions de l’affect et son influence sur les jugements. Nous passerons en revue des modèles expliquant des biais dans les jugements causés par les états affectifs ; nous parlerons également des facteurs permettant de diminuer de tels biais. Cette partie nous permettra de préciser les mécanismes d’influence de l’état affectif sur les jugements et par la suite de formuler nos hypothèses. Le chapitre 3 est consacré à la discussion des
9 recherches qui portent sur la relation entre les états affectifs et la perception des buts. La revue des connaissances sur ce sujet nous permettra de préciser la direction de nos études. La partie empirique contient sept études organisées en trois articles. Dans ces études nous avons testé l’impact direct de l’affect négatif et positif sur la perception des BS et des moyens associés à ces buts, ainsi que le rôle modérateur de certains facteurs. Nous discuterons ensuite les résultats obtenus, leurs potentielles applications pratiques et leurs apports scientifiques.
10 Chapitre 1. Buts : définitions et caractéristiques
L’objectif du chapitre 1 est d’introduire des notions importantes et de présenter des théories qui seront utiles pour faciliter la compréhension des sections qui suivent. Ce chapitre représente alors une revue de littérature générale au sujet des buts. Nous commencerons par définir le terme « but » et discuter le lien entre les buts et les comportements. Ensuite, nous parlerons des systèmes des buts, introduirons la notion des moyens, des conflits et de la facilitation entre les buts, nous discuterons également leur lien avec les processus d’adoption et de poursuite des buts. Nous reviendrons sur ces notions dans le chapitre 3 et dans certaines de nos études pour voir comment la perception des conflits, de la facilitation et des moyens associés aux buts peut être influencée par l’affect. Le chapitre 1 inclue également une brève discussion des types des buts. Bien que cela ne fait pas objet de notre recherche, c’est un sujet important, car certains types des buts sont adoptés et poursuivis plus facilement que les autres et sont associés avec l’affect négatif ou la dépression. Et finalement les deux dernières sections sur des facteurs qui favorisent l’adoption et la poursuite des buts et sur les particularités des buts de santé sont nécessaire pour justifier le choix de variables pour nos études et pour formuler nos hypothèses.
Définitions des buts et leurs liens avec la motivation et l’action
Bien que le terme « but » soit largement utilisé dans la littérature scientifique, il n’existe pas de consensus sur sa définition et sa conceptualisation (Elliot & Fryer, 2008; Ramnerö &
Törneke, 2015). Comme le notent Ramnerö et Törneke (2015), dans la littérature sur les buts ce terme n’est soit pas défini, soit défini de façon différente d’un auteur à l’autre. Le concept de but peut inclure des standards comportementaux, souhaits et fantasmes, besoins, motivations ou drives. Des définitions peuvent faire référence à des représentations internes, focalisation sur le futur, résultats désirés, engagement ou affect (Elliot & Fryer, 2008). En se basant sur les
11 caractéristiques principales des buts discutées dans la littérature, Elliot et Fryer (2008) ont proposé la définition suivante : un but est une représentation cognitive d’un objet dans le futur que l’organisme désire approcher ou éviter (Elliot & Fryer, 2008).
Plusieurs auteurs suggèrent qu’il est nécessaire de considérer les buts pour pouvoir comprendre et prédire des comportements humains (e.g., Chulef, Read, & Walsh, 2001;
Gebhardt, 2006; Kruglanski et al., 2002). Selon Kruglanski et al. (2015), les buts expliquent pourquoi les individus s’engagent dans un comportement (par exemple, un étudiant travaille de manière appliquée durant tout le semestre car il s’est fixé le but de réussir son examen). Les buts dirigent l’attention et l’effort de l’individu vers des activités pertinentes et les détournent des activités non-pertinentes (Moskowitz, 2012). Plusieurs hypothèses ont été avancées afin d’expliquer les liens entre les buts et la motivation d’agir. Selon Miller, Galanter et Pribram (1960), la motivation d’agir provient de l’existence d’un écart entre l’état actuel et le but fixé qui représente l’état souhaité. Locke et Latham (2013) s’opposent à cette position en suggérant que le but lui-même représente la source de motivation primaire pour les individus. Les individus créent volontairement des écarts et s’engagent dans des actions dirigées par les buts, car cela est nécessaire pour leur survie. D’autres auteurs proposent que la source des buts provienne des besoins : des besoins causent des désirs et des désirs nous donnent des motivations (Moskowitz, 2012). Certains buts peuvent également découler des feedbacks obtenus ou des aspirations pour l’avenir (Moskowitz, 2012). La poursuite d’un but commence par sa définition (son adoption). Durant cette étape, les individus évaluent la valeur associée au but, sa désirabilité et la probabilité de réussite (Moskowitz, 2012). Le stade de poursuite implique des actions : les individus planifient leurs comportements, cherchent des opportunités qui favorisent le progrès et surveillent les progrès accomplis (Moskowitz, 2012; Rothermund, 2006).
12 Hiérarchie des buts
Selon plusieurs auteurs (e.g., Shah & Kruglanski, 2000), les buts sont organisés de façon hiérarchique avec quelques buts abstraits en haut de cette hiérarchie et de nombreux sous- objectifs (ou de moyens) de plus bas niveau. Les moyens sont alors des sous-objectifs qui servent à atteindre des buts de niveau plus élevé ; ils peuvent également être des actions dont l’accomplissement sert à progresser vers le but. Des buts et des moyens sont connectés entre eux et forment un système de buts. Dans un tel système, les éléments sont reliés de façon verticale et latérale (Figure 1). La force d’association entre un but et son moyen varie en fonction de certains facteurs. Par exemple, plus il est probable que le moyen amènera à l’accomplissement du but, plus l’association est forte. Cependant, plus d’alternatives existent pour atteindre un certain but (plus le nombre de moyens est élevé), moins l’association entre le but et les moyens est forte (Shah & Kruglanski, 2000).
La Figure 1 nous montre qu’un moyen peut servir un seul but (moyen uni-finalité) ou plusieurs buts (moyen multi-finalité). Toutefois, l’association but-moyen n’est pas toujours consciente et peut dépendre du contexte. Par exemple, une personne peut se servir de plusieurs moyens pour venir au travail (aller à pieds, aller à vélo ou prendre un bus) ; le choix du moyen
13 dans une situation particulière dépendra du contexte (conditions météorologiques, fatigue etc.).
Enfin, certains moyens peuvent favoriser le progrès vers un certain but mais nuire au progrès vers un autre (counterfinal means). Par exemple, faire du jogging tous les soirs est un excellent moyen pour se maintenir en bonne forme physique, cependant, cela pourrait empêcher de se préparer à un examen important (Bélanger et al., 2016).
