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Traduction, trahison ou translation?

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Texte intégral

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Pour une critique des traductions:

johnDonne de Antoine Berman

1. Gallimard, 278p.

André Zavriew

Traduction, trahison ou translation ?

e fait de la traduction est omniprésent dans la culture européenne. Non que ce genre, cette forme ou ce phénomène, comme on voudra, se perde dans l'origine des temps.

La traduction naît à Rome, elle est à la source de la littérature latine, conversion du génie grec en œuvres romaines, de la comédie nouvelle d'Athènes en comédies de Plaute et de Térence, de l'épopée homérique en Enéide, de la tragédie grecque en tragédie sénéquienne, Rome est au commencement, Antoine Berman a raison de le rappeler, et d'ajouter :«Nous, traducteurs, som- mes et resterons des Romains. ))Il a d'ailleurs une ambition de fondateur, lui aussi. On pourrait l'énoncer ainsi: commeilexiste un genre littéraire méconnu, il devrait y avoir concurremment une critique de ce genre, une critique des traductions.

C'est le titre de son livre, posthume, hélas(1) ! J'imagine que l'auteur, dont la culture et l'acuité intellectuelle sont évidentes, devinait que le lec- teur, sauf exceptions, ne se passionnerait pas pour la méthodologie et passerait volontiers sur les principes et la distinction qu'il fait entre la position traductionnelle, le projet traductionnel, l'horizon traductionnel... Ces étapes de l'analyse scientifique des traductions n'intéressent peut- être que les futurs traductologues. Mais le prix de l'ouvrage est ailleurs ou plutôt il est dans les considérations très pertinentes dont cette analyse est émaillée. Car ces concepts recouvrent une réflexion, véritable poétique, qui s'oriente vers la traduction ou, plus exactement, la retraduction des grandes œuvres dont la translation littéraire dans notre langue ne s'est pas encore pleinement accomplie. Entendons par là, comme Berman,Illa

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De redoutables infidélités

révélation pleine et entière de cette œuvre étran- gère dans son être propreàla culture réceptrice, révélation qui est elle-même l'œuvre de la traduc- tion et d'elle seule ». Songeons à Shakespeare et aux étapes successives que son théâtre a traver- sées en France jusqu'à aujourd'hui. Depuis les adaptations mièvres et infidèles de Ducis, en passant par celles de Letourneur, les traductions honorables de François-Victor Hugo, quel che- min parcouru pour en arriver aux essais et aux réussites d'Yves Bonnefoy, de Pierre Leyris et de Déprats! Notre auteur ne dit nulle part que le parcours shakespearien est terminé - ce par- cours n'est-il pas interminable? -, il n'en parle même pas, mais il choisit un autre exemple, celui de Donne. Avant d'objecter, peut-être, à la thèse sous-jacente de la traduction vraie, il faut attenti- vement examiner le cas, en effet remarquable, de John Donne (1572-1631).

Du plus célèbre des poètes métaphysiques an- glais, on ne trouvait en librairie en 1991, année de la mort de Berman, que de rares textes traduits.

Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Mais il a, lui, sous la main, la traduction (parue en 1962 et alors épuisée), de Jean Fuzier et Yves Denis (Galli- mard) et nous invite à l'évaluer en comparant leur version de l'élégie Going to bed avec d'autres.

Berman examine, selon sa méthode, le projet de traduction de Fuzier et en dégage l'esprit: pro- duire des poèmes français authentiques, les poèmes d'un Donne qui aurait (( surgi du terroir poétiquefrançais, tel qu'il était configuré à la fin du XVIe siècle ». C'est, observe-t-il, faire bon marché de l'appartenance si forte de Donne au paysage poétique anglais, et plus généralement de ce que cette poésie, caractérisée par le«col- loquialisme », c'est-à-dire le ton de la conver- sation, et la compacité d'écriture, soit l'art de dire (( serré et ramassé », oppose à la tradition poétique française volontiers noble et oratoire.

