LES ARRIVES
DE LA DERNIERE HEURE
En décembre dernier le professeur Jean Hamburger, membre de l'Académie des sciences et de l'Académie natio- nale de médecine a fait un exposé très remarqué à l'Aca- démie des sciences morales et politiques.
Nos lecteurs trouveront dans l'article ci-dessous l'es- sentiel des observations et propositions de notre eminent collaborateur.
L. R.
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1 est devenu certain que, dans l'histoire du monde et même dans l'histoire de la vie, l'aventure humaine est un événe- ment tout à fait récent et d'une fulgurante brièveté. Je sais bien que les chiffres et dates qui démontrent ce point sont encore l'objet de débats. Mais, pour le présent propos, nous avons besoin d'ordres de grandeur, rien de plus. Et, pour ces ordres de grandeur, les conclusions des uns et des autres sont étonnam- ment convergentes.L'histoire de la vie sur la terre, par exemple, remonte selon les uns à trois milliards d'années, tandis que d'autres proposent d'augmenter ce chiffre d'au moins trente pour cent. Mais, comme nous avons autant de mal à nous représenter trois milliards d'années que quatre ou même cinq, nous pouvons laisser la discussion aux spécialistes. E n tout cas, à partir de cette date reculée qui marqua la naissance des premiers êtres unicellulaires, les moments successifs d'apparition d'espèces vivantes de plus
en plus complexes imposent, à notre regard, une image d'extrême lenteur. Nous avons toutes les raisons de croire que les formes, les fonctions, le comportement de nombreux poissons et escar- gots n'ont pas varié depuis près d'un demi-milliard d'années.
L'histoire du cheval est une histoire immobile, sur des dizaines et des dizaines de millions d'années. Il a fallu des millions d'an- nées pour que le hérisson dormeur acquière une fois pour toutes l'art de réveiller son métabolisme au printemps ou que le colibri apprenne à tremper au sein des fleurs pendantes un bec aussi fin qu'une aiguille ; et ces mœurs sont, jusqu'à aujourd'hui, demeurées invariables. Trois ou quatre milliards d'années furent ainsi nécessaires pour l'évolution de la vie sur la terre et pour l'infiniment lente création des millions d'espèces animales qui peuplent aujourd'hui la petite planète sur laquelle nous vivons.
Les estimations les plus courantes pour la date de nais- sance de l'homme, sous sa forme actuelle imprudemment baptisée Homo sapiens sapiens, se situent il y a quelque 30 à 40 000 an- nées. Si on ne veut partir que de la naissance de ce qu'on nomme- rait aujourd'hui une « culture » humaine propre, on remonte à moins de dix mille ans. Même si on accepte 40 000 ans comme durée de notre aventure, que représente cette durée par rapport à l'évolution de toutes les autres espèces vivantes telle que je viens de la rappeler ? Que représentent 40 000 ans dans une histoire de 4 milliards d'années ? U n cent millième. E n d'autres termes si, dans une intention pédagogique, on ramassait l'histoire des êtres vivants sur la terre en vingt-quatre heures de temps, les hommes que nous sommes auraient fait irruption, dans cette histoire, moins d'une seconde avant la fin des vingt-quatre heures.
E n vérité, nous sommes sur cette planète les arrivés de la dernière heure.
Mais des arrivés qui allèrent vite en besogne. Grâce à nous, le rythme va changer du tout au tout. Jusqu'alors l'évolu- tion créatrice des espèces vivantes s'était déroulée avec une sorte de majestueuse lenteur, sur quatre milliards d'années. L'image que nous en donnent les paléontologistes évoque une recherche interminable d'équilibre dans un milieu hostile, engendrant des êtres de plus en plus compliqués dont la survie exige des mœurs de plus en plus subtilement raffinées. Les acteurs de cette lente tragédie, puisqu'on ne compte plus les espèces qui, n'ayant pas
« réussi », disparurent soudain (entendez en un million d'années),
ces acteurs étaient inconscients et passifs. Intervenait seulement leur code génétique, truchement majeur de leur sélection protec- trice. Eux n'y mettaient bien entendu aucune intelligence cons- tructive et raisonnée. Apparaissent enfin les arrivés de la dernière heure et, comme l'aurait énoncé Valéry, « maître cerveau, sur un homme perché » va profondément changer les règles du jeu.