Les moyens sont importants dans le processus de poursuite des buts. Selon Shah et Kruglanski (2000), l’accessibilité de plusieurs moyens augmente l’engagement dans le but et diminue sa difficulté perçu. Choisir correctement un moyen est crucial pour la poursuite des buts (Bélanger et al., 2016). Selon Shah et Kruglanski (2000), le meilleur moyen est celui qui peut servir à plusieurs buts activés à un moment donné. Par exemple, si une personne est fatiguée, elle préférera un moyen demandant le moins de ressources possible. Cela nous renvoie à l’importance du contexte : selon la situation, des moyens différents pourraient être préférés afin d’avancer vers le même but (Kruglanski et al., 2002; Shah & Kruglanski, 2000).
Relations entre les buts
Nous avons déjà vu que les buts sont inter-connectés et que certains buts peuvent faciliter ou empêcher la poursuite d’autres buts. La facilitation entre les buts désigne une situation où le progrès vers un but favorise la réalisation d’un autre. Selon Riediger et Freund (2004), il existe deux mécanismes de facilitation : relations instrumentales entre les buts et recoupement des stratégies d’accomplissement des buts. Les relations instrumentales surviennent quand l’accomplissement d’un but représente une étape vers la réalisation d’un autre. Par exemple, afin de devenir psychothérapeute en Suisse, un étudiant doit terminer un master en psychologie et suivre une formation post-grade. Le recoupement des stratégies, quant à lui, se réfère à une situation dans laquelle une stratégie favorise le progrès vers des buts
14 différents. Par exemple, s’inscrire à un cours de danse est à la fois utile pour apprendre à danser et pour faire connaissance avec de nouvelles personnes (Riediger & Freund, 2004).
Des relations conflictuelles entre les buts surviennent quand la poursuite d’un but interfère avec la réalisation d’un autre. Il existe deux catégories de conflits : contraintes au niveau des ressources et utilisation des stratégies incompatibles. Généralement, les ressources dont nous disposons (e.g., temps, énergie, argent) sont limitées, alors si la réalisation de deux buts nécessite plus de ressources que ce qui est disponible, les buts entrent en conflit. Par exemple, les buts « être un étudiant appliqué » et « gagner bien ma vie » peuvent être en conflit car les deux demandent du temps. L’utilisation des stratégies incompatibles se réfère à des situations où l’utilisation d’une même stratégie favorise le progrès vers un but mais empêche l’accomplissement d’un autre (Riediger & Freund, 2004).
Riediger et Freund (2004) suggèrent de considérer la facilitation et le conflit entre les buts comme deux dimensions différentes. En effet, il est possible que deux buts puissent être vus par la même personne comme conflictuels et favorisants en même temps. Par exemple, le but « s’exercer régulièrement » peut favoriser le but « réussir professionnellement », car le sport diminue le stress et augmente l’efficacité. Toutefois, la pratique du sport nécessite du temps qui pourrait être investi au travail.
Il semblerait logique que les conflits entre les buts empêchent leur accomplissement et certains auteurs suggèrent (e.g., Gebhardt, 2006) que l’anticipation des conflits bloque l’adoption de nouveaux buts. Toutefois, avoir des conflits est naturel et la plupart des individus arrivent à gérer les conflits et atteindre leurs buts (Boudreaux & Ozer, 2013). Presseau, Sniehotta, Francis et Gebhardt (2010) et Presseau, Tait, Johnston, Francis et Sniehotta (2013) ont également révélé que des conflits ne représentent pas la cause principale de l’abandon à poursuivre des buts. Boudreaux et Ozer (2013) suggèrent que d’autres facteurs pourraient entraver le processus de poursuite des buts, tels que des différences interindividuelles en matière
15 de planification, la gestion du stress ou la capacité à retarder le moment d’obtention d’une récompense (delay gratification).
Typologie des buts
Plusieurs types de buts peuvent être distingués en fonction de leur niveau d’abstraction, de leur position dans la hiérarchie, ou de la motivation à les atteindre. Les définitions de certains types se chevauchent partiellement, ce qui permet de classer les buts dans différents types à la fois. Les buts concrets sont détaillés et spécifiques et amènent à des résultats tangibles (me servir une tasse de café, lire et résumer trois articles jusqu’au soir). Les buts abstraits représentent des objectifs globaux qui manquent de critères précis d’évaluation du progrès.
Souvent, de tels buts ne peuvent être atteints qu’en partie et nécessitent différents comportements réalisés dans différents contextes (Fujita & MacGregor, 2012). Par exemple, pour être un étudiant appliqué il faut venir à l’heure aux cours, faire tous les devoirs, participer activement aux discussions, collaborer et respecter ses collègues. Parfois, les buts abstraits peuvent également être catégorisés comme des buts à long terme et ceux concrets comme des buts à court terme (e.g., Bar-Anan, Liberman, & Trope, 2006). La différence entre les buts à long terme et ceux à court terme peut être liée au point de départ (le moment où l’individu se met dans la réalisation du but) ou le point d’arrivé, c’est-à-dire le moment où le but sera atteint (Fujita & MacGregor, 2012). Il est à noter que certains buts à long terme n’ont pas de délai précis pour leur accomplissement (Fujita & MacGregor, 2012). Par exemple, il n’est pas possible d’indiquer une date où le but « rester en bonne santé » sera atteint. Toutefois, des évaluations de santé peuvent être faites à certains intervalles pour estimer la progression vers ce but. Finalement, les buts peuvent être considérés comme des moyens et des fins. Comme nous l’avons déjà mentionné, les buts sont organisés de façon hiérarchique (Kruglanski et al., 2002). Dans la hiérarchie des buts, les moyens sont des sous-objectifs utilisés pour atteindre les
16 buts de plus haut niveau qui sont les fins. Cette distinction est relative, car plusieurs sous- objectifs peuvent être considérés en tant que fins pour des sous-objectifs de niveau encore plus bas (Fujita & MacGregor, 2012; Kruglanski et al., 2002). Par exemple, le sous-objectif
« apprendre à cuisiner des plats végétariens » peut servir un moyen pour le but « manger plus de légumes et de fruits » qui, à son tour, sert à atteindre le but de plus haut niveau « rester en bonne santé ».