L'astreinte à la versification classique, formelle

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et rimée, va conduire, en effet, à de redoutables infidélités et à ce que l'auteur appelle une ((homo- généisation poétisante ii effaçant la diversité

des tonalités perceptibles dans le poème. Passons sur la suite. Au terme de l'examen comparatif, la version Fuzier-Denis est condamnée sans appel.

A en juger d'après ce procès, plutôt, cette exé- cution, on serait tenté de conclure que la«critique des traductions » est surtout évaluative, voire négative. Elle se veut au contraire positive. Tout le mouvement du livre va dans ce sens. Il s'agit de frayer les voies vers une retraduction de Donne.

Déjà, certaines autres versions du même poème, certaines versions de poèmes différents, dues à Bonnefoy ou à Ellrodt, montraient le chemin de la réussite. Berman applaudissait, en particulier, la traduction duNocturne sur la sainte Lucie, de Robert Ellrodt, (( en vers d'une belle venue, qui montrent que l'on peut rimer sans rimailler ii, même s'il déplorait une légère tendance à l'enno- blissement, et il admirait Bonnefoy d'avoir, pour un autre texte, rajeuni Donne en le faisant revivre.

A ce propos, il écrivait ceci : ((Lepoème de Donne a acquis la liberté, la densité, la diaphanéité, la jeunesse et la légère prosaïcité du poème

moderne. ii

C'est un moment clé de l'analyse et de l'ouvrage.

Car toute l'affaire est là. Comment traduire au- jourd'hui un poète du passé? Letraduire en prose n'est pas«pensableii, dit Berman. Maisl'exemple de Fuzier et Denis montre qu'il est également impossible de recourir au vers cadencé et rimé de la prosodie traditionnelle. Alors? Une longue et passionnante réflexion sur l'essence de la poésie et de la prosemaintenant, c'est-à-dire de Goethe à Blok ou à Roubaud et Bonnefoy, éclaire sur la compénétration des deux composantes du dis- cours littéraire. Ainsi, ce passage de Pasternak, à propos de Roméo et Juliette et du vers blanc : (( C'est l'exemple de la poésie la plus haute,

Rimer sans rimailler

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Letemps dela translation

toujours pénétrée, à ses sommets, de la simplicité et de la fraîcheur de la prose. )) Ou encore écoutons Bonnefoy, dans un essai où il compare la poésie française à l'anglaise. Evoquant Roméo qui se croit amoureux de la belle Rosalinde, symbole de « ce qu'on a imaginé », il écrit :

«Heureusement il y a Mercutio, cette incarna- tion de la langue anglaise, pour le rappeler au devoir de trivialité. La poésie française n'a pas de Mercutio... )) Ce qui veut dire que le poète français doit faire seul le travail - revenir sur terre, écarter le décor, la convention, la rhétorique renaissante, « se ressaisir dans la beauté des mots )) - seul, c'est-à-dire sans le concours du génie de la langue ou de la tradition poétique, qui, de la Pléiade à Paul Valéry, l'oriente si puissam- ment vers la faute «glorieuse»,la«prétention de l'Idée à être sa propre preuve )). Or il y a beau temps que ce travail est en cours. Nous sommes dans l'ère post-valéryenne. Le poète contempo- rain pressent, pour citer encore Pasternak, que«la prose pure, dans sa tension originelle, est la poésie»,Le poète, disons-nous, c'est-à-dire aussi Roubaud, traducteur des troubadours (1971),]ac- cattet,traducteur de l'Odyssée (1955), Bonnefoy encore, traducteur de Shakespeare, de Yeats (1989) et quelquefois, on l'a vu, de Donne.

