École Nationale Supérieure Louis Lumière
Mémoire de fin d'études Section son 2019
Mai 2019
ÉTUDE DE LA REMÉMORATION DES SONS DANS LE CADRE DE LA RECONNAISSANCE SONORE
Adrien STAUCH
Directeur interne : Sylvain Lambinet Directeur externe : Nicolas Farrugia
Rapporteur : Alan Blum
REMERCIEMENTS
Merci à Sylvain Lambinet, pour m'avoir guidé et conseillé tout au long de mes recherches.
Merci à Nicolas Farrugia pour son accompagnement et la pertinence de ses remarques.
Merci à Étienne Hendricks pour m'avoir aidé à concevoir ma partie expérimentale.
J'aimerais également remercier Doriane Berantelli pour sa patience et son aide, ainsi que Louise Busschart et Antoine avec qui j'ai eu des conversations passionnantes. Merci à Léonard et à Alice pour leur soutien et nos échanges, à Juliette pour les pistes de recherche qu'elle m'a données.
Merci à mes parents pour m'avoir relu attentivement et donné de précieux conseils.
RÉSUMÉ
La reconnaissance des sons est un processus cognitif continuel, à tel point qu'il est souvent inconscient. Si nous parvenons à caractériser le son en lui attribuant des qualités, on peut se demander si certains aspects influencent plus que d'autres la façon dont on se souvient des sons.
Quels sont les critères sensationnels nécessaires à la remémoration d'un son ? Dépendent-ils du type de son ? Nous avons tenté d'étudier un certain rapport du son à la mémoire, en nous focalisant sur des sons que nous avons quotidiennement l'habitude d'entendre et d'identifier. À l'aide d'une démarche expérimentale, nous avons cherché à montrer quels aspects du son étaient conservés en mémoire.
Mots-clés :
perception, sensation, qualité, sens, croyance, reconnaissance, remémoration, mémoire- habitude, représentation.
ABSTRACT
Sound recognition is a continuous cognitive process, so much so that it is often unconscious. If we can characterize sound by assigning it qualities, we may wonder whether some aspects influence the way sounds are remembered more than others.
What are the sensational criteria for recalling a sound ? Do they depend on the type of sound ? We have tried to study a certain relationship between sound and memory, focusing on the sounds we are used to hearing and identifying on a daily basis. Using an experimental approach, we tried to show which aspects of sound were kept in memory.
Keywords :
perception, sensation, quality, meaning, belief, recognition, recollection, memory-habitat, representation.
Table des matières
INTRODUCTION……….8
Chapitre I LA SENSATION SONORE...11
I.A La perception et la sensation...13
I.A.1 Définitions...13
I.A.1.a La perception...13
I.A.1.b La sensation...16
I.A.2 Les apports de la phénoménologie. Entendre pour la première fois...17
I.A.3 Distinction des sens...19
I.A.3.a Différences entre les modalités sensorielles...20
I.A.3.b Intermodalité...24
I.A.3.c Croyances...25
I.A.3.d Les spécificités de l'audition...28
I.B Les qualités sonores...32
I.B.1 Une compréhension du phénomène dans son émission, la théorie événementielle du son...36
I.B.2 Des qualités sensationnelles propres au domaine sonore...38
I.B.3 Interdépendance des qualités...47
I.C Introduction à la reconnaissance sonore...48
I.C.1 La nature prédictive de la perception...48
I.C.2 Le son et sa « signification »...50
I.C.2.a Différentes écoutes...51
I.C.2.b L'association...52
Chapitre II LA MÉMOIRE SONORE...54
II.A La mémoire...55
II.A.1 Différents types de mémoires définis par les neurosciences...56
II.A.1.a La mémoire de travail...56
II.A.1.b La mémoire sémantique et la mémoire épisodique...57
II.A.1.c La mémoire procédurale et la mémoire perceptive...58
II.A.2 Nécessité d'une compréhension de la mémoire dans son mouvement « fabricationnel »...61
II.B La bascule, de l’événement sonore au souvenir sonore...63
II.B.1 L'événement, une construction en devenir...63
II.B.1.a Un parallèle historique...63
II.B.1.b Les catégories temporelles de Iannis Xenakis...65
II.B.2 Les modalités du souvenir sonore...67
II.C La reconnaissance sonore...70
II.C.1 La construction d'une représentation...72
II.C.2 Le même et le semblable...73
II.C.3 Quelques expériences intéressantes...75
II.C.3.a Le rôle de la sonie dans la reconnaissance sonore...75
II.C.3.b L’interdépendance du timbre et de l'intensité dans le processus de reconnaissance sonore...76
Chapitre III ÉLABORATION D'UNE DÉMARCHE EXPÉRIMENTALE, À L’ÉPREUVE DE LA MÉMOIRE SONORE...78
III.A Préambule...79
III.A.1 Les enjeux de l'installation...79
III.A.2 Contraintes...80
III.B Description de l'installation...82
III.B.1 Une partie de SoundRiddle...82
III.B.1.a Les règles du jeu...82
III.B.2 Fonctionnement interne...83
III.B.2.a Principe...83
III.B.2.b Les rouages du SoundRiddle...83
III.B.3 Questions posées aux joueurs...86
III.C Attentes relatives aux résultats...86
III.D Précautions...88
III.D.1 Les subtilités...88
III.D.2 Limites entrevues à l'expérience...88
III.E Un jeu à plusieurs niveaux de difficulté...91
CONCLUSION………92
BIBLIOGRAPHIE………..94
ANNEXES………99
INTRODUCTION
Ce mémoire a pour objectif d'étudier la manière dont nous reconnaissons les sons. De ce fait, il relève à la fois du domaine sonore et du domaine mémoriel. L'objectif n'est pas de définir substantiellement la mémoire, ni même la mémoire sonore. Il s'agit d'une question séculaire que plusieurs domaines comme la philosophie, la psychanalyse et la neurologie tentent d'élucider, avec leurs outils respectifs. Nous ne nous intéresserons pas aux modalités de stockage de la mémoire, à la nature spirituelle ou matérielle de nos souvenirs. Il s'agira davantage de comprendre ce qu'il reste du sonore après sa perception, peu importe sa forme, et qui nous permette de nous remémorer ou d'assimiler un son entendu à un son connu.
Étudier la façon dont nous nous souvenons des sons et dont nous les identifions soulève des problématiques relatives à différents domaines. L’acoustique, la physiologie, la psychoacoustique, la philosophie de la perception, la mémoire sont des disciplines auxquelles il nous est nécessaire de nous intéresser dans le cadre de cette recherche. N'étant pas spécialiste dans l'ensemble de ces domaines, il nous semble inévitable de devoir évaluer l'importance et la contribution potentielle que chacun d'eux pourrait apporter à l'étude, afin d'appréhender la pluridisciplinarité du sujet avec clairvoyance.
Par ailleurs, il nous semble intéressant que notre sujet mette en regard plusieurs disciplines.
Même si les recherches que nous mènerons sur la mémoire ne pourront être exhaustives, nous espérons qu'elles permettront d'aborder le domaine sonore d'une façon singulière. La difficulté d'une telle approche sera de mesurer la pertinence et la légitimité des apports provenant de domaines dans lesquels nous sommes novices.
L'intérêt que nous portons à la façon dont nous reconnaissons et identifions les sons nécessite une étude de l'objet sonore lui-même, de la manière dont nous percevons et dont nous modélisons le phénomène en question, ainsi qu'une exploration du domaine mémoriel avant de pouvoir esquisser une rencontre entre le son et la mémoire.
Notre ambition sera de qualifier la « fonction de transfert » opérante dans le mécanisme qui nous permet de reconnaître un son et d'identifier les paramètres sensationnels sur lesquels elle joue. Nous nous intéresserons ainsi à ce qu'il reste du sonore, à ce que nous semblons conserver en mémoire et qui rend possible l'association d'un son présent à un son entendu par le passé de façon à l'associer à une source sonore. Il s'agira d'étudier, de dépeindre ou du moins d'appréhender la limite qui se dessine entre le semblable et le dissemblable dans le domaine sonore. Il n'est question ici d'extraire aucune vérité, mais de caractériser l'expérience sensible et intellectuelle de la reconnaissance d'un son.
