• Aucun résultat trouvé

Préface

N/A
N/A
Protected

Academic year: 2022

Partager "Préface"

Copied!
13
0
0

Texte intégral

(1)

Book Chapter

Reference

Préface

LÉVY, Bertrand, RAFFESTIN, Claude

LÉVY, Bertrand, RAFFESTIN, Claude. Préface. In: Lévy Bertrand, Raffestin Claude. Ma ville idéale. Genève : Metropolis, 1998. p. 9-20

Available at:

http://archive-ouverte.unige.ch/unige:4465

Disclaimer: layout of this document may differ from the published version.

(2)

Dans L'Œuvre au Noir, Marguerite Yourcenar fait dire à Zénon qu'il abandonne les livres pour les pay- sages qui bougent, à savoir les paysages réels. Dans notre livre, les auteurs font le contraire, puisque après avoir bougé, ils reviennent au texte. Mais ce texte est-il vraiment immobile ? Nous pouvons en douter car les différents auteurs qui se sont prêtés à ce jeu de la ville idéale ont trempé leur plume dans l'encre du souvenir et de la culture. Les différentes parties de l'ouvrage sont construites par des architectes « égoïstes » qui nous restituent leurs voyages vécus au travers d'une transformation qui s'apparente à une anamorphose de la mémoire. Ils nous parlent de paysages qu'ils ont observés en grandeur nature mais dont la composition ou mieux la recomposition a subi des déformations, justement celles de « l'idéal » qui est toujours un moment du temps avant d'être un lieu de l'espace.

Certes le paysage mobile est fixé par l'écriture mais celle-ci s'anime comme le paysage réel à travers toutes les réminiscences littéraires et picturales que suggère la mémoire dans un itinéraire sans fin. Cette mémoire imprévisible trouée d'oublis multiples sans lesquels elle n'existerait pas se déroule dans un continuum où

9

(3)

PREFACE

passé et présent se fondent en un tout qui fera le plaisir futur du lecteur par les étonnements qu'il sus- citera et qui sera la récompense possible du scripteur.

Ce livre apparemment si disparate devient, au fond, une ville à lui tout seul, une ville dans laquelle le lecteur découvrira des esprits contemporains à la recherche d'une non-contemporanéité. Toute ville réelle est d'ailleurs un défi à la logique puisqu'elle fait vivre, ici et maintenant, des femmes et des hommes qui n'ont peut-être rien en commun mais qui circu- lent dans des âges différents qui juxtaposent des idéaux anciens et nouveaux. Pour les auteurs, ce n'est pas le lieu en tant qu'habitat du corps qui est restitué mais le lieu en tant qu'habitat de la pensée. Et cet habitat de la pensée est tout sauf immobile puisqu'il est un puzzle sans cesse recomposé par le jeu culturel de la mémoire. Au voyage à l'extérieur, les auteurs ont substitué le voyage à l'intérieur qui peut à tout moment être interrompu, repris et recommencé.

C'est au fond un voyage incessant dans l'espace mental débarrassé des contraintes géographiques puisqu'il se déroule dans le temps de la mémoire.

C'est là où l'anamorphose mentale prend toute sa signification car le jeu combiné de la culture et du souvenir provoque des dilatations ou des contractions dans la réalité paysagère qui n'est plus alors qu'une image cohérente mais déformée. Ce n'est rien de moins que le modèle spatio-temporel d'un esprit sin- gulier, une sorte de solipsisme ou si l'on préfère une caricature du monde observé qui révèle la poésie de chacun au détour des chemins des phrases.

Nous jouons tous la même pièce mais avec des mises en scène différentes, révélatrices de nos obses-

(4)

sions, de nos goûts, de nos dégoûts, de nos attache- ments mais aussi de notre détachement du monde.