Ainsi la traduction des poètes étrangers serait devenue possible grâce à l'évolution de la poésie française au cours des cinquante dernières an- nées. Grâce au fait, en somme, que le corset du vers scandé et rimé s'est délacé et que le partage entre poésie et prose ne joue plus avec la rigueur du passé. Berman commente à cet égard une phrase symptomatique de Pierre Leyris, traduc- teur de Hopkins:«Si Hopkins se trouve ici traduit en quelque mesure, c'est seulement dans celle où lefrançais, après s'être donné longtemps comme une muraille lisse contre laquelle battait en vain le bélier du poème, nous a laissé entrevoir soudain un passage dérobé. )) Ce passage, nous

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dit Berman, signifie tout simplement que la lan- gue française, après s'être longtemps refusée, se donne enfin: le moment favorable à la translation de poèmes dans notre langue et notre culture est arrivé. La notion me paraît juste et capitale. Le moment opportun serait ainsi venu pour Donne.

La preuve? Deux ans après la mort de Berman, l'un de ceux dont il admirait les essais de traduc- tion du poète anglais, l'angliciste Robert Ellrodt, a publié, à l'Imprimerie nationale, un très large choix de poésies en édition bilingue (2). Et c'est, je crois, une réussite. A la différence de sa pre- mière tentative, qui portait sur le Nocturne, en- core légèrement contrainte par la rime, Ellrodt utilise ici le vers blanc, donc non rimé, en lui donnant le maximum de souplesse et en visant le maximum de fidélité et de simplicité. La tentation ennoblissante, décelée par Berman, a totalement disparu.

Avons-nous enfin la traduction vraie de Donne, vraie dans l'absolu? Berman avait-il raison de contester la doctrine d'une certaine école de traductologie, selon laquelle toute bonne traduc- tion est relative, c'est-à-dire adéquate à tel mo- ment d'une histoire culturelle, donc non pas à l'œuvre de départ, mais à la culture d'arrivée, (( avec les normes de laquelle elle doit composer»? On voit peut-être maintenant pourquoi il ne voulait pas de cette vérité relative: il a la convic- tion non pas qu'à tout moment l'on peut tout traduire, d'une langue à une autre, mais qu'il advient, à une époque donnée, qu'une culture, jusque-là réfractaire, se prête, par suite de son évolution interne, à l'accueil, à la réception de certaines œuvres dont l'heure, chez elle, est finalement arrivée.•

2. John Donne,Poésie, présentation, traduction et notes de Robert ElIrodt, 466p.

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L'Impossible Marcel Proust de Roger Duchêne

Pierre de Boisdeffre

L'impossible Marcel Proust

n n'en a jamais fini avec Proust! On aurait pu croire que des biographies comme celles d'André Maurois (1), de George D. Pain- ter (2) ou, plus récemment, de Ghislain de Diesbach (3), sans mettre un point final aux études proustiennes, avaient éclairé le person- nage d'un jour qui ne changerait plus. Et voici qu'un nouvel ouvrage, d'un universitaire marseil- lais, le professeur Duchêne, nous invite à tout reconsidérer : son Impossible Marcel Proust(4) - titre contestable d'un ouvrage qui ne l'est pas- propose une explication pénétrante d'un person- nage qui ne fut, certes pas «impossible »mats inattendu, imprévisible et pétri de contradictions.

Proust, on ne l'a peut-être pas assez souligné, naît dans le malheur de la France, l'été 1871, au lendemain de la défaite et du siège de Paris. Le couple dont il procède est atypique et, dans une large mesure, paradoxal. Un témoin prestigieux, le ministre Adolphe Crémieux, assiste au mariage, mais le clan Proust s'est abstenu: à une époque où l'on pense que «nul ne doit sortir de sa sphère»,

cette petite bourgeoisie provinciale estime que son jeune et ambitieux rejeton n'aurait pas dû se laisser séduire par le riche milieu juifdes Weil. Pas de mariage religieux, donc. Celui, purement civil, des parents de Marcel Proust «ressemble fort à l'union de deux parvenus ». Adrien Proust et Jeanne Weil«sortaient des sentiers battus, trans- gressant... les interdits raciaux et sociaux qui auraient normalement dû les séparer».

Lesbiographes de Proust - Maurois en tête - nous invitentàune interprétation ascendante de la vie du romancier. Gommant parfois son homosexua- lité, ils ont jeté sur la vie entière la lumière finale

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