Nous nous poserons la question suivante : Parmi les critères qui permettent de décrire la sensation sonore, quels sont ceux qui rentrent en compte dans l'assimilation d'un son à une source sonore, ou à un autre son entendu par le passé ? Un son est toujours singulier. Pourtant, je peux l'associer à une situation, dire qu'il est semblable au son produit dans telle situation…
Je reconnais là l'empreinte d'un son. Nous ferons l'hypothèse que certains critères sensationnels sont plus déterminants que d'autres dans les processus de reconnaissance et de remémoration d'un son. Nous soupçonnons en outre qu'en fonction de la nature du son, les critères prépondérants dans la reconnaissance sonore ne sont pas les mêmes.
Nous axerons la première partie de notre étude théorique sur le phénomène et la sensation sonore, nous tenterons d'en extraire des qualités aptes à décrire l'ensemble des sons. En seconde partie, nous étudierons les travaux et l'avancée des connaissances concernant les processus cognitifs liés à la reconnaissance et à la remémoration, en particulier dans le domaine du sonore. Nous essaierons d'appréhender la relation qu'entretient un événement avec le souvenir qui lui succède, puis nous mettrons en relation ce mécanisme mémoriel avec les caractéristiques descriptives du son que nous auront précédemment extraites afin de comprendre comment nous reconnaissons les sons.
Notre étude comprendra une troisième partie pratique destinée à tester nos hypothèses quant à la manière dont nous nous souvenons des sons. La question de la reconnaissance étant extrêmement vaste et ancienne, nous n'avons pas l'ambition d'y répondre exhaustivement ni absolument. Nous présenterons les enjeux et le protocole d'une démarche destinée à
confronter l'étude théorique que nous aurons menée au préalable à notre hypothèse. Cette expérience prendra la forme d'une installation sonore, plus précisément d'un jeu de reconnaissance sonore, et condensera les problématiques auxquelles notre sujet se rapporte.
Ainsi, nous tenterons de pointer du doigt les critères sensationnels prépondérants dans l'opération d'identification, de reconnaissance sonore. Nous aborderons les questions que nous nous sommes posées et les choix que nous avons dû faire pour élaborer notre protocole expérimental, concernant les stimuli, l'interface du joueur, les protocoles informatiques associés et la communication des informations entre les modules et enfin la formulation des questions posées au joueur pour leur retour d'expérience.
À l'issue de cette démarche, nous interpréterons les résultats obtenus et tenterons éventuellement d'extraire une ébauche de quantification basée sur un échelle absolue et arbitraire, relative uniquement à notre expérience. Viendra ensuite une phase de synthèse qu'il s'agira d'articuler avec nos recherches théoriques préalables. Nous pourrons tenter d'apporter des réponses aux questions soulevées en amont de l'expérience. Nous pourrons déduire de cette partie expérimentale des spécificités quant au processus de reconnaissance sonore et statuer, de façon rétroactive, sur le plan qualitatif et phénoménologique de la relation entre le son et un certaine forme de mémoire.
Chapitre I LA SENSATION SONORE
Le son désigne à la fois la sensation sonore et la vibration physique et mécanique responsable de cette sensation. D'après Le livre des techniques du son1, on peut étudier le son sous deux angles différents : celui des causes et celui des effets. La physique et les mathématiques tendent à l'analyser sous un aspect objectif, tandis que la physiologie, la psychologie, la psychoacoustique, la neurologie ou encore l'art semblent davantage appréhender le son de façon subjective, relativement à un sujet percevant.
L'enjeu de cette première partie est de qualifier le phénomène relatif à la sensation sonore.
Nous définirons le terme général de sensation et déterminerons le rapport qu'il entretient avec la perception. Il nous sera alors nécessaire d'étudier la façon dont nous percevons les sons.
Notre étude est qualitative, notre réflexion s'appuiera donc sur la description des qualités se rapportant au domaine sonore et plus spécifiquement des sensations que le son produit chez l'être humain.
La caractérisation que nous ferons de la sensation sonore se déclinera en plusieurs étapes.
Nous tenterons de saisir et de commenter les différents moments du phénomène par lequel les objets sensibles nous apparaissent. Nous essaierons d'établir une terminologie permettant de décrire le plus précisément et le plus exhaustivement possible la sensation sonore dans sa généralité, tout en étant conscient de ce que l'ambition de globalité confère comme difficultés et risques d’imprécision à la tâche que nous nous proposons d'entreprendre. Les outils mis au point dans des domaines spécifiques du son pourrons nous inspirer tout au long de cette étude afin d'extraire de la sensation sonore des principes plus généraux.
Nous aimerions rappeler que l'approche scientifique emploie des termes et des notions dits de
« bas niveau », simples à manipuler, proches des quantités et relativement universels mais
1 Denis MERCIER (sous la dir. de), Le livre des techniques du son – Tome 1 – Notions fondamentales, Paris, Éditions Dunod, 1987, 5e édition, 2015, p. 1.
difficilement interprétables au niveau sensationnel par un individu, alors que l'étude qualitative que nous voudrions mener use de termes de « haut-niveau » cognitifs, plus proches des sensations mais tributaires de biais linguistiques et culturels. Nous pourrions entreprendre une approche scientifique du son, évoquer les grandeurs que la physique et la psychoacoustique ont construites pour le modéliser et le quantifier. Mais notre propos étant d'étudier la façon dont nous reconnaissons les sons, il faudrait alors aller « voir » dans le cerveau après avoir expliqué scientifiquement la manière dont nous percevons, ce qui nous est impossible. De surcroît, nous ne savons pas si ce que nous y trouverions nous aiderait à répondre aux questions que l'on se pose.
Dans L'âme et le corps, Henri Bergson tente de préciser la relation qui existe entre le cerveau et la conscience, entre le corps et l'esprit.
« L'activité cérébrale est à l'activité mentale ce que les mouvements du bâton du chef d'orchestre sont à la symphonie. La symphonie dépasse de tous côtés les mouvements qui la scandent ; la vie de l'esprit déborde de même la vie cérébrale. »2
Le cerveau est la condition nécessaire de l'existence de la conscience, mais celle-ci déborde largement le cerveau, qui ne peut en rendre compte. Ainsi, notre observation sera celle d'un monde phénoménologique et non scientifique.
2 Henri BERGSON, L'âme et le corps, Paris, PUF, Collection Quadrige, 2014, p. 19.
I.A La perception et la sensation
L'objet sensible étant connaissable par le biais de nos perceptions et de nos sensations, il nous paraît important pour cette étude de nous intéresser aux modalités de la faculté sensorielle auditive et à ses effets internes, physiologiques et psychologiques. Pour caractériser la sensation sonore, il faut s'intéresser à ce qui la provoque. Nous tenterons donc dans un premier temps de comprendre ce qu'est la perception.
I.A.1 Définitions
I.A.1.a La perception
On peut comprendre la perception de deux façons. La première concerne le moment où nos organes sensoriels sont « impressionnés » par un stimulus extérieur : un son, une odeur, un scène visuelle… La perception peut aussi désigner un processus cognitif de plus haut niveau consistant à prendre conscience d'un objet, à l'isoler d'une masse de la même nature sensorielle. L'oreille n'entend pas ce que nous entendons3.
