Chapitre 9
L’analyse des marges : risques
Le décalage entre la croissance du bénéfice et l’évolution du chiffre d’affaires peut venir :
d’une modification structurelle de la production ;
de l’effet ciseau (voir chapitre précédent) ;
ou tout simplement d’un effet conjoncturel amplifié par la structure des coûts de l’entreprise. C’est ce que nous allons étudier dans ce chapitre.
SECTION 1 : LE MECANISME SIMPLE DE L’EFFET POINT MORT 1. DEFINITION
Le point mort est le niveau d’activité pour lequel l’ensemble des produits couvre l’ensemble des charges. À ce niveau d’activité, le résultat est donc nul.
2. CALCUL
L’étape préalable et indispensable au calcul du point mort est la répartition des coûts entre coûts fixes et coûts variables. La distinction ainsi opérée dépend de la période considérée :
à long terme, tous les coûts sont variables, quelle que soit leur nature : il n’y a plus d’entreprise si elle ne peut agir sur ses coûts ;
à très court terme (moins d’un trimestre), quasiment tous les coûts sont fixes, à l’exception sans doute de quelques coûts directs (certaines matières premières ou marchandises) ;
sur une période intermédiaire, certains coûts deviennent variables : frais de personnel…
Le point mort peut être représenté ainsi :
Le point mort
Ce graphique est assez simpliste : en effet, les frais fixes ne sont pas fixes quel que soit le niveau d’activité, ils le sont plutôt par plages d’activité et croissent ou décroissent par paliers.
Le point mort est le montant de chiffre d’affaires pour lequel le montant des frais fixes est égal à la marge sur coûts variables, celle-ci étant égale à la différence entre le chiffre d’affaires et les frais variables. Il se calcule ainsi :
Point mort = coûts fixes / taux de marge sur coûts variables
où le taux de marge sur coûts variables correspond à la marge sur coûts variables en pourcentage du chiffre d’affaires.
Si une entreprise réalise un chiffre d’affaires de 150 et supporte 90 de frais fixes et 50 de frais variables, la marge sur coûts variables est de 150 – 50 = 100, soit en pourcentage du chiffre d’affaires : 100/150 = 66,67 %.
Le point mort est donc de 90/66,7% = 135. L’entreprise se situe à 11 % au-dessus de son point mort.
Le point mort peut être calculé au niveau du résultat d’exploitation (point mort opérationnel) ou au niveau du résultat net (point mort financier)
Jusqu’à une période récente, notre expérience nous permettait d’affirmer que, dans la pratique, une entreprise se trouve en situation instable dès lors que son chiffre d’affaires se situe à moins de 10 % au-dessus de son point mort financier ; un chiffre d’affaires de 20 % au-dessus du point mort financier traduit une situation relativement stable ; enfin, être distant du point mort de plus de 20 % pour une structure d’activité donnée constitue une situation exceptionnelle et « confortable ».
La crise économique commencée fin 2008 a montré que ces chiffres étaient insuffisants dans certains secteurs compte tenu de la violence des chutes d’activité enregistrées en 2009 (entre – 10 % et – 30 %).
SECTION 2 : UNE UTILISATION PLUS COMPLEXE PERMET DE PRENDRE DU RECUL
1. DANS L’ANALYSE DE LA STABILITE DU BENEFICE
Ce qui compte ici est moins le niveau absolu du point mort que la position de l’entreprise par rapport à celui-ci.
L’instabilité du bénéfice est d’autant plus importante que l’entreprise est proche de son point mort.
Lorsque l’entreprise est proche de son point mort, une faible variation du chiffre d’affaires entraîne une forte variation du résultat net. Dès lors, un fort taux de croissance du bénéfice net peut n’être que le révélateur de la proximité de l’entreprise par rapport à son point mort.
La réflexion en termes de point mort permet de relativiser un taux de croissance des bénéfices très important lors d’une bonne année. Loin de se laisser impressionner par ce « bon chiffre », l’analyste devra essayer de mesurer les risques de dérapages ultérieurs du bénéfice déclaré.
De la même façon, la sensibilité du résultat à une variation de l’activité dépend beaucoup de la structure des coûts de l’entreprise. Plus les coûts fixes sont élevés, plus le résultat est volatil. On dit alors que l’entreprise dispose d’un fort levier d’exploitation (ou levier opérationnel) à la baisse comme à la hausse.