Les buts peuvent être classés en fonction d’orientation ou du système motivationnel qui guide les comportements. On distingue les buts d’approche ou d’évitement, les buts de promotion ou de prévention, des buts de maîtrise ou de performance, ainsi que l’activation et l’inhibition comportementale. Des stimuli positifs sont intrinsèquement associés aux buts d’approche et des stimuli négatifs sont associés aux buts d’évitement. Nous nous fixons alors des buts d’approche pour obtenir des résultats désirés et les buts d’évitement pour augmenter l’écart entre l’état actuel et des résultats que nous voudrions éviter (Elliot, 2006). Il est à noter que l’approche sous-entend également le maintien des résultats positifs déjà acquis tout comme l’évitement implique la motivation à s’éloigner de quelque chose de négatif déjà présent (Elliot, 2006). Les individus ayant une forte motivation d’approche sont particulièrement sensibles à la présence des récompenses et des résultats positifs, ceux avec une forte motivation d’évitement sont sensible à la punition et à des résultats négatifs (Fujita & MacGregor, 2012). Les buts d’approche et d’évitement peuvent être fixés pour obtenir des résultats semblables. Par exemple, afin de maintenir un poids convenable, l’individu peut se fixer un but d’approche
« manger plus de fruit et de légumes » ou un but d’évitement « éviter de manger des sucreries ».
Cependant, la façon de formuler les buts influence leur poursuite et ainsi favorise ou freine le progrès (Fujita & MacGregor, 2012; Mann, de Ridder, & Fujita, 2013).
Les buts de promotions sont liés au développement personnel, aspirations et souhaits et dirigent l’attention des individus vers des résultats positifs. Par exemple, la personne avec un
17 but de promotion d’améliorer les relations sociales visera à renforcer ses relations avec son entourage et à ne pas se couper de contacts sociaux. Les buts de prévention, quant à eux, sont liés à la protection, la sécurité et la responsabilité et favorisent l’évitement des résultats négatifs.
Par exemple, une personne avec un but de prévention de protéger ses relations avec les autres, essayera d’éliminer tout ce qui pourrait menacer ses relations et éviter l’exclusion sociale (Higgins, 2001; Molden, Lee, & Higgins, 2008). La réalisation des buts de préventions et de promotion est accompagnée d’émotions différentes. Un succès lié aux buts de promotions amène la joie, tandis qu’un succès lié aux buts de prévention amène la relaxation. Un échec dans la réalisation d’un but de promotion amène à une tristesse et un découragement, tandis qu’un échec dans un but de prévention provoque une nervosité et une agitation (Higgins, 2001).
Il faut distinguer les buts de promotion et de prévention des buts d’approche et d’évitement. La motivation de promotion et de prévention se réfère à des motifs plus globaux à approcher du positif et à éviter du négatif. Molden et al. (2008) donnent un exemple qui permet de mieux comprendre la différence entre les deux types de motivation. Parmi les étudiants qui travaillent beaucoup pour réussir leur examen (motivation d’approche) certains le font pour améliorer leurs connaissances (but de promotion), d’autres souhaitent préserver leur image positive des bons étudiants (but de prévention). Les études existantes (voir pour revue Molden et al., 2008) montrent que chaque type de buts a ses avantages et ses inconvénients et chacun contribue au bien-être de l’individu et à ses réussites (Molden et al., 2008).
Les buts de maîtrise se réfèrent à la motivation à comprendre une tâche, à acquérir de nouvelles connaissances et à développer des compétences. Les buts de performance se réfèrent à la motivation à montrer ses compétences pour obtenir une évaluation positive des autres (les buts d’approche de la performance) ou ne pas se montrer moins bien par comparaison aux autres (les buts d'évitement de la performance, Darnon, Butera, & Harackiewicz, 2007; Harackiewicz, Barron, Pintrich, Elliot, & Thrash, 2002). Les buts de performance sont associés au
18 désengagement en cas d’échec ou face à un obstacle, à un apprentissage superficiel et à un faible affect positif. Inversement, les buts de maîtrise sont associés à la persistance, à l’apprentissage plus profond et à un affect positif élevé (Elliot, 1999; Harackiewicz et al., 2002).
Des études (e.g., Elliot & Thrash, 2002 ; Heimpel, Elliot, & Wood, 2006) ont montré que certains types de buts sont associés au système d’activation et d’inhibition comportemental qui sont prédits par le modèle des émotions de Gray (Gray, 1990). Selon ce modèle, le système d’activation comportementale (BAS) et le système d’inhibition comportementale (BIS) sont deux systèmes biologiques principaux de régulation émotionnelle et comportementale. Le BAS est sensible aux signes de récompense et est associé au bonheur, à la joie et à l’espoir.
L’activation du BAS est associée à des actions favorisant le progrès vers les buts. Le BIS est sensible à des signaux de punition, de nouveauté et de l’absence de récompense et est associé à la tristesse, à l’anxiété et à la peur. La fonction du BIS est d’arrêter des comportements et de diriger l’attention vers des stimuli menaçants (Fujita & MacGregor, 2012). Selon Elliot et Thrash (2002) et Heimpel et al. (2006), le BAS prédit l’adoption des buts de maitrise, tandis que le BIS prédit l’adoption des buts d’évitement de la performance.
Facteurs favorisant l’adoption et la poursuite des buts
Plusieurs facteurs peuvent affecter l’adoption du but, l’engagement dans le but et sa poursuite. Rappelons que l’adoption du but se réfère au choix du but et à la décision de travailler sur le but, la poursuite représente des actions qui visent à progresser vers le but et l’engagement, quant à lui, peut être défini comme l’attachement à son but et la persévérance à le poursuivre.
Il est à noter que certains facteurs, par exemple l’évaluation de la probabilité de réussite et la cohérence avec l’identité, peuvent influencer l’adoption et la poursuite des buts à la fois.
Selon Kruglanski et al. (2015), Moskowitz (2012) et Shah et Higgins (1997), les buts qui sont perçus comme réalisables sont plus facilement adoptés et sont associés à une plus
19 grande persistance. Shah et Higgins (1997) ont montré que les personnes qui ont considéré leurs buts comme réalisables ont été plus engagés et que leur engagement augmentait avec la hausse de la probabilité de réussite. Plusieurs auteurs indiquent que les individus préfèrent les buts cohérents avec leur identité (e.g., Gebhardt, 2006; Mann et al., 2013; Rothermund, 2006). Cela provient du besoin d’avoir une image de soi positive, cohérente et stable (Gebhardt, 2006).
Selon The self-concordance model (Sheldon & Elliot, 1999) et la théorie d’autodétermination (Deci & Ryan, 1991), les buts cohérents avec soi sont connectés à la motivation intrinsèque ou identifiée et sont associés à un fort intérêt de l’individu ou à ses convictions personnelles. Ils sont ainsi intégrés dans le soi et sont considérés comme provenant de ses propres choix. Les buts non liés au soi sont connectés à la motivation introjectée ou extrinsèque et sont poursuivis afin d’éviter des sanctions. Les buts cohérents avec soi sont également plus saillants et sont plus facile à adopter (Gebhardt, 2006). De tels buts ont plus de chances d’être atteints car ils sont associés à un plus grand effort, tandis que l’effort associé aux buts non-cohérents avec l’identité diminue si un obstacle est rencontré (Sheldon & Elliot, 1999).