*

Kenneth White, né à Glasgow et vivant aujourd'hui

sur les côtes d'Armor, nous rappelle les réticences de philosophes et de poètes face à la ville : « Car les grandes villes, Seigneur, / sont maudites et se désagrè- gent / (. .. ) » (Rilke) ; Nietzsche et Henri Michaux ne seront pas en reste. Après avoir examiné les tentatives du surréalisme et du situationnisme de rendre la ville plus poétique, l'auteur recueille l'impression d'une cer- taine impuissance, car le langage des uns et des autres, au-delà de la trouvaille et du clin d'œil, s'éloigne du

« fond » de la réalité de la ville, qui devient de moins en moins poétique. Ceux qui perdent leur humour devant cette dé-poétisation du monde, régi par les villes, hurlent à l'aliénation collective, à l'érection d'une prison aux murailles invisibles fractionnant le cœur des civilisations. Murailles sociales, érigées à coup de violence économique. Le sentiment de vivre une vie de plus en plus encagée ne date pas d'aujourd'hui, même si « la cage en question n'est bien sûr pas spéci- fique à la ville» (Kenneth White). C'est le vivre- ensemble des hommes qui est en question, dans les villes et au-dehors, et la mode actuelle du nomadisme à tout va, de la pulsion instinctive vers le Grand Dehors, savamment endiguée par les agences touristiques et immobilières, n'est le plus souvent qu'une fuite contrainte vers quelques bouffées d'air frais, et tout recommence le lundi, comme avant. Qu'on est loin de l'imprécation de Max Weber « Stadtluft macht frei ! »,

(5)

PRÉFACE

quand Kenneth White évoque l'enfer industrialo-copu- latoire de son Glasgow natal, sorte de part maudite de l'Occident aujourd'hui transférée dans le Tiers-Monde.

Luc Bureau est aussi un mécontent. Il n'aime pas trop l'idée chocolatée de faire parler une ville idéale aujourd'hui. La durée de vie des villes, nous explique le géographe québécois, n'aura duré que dix mille ans ; l'oecumenopolis qui se dessine, ce « champ d'épandage urbain ou para-urbain », cette vaste ban- lieue mondiale interconnectée (Spengler), est en passe de tuer la Cité, celle qui manifestait sa morphologie centrée et son individuation. Mais l'auteur continue d'aimer les villes qui échappent au fonctionnalisme buté, celles qui ne respectent pas leur Plan d'Occupa- tion du Sol, celles qui résistent au fascisme gestion- naire - l'expression est de Georges Haldas. «J'ai hor- reur des villes bien qui en font juste assez, qui équili- brent leurs comptes. J'ai horreur des villes blêmes, souf- frant d'anorexie, aménagées par des apiculteurs. » C'est le souffle de folie qui fait la grandeur des villes, leur extravagance, leur énergie gaspillée, leur superflu.

Ainsi, paradoxe ultime, la ville la plus utile aujour- d'hui, c'est la ville inutile.

Autre révolté - décidément !-, Jean-Paul Dollé exprime un moment d'adversité face aux symboles du pouvoir, une révolution qui court les rues, gagne les édifices publics, embrase la ville et la nation tout entière — mai 68. Il n'y a rien de convenu ici, mais le récit musical d'un mouvement, de cortèges qui cam- pent dans la rue, puis s'ébranlent lentement, rugissent, mugissent, puis jouissent dans l'excitation d'une aube nouvelle. On se laisse porter par le tempo, éblouir par l'embrasement soudain mais prévu de longue date, on

(6)

participe au déchaînement des passions, à cette pul- sion de la foule qui marque l'histoire d'une ville non par des monuments, mais par des événements scandés au rythme des révolutions. Avec Jean-Paul Dollé, ce ne sont pas les lendemains qui déchantent, mais la grâce de l'instant ressuscité, dans une ville où \ei regards se transforment en sourires, et les sourires en mots. Des mots amoureux, jamais meurtriers, d'une révolution à demi vécue à demi rêvée, dans le songe d'un retourne- ment sur soi.

