L’ancienne Chancellerie d’Etat
Patrick Elsig
Lorsque l’on monte la rue des Châteaux à Sion, peu après la place de la Majo-rie, un édifice se démarque par son ampleur et sa prestance. La régularité de ses grands percements sur tout le pourtour ne fait pas penser à un bâtiment d’habita-tion. En effet, ce n’en est pas un, puisqu’il s’agit de l’ancienne Chancellerie d’Etat, un lieu central pour la gestion du Pays sous l’Ancien Régime. C’est là en particulier qu’étaient conservées les archives d’Etat, formées de documents origi-naux indispensables à la justification de nombreux droits.
Fig. 1. Le complexe du Pénitencier, au pied du château de Valère. Au centre de l’image se détache l’ancienne Chancellerie d’Etat ; à sa gauche se voit l’ancien Pénitencier inauguré en 1913, augmenté d’un étage au milieu du XXesiècle. Vue prise du nord-ouest en 2016.
Un lieu symbolique pour la République du Valais
Dans leur inventaire topographique de Sion sous l’Ancien Régime1,
François-Olivier Dubuis et Antoine Lugon rappellent fort à propos – et peut-être avec le brin d’ironie qu’on leur connaissait – que « l’équipement de Sion en tant que capi-tale des sept Dizains et de leur pays sujet se limite à fort peu de choses » et que cela est « proportionné à l’extrême légèreté de l’appareil administratif »2. Les deux
historiens ne mettent finalement en avant que la Majorie, lieu de rassemblement ordinaire de la Diète, mais en fait entière propriété de l’évêque, qui accueille chez lui le pouvoir politique du pays, montrant à l’envi les relations compliquées entre les deux pouvoirs. La tour des poudres, dans le même complexe de la Majorie, et l’atelier de la monnaie, qui pouvait n’être qu’un établissement temporaire, sont aussi cités, mais restent anecdotiques. Au final, le seul bâtiment officiel représen-tant la République du Valais est la Chancellerie. Pendant longtemps, quel effet représentatif a-t-elle pu avoir, si on sait que, d’après l’inventaire topographique, « La chancellerie de l’Etat se trouvait jusque vers 1780 dans une cave dessous le Collège, vis-à-vis l’église de la Trinité. Des archives étaient encore conservées dans cette vieille chancellerie, le 24 mai 1788 »?3
Dans un siècle où le théâtral est important, où la symbolique est omniprésente, où l’on met en avant sa réussite personnelle par l’architecture ou l’héraldique, les députés des Dizains devaient être mal à l’aise – ou peut-être même pas – de ce manque de visibilité de la République du Valais, symbole du pouvoir qu’ils repré-sentaient, autant avec le pouvoir épiscopal que contre celui-ci, qu’ils avaient dû combattre au cours des siècles précédents. Il faut toutefois reconnaître que cette République était avant tout une confédération de dizains et que chacun d’entre eux disposait de son autonomie et de son/ses édifice(s) représentatif(s). Sion avait son Hôtel de ville depuis les années 1660, un édifice baroque marquant le pouvoir sur la cité, en plein cœur de celle-ci. Finalement, l’existence de la République du Valais se remarquait bien plus dans les pays sujets que dans sa capitale. Les habi-tants des territoires soumis devaient avoir de la peine à ne pas voir les sept étoiles du blason de leur dominateur. Les châteaux de Saint-Maurice ou de Monthey sont truffés de ces armes accompagnées par celles du gouverneur qui avait réalisé l’une ou l’autre transformation dans l’édifice. La République du Valais devait être vue dans le Bas-Valais, mais dans les Dizains du haut, on se passait probablement volontiers de ces symboles d’un pouvoir central dont on se méfiait toujours un peu et qui ne leur servait que ponctuellement pour les affaires communes.