Les premiers actes de la saga des hommes furent encore empreints de lenteur dans le changement qu'ils provoquaient, comme si l'intelligence humaine avait quelque peine à sortir du cocon de l'instinct. Mais déjà, quand la dernière grande glacia- tion s'abattit sur l'Europe, alors que tous les animaux mouraient sur place ou fuyaient à l'aveugle, l'homme de Neanderthal cherche et aménage des abris (voyez les grottes du Périgord où il laisse les traces que l'on sait), se fabrique des vêtements en dépouillant les animaux de leur toison, apprend à allumer du feu pour se chauffer, invente de nouveaux moyens de piéger le gibier qui se fait rare. Bientôt l'homme va créer l'agriculture.
Et voici que, dans les derniers millénaires, la métamorphose s'emballe, l'accélération devient foudroyante ; deux millions et demi d'années avaient été nécessaires pour que les ancêtres de YHomo sapiens affinent l'art de transformer le caillou en outil, il faudra moins de deux cents ans pour passer de la diligence à la fusée interplanétaire. L'évolution naturelle avait dépensé trois milliards d'années pour aboutir à l'homme, l'homme engendre une marche en avant qui transforme de vertigineuse façon le rythme des métamorphoses. J'aimerais tenter de montrer que cette cassure par l'homme du rythme de l'évolution naturelle peut être décrite comme une rébellion humaine à rencontre de certaines données biologiques fondamentales.
uel est, en effet, l'enchaînement qui se cache derrière la nouvelle évolution des choses ? Comment l'avènement de l'homme change-t-il à ce point et le rythme et la nature des transformations ? Il me semble que tout résulte de la conjonction de deux événements simultanés : la naissance de nouveaux moyens d'action et celle de nouveaux mobiles d'action.
D'une part, l'intelligence humaine, équipée par surcroît d'un langage délié qui suit la pensée comme son ombre et permet
à chaque génération de connaître en détail les progrès techniques déjà accomplis pour les porter à son tour à un plus haut degré, dote l'homme d'une puissance qu'aucun être vivant n'avait jamais possédée jusque-là. Pour la première fois dans l'histoire du monde, une espèce vivante acquiert les moyens de bousculer l'ordre naturel de la surface terrestre et l'équilibre de ses habi- tants.
D'autre part, dans le même temps, cette même espèce voit monter en elle un univers passionnel, qui crée des mobiles d'ac- tion bien différents de ceux qui animaient jusque-là les autres espèces vivantes. L a genèse de ces passions mobilisatrices de l'action humaine trouvera peut-être un jour ses historiens. Certes, tout essai de reconstitution des pensées de nos ancêtres apparaît fort difficile aux spécialistes de la préhistoire. Mais l'étude des origines des motivations éthologiques de l'homme est aujourd'hui commencée. Avez-vous lu par exemple l'ouvrage que Georges Christopoulos a consacré à la protohistoire du monde grec, ou encore celui que Marija Gimbutas publia sur les dieux, les mythes, les mœurs et les avatars des hommes qui habitaient l'Europe il y a quelque 8 000 ans ? Je ne sais jusqu'à quel point on doit prendre à la lettre ces textes fascinants. Gimbutas pense avoir démontré que les hommes peuplant i l y a 8 300 ans les Balkans et les rivages méditerranéens, agriculteurs, artisans et artistes, vivaient, pacifiques, dans une société égalitaire que domi- naient les femmes, adoraient un panthéon de déesses et se préoc- cupaient déjà des problèmes de la naissance, de la maladie et de la mort ; puis, selon le même auteur, les Kourganes nomades et belliqueux envahirent à cheval ces régions i l y a 6 300 ans et réduisirent en esclavage ceux qui avaient créé cette civilisation européenne primitive, raffinée et paisible. Même si le détail n'est pas juste, une idée s'impose au lecteur de ces tentatives d'archéo- logie humaine : les mobiles qui animèrent les premières grandes secousses de l'histoire des hommes furent l'esprit de conquête, le désir de puissance, la volonté de s'approprier le bien d'autrui et l'agressivité envers les groupes humains dont on ne fait pas partie et qui seront tenus pour ennemis, corvéables ou assassi- nables à merci.
Dans le même temps, sans doute, les relations individuelles s'envenimèrent aussi de poisons agressifs. Des symboles mille-
naires le suggèrent déjà. L'envie poussa Caïn au meurtre d'Abel, et l'astuce frauduleuse inspira le troc que Jacob proposa à son frère Esaù. On peut sans peine imaginer que la haine et l'agres- sivité, la jalousie et la tentation du meurtre, la peur de la mort et la transcendance de la mort, l'inceste sans complexe, l'égo- centrisme et la hargne contre l'étranger, l'appât du vol et la rapine ingénieusement préparée, la maladie qualifiée de punition magique, toutes ces tendances que réprouvent nos convictions d'aujourd'hui, eurent tout le temps qu'il faut pour se développer en tant que vices propres à l'homme et le distinguant de l'animal.