Nous restons à Paris avec Claude Raffestin, un Paris que l'on voudrait éternel, celui des petites rues popu- laires, des impasses, du dialogue avec la crémière, des propos pleins de sagesse et de mordant saisis au vol, d'un milieu social riche par le Verbe et la Relation.

Monde qui n'avait pas besoin de voyages lointains pour comprendre et croquer la vie. Monde qui, par son entregent, son attention portée aux autres et son art de faire vibrer la rue - les petits métiers - pourrait constituer l'une des facettes essentielles d'une ville idéale. Ensuite, l'auteur se livre à une composition à la Chirico où voisinent des éléments paysagers réunis contre toute attente. Les rues sombres et étroites de la Vieille-Ville de Genève, mélange d'animation estudian- tine et de sévérité, débouchent sur la Place de la Seigneurie à Florence ; la cathédrale d'Albi côtoie le vieux cimetière juif de Prague. La Moselle se laisse enjamber par le Pont du Gard, Moselle qui vient se jeter au pied de l'Isola dei Pescatori, dans le Lac Majeur, une île qui a séduit plus d'un voyageur. Le peintre miniaturiste joint ainsi des symboles autant que des images d'une Europe imaginaire où le Nord et le Sud, l'eau et la pierre, l'aube et la lumière sont réunis,

(7)

PREFACE

comme à Venise, Amsterdam ou Saint-Pétersbourg. Les lieux idéaux sont reliés par le fin tissu de la mémoire et ce que j'ai découvert, c'est que le théoricien se double du peintre, qui joue sur une palette à l'alchimie mystérieuse où la répartition des formes et des cou- leurs répond au principe de l'alliance des contraires.

Le texte Villes idéales par contraste s'apparente beau- coup à une recherche d'équilibre entre soi et le monde. De quoi est-il question sinon d'une tentative d'élaborer une auto-écologie du sentiment géogra- phique ? Les relations de l'auteur avec les lieux sont bien réelles et elles sont médiatisées par la rencontre des êtres, par le jeu des souvenirs, par des auteurs et donc des textes, par des peintures et finalement par toutes ces petites contrariétés et ces petits plaisirs qui tissent le quotidien qui se dépose dans la mémoire à travers mille détails. Le lieu est amené à l'existence par les scènes qui s'y déroulent. Ce n'est pas par hasard si l'auteur recourt à cette notion de géographie existen- tielle. Il s'en sert pour partir à la recherche de sa ville idéale qu'il n'atteint finalement que par assemblages successifs qui se font et se défont, non pas seulement au gré de ses humeurs mais encore au détour d'une a t m o s p h è r e , d ' u n m e s s a g e p u b l i c i t a i r e c o m m e

« Passugger, Fonte della Verità », de la découverte émouvante des écritures de Stefan Zweig et de Thomas Mann dans le musée consacré à Hermann Hesse. Il faut admirer, aussi, cette sensibilité aux signes qui lui font trouver, puis perdre, ce bel équilibre du bonheur comme à Sils-Maria où il doit affronter l'âpreté au gain et sonner la retraite de son plaisir. Les souvenirs de jeu- nesse rachètent certains lieux qui, sans eux, ne trouve- raient certainement pas grâce aux yeux de Bertrand

(8)

Lévy. Sans nul doute, son lieu d'élection, sa ville pré- férée, la plus proche de l'idéal en tout cas, pour un temps, a certainement été Montreux à laquelle il donne la forme d'une grappe de souvenirs dont il savoure chaque grain quand bien même la modernité inéluctable a fait perdre à la ville certains repères qui étaient aussi ses repaires, comme ce restaurant, aujourd'hui disparu, où il aimait venir déguster, en automne, une assiette de chasse.

« Le délicat moment, l'instant de la découverte.

