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Appel à articles
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Y OUTUBE , UN ESPACE D ’ EXPRESSION POLITIQUE ?
Coordinateurs : Pascal Ricaud, David DouyèreetNicolas Sourisce
Prim (EA7503), Université de Tours
À travers la plate-forme numérique Youtube se diffusent des milliards d’heures de vidéos (Manilève, 2018), se reconfigurent des médias, se repensent des marques, se forment un langage, des gestes et des rites (Snickars, Vonderau, 2009), apparaissent de nouvelles relations entre les dits « youtubeurs »,
« youtubeuses » et leurs publics (Burgess, Green, 2009). « Vous êtes le média » : tel pourrait être le message d’un dispositif techno-visuel comme Youtube (Strangelove, 2010), par lequel un acteur issu de l’informatique, sur le modèle du « fermage » (Bullich, 2015), sape et contourne mais aussi renouvelle la production médiatique en permettant à des usagers de « faire » et de concevoir leur programme (Burgess, 2012), à partir d’un architexte numérique et d’une base de données identifiant les droits de propriété intellectuelle et artistique.
Youtube – et par son intermédiaire l’infomédiaire industriel Google – procède ainsi à une reconfiguration médiatique partielle (Benson, 2017), qui s’insère par de microcapsules dans la vie des usagers, simples citoyens, militants plus ou moins engagés, ou électeurs potentiels, en prétendant renouveler le langage qui traite de la chose publique (Babeau, 2014). En effet, Youtube n’est pas seulement l’espace de l’humour stand up, des créateurs (Louessard, 2018) et de nouvelles formes de fiction et de récit (Châteauvert, 2016), des Gamers (Urbas, 2016) ou des youtubeuses beauté Make Up & Life Style, c’est aussi un espace désormais investi par l’expression politique. Certes, sur la plate-forme numérique Youtube s’opère l’industrialisation d’une contribution renouvelée (Kim, 2012) dédiée à la communication ludique et de loisirs, avec le concours « d’amateurs-profanes » ou de professionnels et d’institutions (Dias da Silva, 2015). Toutefois, celle-ci touche également l’expression idéologique et l’engagement politique.
Des youtubeurs et des youtubeuses « amateurs » (e.g. Usul, Osons Causer), parfois rapidement professionnalisés, engagés dans le débat public ou dans une démarche contestataire, pourvus d’une dynamique qui se donne comme explicative et « pédagogique », apparaissent comme les figures d’une énonciation politique personnelle ou collective, militante ou partisane, équipée industriellement de la sorte.
Une créativité langagière, formelle, narrative, associée à des figures et à des formats différenciés portés par les youtubeurs, accompagne leurs intérêts politiques. Au-delà de l’offre médiatique qu’ils proposent en composant leur « programme », les vidéastes ou les professionnels de la communication (ou de la politique) de ces « chaînes » Youtube offrent à ceux qui les « suivent » une relation personnelle, marquée par leur « vision du monde » et leur discours propres. Acteurs et ressources d’une plate-forme d’intermédiation médiatique (Bullich, Guignard, 2014), les youtubeurs et les youtubeuses seraient-ils les porteurs d’une énonciation singulière dans ce domaine ? Mais qui sont ces acteurs, quelles sont leurs parcours, communicationnels et militants, et quelles sont leurs stratégies propres ?
Quant aux chaînes Youtube créées par des appareils politiques, cherchent-elles à reproduire les dispositifs d’énonciation et les techniques (processus d’imitation) de ces nouvelles figures de la médiation ou adaptent-elles des dispositifs expérimentés ou éprouvés par ailleurs (radio, télévision) ? La question de la légitimité se pose également dans les cas où les youtubeurs et les youtubeuses s’emparent de revendications, de questions de société, de projets politiques : en quoi – et par qui – sont-ils autorisés à parler ? Comment, enfin, des acteurs traditionnels s’autorisent-ils à parler sur Youtube, et de quelle façon ?
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Pour quel(s) public(s) ? Youtube peut apparaître ainsi comme un espace de légitimation et de reconnaissance de pratiques et de voix, auprès de (supposés) jeunes publics, ou par de nouveaux acteurs, renouvelant les formes de communication dans l’espace public.