La construction du nouvel édifice
La conservation discutable des archives dans des lieux trop exigus justifie la décision de construire une nouvelle Chancellerie, ce qui est entériné, après de nombreux reports, semble-t-il, à la diète de mai 17744. Les députés veulent une
construction solide et bien faite, sans aucunement insister sur l’aspect
représenta-1 François-Olivier DUBUIS, Antoine LUGON, « Inventaire topographique des maisons de Sion aux
XVIIeet XVIIIesiècles », dans Vallesia, 35 (1980), p. 127-436. 2 Ibidem, p. 366.
3 Ibidem, p. 367.
tif que pourrait prendre l’édifice. Une maison avec terrain est achetée à cet effet en 1775 aux héritiers du peintre Pierre Heintz5. A la diétine de février 1776, il est
ordonné de commencer les travaux6. La date de 1779 inscrite au-dessus de l’entrée
indique probablement la fin du gros œuvre.
Les recherches de Gaëtan Cassina ont permis de montrer que c’est un maître maçon piémontais, Pierre (ou Jean Pierre) Laveduaz, que l’on charge de cette construction7. Son nom est aussi associé à l’édification de l’église d’Hérémence
(1768-1770) et de la tour du Bouveret, demeure des châtelains du lieu (vers 1773-1775)8. C’est grâce à un écrit conservé aux Archives de l’Etat du Valais que nous
apprenons ce nom9. Même s’il est incomplet et non signé, Gaëtan Cassina a pu en
attribuer l’écriture à Isaac de Rivaz (1752-1828), un contemporain de ces événe-ments, dont on connaît par ailleurs la précision.
Cette nouvelle Chancellerie se présente comme un imposant édifice de trois niveaux sur caves, couvert par une toiture mansardée. Les façades sont pour le moins austères, percées de manière très symétrique de travées de fenêtres en arc surbaissé, avec encadrement en léger relief et clé marquée. Seule l’entrée révèle un travail plus recherché, par ses impostes moulurées au départ de l’arc et une clé en forme d’agrafe. Au-dessus prend place une pierre soigneusement sculptée, au contour chantourné, comprenant cinq écus ovales rehaussés de petits décors « rocaille », sous lesquels un cartouche porte la date de 1779. Les cinq écus sont disposés en deux groupes : trois en haut, avec l’écu central légèrement dominant, et deux au-dessous. Tous ont été martelés, comme bien souvent vers 1798, de manière à rendre illisibles les armoiries. Il semble toutefois que le plus haut se laisse reconnaître comme l’écu du Valais aux sept étoiles. Les quatre autres ren-voyaient peut-être aux autorités responsables du projet, comme c’est souvent le cas.
A l’intérieur, la cage d’escalier et des locaux de desserte occupent le tiers oriental du bâtiment. Malgré les remaniements postérieurs, on devine encore dans la partie occidentale une division en quatre pièces aux deux premiers niveaux, le troisième étant d’un tenant, puisqu’il est prévu pour la réception du renouvelle-ment d’alliance de 1780. Certaines pièces, dans les caves et au premier niveau, présentent des voûtes d’arêtes, et les autres niveaux, des plafonds plats. L’utilisa-tion comme pénitencier a cependant largement oblitéré tous les aménagements
5 DUBUIS, LUGON, « Inventaire topographique des maisons de Sion », p. 207.
6 Recès de la diétine du 28 février au 1ermars 1776 (AEV, AVL 23, traduction d’Adolphe de Cour-ten).
7 Gaëtan CASSINA, Sion, il y a 200 ans, Sion, 1982 (Bulletin de Sedunum Nostrum, 31).
8 Patrick ELSIG, Le district de Monthey, Berne, 2015 (Les Monuments d’art et d’histoire du canton du Valais, 7), p. 91.
d’origine, quelques sols en pierre mis à part.