Moment intense et savoureux où tous les sens devien- nent curieux, curieusement en éveil. » Pour Jean Pierre Gaudin comme pour Julien Green, la ville idéale, c'est peut-être la ville inconnue que l'on découvre un soir, les sens en éveil, le regard tendu vers les façades et les courbes de lumière. Montreux n'est pas inconnue à l'auteur, puisqu'il y plonge les racines de son enfance, mais ce sont les retrouvailles qu'il aime à célébrer. Or, c'est bien d'une attitude archétypale dont il s'agit : celle de reconnaître des lieux aimés, éprouver leur fidélité par-delà le temps, grâce au fil conducteur du souvenir conjugué à l'effet de surprise.

La magie n'est pas tant inscrite dans le lieu que dans la manière de l'aborder, dans cet état de disponibilité, de fraîcheur de l'œil que les phénoménologues nomment l'époché. C'est dans ce processus de fusion entre le sujet et l'objet que naît le fameux - et pour certains fumeux - « génie du lieu », expression qui révulse les hyper-rationalistes inquiets du jeu de l'ombre avec la lumière. « La ville traversée pas à pas est surtout une forte expérience corporelle, où l'on reconnaît les pentes, repère des vues, ressent tous les itinéraires obligés (...).» La magie d'une ville tient aussi à la façon

(9)

PREFACE

dont elle épouse le site, fait jouer les courbes en sa faveur. « Montreux, c'est toi que j'ai le plus exploré et rêvé », et particulièrement ses passages entre l'avant- et l'arrière-ville, les rampes, les souterrains, les escaliers.

La littérature fonde notre perception du lieu : à chaque fois que je traverse à mon tour un passage de Montreux, je repense aux lignes de Jean Pierre Gaudin.

Démons et merveilles est un texte magnifique que Nicolas Bouvier avait composé dans le cadre d'une revue sur les villes suisses 1. Son épouse Eliane, que nous remercions pour avoir autorisé la réédition du texte, a tenu à nous préciser que Fribourg ne consti- tuait pas forcément « sa » ville idéale, mais une ville de l'amitié ; c'est pourquoi nous l'avons choisie.

Fribourg, pour Nicolas Bouvier, était une ville de grand dépaysement, à moins de deux heures de Genève : « Pour moi, la catholicité de Fribourg relève d'une évidence telle qu'elle en prend la légèreté du bois flotté et que je n'en veux voir que les côtés plai- sants : un superbe art aristocratique ou populaire - ce missionnaire rencontré aux Seychelles qui connaît tous les mérous de l'île de Praslin et consacre ses deniers et son temps à embellir l'église de la baie Sainte-Anne, les fulminants linguistes du Collège Saint-Michel qui lisent le syriaque comme moi la gazette -, un hédonisme teinté d'indulgence divine. » Fribourg incarne le modèle d'une ville hospitalière et diverse, et, fait notable qui ressortit de notre projet, elle est entourée d'une splendide campagne : «J'en dirai autant pour Fribourg où il faut arriver par le sud. On voit alors que la ville est annoncée par des campagnes admirables,

1. In Des villes en Suisse, dir. par Jean-Pierre Moulin, Ed. Autrement/

L'Hebdo, Paris, 1987, pp. 71-80.

(10)

des fermes aux formes racées, aux toits roussâtres, flan- quées d'imposantes tèches de bois parfaitement bûché et, l'automne venu, de piles de cageots de pommes éga- lement rousses qui se rident en s'adoucissant et tien- nent tout l'hiver dans un fruitier. » Le site de la ville elle-même fait dire à Nicolas Bouvier qu'elle est une ville de peintres - Turner la plaçait au-dessus' de tout ce qu'il avait vu en Suisse. La complicité de l'auteur avec Jacques Thévoz, ce « héros de Cervantès cherchant quelque chose ou quelqu'un à pourfendre ou à défendre », cinéaste et voyageur qui habitait une tour gothique au-dessus d'une boucle de la Sarine, et qui se noiera plus tard volontairement dans le Rhône, est extrêmement touchante. Une amitié comme inscrite dans la pierre du vieux quartier de l'Auge, la partie basse de Fribourg, alors peuplée par « les génies éthy- liques et les putes ».