Youtube constitue-t-il donc un nouvel espace de communication politique ? Confère-t-il à cette dernière une attractivité nouvelle ? Rendrait-il la politique admissible ? Pourquoi en effet des acteurs politiques investissent-ils ce média si ce n’est pour renouveler, étendre, diversifier leurs publics ? Et ceci soulève la question de l’attractivité de l’offre politique, mais aussi celle de la « dissidence » et de la « voix (qui se pense comme) marginale », qui trouve ici plus aisément à s’exprimer.
Évidemment, cette expression ne va pas sans censure, supposée, déclarée ou attestée, de la part de Youtube (Le Raptor dissident, par exemple, l’évoque). Cette censure elle-même fait débat, dans un espace d’énonciation soumis à controverse, à la violence polémique (Amadori, 2012) et dans un régime de communication en écho et réplique. Des vidéos commentent en effet d’autres vidéos ou les reprennent, créant une chaîne ou un cercle de discussion vidéographique, accompagné à la fois de « commentaires », se livrant à la discussion et au débat (Halpern, Gibbs, 2013), sinon à l’invective ou à l’approbation élogieuse, et de signes approbateurs ou désapprobateurs, index supposés d’une réception symbolisée en icones digitales.
Youtube apparaît ainsi comme une nouvelle forme de médiation pour le politique, à divers titres :
• de nouveaux acteurs, « amateurs » au départ, prétendant à expliquer la politique y interviennent, chroniquent, vulgarisent les questions d’ordre public, selon de nouveaux modes d’expression ;
• des acteurs politiques s’en emparent, et y trouvent une plate-forme d’expression industrielle pré- construite, qui dispense des frais de diffusion, pour peu que puisse se constituer autour de leur parole vidéographique une « communauté » ;
• des acteurs politiques qui utilisaient précédemment d’autres modes d’expression recourent à Youtube comme espace de communication de proximité, le temps possiblement long de la vidéo permettant l’expression d’idées politiques qui seraient minoritaires ou tenues à l’écart par les médias, notamment en période électorale. Youtube est alors l’espace d’une expression « directe » de contournement, qui se pose comme dé-médiatisée, mais se trouve médiatisée par une plate- forme numérique.
Si la figure du youtubeur comme « expresseur » désinstitutionnalisé semble configurer l’expression sur Youtube (Manilève, 2018), et proposer un ensemble de codes, c’est donc une diversité d’expressions politiques qui voit le jour, depuis une dizaine d’années pour la France. Les mouvements dits d’ « extrême droite » ont sans doute été les premiers à investir cet espace au nom d’une parole « anti-système ».
Le courant de la dite « réinformation » (Blanc, 2018 ; Jammet, Guidi, 2017) a également utilisé la plate- forme détenue désormais par Google. Alain Soral, créant son courant et son site Égalité & Réconciliation (Giry, 2017 ; Collectif des quatre, 2018), a utilisé Youtube comme plate-forme de dissémination (dite
« virale ») de ses vidéos, avant que de quitter la plate-forme. C’est semble-t-il plus tardivement que la gauche et l’extrême gauche se sont emparées de la plate-forme pour y proposer des contenus plus ou moins re-designés par la nouvelle norme du youtubeur décontracté parlant chez lui face caméra dans un langage simple, dans une vidéo au montage cut. L’ensemble du champ politique français y recourt désormais (l’actuel président de la République le fit dans sa campagne, pour préciser un discours donné en Algérie la veille sur la colonisation définie comme « crime contre l’humanité » ; Jean-Luc Mélenchon lors des dernières élections présidentielles, également). Des institutions politiques, notamment européennes (Dias da Silva, 2015), communiquent désormais sur cette plate-forme dans la perspective de toucher de nouveaux publics. Le public « jeune » est, en effet, manifestement en ligne de mire de ces expressions vidéographiques, supposé amateur d’images qu’il est, alors que ces discours – leur ton, leur style – peuvent être rédhibitoires à ses yeux. Paradoxalement, ces expressions diverses, y compris contestataires, sont articulées par une plate-forme industrielle produite par un fleuron du capitalisme libéral numérique (Smyrnaios, 2017), qui en forme la « reliure », et les rend accessible à son gré algorithmique. On voit néanmoins combien ce contenu à prétention ou à vocation politique circule sur Youtube de façon
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« indifférenciée », du point de vue de la plate-forme : il est un contenu « comme un autre » dans la perspective d’une plate-forme ouverte à tous types de contenus culturels ou de loisirs (Bullich, 2015 ; Louessard, 2018), quel qu’il soit.