La perception sensorielle est relative à la fois à un individu et à un objet, la relation qu'ils entretiennent façonne le sujet. Nous semblons percevoir le monde par le biais de nos facultés sensorielles. Il faut ici comprendre l'expression « par le biais » de deux manières : les facultés sensorielles permettent de dégager un contenu d'expérience mais elles le font d'une manière qui leur est propre, notre perception est subjective, elle est relative à l'être humain, voire à chaque être humain puisque nous sommes physiologiquement différents. Par ailleurs, on peut se demander si la perception sensorielle peut être détachée d'autres processus cognitifs de plus haut niveau comme la sensation, les sentiments, la signification, la compréhension, l'interprétation… Ainsi, les questions que nous nous poserons sont énoncées ainsi dans l'ouvrage Études sur la perception auditive de Gérard Pelé : « Qu'est-ce qui est
3 Patrice BAILHACHE, Antonia SOULEZ et Céline VAUTRIN, Helmholtz - du son à la musique, Paris, Éditions VRIN, 2011, p. 24.
perçu ? Connaît-on quelque chose quand on perçoit ? »4.
La première interrogation concerne l'adéquation du monde à nos perceptions. Alors que les philosophes réalistes soutiennent que nous percevons directement la réalité du monde extérieur, les philosophes idéalistes pensent que le monde est ce que nous percevons.5 Deux visions, l'une essentialiste, l'autre existentialiste, s'opposent dans cette question philosophique de la perception. Dans la Phénoménologie de la perception, Maurice Merleau-Ponty écrit que le monde change lorsque nos perceptions changent. Selon l'auteur, nous ne pouvons dire qu'il existe un monde objectif ; dans notre cerveau, « le texte du monde extérieur est non pas recopié, mais constitué »6.
« Il faut concevoir l'indéterminé comme un phénomène positif. C'est dans cette atmosphère que se présente la qualité. Le sens qu'elle renferme est un sens équivoque […]. La qualité déterminée, par laquelle l'empirisme voulait définir la sensation, est un objet, non un élément de la conscience, et c'est l'objet tardif d'une conscience scientifique. À ces deux titres, elle masque la subjectivité plutôt qu'elle ne la révèle. »7
Dans son ouvrage Matière et mémoire, Henri Bergson s'interroge : « l’univers existe dans notre pensée seulement ou en dehors d’elle ? »8. Henri Bergson critique les deux courants de pensée que sont l'idéalisme et le réalisme, selon lui : « il est faux de réduire la matière à la représentation que nous en avons, faux aussi d’en faire une chose qui produirait en nous des représentations mais qui serait d’une autre nature qu’elles »9. Bergson propose d'introduire la notion d' « image ».
« par « image » nous entendons une certaine existence qui est plus que ce que l’idéaliste appelle une représentation, mais moins que ce que le réaliste appelle une chose – une existence située à mi-chemin entre la « chose » et la « représentation ». »10
4 Gérard PELÉ, Études sur la perception auditive, Paris, Éditions L’Harmattan, Collection Arts & Sciences de l’art, 2012, p. 160.
5 Margot SAADA, Écoute et Langage (sous la direction de Sylvain Lambinet et de Benoît Labourdette), Mémoire de master, École Nationale Supérieure Louis Lumière, Paris, Soutenu le 15 juin 2017, p . 9.
6 Maurice MERLEAU-PONTY, Phénoménologie de la perception, France, Éditions Gallimard, 1945, p. 16.
7 Ibid., p. 12.
8 Margot SAADA, op. cit., p . 9.
9 Henri BERGSON, « De la sélection des images pour la représentation. – Le rôle du corps », Matière et mémoire, Essai sur la relation du corps à l'esprit, Paris, Félix Alcan, 1896, rééd. Flammarion 2012, p. 49.
10 Ibid., p. 49.
Ces « images » qui forment le monde peuvent exister sans être perçues, et notre perception n'est que le reflet de notre action potentielle sur ces images11, nous n'en captons qu'une partie.
La perception est le fruit d'une certaine intentionnalité.
La seconde question était : connaît-on quelque chose quand on perçoit ? Nous nous appuyons sur la définition du mot « connaître » du Vocabulaire technique et critique de la philosophie d'André Lalande :
« quel que soit le degré de connaissance que nous avons d’un objet, le mot implique toujours que cet objet est pensé tel qu’il doit l’être (soit par rapport à une réalité extérieure, soit intrinsèquement), d’une façon qui peut être partielle, mais qui, en tous cas, est véridique. »12
Par « véridique », nous n'entendons pas une vérité absolue, mais relative à un paradigme. Par exemple, une vérité scientifique n'est vraie que par rapport aux constructions scientifiques précédentes et aux postulats qui les ont permises. La question n'est donc pas de savoir si nous connaissons le « réel » grâce à nos perceptions, mais si nos perceptions permettent une connaissance, en elle-mêmes, sans l'apport de nos représentations mentales et autres processus cognitifs.
Nous pensons que c'est davantage par la mise en relation de plusieurs perceptions sensorielles et des sensations qu'elles génèrent, et de plusieurs expériences distinctes que nous acquérons des connaissances sur le monde. Une connaissance implique la compréhension d'une chose. Il n'y a rien à comprendre dans l'expérience d'un « pur » réel ; Clément Rosset dit à ce propos :
« le réel est idiot »13, au sens où ce qui advient est toujours premier et unique. Par ailleurs, on ne peut pas comprendre sans se référer à quelque chose que l'on connaît. Selon Maurice Merleau-Ponty, on ne coïncide pas avec la sensation, elle existe justement parce qu'on a conscience que l'on se distingue d'elle ; « [le] pur sentir reviendrait à ne rien sentir et donc à ne pas sentir du tout »14. En se référant une nouvelle fois au Vocabulaire technique et critique de la philosophie pour le mot « connaissance », on trouve :
11 Ibid., p. 62.
12 André LALANDE, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, Paris, PUF, 1997, Volume 1, p. 172.
13 Clément ROSSET, Le réel : Traité de l'idiotie, Paris, Les Éditions de Minuit, 2004.
14 Maurice MERLEAU-PONTY, op. cit., p. 11.
« Ce mot désigne d'une part : 1° l'acte de connaître ; 2° la chose connue ; - et d'autre part il s'applique : a) à la simple présentation d'un objet ; b) au fait de le
comprendre. […]
A. Acte de la pensée qui pose légitimement un objet en tant qu'objet […]
B. Acte de la pensée qui pénètre et définit l'objet de sa connaissance. »15
La connaissance paraît ainsi découler des perceptions auxquelles viennent s'adjoindre une certaine compréhension, grâce à nos représentations et expériences passées. Nous pensons qu'il est impossible de « sentir » véritablement ce que provoque chez nous une « perception pure », pour reprendre l'expression d'Henri Bergson. Lorsque l'on tente de se fermer aux stimuli apportés par l'une des facultés sensorielles, la vue par exemple, en fermant les yeux (on peut même faire l'expérience en étant plongé dans le noir), les informations sensorielles que l'on perçoit grâces aux autres sens génèrent en nous une représentation de ce qui nous entoure qui dépend également de nos expériences visuelles passées. Nous ne pouvons nous défaire de nos représentations, les sensations et la manière dont nous percevons en découlent.
« Notre perception du monde sonore dépasse ainsi largement les qualités de l'information sensorielle disponible à chaque instant : elle résulte d'un traitement de l’information. »16
Si la perception sensorielle ne peut être décorrélée, au niveau de l'expérience, d'autres processus cognitifs ; on peut alors dire que la perception est subjective, relative à chaque individu psychologiquement, et est amenée à évoluer au cours du temps. Les perceptions et les qualités qui en émanent sont changeantes.
I.A.1.b La sensation
Le Vocabulaire technique et critique de la philosophie écrit par André Lalande définit la sensation comme suit :
15 André LALANDE, op. cit., p. 171, 172.
16 Stephen McADAMS et Emmanuel BIGAND, Penser les sons – Psychologie cognitive de l'audition, Paris, PUF, 1994, p. 4.
« A. Donnée psychique, presque impossible à saisir dans sa pureté, mais dont on s'approche comme d'une limite : ce sera l'état brut et immédiat conditionné par une excitation physiologique susceptible de produire une modification consciente ; en d'autres termes, ce qui resterait d'une perception actuelle, si l'on en retirait tout ce qu'y ajoutent la mémoire, l'habitude, l'entendement, la raison, et si l'on y rétablissait tout ce que l'abstraction en écarte, notamment le ton affectif […].