Rencontres avec Ravenne traite aussi de l'amitié. C'est une Ravenne de reconnaissance aussi byzantine que romane, symbole d'union entre les églises orthodoxe et catholique, entre l'Orient et l'Occident. Le symbole compte beaucoup pour Predrag Matvejevich né à Mostar et qui a vu son pays se déchirer. On retrouve le thème du passage d'une rive à l'autre, entre le monde des vivants et des morts, dans le cimetière où a lieu cette étonnante rencontre avec une vieille femme qui a perdu son mari à la guerre, en automne 1944. «Je l'ai priée de trouver quelqu'un qui se chargerait de net- toyer et d'entretenir notre nécropole (des partisans).

Je lui ai laissé tout l'argent que j'avais sur moi, lui pro- mettant d'envoyer ensuite ce qu'il faudrait. » Une année plus tard, le nom de son mari était gravé lui aussi près du monument aux morts. Le monument prend ici une dimension métaphysique, il n'est pas le

(11)

PREFACE

geste de gloire faussement héroïque trônant au milieu d'une place, c'est un monument du souvenir incarné ; c'est aussi cela qu'une ville idéale se doit d'entretenir, si elle tient à sa survie.

L'émouvante rencontre entre Predrag Matvejevich et Josif Brodsky a lieu dans une ruelle du vieux Ravenne, Joseph Brodsky dont je viens de relire Acqua alta1. Livre qui contient des pages décisives sur la beauté : l'œil est attiré par la beauté, écrit le poète, car la beauté est un réconfort, une sécurité pour l'œil.

Sans beauté dans son champ de vision, l'œil s'in- quiète ; c'est une leçon à la fois d'esthétique et de physiologie rétinienne que nous retiendrons.

Franco Farinelli porte un regard nourri d'histoire et de réflexion sur la configuration des villes, la façon dont elles ont été construites. Il procède par comparaison pour faire ressortir le caractère, la spécificité urbaine : Bologne versus Florence, Florence versus Venise. On ne peut comprendre la logique d'une ville sans envisager ses relations avec la campagne, et sans analyser la nature de son pouvoir politique. Ainsi, ce ne sont pas tant le climat, l'histoire ou la religion qui déterminent la forme des villes, mais le genre de relations qu'elles entretien- nent avec leur région et le monde plus vaste, ainsi que leur type d'organisation politique.

Bologne est une « ville-campagne », une ville-région qui s'intègre parfaitement dans son entourage (au moins pour la partie ancienne), par la nature de sa construction, la brique sortie de terre. Ses rues sont arrondies et branchées sur la Via Emilia. Le contraire

1. Joseph Brodsky, Acqua alla, trad. de l'anglais par Benoît Coeuré et Véronique Schiltz, Arcades/Gallimard, Paris, 1992 (Straus & Giroux, New York, 1992).

(12)

de Florence, tracée au cordeau, ville de pouvoir et de prestige marquant sa maîtrise de l'espace par son plan orthogonal - inachevé d'ailleurs. Opposition entre le système cartésien, masculin et dominateur de Florence, issu du rationalisme de la Renaissance, et la configura- tion courbe, poreuse, féminine, semi-souteirraine (les arcades) de Bologne, qui provient du Moyen Age. Son corps de briques chaudes fait penser à l'intérieur d'un corps de femme ; c'est cette opposition qui est dépeinte par le géographe bolonais d'adoption au regard vif, jamais naïf.