La poursuite des buts est également influencée par la difficulté perçue des buts, leur contrôlabilité et leur niveau d’abstraction. L’importance de la contrôlabilité dans la poursuite des buts a été constatée par plusieurs auteurs (e.g., Bandura, 2005; Liberman & Förster, 2012;
Rothermund, 2006). Des définitions du terme contrôle peuvent se référer au locus de contrôle, externe ou interne, ou à un sentiment de contrôle, c’est-à-dire se sentir efficace et capable à influencer des événements de la vie (Skinner, 1996). Selon Bandura (2005), sans sentiment de contrôle il est impossible d’arriver à des changements durables des comportements.
Rothermund (2006) dans son dual-process model postule qu’une contrôlabilité élevée est associée avec un coping d’assimilation (assimilative coping), une tendance à augmenter l’effort afin de surpasser l’obstacle et progresser vers le but. Une contrôlabilité faible, quant à elle, amène à un coping « de compromis » (accomodation coping) quand l’individu ajuste ses buts
20 en fonction des obstacles perçus. Il peut, par exemple, diminuer l’importance du but incontrôlable ou réévaluer sa situation actuelle de façon plus positive ce qui diminue son engagement dans le but bloqué et favorise une réorientation vers des buts plus prometteurs. Si, suite à plusieurs échecs, le contrôle perçu diminue, l’individu aura tendance à se désengager du but. Dans certains cas, quand le but représente une grande importance mais le contrôle perçu est faible, la personne n’arrive pas à se désengager complétement, mais transforme son but en un souhait qui ne repose pas sur des stratégies ou des comportements délibérés (Rothermund, 2006).
Plusieurs études ont également montré que le succès dans la poursuite des buts est associé au niveau de difficulté des buts. Selon Moskowitz (2012), la perception de la difficulté dépend des résultats que l’individu souhaite obtenir (le contenu du but) et des stratégies de poursuite adoptées. Une méta-analyse des études réalisées par Mento, Steel et Karren (1987) dans le cadre de la théorie de fixation des objectifs (Locke & Latham, 1990) a montré que des buts difficiles amènent à une meilleure performance que ceux faciles. Cependant, il semble que cela ne soit pas toujours le cas. Dans l’étude de Werner, Milyavskaya, Foxen-Craft et Koestner (2016), la réalisation des buts simple a été associée avec un plus grand effort et une meilleure performance. Miller, Headings, Peyrot et Nagaraja (2012) ont étudié l’effet de la difficulté des buts sur l’engagement. Les chercheurs ont testé une intervention visant à modifier des habitudes alimentaires des individus souffrant d’un diabète. Les résultats ont montré que les personnes assignées à un but difficile (manger huit portions de fruits et de légumes par jour) ont rapporté moins d’engagement que ceux assignées à un but facile (six portions par jour).
En outre, le niveau d’abstraction joue en rôle dans la poursuite des buts. Selon Bandura (1986) et Bandura et Schunk (1981), les buts spécifiques et proximaux augmentent le sentiment d’auto-efficacité et l’engagement dans les buts, ce qui favorise leur poursuite. Moussaoui et Desrichard (2016) ont montré que la fixation de buts de haut niveau a un impact négatif sur
21 l’adoption des comportements pro-environnementaux et sur la perception de probabilité de réussite. Une autre étude (Moussaoui, Naef, Tissot, & Desrichard, 2016) a montré que rajouter la phrase « sauvez des vies », qui représente un but abstrait, n’augmente pas l’intention à donner du sang. Certains chercheurs ont étudié l’impact commun de la difficulté et de la spécificité sur la performance. Selon Locke et Latham (2013), un but spécifique et difficile amène à une meilleure performance, car il définit clairement le niveau de performance et amène à des résultats importants pour l’individu. La méta-analyse de Mento et al. (1987) confirme cette idée.
Cependant, plusieurs modérateurs du lien entre la performance d’un côté et la difficulté et la spécificité de l’autre, ont été trouvés, parmi lesquels la complexité de la tâche.
Particularité des buts de santé
Nous nous fixons des buts dans tous les domaines de notre vie, y compris dans le domaine de la santé. Selon Gollwitzer et Oettingen (1998), les BS favorisent des comportements bénéfiques pour la santé (e.g., l’exercice ou l’alimentation saine) et découragent des comportements nocifs à la santé (e.g., tabagisme). Les BS peuvent également être liés à la gestion des maladies chroniques ou d’un handicap.
Il est probable que les BS partagent les mêmes caractéristiques que les buts fixés dans d’autres domaines et que ces caractéristiques jouent le même rôle dans leur adoption et poursuite. Cependant, il semble que l’adoption et la poursuite des BS ont certaines particularités. D’une part, il est difficile de définir ce que signifie « être en bonne santé », car la santé n’est pas une simple opposition à la maladie. La perception de soi comme étant en bonne santé varie considérablement d’une personne à l’autre et peut aller d’« être en extrêmement bonne forme physique et ne souffrir d’aucune maladie chronique » jusqu’à
« rester autonome et pouvoir accomplir de simples tâches ménagères sans aide externe » (Rothermund, 2006). En plus, certaines personnes ne sont pas conscientes des conséquences
22 négatives de leurs comportements ou ne se sentent pas vulnérables à ces conséquences (Gebhardt, 2006; Mann et al., 2013).
D’autre part, le simple fait que l’individu valorise la santé et souhaite rester sain n’est pas suffisant pour adopter un BS (e.g., Eiser & Gentle, 1988; Mann et al., 2013) et plusieurs obstacles ici rentrent en jeux. Comme nous en avons déjà discuté, les individus poursuivent plusieurs buts, les BS sont alors « en compétition » avec d’autres buts importants. En plus, un BS peut être incompatible avec certaines valeurs de l’individu ou avec son identité. Une étude menée par Kristiansen (1985) a montré que plus les individus valorisaient une vie trépidante, moins ils indiquaient adopter des comportements de santé. Il est à noter que la valeur accordée à la santé ne prédisait pas l’intention des participants à changer leurs comportements. Des résultats similaires ont été trouvés par Eiser et Gentle (1988) : être en bonne santé a été valorisé par tous les participants, cependant, cela n’a pas prédit l’intention à s’engager dans des CS.