Ce dossier entend donc penser et analyser, de façon critique, la mobilisation de Youtube comme espace de médiation politique et entend éclairer ses usages, tant ceux de paroles affichées comme libres et
« alternatives » d’extrême droite que celles des acteurs de la gauche instituée en parti alternatif ou antisystème, ou celles qui se posent dans une perspective médiane. En effet, si l’expression politique en ligne (Greffet, Wojcik, 2008) et l’appropriation politique du numérique (Brachotte, Frame, 2015) commencent à être bien étudiés (plus spécifiquement, les usages politiques de Twitter (Mercier, Pignard- Cheynel, 2018 ; Badouard, Mabi, Monnoyer-Smith, 2016), les blogs ou le web (Théviot, Mabi, 2014), Facebook (Halpern, Gibbs, 2013) les data numériques (Théviot, 2016), etc.), la plate-forme de vidéos Youtube, malgré quelques travaux déjà menés (Babeau, 2014 ; Devars, 2011 ; Giry, 2017 ; Gueorguieva, 2007 ; Gibson, McAllister, 2011 ; Towner, Dulio, 2011), reste encore à ce jour encore insuffisamment travaillée. Il s’agira par conséquent d’examiner les contenus diffusés sur certaines de ces chaînes, les formes visuelles, esthétiques et éditoriales adoptées, et les logiques politiques et communicationnelles mises en œuvre, non sans souligner les contradictions entre critique du capitalisme (à l’extrême droite comme à l’extrême gauche) et mobilisation d’un outil issu du « capitalisme numérique californien mondialisé », pour le dire vite.
Sans postuler que l’expression politique se réinvente sur Youtube, il est difficile de ne pas supposer que la communication politique opérée et commentée sur Youtube représente une nouvelle forme, ou du moins un nouveau format – pensé comme « proche » de nouvelles formes culturelles et communicationnelles, et
« interactionnel » (réponses et commentaires) – de l’expression politique et citoyenne.
Ce dossier pluridisciplinaire s’adresse à des chercheurs travaillant en sciences de l’information et de la communication, en science politique, en anthropologie et en sociologie, en sciences de l’éducation et en psychologie sociale, sur les nouvelles formes de la culture numérique, de la communication politique, sur l’expression politique sur les plate-formes numériques, sur les publics jeunes et le politique via le numérique.
Les articles (60 000 signes maximum) sont à envoyer impérativement avant le 1er mai 2019 aux deux adresses suivantes : [email protected] et [email protected].
Références citées
Amadori S., « Le débat d’idées en ligne : formes de la violence polémique sur Youtube », Signes, Discours et Sociétés, n° 9, 2012, http://www.revue-signes.info/document.php?id=2853.
Babeau F., « La participation politique des citoyens ‘‘ordinaires’’ sur l’internet. La plateforme Youtube comme lieu d’observation », Politiques de communication, n° 3, 2014, pp. 125-150, https://www.cairn.info/revue-politiques-de- communication-2014-2-page-125.htm.
Badouard R., Mabi C., Monnoyer-Smith L., « Le débat et ses arènes. À propos de la matérialité des espaces de discussion », Questions de communication, n° 30, 2016, pp. 7-23, https://www.cairn.info/revue-questions-de- communication-2016-2-page-7.htm.
Benson P., The discourse of YouTube: Multimodal Text in a Global Context, London, Routledge, 2017.
Blanc C., Théories et praxis de la « réinformation » : militantisme catholique traditionaliste et pratiques info- communicationnelles sur internet, thèse de doctorat en sciences de l’information et de la communication, Université Bordeaux Montaigne, 2018.
Brachotte G., Frame A. (dir.), Espace public numérique et participation politique, Les Cahiers du numérique, n° (11)4, 2015.
Bullich V., « Régulation des pratiques amateurs et accompagnement de la professionnalisation : la stratégie de YouTube dans la course aux contenus exclusifs », Les Enjeux de l’information et de la communication, n° 16/3B, 2015, pp. 27-42, http://lesenjeux.u-grenoble3.fr/2015-supplementB/02-Bullich/index.html.