« Nous pouvons définir la sensation… [comme] la première perception qui se fait en notre âme à la présence des corps que nous appelons objets et ensuite de l'impression qu'ils font sur les organes de nos sens. » BOSSUET, Conn. de Dieu et de soi-même. »17
Une sensation est une réaction du corps en réponse à une stimulation, qu'elle soit externe (physique, physiologique) ou interne (psychologique). Elle peut être induite par la sollicitation d'un ou plusieurs organes récepteurs, ou par la remémoration d'un souvenir. Nous avions distingué deux sens au mot « perception » : la sensation paraît trouver sa place dans cette entre deux, chronologiquement parlant, puisqu'elle succède au stimulus et permet qu'une perception « représentative » advienne.
Par ailleurs, il est important de marquer la différence entre les sensations et les affects (ou les sentiments), même si les limites ne sont pas toujours clairement définies. On pourrait distinguer la « création d'affect par association d'idées » et « création d'affect par perception auditive pure »18. La première serait associée aux sentiments, la seconde aux sensations. Mais on peut alors se demander si nous pouvons réellement « arrêter » notre perception après qu'elle a rencontré nos connaissances sur le monde, mais avant qu'elle ne soit associée à notre vécu et nos affects. Par ailleurs, nos constructions intellectuelles sont-elles véritablement dissociées de nos sentiments ?
I.A.2 Les apports de la phénoménologie. Entendre pour la première fois.
Dans leur ouvrage La philosophie du son, Roberto Casati et Jérôme Dokic définissent la partie phénoménologique d'une recherche comme la description et l'analyse de ce qui
17 André LALANDE, op. cit., p. 976 - 980.
18 Margot SAADA, op. cit., p. 59.
apparaît, de ce que nous croyons percevoir, indépendamment de tout apport non perceptif comme celui d'un écrit scientifique.19
Nous tenterons donc de saisir les caractéristiques du phénomène sonore avant son intellectualisation, sans l'interpréter ni le modéliser par des intermédiaires qui seraient le fruit de constructions scientifiques. Notre recherche ne s'appuiera sur aucune quantité ou grandeur physique, l'enjeu étant de qualifier l'expérience et non de la quantifier. Nous resterons au plus près des sensations et des catégories perceptuelles. Nous essaierons alors d'extraire et de nommer des qualités spécifiques à partir de situations semblables.
Lors d'une conférence en février 2019, le philosophe François Julien évoquait le concept d'inouï à propos de son ouvrage L'inouï. Ou l'autre nom de ce si lassant réel20. Il insistait sur l'intérêt qu'on peut avoir à oublier ce que l'on sait d'un phénomène pour le percevoir comme pour la première fois. On en découvre parfois ce que son nom et nos projections camouflaient jusqu'alors. La pesanteur, le ressac de la mer, une ampoule qui s'allume... Les mots et les représentations ne révèlent d'une chose que ce qu'elles en disent. En nommant et en catégorisant le vécu, nous restreignons le potentiel d'évocation et oblitérons la singularité de chaque expérience. Le réel déborde les catégories que nous en établissons.
Bien entendu, la reconnaissance d'un phénomène est un processus proprement humain, il nous est même nécessaire. On ne peut toujours s'efforcer d'être « étroitement attaché au piquet de l'instant », pour rependre un formule de Friedrich Nietzsche. Nous ne vivons pas sur le mode de l’immédiateté.
« Notre expérience de la réalité du monde, c’est aussi la mémoire que l’on en a, sinon on ne reconnaîtrait rien. Cette mémoire n’est pas une bibliothèque d’objets fixés qui seraient classés dans notre cerveau, mais c’est le renvoi à la variété innombrable d’expériences qu’on a pu vivre depuis notre naissance. »21
19 Roberto CASATI et Jérôme DOKIC, La philosophie du son, Paris, Éditions Jacqueline Chambon, Collection Rayon philo, 1994, p. 11.
20 François JULLIEN, L'inouï. Ou l'autre nom de ce si lassant réel, Paris, Grasset, 2019.
21 Étienne NOISEAU, « L’image sonore, le travail de la mémoire et le désir de l’écoute ~ Conversation avec Daniel Deshays », Syntone [en ligne], URL : http://syntone.fr/limage-sonore-le-travail-de-la-memoire-et-le- desir-de-lecoute-conversation-avec-daniel-deshays/, Publié le 18 septembre 2015, Page consultée le 15 février 2019.
Mais faire un aller-retour entre expérience « pure » et intellectualisation, entre constat et construction qui constituent deux pôles en tension, voilà ce que nous paraît apporter l'approche phénoménologique.
« On oublie tous que l'on écoute et c'est cet oubli qui est l'ennemi de celui qui doit pénétrer le sonore pour l'approfondir, le comprendre […]. »22
Nous avons vu que pour caractériser les perceptions d'une seule modalité perceptive, se fermer artificiellement aux stimuli des autres modalités perceptives ne semblait pas être suffisant. La représentation que l'on se fait est inéluctablement orientée sinon troublée par nos expériences visuelles passées. Il s'agit alors plutôt de faire un expérience de pensée qu'une expérience corporelle. De tenter d'imaginer, de projeter ce que produirait comme connaissance un seule régime de perception. Jean-Luc Nancy écrit dans À l'écoute :
« Dans ces constats que je reprends à mon compte, il y a sans doute plus d'empirisme que de construction théorique. Mais l'enjeu d'un travail sur les sens et sur les qualités sensibles est nécessairement celui d'un empirisme par lequel on tente une conversion de l'expérience en condition a priori de possibilité. »23
I.A.3 Distinction des sens
Le mot sens trouve plusieurs définitions dans Le Vocabulaire technique et critique de la philosophie. Au niveau de la fonction sensorielle et des connaissances intuitives qui en découlent :
« Faculté d'éprouver une classe de sensation […]. « Les cinq sens » traditionnellement admis (d'après Aristote […]) sont la vue, l'ouïe, le toucher, le goût et l'odorat. […] Faculté de connaître d'une manière immédiate et intuitive (comme celles que paraissent manifester les sensations proprement dites). »24
22 Daniel DESHAYS, Sous l'avidité de mon oreille, Paris, Éditions Klincksieck, 2018, p. 14.
23 Jean-Luc Nancy, À l'écoute, Paris, Éditions Galilée, Collection La philosophie en effet, 2002, p. 28.
24 André LALANDE, op. cit., p. 967 - 976.
Au terme du « sens commun » :
« Dans l'ancienne langue philosophique […] : sens central qui aurait pour fonction de coordonner les sensations propres à chaque sens spécial, en les rapportant à un même objet et par là de nous en donner la perception. « L'expérience nous apprend qu'il ne se fait qu'un seul objet sensible de tout ce qui nous frappe ensemble, même par des sens différents… Cette faculté de l'âme qui réunit les sensations. »25
L'étude, la comparaison et la distinction des différents sens constituent un détour général que nous prenons afin de qualifier par la suite d'une manière plus précise la faculté auditive et la sensation sonore. Nous étudions celle-ci en creux, par ce qu'elle n'est pas.
I.A.3.a Différences entre les modalités sensorielles
Nous trouvons de nombreuses analogies dans le langage lorsqu'il s'agit de décrire les objets de la perception auditive et de la perception visuelle. La couleur, la teinte, l'intensité...
Souvent, les termes proviennent plutôt du champ lexical relatif au domaine visuel, vraisemblablement parce la vue est largement considérée comme le sens de la connaissance par excellence. Même si l'importance donnée à chacun des sens dans sa faculté à produire des connaissances a pu varier selon les époques et les cultures26, on note notamment chez les auteurs grecs une tendance conférée à la vision une place prédominante.