La divergence des buts avec son identité semble freiner l’adoption des BS, car certains comportements opposés aux BS (tabagisme, pratique des sports dangereux, nourriture grasse) peuvent faire partie de l’identité des individus. En étudiant l’initiation au tabagisme chez les adolescents, Falomir-Pichastor, Mugny, Invernizzi, Di Palma et Estrada (2007) ont trouvé que les adolescents qui ont déjà fumé dans le passé (au moins une cigarette) avaient l’image des fumeurs plus positive et s’identifiaient plus à eux, ils ont rapporté une attitude plus positive envers le tabagisme et ont été moins sensibles à des normes anti-tabac. Falomir-Pichastor et Mugny (1999) et Falomir-Pichastor, Mugny, Munoz-Rojas et Quiamzade (2002) ont également étudié l’impact des messages anti-tabac sur les individus avec une forte et une faible identification aux fumeurs. Les résultats ont montré qu’après avoir été exposés à un message anti-tabac irrespectueux, les personnes avec une forte identité de fumeur ont été moins en accord avec les arguments présentés dans le message, évaluaient l’image du fumeur comme moins négative et rapportaient une attitude plus favorable envers le tabagisme. En outre, ces
23 individus ont rapporté une plus grande satisfaction d’être fumeur et une moindre intention à arrêter de fumer. Cela suggère que dans les campagnes de promotion de santé l’identité des individus doit être considérée comme un facteur important et pouvant, dans certains cas, provoquer des résultats contraires à ceux attendus.
Résumé du chapitre 1
Les buts sont des représentations mentales qui guident les comportements humains vers des résultats souhaités.
Les buts sont inter-connectés et organisés de façon hiérarchique avec des buts abstraits qui sont servis par des moyens. L’organisation hiérarchique implique que des buts peuvent faciliter ou freiner le progrès de l’un ou l’autre.
Plusieurs facteurs influencent l’adoption et la poursuite des buts, parmi lesquels la difficulté des buts, leur spécificité, leur contrôlabilité, leur cohérence avec l’identité et l’attente de réussite.
Les buts de santé favorisent des comportements bénéfiques pour la santé et freinent des comportements nocifs. Ils partagent les mêmes caractéristiques que d’autres buts.
Plusieurs obstacles sont associés à l’adoption et la poursuite des BS, notamment, la difficulté de définir ce que signifie être en bonne santé, la difficulté de prendre conscience des conséquences de son mode de vie, des conflits entre les BS et d’autres buts importants, le manque de cohérence avec l’identité et avec des valeurs importantes.
24 Chapitre 2. États affectifs et leur influence sur les jugements
Le chapitre 2 porte sur les états affectifs et leurs liens avec les processus cognitifs impliqués dans les jugements. En effet, pour comprendre la relation entre état affectif et perception des buts, il nous a paru utile de nous référer à la littérature générale qui traite de l’influence de l’humeur sur le jugement. La compréhension de ces mécanismes est nécessaire afin de préciser nos hypothèses concernant l’impact éventuel des états affectifs sur la perception des dimensions des buts discutées dans le chapitre 1. Nous commencerons par définir les concepts d’émotion, d’humeur et d’affect et leurs fonctions pour l’organisme. Ensuite, nous passerons en revue des modèles qui expliquent l’influence des états affectifs sur les jugements et discuterons pour terminer des facteurs qui peuvent diminuer ou supprimer l’effet des états affectifs sur les jugements.
Rôle adaptatif de l’affect
Une émotion est un système de réponse psychologique à des stimuli importants pour les besoins et les buts de l’organisme et pour sa survie (Watson, 2000). Les émotions sont des états intenses de durée relativement courte (de quelques secondes à quelque minutes) qui exercent une profonde influence sur les individus. Comme elles sont fortes et provoquées par un stimulus particulier, les individus en sont, généralement, conscients et arrivent à identifier assez facilement leur cause (Ekkekakis, 2013; Forgas, 2006; Gray & Watson, 2001, 2007). Selon certains chercheurs, les émotions sont provoquées par des appraisals, des évaluations effectuées par l’organisme afin de déterminer l’impact potentiel de l’environnement sur son bien-être (Lazarus, 1991; Moors, Ellsworth, Scherer, & Frijda, 2013). Plusieurs chercheurs soulignent que les émotions favorisent l’adaptation de l’organisme car elles facilitent des réponses adaptatives aux changements dans l’environnement (Frijda, Kuipers, & ter Schure, 1989; Gray & Watson, 2001). Selon Clore, Schwarz et Conway (1994) et Gray et Watson
25 (2001), les émotions fournissent des informations qui sont utilisées par la suite dans le jugement et la prise de décision. Les émotions informent également notre entourage sur ce que nous ressentons (Gray & Watson, 2001). Finalement, elles nous renseignent sur les progrès réalisés vers nos objectifs : si les progrès sont suffisants, nous ressentons des émotions positives, s’ils sont faibles, les émotions négatives sont suscitées (Carver & Scheier, 1998).
Contrairement aux émotions, l’humeur est un état vague, « global » et d’intensité faible qui est présent presque tout le temps. L’humeur est un état stable qui peut durer des heures ou des jours, voire plus, s’il s’agit de cas cliniques, tels qu’une dépression (Ekkekakis, 2013; Gray
& Watson, 2007; Scherer, 2005). Selon Paul Ekman (cité par Gray & Watson, 2001), l’humeur constitue un fond affectif pour tout ce que nous faisons et les émotions sont des perturbations instantanées superposées sur ce fond. L’humeur n’a pas de point de départ et de fin précis et n’est pas liée à un événement particulier. Elle est plutôt le résultat de l’influence de plusieurs facteurs, externes et internes, parmi lesquels les interactions sociales, les rythmes circadiens, les odeurs et la température, la fatigue, les traits de personnalités et le tempérament (Gray &
Watson, 2001). Selon certains auteurs, l’humeur est également liée aux appraisals (Scherer, 2005; Siemer, 2001), ce qui permet de distinguer des humeurs spécifiques (une humeur colérique, joyeuse, triste etc., Siemer, 2001, 2009). L’humeur tout comme les émotions influence des processus cognitifs (e.g., Bower, 1981; Gray & Watson, 2001; Schwarz & Clore, 1983) et, ainsi, joue un rôle adaptatif en nous fournissant des informations sur le niveau de tension ou sur les ressources de notre organisme (Gray & Watson, 2001).
Un effort important a été fait pour clarifier les distinctions entre les concepts d’émotion et d’humeur (e.g., Ekkekakis, 2013). Cependant, comme ces deux concepts ont beaucoup en commun, il n’est pas rare que les chercheurs les étudient ensemble sous un nom générique de l’« affect ». L’affect se réfère aux états où nous nous sentons bien ou mal, où nous sommes satisfaits ou pas de ce qui se passe (Gray & Watson, 2007). L’affect comprend les émotions et
26 l’humeur ainsi que d’autres construits, tels que les attitudes et les traits (Forgas, 2006; Gross, 1998) et est principalement caractérisé par sa valence. Watson, Clark et Tellegen (1988) ont proposé une définition de l’affect positif et négatif. L’affect positif (AP) élevé est un état où l’individu ressent du plaisir, est enthousiaste, actif et concentré ; l’affect positif faible se caractérise par une tristesse et une léthargie. L’affect négatif (AN) élevé est défini par un ensemble de sentiments négatifs, tels que la colère, l’outrage, le dégout, la honte, la peur et la nervosité, tandis que l’affect négatif faible se réfère à une tranquillité et une sérénité.