Est-ce aussi dans ces premiers temps que prirent corps les passions que, par contraste, on peut dire morales : l'amour et le respect d'autrui, la réprobation du crime, le goût de l'assistance à personne en danger, l'élan médical pour soulager son prochain, le concept de justice et tous les autres mobiles qui font la noblesse de l'aventure humaine ? Ou bien, au contraire, ces vertus naquirent-elles un peu plus tard, par une juste réaction contre les exactions passées ? Peu importe. L'essentiel est que l'explosion de tous ces élans passionnels divers, novations somp- tueuses ou détestables mais assurément spécifiques de l'âme humaine, vont bientôt avoir les moyens terribles d'un formi- dable accomplissement, par la création d'outils, outils pacifiques mais aussi engins offensifs d'une puissance jupitérienne.
C
ar c'est bien de Jupiter et des dieux qu'il s'agit. Toutes les horreurs et les beautés de l'Olympe, et la foudre par surcroît, sont désormais entre les mains des hommes, pour un destin détestable et merveilleux comme les mobiles qui l'inspirent.Destin qui va permettre le viol, détestable ou merveilleux, d'une situation qu'avaient créée trois milliards d'années d'évolution biologique. Permettez-moi de choisir des exemples dans le domaine que je connais le mieux, celui de la médecine.
Une des limitations naturelles à l'expansion démesurée d'une espèce animale est assurée par l'intervention de parasites ou d'agents microbiens : d'un côté l'animal est armé de défenses immunologiques qui modèrent la prolifération excessive de l'agent agresseur ; mais celui-ci, à son tour, met à mort les animaux les moins résistants ; ainsi se crée une manière d'équi- libre imposé par des milliards d'années d'évolution à l'ensemble
des êtres vivants cohabitant sur cette terre. Equilibre que les hommes eurent la somptueuse audace de juger sévèrement, en le qualifiant d'injustice inacceptable. L a nature voudrait que certains meurent prématurément à cause des invasions parasi- taires ou microbiennes dont je viens de parler. L'homme déclare que c'est une inacceptable injustice. Il se révolte. L a médecine naît. Et ce refus de laisser mourir et souffrir le faible est l'image même d'une certaine grandeur qui fait l'homme, une passion qui donne à l'entreprise humaine le plus exaltant des desseins.
Le paludisme tuait chaque année cinq millions d'hommes, de femmes et d'enfants, qui avaient eu la malchance d'être piqués par un anophèle infecté, insecte véhicule du parasite de la maladie. Il suffira de supprimer les insectes des zones contami- nées, et la maladie reculera. O n découvre le D.D.T., puissant insecticide. Dès le début de son emploi la mortalité par palu- disme s'effondre dans le monde de 80 pour cent. Jusqu'alors, il y avait cinq millions de morts chaque année. Chaque année, désormais, quatre millions d'hommes, de femmes et d'enfants sont sauvés. Mais, en répandant l'insecticide sur le sol ou sur la surface de l'eau, le produit est absorbé par de petits vers de terre ou par le plancton, se trouve concentré par eux, passe dans le corps des oiseaux mangeurs de vers de terre ou des poissons amateurs de plancton, s'y concentre à nouveau et peut — ces chiffres sont réels — faire mourir aux seuls Etats-Unis, 140 espè- ces d'oiseaux et. dans le Rhin, au cours du seul été 1969, 40 millions de poissons. L a merveilleuse victoire contre le palu- disme, modèle de bataille gagnée contre une situation naturelle, avait payé d'une hécatombe de poissons et d'oiseaux 4 000 000 de vies humaines sauvées annuellement. Et le prix ainsi payé comporte sans doute des additifs moins apparents. Car il faut apercevoir que l'on ne peut toucher à un point quelconque de la chaîne d'équilibre des êtres vivants sans risquer une cascade d'événements imprévus, comme j'aimerais en fournir un exemple.