« Héraclite affirme que « les yeux sont les témoins les plus fiables » et Platon qualifie la vue de « plus noble des sens » […]. À la vue, ajoute Aristote, « nous donnons la préséance, puisque ce sens nous rend capable en premier de connaître et de faire des distinctions ». »27
En outre, Martin Kaltenecker note dans L'oreille divisée que « le sens de la vision est du point de vue neurologique le plus performant. »28
25 Ibid., p. 967 - 976.
26 Martin KALTENECKER, L'oreille divisée, Paris, Éditions MF, Collection Répercutions, 2010, p. 79.
27 Ibid., p. 80.
28 Ibid., p. 79.
Cette constatation nous amène à penser qu'il est communément difficile de décrire une sensation sonore avec un vocabulaire spécifique au son. Les termes sont plus généraux, on parle de « sonorité » par exemple ; ou bien ils font référence à d'autres sens comme nous l'avons précédemment dit.
Il peut se révéler intéressant d'étudier le son en creux, de le définir par rapport à ce qu'il n'est pas. On pourra par exemple relever certaines caractéristiques propres aux autres modalités sensorielles et que l'ouïe de possède pas. La forme et les dimensions d'un objet semblent être des critères relatifs à la vision et au toucher. Ils ne se rapportent à l'audition que part l'intermédiaire sémantique de ce que peut nous évoquer le son, autrement dit sa source. La couleur et l'intensité semblent en revanche être communes à la vue et à l'ouïe ; la texture également, à laquelle on peut adjoindre le toucher.
La modalité perceptive varie en fonction des sens. Le toucher et le goût demandent un contact direct de l'individu à l'objet sensible pour s'établir. C'est n'est pas le cas pour la vue, l'ouïe et l'odorat par lesquels on perçoit un sensible, ou un événement (pour reprendre le terme de Roberto Casati et Jérôme Dokic dans la théorie événementielle), à distance.
Par ailleurs, on peut a priori se refuser au toucher ou au sens du goût. De même on peut fermer les yeux et se boucher le nez. En revanche, il est impossible de se soustraire à l'audition d'un son ; même en se bouchant les oreilles. « Les oreilles n'ont pas de paupière »29, écrit Pascal Quignard.
« L'ouïe est l'organe qui se ferme le plus difficilement aux impressions extérieures. (Johann Christian Reil dans Rhapsodien über die Anwendungder psychischen Kurmethode, 1818) »30
Jean-Luc Nancy insiste même sur ce point, en notant que le sonore nous impose sa présence, il nous soumet à elle.
29 Pascal QUIGNARD, La haine de la musique, Paris, Calmann-Lévy, 1996, p. 107.
30 Martin KALTENECKER, op. cit., p. 109.
« De toute les manières, le sonore est présent, dès qu'il est présent, et sa présence n'est jamais simple être-là ou état des choses, mais elle est toujours à la fois avancée, pénétration, insistance, obsession ou possession. »31
L'ouïe est un sens qui ne se repose pas, nous sommes toujours auditivement « en alerte ».
Nous nous réveillons plus souvent à cause d'un bruit que d'une lumière (les paupières ont elles aussi leur limites…). Lorsque nous ne nous concentrons pas sur une conversation ou que nous n'essayons pas de capter une information sonore particulière, la modalité sensorielle auditive pourrait être qualifiée de passive : « ce qui nous tient et nous dépasse tous est l'inconscience de cette écoute. »32
Le rapport à l’espace et la représentation que l'on s'en fait varie en fonction du sens sollicité. Souvent, on se représente l'espace par rapport aux potentielles actions et interactions qu'on peut avoir avec les objets qui le façonnent. Nous comprenons l'espace non pas comme un contenant d'objets mais comme le produit de ces objets. Alors qu'il est relativement aisé d'avoir une certaine idée de l'espace qui nous entoure grâce à la perception visuelle, l'ouïe ne nous permet pas de localiser précisément la source d'un son. La morphologie de notre tête nous permet une localisation approximative des sons. Ce flou sonore peut en partie s'expliquer à l'aide de la physique et de l’acoustique : les parois sont aux sons ce que les miroirs sont à la lumière, il se « réfléchissent » (l'acoustique et l'optique sont deux domaines qui entretiennent d'étroites similitudes). La vision nous permet davantage de « viser », d'atteindre un objectif ou de chercher des informations dans un cadre tout établi, là, sous nos yeux, vraisemblablement parce que nous l'avons éduquée culturellement et socialement de cette manière. Les aveugles développent des capacités auditives que les bon-entendants ne possèdent pas, notamment dans la représentation qu'ils construisent de l'espace. La plasticité cérébrale joue un rôle déterminant dans l'éducation de nos sens. Dans L'Oreille divisée de Martin Kaltenecker, on lit :
« Un grand nombre de textes pédagogiques du XVIIIe siècle visent à compenser la dispersion des sens par un perfectionnement séparé. La devise de Diderot - « les secours que nos sens se prêtent mutuellement les empêchent de se perfectionner [...] »33
31 Jean-Luc NANCY, op. cit., p. 35.
32 Daniel DESHAYS, op. cit., p. 13.
33 Martin KALTENECKER, op. cit., p. 106.
Dans La philosophie du son, les auteurs s'attachent à établir des critères permettant de distinguer les sens. Quatre ordres de distinctions entre les sens sont ainsi instaurés. Le premier critère serait le plus décisif. Il concerne les objets sensibles spécifiques, ou les sensibles propres34. Si certains sensibles sont communs à plusieurs sens comme la forme ou le mouvement, on trouve aussi des sensibles spécifiques qui permettent de caractériser les objets relatifs à un sens en particulier. Il s'agit d'un critère de propriété. Les sons semblent être des objets spécifiques à l'ouïe.
Le second critère se définit par rapport aux caractéristiques des expériences impliquées dans la perception, c'est à dire le type de phénomène au sein duquel un sens est impliqué. À ce sujet, nous pouvons distinguer clairement la sensation sonore des autres sensations ; et l'objet sensible qu'est le son des autres sensibles. Daniel Deshays écrit : « si le son arrive, c'est en conséquence d'une action »35. Jean-Luc Nancy note aussi :
« L'écoute a lieu en même temps que l'événement sonore, disposition clairement distincte de celle de la vision (pour laquelle, au demeurant, il n'y a pas non plus d' « événement » visuel ou lumineux en un sens tout à fait identique du terme : la présence visuelle est déjà là disponible avant que je la voie, la présence sonore arrive : elle comporte une attaque (comme disent la musiciens et les acousticiens). »36
Le troisième critère serait relatif aux différences entre les stimuli. La nature des ondes sonores, mécanique, n'est pas la même que celle des ondes lumineuses, électromagnétique.
Enfin, le quatrième critère est corrélé au type d'organe exploité : de façon globale, l'oreille pour l'ouïe, les yeux pour la vue, le corps et l'épiderme pour le toucher, le nez pour l'odorat, la langue et le palais pour le goût.37
34 Roberto CASATI et Jérôme DOKIC, op. cit., p. 20.
35 Daniel DESHAYS, op. cit., p. 14.
36 Jean-Luc Nancy, op. cit., p. 34.
37 Roberto CASATI et Jérôme DOKIC, op. cit., p. 22.
I.A.3.b Intermodalité
Nous évoquons ici les sensations provoquées par l'intermodalité sensorielle. Les sons peuvent parfois constituer des sensibles communs à plusieurs facultés sensorielles38. La conduction osseuse peut permettre d' « entendre » des sons, c'est d'ailleurs une manière de pallier la difficulté auditive des personnes sourdes/malentendantes. Par ailleurs, l'exposition à des fréquences basses induit un senti presque tactile du son. C'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles l'expérience du concert est différente d'une écoute « privée ». On peut donc
« sentir » les sons à l'aide du toucher. En italien, le verbe « sentire » désigne ainsi à la fois les verbes français « sentir » et « entendre » ; tandis qu'en français, le verbe « sentir » est à la fois relatif au toucher et à l'odorat. En plus de caractériser des situations inter-sensorielles, ces cas- limites nous permettrons de circonscrire notre étude aux phénomènes sonores exclusivement liés à l'audition.