L’affect peut être un état ou un trait. L’affect trait représente une tendance stable à répondre à un certain stimulus avec les émotions positives ou négatives. L’affect état décrit la situation affective de l’individu à un moment particulier et varie fortement dans le temps. Il existe un lien entre les affects état et trait, par exemple, les individus ayant un AN trait élevé ont tendance à éprouver plus des émotions négatives, à s’inquiéter de manière excessive à cause de leurs erreurs et des éventuels dangers et sont particulièrement sensibles à des événements stressants. Inversement, les individus avec l’AP trait élevé expriment des émotions positives, sont enthousiastes et confiants (Watson, 2002; Watson & Clark, 1994). En outre, l’AN trait et l’AP trait sont corrélés avec le névrotisme et l’extraversion, ces traits de personnalité qui reflètent également une tendance à réagir avec des émotions positives ou négatives à des situations de la vie. Watson et Clark (1992) ont étudié les associations entre les traits de personnalité et l’AN et l’AP. Ils ont utilisé le Positive and Negative Affect Schedule (PANAS) pour mesurer l’AN trait et l’AP trait et l’inventaire de la personnalité NEO afin d’évaluer le névrotisme et l’extraversion. Les auteurs ont trouvé que le névrotisme a été associé positivement avec l’AN trait et négativement avec l’AP trait. L’extraversion quant à elle a été associée positivement avec l’AP trait et négativement avec l’AN trait. Il n’est pas rare alors que ces deux traits de personnalité soient utilisés pour évaluer les traits AN et AP (Watson et al., 1988).
27 Un grand travail a été réalisé afin d’établir des distinctions claires entres l’émotion et l’humeur. Toutefois, il semble qu’un consensus ne se soit pas encore établit, notamment, concernant les critères de distinction entre ces concepts. Par ailleurs, selon certains chercheurs les émotions se distinguent de l’humeur par sa « globalité », sa durée et son intensité (e.g., Ekkekakis, 2013; Gray & Watson, 2007; Scherer, 2005). Toutefois, selon Siemer (2001, 2009) la durée et l’intensité ne peuvent pas être utilisées comme critères de distinction, car dans certaines situation l’humeur peut être de durée courte (e.g., induction d’humeur au laboratoire) ou d’intensité forte (e.g., chez des personnes souffrant d’une dépression clinique). En plus, certains auteurs (e.g., Oatley & Johnson-Laird, 1990) prédisent une relation tellement étroite entre les émotions et l’humeur qu’elles deviennent presque inséparables : l’humeur est le résultat d’une expérience émotionnel de relativement longue durée, dont l’individu n’a pas conscience de la cause. Une question émerge à cet égard : est-il légitime de considérer en tant qu’humeur des états affectifs induits en laboratoire ? A notre avis il est difficile à répondre à cette question, car les participants devraient être conscients que des changements dans leur état affectif sont produits par la procédure d’induction. Une autre source de confusion provient des mesures utilisées. Dans de nombreuses études (e.g., Denissen, Butalid, Penke, & van Aken, 2008; Marshall et al., 1996; Pretz, Totz, & Kaufman, 2010) le PANAS a été utilisé afin de mesurer l’humeur des participants, tandis que c’est un outil élaboré pour évaluer l’affect positif et négatif qui, selon les définitions proposées par Gray et Watson (2007), Forgas (2006) et Gross (1998) inclue les émotions, l’humeur, des attitudes et des traits de personnalité. Un travail supplémentaire devrait donc être fait pour distinguer de façon plus claire les états affectifs.
Modèles qui expliquent l’influence des états affectifs sur les jugements
L’affect est un élément important dans les jugements et la prise de décision ; il nous permet de réagir vite en mobilisant le minimum de ressource cognitives et, souvent, de faire des
28 choix correctes dans des situations incertaines (Forgas & George, 2001; Forgas & Wyland, 2006; Pham, 2007; Vastfjall & Slovic, 2013). Avant de commencer à discuter de l’impact de l’affect sur le jugement, il faut préciser qu’il existe deux types d’affects, l’affect intégral, provoqué par un événement particulier ou l’objet que l’individu est en train de juger (la cible) et l’affect incident causé par des événements sans rapport à la cible, parmi lesquels l’état émotionnel actuel de l’individu (indépendant de la cible), l’humeur préexistante et des dispositions émotionnelles (Pham, 2007). Il est important de noter que l’affect intégral facilite les jugements et la prise de décision, tandis que l’affect incident peut les fausser (Pham, 2007;
Vastfjall & Slovic, 2013). Schwarz (2012) a suggéré que les êtres humains n’ont généralement pas de difficulté à identifier leur état affectif mais sont beaucoup moins efficaces pour discriminer l’affect intégral et l’affect incident. L’affect incident peut être notamment confondu avec l’affect intégral et influencer les jugements. Le fait que nous continuons à nous fier à notre affect sans, parfois, comprendre son origine peut être expliqué par sa fonction qui consiste à une adaptation rapide à des changements de l’environnement. Il semble alors légitime de considérer par défaut que l’affect éprouvé est une réponse à la situation étant au centre de notre attention et qu’il est, par conséquent, informatif et important (Pham, 2007; Schwarz, 2012).
The associative network theory
La théorie des réseaux associatifs (Bower, 1981) décrit les mécanismes de l’influence de l’affect sur l’encodage et le rappel des informations, sur les processus associatifs, ainsi que sur le jugement. Selon Bower (1981) et Bower et Forgas (2000), un événement est représenté dans la mémoire par un cluster d’informations descriptives qui inclue également des informations sur les émotions éprouvées pendant l’événement. Par conséquent, une activation d’une émotion particulière amène à l’activation des informations associées, telles que la réaction physiologique, l’expression faciale, la posture, la tendance à l’action, ainsi que le contexte dans lequel l’émotion a été ressentie. L’affect ainsi facilite l’accessibilité dans la
29 mémoire des souvenirs qui y sont associés et masque ceux peu pertinents (Bower, 1981). Cet effet est appelé par Bower la congruence de l’humeur. Selon Eich et Macaulay (2012) et Forgas et Koch (2013), les processus cognitifs les plus influencés par l’affect sont l’encodage et le rappel sélectif, l’attention sélective et la formation des associations. Les mêmes processus sont responsables des biais dans les jugements (Bower, 1981).