Pour Jean-Bernard Racine, la ville idéale n'existe pas encore, elle est à venir à l'image d'une Jérusalem nouvelle qui descendrait du ciel. Le cinéma autant que la littérature ont inspiré le géographe. La vague du nouveau-réalisme italien, comme lieu d'expéri- mentation sociale et sentimentale, inventeur de la

« dérive urbaine » -Jeanne Moreau dans La Notte — dérive urbaine émergeant aussi dans le situationnisme (voir le texte de Kenneth White), nous donne à voir un paysage des marges, où l'espace est peuplé de per- sonnages plutôt que de héros. Loin de verser dans une esthétique du haillon, l'auteur aime à étudier les morceaux de ville en transition, comme ces borgate romaines, déstructurées, acculturées, qu'a si bien dépeintes Pasolinil.

Pourquoi les gens préfèrent-ils actuellement s'établir à la campagne plutôt qu'à la ville ? Parce que, selon l'auteur, les « lois qui président à l'urbanisation de la société tout entière » et qui agissent dans leur logique

1. Pier Paolo Pasolini, Histoires de la cité, de Dieu. Nouvelles et chroniques romaines (1950-1966). Trad. de l'italien par René de Ceccaty, Arcades/

Gallimard, Paris, 1998 (Einaudi, Turin, 1995).

(13)

PRÉFACE

morpho-fonctionnelle et économique, laissent le rêve et la conscience urbaine en friche. Pour Jean-Bernard Racine, il s'agit d'imaginer le rêve social avant le projet urbain, l'utopie avant l'opération d'urbanisme, bref de substituer l'engagement à l'encagement.

Il est tant de qualités idéales possibles pour une ville : ville-dédale où il fait bon se perdre, ville-femme, port de mer ou de fleuve, ville centrée mais qui ne se prend pas pour le nombril du monde, ville-versant, ville-belvédère, toutes chargées d'histoire, grouillant de vie, débordant de senteurs... Jean-Bernard Racine n'aime guère l'urbanisme de prestige et l'architecture gentrifiée ; il préfère la ville en mouvement et en chantier, la ville qui brasse et n'isole pas, et le symbole qui caractérise le mieux cette « ville rêvée pour de vrai », c'est celui de la place urbaine, rassembleuse et apaisante.

* *

*

Au lecteur à présent de cheminer sur les itinéraires sémantiques qui le mèneront vers des fragments, des instants idéaux, miroir des « paysages raturés par la vie » dont parle Marguerite Yourcenar. Les textes qui suivent ne construiront pas d'utopie urbaine - le siècle nous enseigne l'humilité - mais laisseront parler des témoignages d'amitié, de révolte ou de reconnaissance de la ville et de ce qui l'unit au monde.

Bertrand Lévy et Claude Raffestin

Références

Documents relatifs

Danseuse, directrice du mouvement et chorégraphe, elle travaille pour l’opéra (Royal Opera House à Londres en 2020) et le théâtre, et a fondé en 2004 la com- pagnie Yumé Arts

Et parce qu’on doit commencer par en rire, par se regarder franchement et se trouver aussi quand même tout à fait comique jusque dans nos paniques ; pour tenir et arriver à

Aussi, c'est compte tenu de l'enjeu de taille que constifue I'enseignement d'une langue étrangère que nous nous proposons d'analyser la Loi d'orientation sur l'éducation

La récurrence n’est pas difficile mais les manipulations des exposants, des expressions doivent être menées avec soin.. Soit n entier naturel non nul

Le raisonnement par récurrence ne pose pas de difficulté particulière.. L’égalité est donc

Un exercice un peu … long, de nombreux thèmes d’analyse abordés (limites, primitives, valeur moyenne, suite), des éléments graphiques (asymptotes, centre de symétrie, tangentes,

Dans le cas d’une solution incluant le stockage hydrogène, un nombre réduit de batteries est utilisé pour le stockage court terme et une « chaîne hydrogène » permet le stockage

Propriété à l'abri des regards offrant maison d'habitation avec entrée, séjour double avec cuisine ouverte et cheminée, salon bibliothèque, arrière cuisine, véranda, au 1er étage