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Bullich V., Guignard T., « Les plates-formes de contenus numériques : une nouvelle intermédiation ? », in Jeanpierre L. ; Roueff O., La culture et ses intermédiaires. Dans les arts, le numérique et les industries créatives, Paris, Archives contemporaines, 2014, pp. 201-210.
Burgess J., “YouTube and the formalisation of amateur media”, dans Hunter D., Lobato R., Richardson M., Thomas J., éds., Amateur Media: Social, Cultural and Legal Perspectives Oxon, Routledge, 2012, pp. 53-58.
Burgess J., Green J., YouTube: Online Video and Participatory Culture, Cambridge, Polity Press, 2009.
Châteauvert J., « Les frontières de la fiction », Réseaux, n° 196, pp. 179-206.
Collectif des 4, Le cas Alain Soral, radiographie d’un discours d’extrême-droite, Lormont, Le Bord de l’eau, 2018.
Devars T., « Pour une poétique de l’audiovitie : l’impensé de la culture audiovisuelle. Le cas des vidéos politiques », Communication & Langages, n° 167, 2011, pp. 123-139.
Dias da Silva P., « La vidéo en ligne comme outil de communication politique en Europe », Communication &
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Gibson RK, McAllister I, « Do online election campaigns win votes? The 2007 Australian “YouTube” election », Political Communication, 2011.
Giry J., « Le « complotisme 2.0 », une étude de cas de vidéo recombinante : Alain Soral sauve Glenn et Tara dans The Walking Dead », Quaderni, n° 94, 2017, pp. 41-52, https://www.cairn.info/revue-quaderni-2017-3-page-41.htm
Greffet F., Wojcik S., « Parler politique en ligne : une revue des travaux français et anglo-saxons », Réseaux, n° 150, pp. 19-50.
Gueorguieva V., “Voters, MySpace and YouTube: The impact of alternative communication channels on the 2006 election cycle and beyond”, Social Science Computer Review, n° 26, 2007, pp. 288-300.
Halpern D., Gibbs J., « Social media as a catalyst for online deliberation? Exploring the affordances of Facebook and YouTube for political expression », Computers in Human Behavior, n° (29)3, 2013, p. 1159-1168.
Jammet T., Guidi D., « Observer Les Observateurs. Du pluralisme médiatique au populisme anti-islam, analyse d’un site de ‘‘réinformation’’ suisse et de ses connexions », Réseaux, 2017, n° 202-203, pp. 241-271.
Kim J., “The institutionalization of YouTube: From user-generated content to professionally generated content”, Media, Culture & Society, n° 34, 2012, pp. 53-67.
Louessard B., Farchy J., Scène de la vie culturelle, YouTube, une communauté de créateurs, Paris, Presses des Mines, Transvalor, 2018.
Manilève V., YouTube derrière les écrans : ses artistes, ses héros, ses escrocs, Paris, Lemieux, 2018.
Mercier A., Pignard-Cheynel N. (dir.), #Info : commenter et partager l'actualité sur Twitter et Facebook, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’Homme, 2018.
Snickars P., Vonderau P. (dir.), The YouTube reader, Stockholm, National Library of Sweden, 2009.
Smyrnaios N., Les Gafam contre l’internet. Une économie politique du numérique, Bry-sur-Marne, Ina, 2017.
Strangelove M., Watching YouTube: Extraordinary Videos by Ordinary People, Toronto, University of Toronto Press, 2010.
Théviot A., « Les data : nouveau trésor des partis politiques ? Croyances, constitutions et usages comparés des données numériques au Parti Socialiste et à l’Union pour un Mouvement Populaire », Politiques de communication, n° 6, pp. 137-166, 2016, https://www.cairn.info/revue-politiques-de-communication-2016-1-page-137.htm.
Théviot A., Mabi C. (dir.), S’engager sur Internet. Mobilisations et pratiques politiques, Politiques de communication, n° 3, 2014, pp. 5-24.
Towner T. L., Dulio D. A., « An experiment of campaign effects during the YouTube election », New Media &
Society, 2011.
Urbas B., « Mémoires d’une culture vidéoludique sur la plateforme Youtube. Expériences de vidéastes amateurs et patrimonialisation du jeu vidéo », Les Cahiers du numérique, n° 12, 2016, pp. 93-114.
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