Plusieurs études ont montré que les informations dont la valence est congruente avec l’affect de l’individu sont plus saillantes, l’individu a tendance à prêter plus attention à ces informations, les traiter de façon plus profonde, à former plus d’associations et par conséquent il les apprend mieux (Bower & Forgas, 2000; Forgas & Koch, 2013). Dans une de ses expériences, Forgas et Bower (1987) ont demandé aux participants de lire des informations positives et négatives sur des personnes inconnues. Confortement aux prédictions de la théorie des réseaux associatifs, les chercheurs ont montré que les participants d’humeur positive passaient plus de temps à lire des informations positives, tandis que les participants d’humeur négative passaient plus de temps à lire des informations négatives.
Des jugements congruents avec l’affect ont été observés dans différents contextes. Dans l’étude de Baron (1987), les évaluateurs qui ont mené des entretiens d’embauche ont évalué plus positivement les qualités des candidats (plus motivés et ayant un meilleur potentiel pour le travail) et ont pris des décisions plus favorables envers les candidats s’ils étaient d’humeur positive. Les personnes d’humeur positive ont été également plus satisfaites de leur vie et plus optimistes par rapport à leur avenir (Forgas & Moylan, 1987), elles ont estimé leur état de santé comme meilleure (Salovey & Birnbaum, 1989), et s’attendaient à plus d’événements positifs dans le futur (Wright & Bower, 1992).
30 Affect-as-information model et Feelings-as-information model
Les auteurs de The feelings-as-information model (FIM; Schwarz & Clore, 1983) ont supposé que le processus de jugement devrait être plus simple et ne nécessiterait pas toujours de rappel des informations congruentes avec l’affect. Dans la conception de leur modèle, Schwarz et Clore (1983) se sont inspirés des idées que l’affect joue un rôle informatif (Wyer &
Carlston, 1979), c’est-à-dire fournit des informations sur l’environnement, sur l’avancement des buts, sur les relations sociales etc. Les informations provenant de l’affect sont utilisées comme toutes les autres informations, c’est-à-dire que les individus s’y fient uniquement quand ils croient que ces informations sont valides et pertinentes. Les informations sont perçues comme valides si l’affect ressenti est en lien avec l’objet d’évaluation (l’affect intégrale).
Toutefois, des informations fournies par un affect sans rapport avec la cible évaluée (affect incident) sont perçues comme invalides et ne sont pas utilisées dans les jugements (Schwarz, 2012). Il est à noter que les individus n’arrivent pas toujours à identifier la source de leur affect et, parfois, se fient à leur affect incident (Schwarz, 2012; Schwarz & Clore, 1983).
La pertinence de l’affect, quant à elle, peut être définie comme l’utilité de l’affect pour un jugement particulier (les informations fournies par l’affect sont importantes et ne doivent pas être négligées pendant le processus de jugement). Selon certaines études, les informations provenant de l’affect sont perçues comme pertinentes pour les jugements globaux, tels que l’évaluation de la satisfaction de vie, mais pas pour les jugements spécifiques, tels que la satisfaction au travail (Greifeneder, Bless, & Pham, 2011). Cela pourrait être expliqué par le fait que les critères pour les jugements globaux sont flous, rendant possible l’utilisation de plusieurs sources d’information, y compris provenant de l’affect (Greifeneder et al., 2011). De même, l’affect est perçu comme pertinent pour des jugements basés sur des critères hédoniques qui impliquent des évaluations du plaisir (e.g., goût, confort des vêtements) ou de l’effort associé à une action (monter sur une colline), mais pas pour les jugements établis sur la base de
31 critères pragmatiques (e.g., qualité d'un objet, Adaval, 2001; Pham, 1998; Proffitt, 2006; Yeung
& Wyer, 2004).
En discutant la validité perçue des informations, Schwarz (2012) et Schwarz et Clore (1983) suggèrent que l’humeur et les émotions spécifiques devraient avoir un impact différent sur les jugements. Comme les émotions sont liées à des événements spécifiques et proche dans le temps (leur cause est alors facilement identifiable), elles devraient influencer uniquement des évaluations des événements qui ont provoqué ces émotions. L’humeur, étant plus vague, est plus difficile à relier à une cause spécifique, raison pour laquelle elle pourrait être attribuée aux différentes cibles et influencer un plus grand nombre de jugements (Schwarz, 2012; Schwarz
& Clore, 1983). Cette hypothèse a été confirmée par Keltner, Locke et Aurain (1993) qui ont montré que suite à l’induction de l’humeur négative, les participants dans la condition de non- attribution (équivalent à l’humeur) ont été moins satisfaits de leur vie que ceux dans la condition d’attribution (équivalent aux émotions).
Un grand nombre d’études a été réalisées dans le cadre du FIM. Dans leur étude classique Schwarz et Clore (1983) ont évalué la satisfaction de la vie et ont manipulé l’affect et l’attribution de l’affect. Les participants dans la condition d’attribution ont été informés que la salle d’expérimentation pouvait provoquer certaines émotions. Dans la condition de non- attribution les participants n’ont reçu aucune information concernant la salle. Les résultats de l’expérience ont montré que dans la condition de non-attribution les participants d’humeur positive ont indiqué plus de satisfaction de leur vie que ceux d’humeur négative. Dans la condition d’attribution, l’humeur négative n’a pas influencé les jugements des participants. Un résultat inattendu a été par ailleurs observé : l’humeur positive a biaisé les jugements des participants indépendamment de la condition. Ces résultats ont été répliqués dans une autre expérience où les chercheurs ont contacté leurs participants par téléphone pendant des journées soit ensoleillées, soit pluvieuses afin d’évaluer leur satisfaction de vie. Les résultats ont montré
32 que les participants ont rapporté plus d’affect positif et était plus satisfaits de leur vie pendant les journées ensoleillées que pendant les journées pluvieuses. Toutefois, si l’affect a été attribué aux conditions météorologiques, l’affect négatif n’a pas biaisé les évaluations de la satisfaction de vie. L’affect positif, à nouveau, a impacté les jugements dans les deux conditions (attribution et non-attribution). D’autre études ont répliqué cet effet (e.g., Gorn, Goldberg, & Basu, 1993;
Savitsky, Medvec, Charlton, & Gilovich, 1998) et ont montré que l’affect influence également des jugements liés aux évaluations des candidatures pour l’admission à une école de médecine (Redelmeier & Baxter, 2009) ou des estimations de risque des investissements boursiers (Hirshleifer & Shumway, 2003). Les hypothèses sur l’importance de la pertinence de l’affect ont également été confirmées (e.g., Pham, 1998).