Lorsque le virus de la myxomatose fut involontairement importé par l'homme d'Australie en Angleterre en 1953, des centaines de milliers de lapins britanniques furent frappés et moururent. Aussitôt après commença une longue série de trans- formations. De nombreuses espèces végétales, dont les lapins faisaient leur régal et qui se trouvaient par là limitées dans leur extension, se mirent à pousser avec exubérance, tandis que
disparaissaient en maints endroits les taches colorées des espèces fleuries qui caractérisaient jusque-là le paysage anglais ; en même temps, la faune des insectes, étroitement dépendante de la flore, changeait profondément ; changeaient aussi le nombre et les mœurs des oiseaux rapaces qui faisaient auparavant du lapin leur aliment favori. Il avait suffi qu'un seul maillon de la chaîne disparût pour que des dizaines d'autres espèces vivantes perdent leurs garde-fous démographiques. Voilà l'image qu'il convient, me semble-t-il, de garder en mémoire lorsqu'on analyse les conséquences d'une action humaine, même quand celle-ci est entreprise, comme dans le cas du paludisme et du D . D . T . , pour le bien de l'humanité. Elle représente toujours le refus d'une situation naturelle.
Revenons précisément à l'histoire du paludisme pour en donner l'épilogue, lequel a lui aussi vertu d'exemple pour notre réflexion. Prenant conscience des risques de déséquilibre écolo- gique qu'entraîne un usage immodéré des insecticides, les cher- cheurs entreprirent de tourner la difficulté par la découverte d'autres techniques d'éradication du paludisme ; et l'état actuel de ces recherches laisse espérer la mise au point de procédés aussi efficaces, sans qu'on ait à perturber l'équilibre de la faune aquatique, terrestre ou aérienne. Modèle exemplaire de la démar- che désirable : continuer certes ' la merveilleuse bataille, lutter sans cesse pour imprimer la marque de nos impératifs moraux aux règles de la vie sur la terre ; mais balancer chaque fois les conséquences de nos gestes ; craindre à tout moment de devenir des apprentis sorciers ; prendre toujours la mesure exacte du gauchissement que nous risquons d'apporter à des lois biologi- ques dont la solidité s'appuie sur trois milliards d'années d'expé- rience ; en bref accomplir notre destin de nouveaux dieux, puisque tel est notre sort singulier, mais garder la peur constante des actions suicidaires, qui peuvent traîtreusement se cacher derrière certains de nos élans les plus généreux.
Si cette attitude humaine paraît raisonnable, j'aimerais noter en passant que, loin de demander un ralentissement de la recher- che scientifique et technique — que souhaitent quelques hommes effrayés par le vicieux usage de nos progrès — , l'attitude dont nous discutons exige, au contraire, un immense effort supplé- mentaire des chercheurs. Car il s'agit de rien de moins que de faire face, par notre intelligence et par la quête de solutions auda-
cieuses, à des difficultés quasiment insurmontables au premier abord. L'évolution naturelle, interprétée en termes finalistes, semblait n'avoir qu'un but : la survie et l'équilibre des espèces vivantes. Les dieux que nous sommes devenus sont autrement ambitieux. Ils ajoutent au dessein précédent la volonté de défen- dre l'individu isolé, en même temps que l'espèce ; ils veulent introduire des concepts de justice, de bien-être, d'égalité des chances, d'atténuation des souffrances, de lutte contre la mort prématurée, et bien d'autres signes admirables de l'univers spiri- tuel qui fait l'homme, alors que tous ces concepts sont totalement ignorés, incongrus, bafoués dans l'énoncé de la loi biologique naturelle. Bien plus, ces concepts contredisent, dans bien des cas, les moyens de cette loi naturelle. Un termite blessé ou infirme est promptement mis à mort, une reine d'abeille surnu- méraire est assassinée sans délai, afin que la société des termites ou des abeilles conserve ses forces de survie. L'homme se révolte contre ce genre de condamnations. Il refuse magnifiquement que de telles lois naturelles s'appliquent à la société qu'il veut construire.
Un enfant naît avec une tare héréditaire, telle la phénylcé- tonurie. Cet enfant est par la nature condamné à mort avant qu'il ait pu procréer et disséminer la tare dans la génération suivante. L'homme ressent cette mort affreuse comme une insup- portable injustice. Il trouve les moyens de s'y opposer. Il permet à cet enfant de vivre et, par conséquent, d'atteindre l'âge de la procréation, disséminant une tare jusque-là rarissime. L a conséquence est claire. L'homme thaumaturge contracte, en sauvant cet enfant, une responsabilité neuve vis-à-vis de la com- munauté : il lui faudra inventer une discipline nouvelle, le conseil génétique, afin que l'enfant sauvé et devenu homme soit averti du pourcentage de risques qu'il encourt de donner à son tour naissance à des enfants tarés, information qui suffit, l'expérience l'a montré, à limiter les aléas d'une dissémination de la tare au sein de l'espèce.