Les décors intérieurs pour le renouvellement d’alliance de 1780
Le texte d’Isaac de Rivaz relate qu’en 1778, lorsque se définit le déroulement du futur renouvellement de l’alliance entre le Valais et les cantons catholiques de la Suisse, la Diète demande à Pierre Laveduaz d’ajouter à la Chancellerie, alors en cours de construction, un étage pour accueillir la future réunion. Rivaz nous apprend encore que l’on avait prié le comte Ignace Antoine Pancrace de Courten (1720-1789) de prendre en main l’organisation de la cérémonie. Si l’on passe les « expéditions » nécessaires à la table des hôtes, on lit aussi que pour la salle, le comte de Courten
fit venir en mai 1780 un soldat de son régiment, qui étoit pour lors en garnison à Belle Ile, pour peindre les tapisseries de laditte salle, qui devoient être des fleurs, dans les trumeaux des fenêtres et au dessus, les batailles où chaque canton avoit fait quelque action mémorable. Ce peintre tomba malade et le tems devenant fort court par cet accident, on se servit de divers italiens qui, par hazard, passèrent. Malgré tout cela, la peinture ne fut qu’ébauchée au jour de l’alliance. On décora laditte salle de deux che-minée de marbre et de plusieur glaces qui s’y voyent encore aujourd’huy.
De ce décor et des fauteuils qui, selon Rivaz, se trouvaient dans la salle, plus rien ne reste de nos jours, et il est difficile de savoir ce qu’il en était exactement, en 1780, de cet état décoratif ébauché. La relation que le chanoine de la Cathédrale Fig. 2. La grande salle du dernier étage, dans son état juste après le transfert des détenus en 1998. Le cellulaire construit au milieu du XIXesiècle et la grande verrière percée en 1915 n’ont pas été maintenus. (© Musées cantonaux du Valais, Sion)
de Genève – Annecy, Jean-François Duc, en fait à l’abbé d’Abondance, n’est pas si négative, puisqu’il écrit que tous les invités se sont déplacés jusqu’à « la salle de la Chancellerie, qui est une salle très grande, très belle et qui avait été ornée et décorée magnifiquement pour cette circonstance »10.
La salle de la Chancellerie n’a finalement servi que durant la matinée du 14 novembre, lorsque tous les délégués s’y sont rendus pour entendre les saluta-tions des autorités et se mettre d’accord sur la reprise du texte du précédent renou-vellement. Le scellement de l’alliance s’est fait symboliquement lors de la céré-monie religieuse qui a suivi, à la cathédrale. Toute la partie conviviale s’est ensuite déroulée dans les salles de l’Hôtel de ville11.
Le choix du comte Ignace Antoine Pancrace de Courten pour l’organisation de la cérémonie est peut-être justifié par sa connaissance de la France, lui qui était colonel du régiment de son nom au service de ce pays, lieutenant-général des armées du roi, et qui avait reçu de Louis XV le titre de comte12. La France est alors
le modèle à suivre pour être « à la mode », et une partie du nécessaire pour la fête a d’ailleurs été achetée à Paris par le comte. Courten savait aussi décorer un intérieur, comme il l’avait fait en 1766 pour son salon que Joseph Rabiato
10 Jacques CALPINI, « Relation par J.-Fr. Duc des cérémonies du renouvellement d’alliance entre le Valais et les cantons catholiques et du sacre de Mgr Zen-Ruffinen, évêque de Sion, en 1780 », dans Vallesia, 33 (1978), p. 467-472.
11 Anton GATTLEN, « Bundeserneuerung zwischen den sieben katholischen Kantonen und dem Wallis. Sitten 14. und 15. November 1780 », dans Walliser Jahrbuch, 1952, p. 27-37 ; Archives communales de Sion et Musées cantonaux, 1788-1988. Sion, la part du feu. Urbanisme et société
après le grand incendie. Catalogue de l’exposition présentée du 2 septembre 1988 au 29 janvier 1989 au Musée cantonal des Beaux-Arts, à l’église des Jésuites et à l’Espace de la Grenette à Sion, Sion, 1988, p. 55-56.