Roberto Casati et Jérôme Dokic énoncent un critère qui permettrait de distinguer les sens.
Selon eux, une modalité sensorielle se particularise par l'implication d'un organe sensoriel principal et un régime de croyances liées à ce même organe.39
D'autre part, l'intermodalité des sensations est à l'origine de notre représentation du monde.
Nous ne formons pas une représentation du monde pour chacun des sens, mais une représentation globale construite à l'aide de l'expérience de tous nos sens disponibles. C'est le
« sens commun » dont André Lalande donne la définition que nous avons citée ci-avant.
Martin Kaltenecker cite un écrit de Diderot dans L'oreille divisée :
« On pourrait former une table assez curieuse des qualités sensibles et des notions abstraites, communes et particulières à chacun des sens. (Diderot dans Lettre à Mademoiselle De la Chaux, tiré des Écrits sur la musique de B. Durand-Sendrail, 1987) »40
L'auteur soutient qu'il existe des qualités propres à chaque modalité sensorielle et des qualités qui leurs sont communes. Nous pensons que les qualités « communes » le sont par analogie.
38 Ibid., p. 59.
39 Ibid., p. 21.
40 Martin KALTENECKER, op. cit., p. 95.
L'intermodalité se loge également dans les relations synesthétiques, elle concerne alors les sensations. Étienne Bonnot de Condillac écrit à propos de la superposition et de la rencontre des modalités sensorielles : « Tantôt un son lui rappellera une suite d'odeurs ; tantôt une odeur lui rappellera une suite de son ».41
I.A.3.c Croyances
Dans le domaine sensoriel, le terme de croyance englobe ce que l'on tient pour vrai en ce qui concerne notre capacité et notre potentialité d'action et d'interaction avec les objets sensibles. Ces croyances se forgent avec l'expérience, elles sont le fruit d'une construction et d'un apprentissage.
Voici des passages de la définition du mot croyance que donne le Vocabulaire technique et critique de la philosophie42 d'André Lalande :
« Au sens faible et large, il est l'équivalent d'opinion, et désigne un assentiment imparfait, qui, comme l'opinion, comporte tous les degrés de probabilité. »
« Au sens étroit, littéral et scolastique du mot, c'est faire crédit à un témoin (credere), se fier sans vue directe, à celui qui sait, et se fier à lui par des raisons extrinsèques à ce qui est affirmé. »
« Depuis Kant, et sous son influence, le mot se prend encore en deux autres sens : C. « Lorsque l'assentiment n'est suffisant qu'au point de vue subjectif, et qu'il est tenu pour insuffisant au point de vue objectif, on l'appelle Croyance (Glauben ; ce mot peut aussi se traduire par foi). » Critique de la Raison pure, Méthod., transc., ch. II, sect. III (Von Meinen, Wissen, Glauben). Le mot désigne donc alors un assentiment parfait en ce sens qu'il exclurait le doute, sans cependant avoir le caractère intellectuel et logiquement communicable du savoir. »
Nous construisons par empirisme des théories inconscientes, sous forme de mécanismes cognitifs, qui préparent la manière dont nous percevons le monde sensible, ou plutôt dont
41 Étienne Bonnot de CONDILLAC, Traité des sensations, Paris, Éditions Fayard, 1798, p. 66.
42 André LALANDE, op. cit., p. 197 - 199.
nous interpréterons les stimuli perçus par notre corps. Ces lois empiriques résultent de l'habitude et de la répétition de phénomènes sensibles dont nous dégageons des point communs.
« Le principe d'explication qui définit le schème phénoméniste repose sur la reconnaissance de régularités nomologiques entre expériences perceptives. »43
Le mot « nomologique » fait référence à la loi. Les croyances ne constituent aucune certitude absolue par rapport à une quelconque réalité. L'observation d'un fait répété, du même ou du semblable, ne permet que de postuler sur la nature d'un fait futur. Les croyances sont une affaire de statistique, en un sens. Elles remplacent l'assurance et la certitude qu'on ne pourra jamais avoir vis-à-vis de ce qui n'est pas encore advenu, afin d'avancer néanmoins, de se projeter.
On évalue la solidité d'une théorie en constatant sa capacité à prédire, en observant si le modèle rend compte fidèlement de la réalité qu'il cherche à décrire. Ainsi, avec le temps, la théorie s'affine, s'adapte au réel qu'elle a rencontré jusqu'ici, sans jamais se fondre avec le réel qui advient. Les croyances liées à nos perceptions se modifient au cours de notre vie par le biais de nos expériences.
Par ailleurs, ces croyances semblent changer en fonction des sens impliqués dans la perception.
« Nelkin présente ainsi le critère (v) des croyances : la perception est - entre autres – un mécanisme de génération des croyances, et ces croyances peuvent sûrement différer selon les modalités sensorielles qui interviennent dans leur formation. Les croyances concernant, par exemple, la distance et la position des objets par rapport à l'observateur peuvent prendre des formes très différentes selon qu'elles sont engendrées par la vue ou par l'ouïe. »44
Souvent, la perception est multi-sensorielle. Ce qui est perçu l'est par la conjonction d'informations provenant de plusieurs organes sensoriels. Les sens fonctionnent souvent
43 Roberto CASATI et Jérôme DOKIC, op. cit., p. 121.
44 Roberto CASATI et Jérôme DOKIC, op. cit., p. 25.
ensemble. Ainsi, selon les sens engagés dans une perception, la signification résultante sera différente. Prenons l'exemple d'une visite au zoo. Près de la cage aux lions, nous nous sentons en sécurité de par la présence de la cage. Malgré son apathie à être enfermé là, imaginons que le lion rugisse à quelques mètres. Nous sommes impressionnés. À présent, rejouons l'expérience les yeux bandés. Lorsque le lion rugit, cette fois, il nous paraîtra plus proche car éminemment plus dangereux ou effrayant. Il semble que l'on ait eu recours à des croyances, résultantes de la vision et de l'ouïe dans un premier temps, puis de l'audition seulement dans un second temps.
« L'écart d'un son avec la réalité du monde, dans sa vision réelle ou imaginaire de sa source, interroge la certitude que les images offraient si sûrement à la vue. »45
Ainsi, il semblerait qu'il existe plusieurs types de croyances. Certaines sont nées d'un sens en particulier, isolé, et d'autres naissent de la rencontre de plusieurs facultés sensorielles et de l'appui inter-sensoriel.
Si, comme nous le pensons, nos sensations sont conditionnées par ces croyances en ce qu'elles préparent et interprètent nos perceptions d'une façon orientée, la perception d'une chose que l'on ne pense pas possible ou que l'on pense impossible sera soit interprétée comme un défaut de perception et mis sur le compte d'une altération de nos capacités perceptives, soit scotomisée, c'est à dire ignorée, et alors elle ne constituera pas un objet sensible dont nous aurons conscience. Lorsque l'on assiste à un événement au caractère miraculeux, on s'exclame d'ailleurs ainsi : « Je n'en crois pas mes yeux/oreilles ! ». Dans le cas où la contribution de plusieurs sens ferait l'objet d'une contradiction vis-à-vis des croyances en jeu et de la perception d'un objet sensible, autrement dit lorsqu'un sens « contredirait » un autre, nous pourrions statuer sur l'origine hallucinatoire de la perception. Par ailleurs, nous privilégierions vraisemblablement dans ce cas la vue aux autres sens, pour des raisons de confiance et étant donné la capacité de la vision à produire des connaissances, comme nous l'avons dit plus tôt.
Il n'y a aucune manière d'être certain de ce qu'on a entendu, par aucune vérification si ce n'est celle de l'enregistrement. Au contraire, l'observation visuelle d'une scène peut durer relativement longtemps. Nous pensons que ce qui paraît invraisemblable à voir tient plus
45 Daniel DESHAYS, op. cit., p. 149-150.
volontiers du miracle que de l'hallucination.