A
insi, dans des champs immenses de l'activité humaine, la difficulté ne se borne nullement à promouvoir des projets généreux et à combattre les desseins immoraux ou nuisibles. L eproblème le plus malaisé n'est pas la proclamation du code des devoirs. Il est trop simple de vitupérer les situations choquantes, de hurler au scandale devant tel ou tel manquement à l'honneur des hommes. Si même, dans un monde utopique, l'enseignement des attitudes morales était assez convaincant pour entraîner une unanime adhésion, la moitié du chemin resterait à parcourir.
L a difficulté majeure commence quand il s'agit d'appliquer notre monde intérieur éthique à un monde extérieur qui tend à lui résister. Le prix qu'il nous faudra payer pour notre révolte, c'est l'obligation de découvrir des accords possibles entre notre loi et les lois naturelles, contre lesquelles nous nous révoltons. L à est la difficulté. Là réside maintenant, aux yeux du biologiste, la bataille des hommes.
L a difficulté de l'entreprise apparaîtra peut-être plus claire- ment à la lumière des deux sujets d'inquiétude que voici.
Premier sujet d'inquiétude : est-il assuré que des compromis satisfaisants seront trouvés dans tous les cas entre les exigences de nos merveilleux rêves et l'implacable nécessité des lois biolo- giques ? Nous avons le rêve de guérir l'enfant malade, d'empê- cher la mort prématurée des hommes et des femmes, de protéger par la prévention des maladies l'individu le plus faible autant que le plus fort. Le résultat est connu. L'équilibre démographi- que mondial s'en est trouvé bouleversé dans d'effarantes pro- portions : en quelques années, le milliard d'hommes qui peu- plaient la terre en 1830 a quadruplé, l'espérance moyenne de vie à la naissance est passée, selon les statistiques de l'Institut national de la santé de Washington, de 30 années et 11 mois il y a trois siècles, à 45 années et 2 mois en 1900 et à 75 années et 6 mois en 1977, la pyramide des âges s'en est trouvée changée de fond en comble, le nombre des plus de soixante ans a été multiplié par douze en moins de trois siècles. A cette distorsion démographique, les hommes croient trouver une réponse : la mise au point de méthodes diverses de régulation des naissances.
On sait ce qu'il en est advenu : le frein est insuffisant dans les contrées les plus pauvres, les plus exposées à la famine ; il n'est puissant que dans des pays comme le nôtre au point que certains s'en alarment, craignant que, par un injuste retour de flamme, la civilisation à laquelle nous sommes attachés et qui avait déclenché toute l'affaire au nom du respect de l'individu ne finisse par se trouver écrasée par des civilisations où ce même
respect de l'individu a beaucoup moins de prix. O n aperçoit clairement ici la complexité de cette famille de problèmes.
Comment balancer avec justesse la menace de dégénérescence de certaines civilisations, le désir d'abaisser partout la mortalité infantile, le défi économique que représente une population expansive d'hommes âgés, l'estimation nécessairement arbitraire du nombre maximal d'hommes que notre terre peut supporter, etc. Dans le débat, les pressions qu'on peut dire politiques se mêlent à l'évidence aux pressions morales, et le mélange n'est point homogène. Les images subjectives pèsent sur l'interpré- tation des données objectives. Qui peut affirmer que des compro- mis satisfaisants seront toujours trouvés ? Qui peut douter, les hommes étant ce qu'ils sont, que les solutions proposées ne rencontreront jamais une approbation unanime ?
Deuxième sujet d'inquiétude : les hommes sont à l'évidence demeurés aussi sensibles au ferment des passions détestables qu'à celui des valeurs éthiques. Et ces passions-là peuvent, elles aussi, amplifier leurs effets par l'usage des mêmes formidables moyens d'action. L'appétit de puissance, Pégoïsme individuel, l'appât de l'acquisition immédiate, les « après-moi-le-déluge », peut-être même le goût secret du meurtre, de la guerre, de l'agressivité gratuite, tout cela est plus vivant, plus endémique que jamais. « La science, écrivait Jean Rostand, fait de nous des dieux avant même que nous méritions d'être des hommes. » Plus grave encore : les phénomènes de conditionnement collectif vers une attitude agressive appuient maintenant leur puissance sur des techniques de diffusion cent fois plus efficaces qu'il y a un siècle. Celui qui a vu une fois dans sa vie, dans des pays lointains, des troupes d'enfants ou d'adolescents en uniforme reprendre en chœur avec passion les slogans intolérants qu'on leur a fraîchement imprimés dans la tête, celui-là ne peut plus jamais trouver le repos et l'optimisme quand il pense à l'avenir du monde des hommes. J'ai dit les obstacles de principe que rencontrent nos désirs de justice, de tolérance, de respect de l'autre, quand il s'agit d'appliquer cette empreinte humaine dans un monde grouillant d'événements naturels qui nous semblent injustes. Cette difficulté existerait, fondamentale, même si le dessein était unanime. Que dire alors si, au sein même de la collectivité humaine, l'entreprise est entravée par des passions et des zizanies contraires ?