2. DANS L’APPRECIATION DE LA CAPACITE BENEFICIAIRE NORMALE
Le phénomène démultiplicateur lié au concept de point mort, qui accélère la hausse ou la baisse du bénéfice de l’entreprise selon l’évolution de son chiffre d’affaires, conduit à nuancer l’analyse des marges effectuée à partir du compte de résultat.
En effet, la réalisation de bénéfices très élevés peut s’expliquer par une conjoncture temporairement exceptionnelle, et non par un haut niveau structurel de rentabilité.
Il en résulte que l’appréciation de la capacité bénéficiaire d’une entreprise, liée aux facteurs structurels de rentabilité, doit tenir compte du mécanisme du point mort et de
3. DANS L’ANALYSE STRATÉGIQUE a) En matière de choix industriel
Le point mort définit une stratégie industrielle.
Bon nombre d’entreprises se sont trompées en élevant leur point mort par des investissements lourds alors qu’elles se situaient dans un secteur cyclique. Elles doivent, au contraire, avoir un point mort le plus bas possible, et surtout une structure des coûts la plus flexible possible pour limiter les effets des variations importantes de l’activité sur leur rentabilité.
Dans les secteurs cycliques à forte intensité capitalistique ou à coûts fixes élevés (pâte à papier, tubes métalliques, ciment…), l’entreprise a intérêt à se financer principalement par capitaux propres afin de ne pas démultiplier, par l’effet de levier de l’endettement, les conséquences des variations de l’activité sur sa rentabilité, mais, au contraire, de les atténuer.
Lorsque l’entreprise est dans une situation difficile, la meilleure stratégie financière consiste à réduire le point mort financier en faisant appel à des capitaux propres et non à l’endettement qui augmente le niveau du point mort.
Si le marché laisse augurer une croissance forte et durable du chiffre d’affaires, l’entreprise peut faire le pari de l’investissement ; elle élève alors son point mort tout en conservant une marge de manœuvre importante. Elle peut recourir à l’endettement au titre de ressource complémentaire.
b) En matière de restructuration
Lorsque l’entreprise tombe en dessous de son point mort, elle est en perte. Elle ne peut retrouver des résultats positifs qu’en augmentant son chiffre d’affaires, en abaissant le point mort (réduction des coûts fixes, hausse de la marge sur coûts variables).
L’augmentation du chiffre d’affaires n’est possible que si l’entreprise a une force stratégique réelle dans son marché, sinon c’est la fuite en avant : augmentation de l’activité au détriment de la rentabilité, permettant ainsi pendant quelque temps de faire illusion, puis précipitant les problèmes de trésorerie.
L’abaissement du point mort passe par des restructurations de l’outil industriel et commercial : modernisation, réduction de la capacité de production, délocalisation, sous-traitance, baisse des frais généraux. Là, le danger est de croire qu’en abaissant le
s’enclenche un cercle vicieux, les mesures prises pour faire baisser le point mort conduisant à une diminution importante de l’activité, qui oblige de nouveau à une diminution du point mort entraînant une baisse d’activité…
c) Dans l’analyse du risque conjoncturel
Le point mort n’est pas une notion statique mais une notion dynamique. Si le chiffre d’affaires baisse de 5 %, l’application mécanique des formules laisse présager un recul du résultat qui pourrait être, selon les cas, de 20 %, 30 %, voire plus. En fait, la réalité montre que le retrait du résultat est souvent plus marqué que les formules du point mort ne le laissaient croire.
En effet, d’un côté, une rétraction en volume du marché peut s’accompagner d’une guerre des prix se traduisant par une baisse de la marge sur coûts variables. D’un autre côté, les frais fixes augmenteront : les clients payeront avec retard, les stocks augmenteront d’où une augmentation des frais financiers, les dépréciations d’exploitation s’élèveront… D’où une baisse du profit plus forte que celle qui découle mécaniquement du point mort.
On assiste alors à une hausse du point mort alors que le chiffre d’affaires diminue.
Toute analyse prévisionnelle sérieuse exige des simulations qui relèvent d’une analyse systématique.
Les activités comme les transports maritimes ou la production de pâte à papier qui nécessitent de fortes capacités de production, lentes à mettre en œuvre, conduisent périodiquement à des surproductions ou des sous-productions. Notre lecteur sait que lorsque l’offre est rigide, il suffit d’un excès ou d’un déficit de 2 % de volume pour conduire à des baisses ou à des hausses de prix sans commune mesure (30 %, 50 %, voire au-delà).
À nouveau, une analyse de la concurrence (sa force, son comportement, sa structure financière) est un élément essentiel dans l’analyse de l’ampleur d’une crise que subira l’entreprise.