La façon dont nous vivons les événements étant déterminée par un régime de croyances spécifiques, nous nous figurons que la manière dont nous nous souvenons (phénomène de mémorisation) et dont nous nous remémorons (phénomène de remémoration) est également tributaire de la croyance ou des croyances associée(s) au sens impliqués dans la perception de l'événement.
Les croyances structureraient donc la perception, les sensations, le souvenir et la reconnaissance des objets sensibles. La mémoire étant une notion et un terme communs à l'homme et à la machine, nous aimerions établir une comparaison légèrement fantaisiste entre la façon dont nous nous souvenons et l'algorithme de compression vidéo H264. Cet exercice de penser aura pour objectif d'éclaircir la fonction et la modalité des croyances que nous avons évoquées, en plus d'introduire le concept de reconnaissance que nous aborderons par la suite. Cet algorithme de compression est dit « inter-image ». Il ne compresse pas chaque image composant la vidéo de manière individuelle, ce qui consisterait en une compression
« intra-image », mais analyse des blocs d'images. Il observe les pixels qui changent d'une image à l'autre, leurs mouvements, et les codent. À la lecture, le codec (logiciel gérant l'encodage ou le décodage d'un flux de données numériques) correspondant pourra
« reconstruire » les images grâce à une ou plusieurs images de référence. Nous entrevoyons ici un parallèle avec la façon dont les croyances que nous élaborons semblent influer sur les modalités du souvenir. Ce qui constitue l'objet du souvenir, la raison pour laquelle nous nous rappelons, nous semblons la retrouver et dans l'événement et dans le souvenir. Les détails, ou ce qui entoure l'idée générale, semblent être reconstitués plus ou moins précisément, de manière flottante pourrait-on dire (comme lorsque l'on tente de se souvenir des détails d'un rêve), grâce à nos croyances, à notre représentation des phénomènes.
I.A.3.d Les spécificités de l'audition
Malgré la terminologie parfois commune à la description de la perception auditive et aux autres sens, seule la perception auditive condensera un ensemble particulier de
caractéristiques, qui permettra de l'appréhender pour ce qu'elle est.
« Mais que veut dire « entendre » ? L'accès aux sons est spécifiquement sensoriel ; l'audition des sons ne se réduit ni à la pensée des sons, ni à la formation des croyances les concernant. En outre, entendre des sons ne se réduit pas à l'enregistrement de l'information sonore par l'appareil auditif. Et l'audition ne se réduit pas non plus à l'impression pure et simple d'entendre des sons, ou à la possession effective de sensations sonores. »46
Nous allons tenter de rendre compte ici des spécificités de l'audition par rapport aux autres sens et des particularités de la sensation physiologique et psychologique qui en découle.
Jérôme Dokic et Roberto Casati supposent une différence de nature entre les objets sensibles relatifs aux différentes modalités sensorielles. La relation du son au temps semble déterminante.
« Les objets de la vue ont des parties spatiales visibles et sont perçus comme des occupants de l'espace, alors que l'expérience audible est celle des entités temporelles, les sons, qui n'ont pas de parties spatiales audibles. »47
Il existe un lien étroit entre le son et la temporalité. Hormis les formules mathématiques qui explicitent ce lien au travers des notions de fréquence et de la longueur d'onde, ainsi que de vitesse de propagation de l'onde sonore de « proche en proche », on peut avancer que l'écoute d'un son provoque la sensation de l'écoulement du temps.
Dans son œuvre Physique, Aristote écrivait que le temps est le nombre du mouvement48. L'ensemble des mouvements sont sensation de l'écoulement d'une chose qu'on appelle temps : ce concept serait le « dénominateur commun » des mouvements.
« D'autre part, c'est une question de savoir de quel mouvement le temps est nombre. Est-il nombre de n'importe quel mouvement ? Dans le temps, en effet, se produisent à la fois génération, destruction, accroissement, altération, transport; en tant donc qu'il y a mouvement, dans cette mesure il y a un nombre pour chaque mouvement. »49
46 Roberto CASATI et Jérôme DOKIC, op. cit., p. 20.
47 Ibid., p. 181.
48 ARISTOTE, Physique, Paris, Flammarion, 1999, rééd. 2002, p. 252.
49 Ibid., p. 252.
D'une façon sensationnelle et physique, nous pouvons nous risquer à dire que le son s'apparente à un mouvement. C'est d'ailleurs de l'observation visuelle des ondes mécaniques qu'est née la représentation fréquentielle du son50, pensé alors comme un mouvement ondulatoire.
« Le son, plus qu'indice du mouvement qui le créé, est lui-même mouvement, c'est à dire qu'il est le vivant même, dans le temps de son existence et jusqu'à son extinction. »51
Ainsi, le son ne se propage pas « grâce au temps », c'est au travers du son, ou du mouvement, que le temps est perçu. La composante temporelle concerne tout spécifiquement la sensation sonore.
« En imaginant une expérience purement auditive, nous nous rapprochons de ce que pourrait être une expérience purement temporelle, bien qu'une expérience auditive ne soit pas purement temporelle. »52
Daniel Deshays conçoit le son comme un flux, une énergie possédant des caractéristiques sensorielles qui ne peuvent jamais être considérées dans leur instantanéité mais seulement dans leur évolution et leur devenir hypothétique. « On ne sait jamais ce que va être ou devenir le son »53. Le son est un objet sensible en devenir, il s'établit « au fur et à mesure » et notre écoute ne peut être attentive qu'à sa potentialité.
D'autre part, le phénomène sonore est éminemment temporel. Il ne se laisse pas cerner en un instant, « d'un coup d'oreille », comme une scène s'embrasse d'un regard. On peut saisir en un instant ou du moins percevoir un objet visuel tel qu'un tableau (bien que l'on puisse passer du temps devant un tableau, à se laisser « impressionner », à réfléchir, se laisser porter). La différence réside dans le fait que la perception du son est indissociable de l'idée du temps qui
50 François BASKEVITCH, « L'élaboration de la notion de vibration sonore : Galilée dans les Discorsi », Revue d'histoire des sciences, Février 2007, Tome 60, URL : https://doi.org/10.3917/rhs.602.0387, Mis en ligne sur le 1er janvier 2010, Page consultée le 10 février 2019, p. 387 – 418.
51 Daniel DESHAYS, op. cit., p14.
52 Roberto CASATI et Jérôme DOKIC, op. cit., p. 132.
53 Étienne NOISEAU, « L’image sonore, le travail de la mémoire et le désir de l’écoute ~ Conversation avec Daniel Deshays », Syntone [en ligne], URL : http://syntone.fr/limage-sonore-le-travail-de-la-memoire-et-le- desir-de-lecoute-conversation-avec-daniel-deshays/, Publié le 18 septembre 2015, Page consultée le 15 février 2019.
passe. Le son doit s'établir et constituer une durée pour produire un objet sonore. Le terme d'objet sonore est ici emprunté à Pierre Schaeffer et fait référence au son isolé de ce qui le précède et de ce qui le suit54, mentalement ou matériellement à l'aide de la technologie d'enregistrement et de reproduction ; ainsi qu'à un certain type d'attention correspondant à une écoute « réduite » dont parle aussi le compositeur, en s'arrêtant à des phénomènes de texture, de forme, de matière55 ; et cela sans donner au son une signification ou y associer une source.
En outre, lorsqu'il est reproduit en étant couché sur un support et diffusé, le son n'a pas de fixité. La « pause » sonore consiste en une absence du son, contrairement aux objets visuels que sont un tableau ou une photo.