P
eut-être ai-je noirci l'exposé des données du problème. Mais n'est-ce pas en ayant claire conscience de la période critique, atteinte aujourd'hui dans l'histoire des hommes, que ceux-ci pourront trouver la force d'infléchir cette histoire dans un sens favorable ? Nombreux sont ceux qui ne semblent pas apercevoir le dilemme simple et dramatique du temps présent, je veux dire le choix entre le rôle de dieux écervelés, anarchiques et dévas- tateurs et celui de dieux justes auxquels les circonstances offrent la chance du plus étonnant des combats, à savoir la création d'un nouveau monde ayant subi sans dommage nos plus nobles ambitions spirituelles. Nous n'avons pas les moyens d'imposer le chemin de cette aventure. Nous pourrions certes user des mêmes dispositifs de lavage de cerveau que je viens d'évoquer à propos des enfants de pays lointains. Mais nous y répugnons, quelle que soit l'importance de l'enjeu. Et nous avons raison car l'expérience montre que ces conditionnements passifs sont presque toujours suivis de rébellions ultérieures. Ce qu'il faut à l'évidence, c'est donner à chacun, non pas des slogans, mais des informations. Chaque homme, chaque enfant même, doit trouver en lui les désirs de son action propre à partir d'une claire vision de la croisée des chemins qu'aujourd'hui nous abordons. Nous avons le pouvoir, et même probablement le devoir, de décrire et de semer l'image des chemins possibles de notre aventure. A ceux qui usent de méthodes attentatoires à la liberté de pensée, nous répondrons par un appel à la libre réflexion de chacun à partir des données d'une information factuelle. Celle-ci est devenue obligation pressante. Elle est beaucoup trop pauvre et restreinte aujourd'hui. Le problème crucial se trouve peut-être aujourd'hui dans la révision déchirante de notre attitude vis-à-vis des moyens d'éducation et d'information.Car où peut gîter l'espoir de réussir dans une entreprise aussi difficile, sinon dans la montée d'une passion humaine pour une aventure ardue, mais extraordinaire ? Une aventure capable de donner un sens à notre vie, à notre action, capable aussi par l'engagement qu'elle comporte d'effacer le désarroi des hommes d'aujourd'hui. Créer cette passion, c'est peut-être aussi la moins mauvaise manière de neutraliser le deuxième sujet d'inquiétude auquel je faisais allusion, à savoir la concurrence des passions nuisibles, égoïstes et agressives.
L
'évolution biologique naturelle a engendré l'inégalité : l'homme donne à celle-ci le nom d'injustice. L'évolution naturelle a ignoré l'individu, elle a semblé servir seulement l'espèce ou mieux même la richesse prolifique d'un ensemble d'espèces : l'homme nomme cela cruauté. Juger injustes ou cruelles les règles qui furent le nerf du développement de la vie sur la terre, qu'est-ce, sinon vouloir le triomphe d'un nouveau et merveilleux venu, l'esprit ? On pourrait imaginer que Dieu, ayant créé des millions d'espèces vivantes, les jugea tellement esclaves des lois matérielles de la physique et de la chimie, qu'il voulut, créant l'homme et le dotant d'un monde intérieur libre, critique et passionné, faire naître le conflit inéluctable entre cet univers spirituel et les lois régnantes de la biologie. Ce conflit a commencé : i l se déroule sous nos yeux ; nous sommes en pleine guerre ; l'issue est encore incertaine ; la merveilleuse aven- ture qui nous est offerte et dont i l n'est pas sûr que nous soyons dignes, c'est le pari qu'on peut faire triompher l'esprit sans entraver l'admirable développement de la vie tel que la biologie des temps présents nous le décrit.J E A N H A M B U R G E R de l'Institut