12 Eugène DECOURTEN, Joseph DECOURTEN, Famille de Courten : généalogie et services militaires, Metz, 1885, p. 70-71.
Fig. 3. La médaille commémorative du renouvellement d’alliance entre le Valais et les can-tons catholiques, gravée par David Anton Stedelin en 1780 (Musée d’histoire du Valais, M 5177). Sur l’avers se lisent les armoiries des 7 cantons suisses, surmontées du Saint Sacrement et d’une croix, et sur le revers, au centre, celles de l’évêque, accompagnées par celles du Chapitre et des 7 Dizains de la République du Valais. Cette dernière, en tant que telle, apparaît dans l’inscription de l’avers, mais ses armoiries ne sont pas gravées au revers, au profit des écus des Dizains. (© Musées cantonaux du Valais, Sion)
(1727-1784) avait orné de toiles peintes représentant des scènes de Molière, des marines et des décors « rocaille »13. Courten s’était par ailleurs associé les talents
d’un autre artiste, Melchior Wyrsch (1732-1798), pour la galerie des officiers du régiment de Courten, peinte entre 1768 et 178014. On ne sait toutefois aucunement
qui a œuvré à la Chancellerie.
13 Romaine SYBURRA-BERTELLETTO, De Courten, 1766. Tout un décor – ein Bildzeuge. Sierre –
Siders, Sion, 2014.
14 Laura BOTTIGLIERI, Louiselle GALLY-DERIEDMATTEN, « Jean-Melchior Wyrsch : suite militaire. Les portraits des officiers du régiment de Courten (1768-1780) », dans Vallesia, 66 (2011), p. 301-377.
Fig. 4. L’une des toiles peintes en 1766 par Joseph Rabiato pour le salon du comte Ignace Antoine Pancrace de Courten, représentant des motifs ornementaux: fleurs et fontaine en
Une gloire d’un jour
Si cette nouvelle Chancellerie connaît son heure de gloire en 1780, elle est moins mise en avant par la suite. Son étage médian sert ainsi à la conservation du grain15et, en 1803, elle accueille un premier détenu, les cachots de la tour des
Sorciers ne correspondant plus aux lois en vigueur16. Au cours du XIXesiècle, la
vocation carcérale prend peu à peu le pas sur les autres fonctions pour, finalement, occuper l’entier de l’édifice, et s’étendre même, sur le site, par la construction de l’actuel « ancien » Pénitencier, inauguré en 1913. Entre-temps, au milieu du
XIXesiècle, les services de l’Etat prennent leurs quartiers dans l’actuel Palais
du Gouvernement, à l’est de la place de la Planta, édifice construit une décennie plus tôt pour servir de couvent aux Ursulines et sécularisé en 1848. Depuis lors, c’est sans conteste ce bâtiment qui représente l’Etat, ce que symbolise parfaite-ment l’écu aux armes du Valais dans son décor doré plutôt grandiloquent qui orne le pignon de la façade.
15 Recès de la diète du 23 mai au 4 juin 1796 (AEV, AVL 23, traduction d’Adolphe de Courten). 16 Astrid GAILLARD, Le système pénitentiaire valaisan au XIXe siècle : la maison de détention.
Mémoire de licence, Genève, 1987, p. 22-23.
Fig. 5. L’ancienne Chancellerie réaménagée pour sa fonction carcérale, avec la grande ver-rière percée en 1915. L’édifice a présenté cette image sévère jusqu’à la fin du XXesiècle.
Symbole éphémère de l’Etat à la fin du XVIIIe siècle, zone interdite durant
presque deux siècles, l’ancienne Chancellerie est désormais un lieu ouvert, du fait de sa réaffectation comme espace d’expositions temporaires des Musées canto-naux du Valais, par suite de l’inauguration de la nouvelle prison hors de la ville en 1998. La restauration progressive de l’édifice, entreprise depuis lors, lui a redonné une prestance certaine, en atténuant les aménagements carcéraux, sans toutefois les supprimer complètement, puisqu’ils font intimement partie de son histoire. Gageons que cette nouvelle fonction auprès du public redonnera à l’ancienne Chancellerie d’Etat le lustre qu’on ne lui a consenti que si peu de temps.
Fig. 6. Une exposition du Musée d’histoire dans les salles restaurées du rez-de-chaussée,