Il est à noter que le FIM a subi des modifications et dans sa version publiée en 2012 il intègre des éléments d’autres modèles. Ainsi, Schwarz (2012) a repris l’idée de Martin, Ward, Achee et Wyer (1993) selon laquelle le contexte dans lequel le jugement est établi est important et permet d’expliquer notamment l’effet d’incongruence avec l’humeur. Dans les années 1990s, une association entre l’AN/l’AP et les styles de traitements d’information a été rajouté. L’affect négatif est provoqué par un environnement problématique ou dangereux qui nécessite de l’attention aux détails et une analyse d’information profonde afin d’identifier le problème, d’éviter les dangers ou de changer la situation. L’affect positive, au contraire, est éprouvé dans des situations sûres et agréables ; un traitement d’information superficiel et l’utilisation des schémas habituels est, alors, suffisant (Schwarz, 1990, 2002, 2012). De plus, la dernière version de FIM inclut des éléments des modèles de correction des biais. Par exemple, Schwarz (2012) discute l’influence de la motivation et des capacités de traitement d’information sur les biais dans les jugements. En se référant aux études de Batra et Stayman (1990), Isbell et Wyer (1999), Pham, Cohen, Pracejus et Hughes (2001) et Siemer et Reisenzein (1998), Schwarz (2012) suggère que les individus qui utilisent peu leur cognitions (ceux qui n’aiment pas s’engager
33 dans la réflexion ou n’en prennent pas plaisir) et ceux qui font leurs jugements sous une contrainte temporelle sont davantage influencés par leur affect.
The Affect-infusion model
The affect-infusion model (AIM ; Forgas, 1995) interprète l’influence de l’affect sur les jugements en fonction de la stratégie de traitement d’information. L’AIM combine deux modèles discutés ci-dessus, The feelings-as-information model et The associative network theory, qui sont considérés comme complémentaires.
L’infusion de l’affect (affect infusion) est définie par Forgas (1995) comme un processus par lequel des informations émotionnellement chargées sont intégrées dans les jugements.
L’AIM identifie des facteurs importants pour l’infusion de l’affect ; ces facteurs peuvent être liés à l’objet de jugement (cible), au juge ou à la situation (contexte de jugement). Les caractéristiques principales de la cible sont sa familiarité, sa typicalité et sa complexité. Les caractéristiques du juge incluent l’importance du jugement pour l’individu, la présence d’une motivation à faire un jugement particulier, ainsi que son état affectif et ses capacités cognitives au moment de l’évaluation. Les facteurs situationnels sont le besoin de faire un jugement correct, la désirabilité sociale et la disponibilité des critères objectifs pour le jugement. Selon Forgas (1995), ces facteurs déterminent le choix de la stratégie de traitement de l’information ce qui prédit l’impact de l’affect sur le jugement.
L’AIM distingue deux types de stratégies de traitement d’information : les stratégies constructives (heuristique et substantive) qui impliquent une recherche et une transformation d’information et les stratégies de traitement superficiel, telles que le traitement motivé et l’accès direct. Les deux premières stratégies sont fortement influencées par l’affect, tandis que les deux autres ne sont presque pas influencées (Forgas, 1995).
34 Le traitement heuristique comprend un traitement d’information élaboré mais sans effort important. Cette stratégie est utilisée quand l’objet du jugement est simple ou typique, l’importance du jugement est faible ou quand le juge manque de motivation à faire une évaluation correcte ou détaillée et ses ressources de traitement sont limitées (e.g., pression temporelle, réalisation simultanée de deux tâches). Dans ce cas, le juge s’appuie directement sur son affect pour faire une évaluation et les biais observés seront prédits par The affect-as- information model (Forgas, 1995; Forgas & Koch, 2013).
Le traitement substantif comprend un traitement de l’information ouvert et élaboré qui implique un effort important. Il est utilisé quand la cible est complexe ou atypique, l’individu est motivé à effectuer des évaluations correctes, dispose de ressources cognitives adéquates et n’est pas guidé par une motivation particulière. Le traitement substantif inclue les processus de sélection, d’apprentissage et d’interprétation de nouvelles informations, ainsi que leur association à des connaissances préexistantes. La théorie des réseaux associatifs doit être appliquée dans ce cas (Bower & Forgas, 2000; Forgas & Koch, 2013; Mayer, Gaschke, Braverman, & Evans, 1992).
L’accès direct aux évaluations préalablement existantes est la stratégie la plus simple et demandant le moins d’effort. Il s’agit d’une récupération de la mémoire des évaluations réalisées auparavant. L’accès direct est généralement utilisé quand la cible est familière et possède des caractéristiques prototypiques, le juge ne se sent pas personnellement concerné et la situation n’exige pas un traitement élaboré (Forgas, 1995; Forgas & Koch, 2013).
Le traitement motivé est caractérisé par un traitement de l’information conformément à un objectif spécifique (améliorer ou maintenir son humeur, maintenir ou améliorer l’image de soi) ou des préférences spécifiques préexistantes. L’individu est alors motivé à former un jugement spécifique et pour ce faire il s’engage dans une recherche d’informations très sélective. Bien que cette stratégie demande de l’effort, elle ne comprend pas de traitement
35 élaboré et par conséquent n’est pas susceptible d’être influencée par l’affect (Forgas, 1995;
Forgas & Koch, 2013).
L’AIM admet également que l’AN et l’AP sont associés à différents styles de traitement d’information (Forgas, 2002). Forgas (2002) adopte la perspective de Fiedler et Bless (2001) selon laquelle deux types de traitements d’information sont distingués : accomodation et assimilation. Les deux styles sont adaptatifs et sont vus comme complémentaires (Forgas, 2002). L’accomodation est associé avec l’AN. Ce style est particulièrement utilisé dans des situations problématiques et implique que les individus se focalisent sur des informations concrètes provenant des stimuli externes. L’assimilation, quant à elle, est appropriée dans des situations sûres et familières, est associée avec l’AP et favorise le raisonnement abstrait et créatif, ainsi qu’une utilisation des connaissances et des schémas déjà existants (Forgas, 2002, 2007).
Les résultats de plusieurs études soutiennent l’AIM. Par exemple, les participants qui ont dû juger des cibles complexes ou atypiques ont été plus influencés par leur humeur que ceux qui ont jugé des cibles simples ou familières (Forgas, 1992, 1994). Les personnes qui ont fait leurs jugements sous la pression temporelle ou ont réalisé plusieurs tâches en même temps ont été plus enclines à adopter un style de traitement heuristique (Bodenhausen, 1993;
Bodenhausen & Lichtenstein, 1987). Les études réalisées dans le cadre d’AIM et de la théorie des réseaux associatifs et présentées ci-dessus, telles que Clore et Parrott (1994), Salovey et Birnbaum (1989) et Schwarz et Clore (1983), sont également citées pour illustrer le choix des stratégies de traitement heuristique ou substantive.
Appraisal tendency framework
L’Appraisal tendency framework (ATF ; Lerner & Keltner, 2000) propose une approche différente afin d’expliquer l’influence de l’affect sur le jugement. Contrairement aux modèles