« Pour moi, l’image sonore, ce n’est pas un objet froid, à plat, qui serait déposé là, qui ferait image dans le sens où on pourrait l’observer dans la stase, comme une image visuelle, photographique. S’il y a une image sonore, elle est fugitive, elle est évolutive […]. »56
La sensation sonore se particularise par son aspect intrinsèque au temps, qui forme son caractère hypothétique et évolutif. Plus encore, le son paraît entretenir un rapport immédiat avec la mémoire. Il serait presque, pourrait-on dire, perçu de la mémoire. À peine entendu, le son devient tout de suite un souvenir. Dans son ouvrage À l'écoute, Jean-Luc Nancy écrit :
« Le visuel persiste jusque dans son évanouissement, le sonore apparaît et s'évanouit jusque dans sa permanence. »57
« Ce qui soustrait le présent sonore à la ponctualité négative et chronométrique du temps pur et simple […] c'est que ce temps de l'addition successive des présents y est en même temps reprise d'un présent (déjà) passé et relance d'un présent (encore) à venir. »58
54 Leonardo [en ligne], URL : https://www.olats.org/pionniers/pp/schaeffer/theorieSchaeffer.php, Page consultée le 25 avril 2019.
55 Universalis [en ligne], URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/objet-sonore/, Page consultée le 6 janvier 2019.
56 Étienne NOISEAU, op. cit.
57 Jean-Luc NANCY, op. cit., p. 14.
58 Ibid., p. 39.
Tentons de qualifier cette sensation de durée que produit l'audition d'un son. La nature d'un son peut donner l'impression que le temps passe plus ou moins vite. « Son présent n'est donc pas non plus l'instant du temps sophico-scientifique, le point de dimension nulle, la stricte négativité dans laquelle a toujours consisté ce temps mathématique »59. Cette appréhension du temps par le son est essentielle pour notre recherche des qualités qui permettrons de caractériser la sensation sonore.
I.B Les qualités sonores
Si nous nous référons au Vocabulaire technique et critique de la philosophie pour définir la qualité, nous trouvons ceci :
« A. [...] manière d'être qui peut être affirmée ou niée d'un sujet. La qualité, ainsi entendue, s'oppose : 1° à la quantité, en ce qu'elle constitue la donnée dont la continuité ou la répétition sont objet de détermination quantitative ; 2° à la relation en tant que celle-ci est extérieure à la nature du sujet, tandis que la qualité, même momentanée, lui est inhérente.
B. Plus spécialement, on appelle qualités les aspects sensibles de la perception qui ne consistent pas en déterminations géométriques ou mécaniques, et qui sont généralement considérés comme le résultat d'une synthèse effectuée par l'esprit entre les impressions élémentaires produites par des mouvements trop rapides ou des structures trop fines pour être perçues comme telles. « Dès le premier coup d’œil jeté sur le monde, avant même que nous y délimitions des corps, nous y distinguons des qualités. Une couleur succède à une couleur, un son à un sons [...].
Chacune de ces qualités, prise à part, est un état qui semble persister tel quel en attendant qu'un autre le remplace. Pourtant, chacune de ces qualités se résout, à l'analyse, en un nombre énorme de mouvements élémentaires. » H. BERGSON, L’Évolution créatrice, p325. »60
Nous avons pour habitude, afin de comprendre le monde dans lequel nous vivons, de créer des outils intellectuels, des concepts, auxquels nous nous référons afin d'enrichir un domaine de connaissance. Il s'agit de construire un modèle de compréhension. De l'expérience, nous
59 Ibid., p. 31, 32.
60 André LALANDE, op. cit., p. 864 - 866
dégageons des qualités, virtuelles, afin d'appréhender et de reconnaître les objets sensoriels du monde. Nous concevons un monde d'idées afin de connaître le monde matériel et perceptible.
Afin de préciser cette notion de « qualité », intéressons nous brièvement à la différence intuitive que l'on peut faire entre l'humain et la machine lorsqu'il s'agit de reconnaître. La machine ne reconnaît pas à proprement parler. Elle compare, évalue, quantifie la différence entre une quantité et une autre quantité étalon. En aval, la quantité de référence est rattachée par l'homme à une qualité - objet ou concept - grâce à des critères ou paramètres. Si l'erreur n'est pas jugée significative par la machine, relativement à un algorithme créé par l'homme, alors elle rapproche les deux quantités et l'homme pourra les associer à la même qualité.
Prenons comme exemple l'application Shazam qui compare la forme de deux ondes (en vérité, une seule est comparée à une grande quantité d'autres, dont une correspondra à la première du fait que l'erreur entre les deux ne sera pas jugée significative). Les qualités relatives à des phénomènes et auxquelles l'homme associe des quantités de référence en vue de rendre les phénomènes commensurables et comparables, sont des points de repère utiles pour appréhender le monde, anticiper, construire des modèles, dégager une superstructure, des échelles de mesure pour quantifier une expérience. Les échelles comparatives, unitaires, sont toujours construites par rapport à deux qualités, deux pôles, deux extrêmes pourrait on dire, entre lesquelles les phénomènes et expériences qui s'y rapportent trouvent leur place. Là, on sera plus proche de la première qualité, ici de la seconde. Par une étude quantitative, il sera possible de quantifier à quel point une expérience se rapprochera d'une qualité ou de l'autre sous un même rapport de comparaison (relatif aux qualités mises en tension).
L'humain a besoin d'établir des qualités afin d'appréhender et de reconnaître. La profondeur d'une connaissance dans un domaine sera amenée à la fois par la précision des termes et par l'élaboration, si possible, d'une échelle de comparaison quantitative, qui permettra d'acquérir un certain type de connaissance sur le phénomène visé. La limite de la précision semble par ailleurs liée à la nature de nos perceptions. Nous sommes évidemment plus précis dans les domaines que nos sens permettent d'observer que dans des domaines ou nous sommes contraints de spéculer, de tâtonner et d'abstraire.
Les phénomènes particuliers que nous associons systématiquement à des qualités, que nous catégorisons, semblent trahir des quantités exactes, toujours uniques, en les aimantant vers
une représentation mentale. Cette assimilation établit inéluctablement un décalage par rapport à un potentiel numène, l'« en-soi » (« la chose en soi » ou « le réel en soi ») dont parle Kant, que nous ne pouvons appréhender qu'en l'altérant. D'un point de vue existentialiste, nous pourrions arguer que les choses n'existent que par le rapport qu'on entretient avec l'idée qu'on s'en fait, et non absolument, essentiellement, « en-soi ». Cependant, cette objection ne récuse pas l'idée que pour « reconnaître », nous semblons mettre les spécificités d'une expérience de côté, pour la rattacher à un phénomène plus général, la recouvrir d'une organisation super- structurelle. En ce qui concerne notre étude, il s'agit de laisser de côté ce qui relève du particulier dans un son, pour conserver ce qui semble propre à un phénomène sonore généralisable.
Les qualités par lesquelles on décrit les sons, pour soi ou de façon à communiquer, ont tendance à être d'un nature changeante. Nous avions déjà cité Maurice Merleau-Ponty parlant de l'indéterminé comme d'un phénomène à comprendre positivement, et non en ce qu'il n'est pas déterminé.
Comme le dit Henri Bergson dans le passage de L’Évolution créatrice cité plus haut, la qualité paraît correspondre à la rétention d'une impression, due aux limites de notre perception. Par ailleurs, Daniel Deshays s'exprime quant à la nature évanescente des qualités :
« Même l'existence de ses formes est illusion – poids, grain, fluidité, épaisseur, etc. ne sont qu'évocations d'états virtuels instables. Il suffit d'évoquer le tonnerre, sa force si épaisse, si ronde et pleine, roulant sans appui aucun, tout air. Cette force ne tient-elle pas dans une ambiguïté ? État tant matériel qu’immatériel, masse qui se dissout pour surgir ailleurs, incertitude de sa continuité d'existence. »61
Par ailleurs, On peut se demander si l'on entend bien la même chose et par extension, si nous percevons les mêmes choses. Pour pouvoir esquisser une réponse, il faut spécifier ce que désigne la « chose ». Prenons l'exemple des couleurs. Ce n'est pas parce que deux personnes reconnaissent du rouge qu'ils ont, en eux-mêmes la même sensation à la vue de cette couleur.
Ils ne s'entendent pas sur la qualité mais sur la situation où l'on s'est communément entendu
61 Daniel DESHAYS, op. cit., p. 12.