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Academic year: 2022

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V O C A B U L A I R E

Par Jean-Joseph Julaud (Paris), professeur de français, auteur de romans, nouvelles, livres pratiques et essais

>> A R R Ê T

Correspondances en Onco-Théranostic - Vol. VI - n° 1 - janvier-février-mars 2017 6

Arrêt ! On pourrait, à première vue, rappro- cher ce terme de son alter ego anglais : stop. On ferait alors finement remarquer que l’accent circonflexe du mot “arrêt” a remplacé au XVIIIe siècle le “s” qui précédait son “t”. On ajou- terait ensuite avec l’assurance des spécialistes qui parfois confine à l’arrogance, que le couple “st”, retrouvé dans arrest, ressemble comme un jumeau au couple “st” du mot stop. Et comme chacun sait (bien sûr), ce couple émigré des racines indo- européennes se trouve présent dans des centaines de mots de la langue française en rapport avec l’idée d’immobilité : stable, station, rester, institut, instant, etc. Et stop ?

Stop ! C’est une fausse route : ce mot vient du vieil anglais stoppian, lui-même hérité du grec stuppé, désignant la partie rugueuse d’une étoffe, stuppé devenant l’estupe (l’étoupe) au XIIe siècle, utilisée pour boucher les fissures d’une digue, donc arrêter l’eau…

Quittons donc le stop pour mieux parler de l’arrêt ! Eh bien voici : son père est né vers l’an mille. Il avait pour ancêtre le latin populaire arrestare, lui-même formé de ad (à) et restare (rester), où l’on retrouve le prolifique couple indo-européen “st”. C’est au XIIe siècle qu’apparaît le mot “arest”. On le découvre au fil du roman de Chrétien de Troyes, Le Chevalier à la charrette, qui s’empresse de galoper vers la dame de ses pensées : “Li chevaliers sanz nul arest s’en vet poignant par la forest.” “Sans arrêt”, c’est- à-dire en ce temps-là, “sans délai”, “sans retard, le chevalier asticote sa monture dans la forêt”. Quand on connaît la reine Guenièvre, on le comprend…

Sans doute fait-il halte dans un lieu accueillant pour tous les repos, lieu qui, par métonymie, porte lui-même ce nom : arrêt, à partir du XVIe siècle.

Le chevalier, en son temps, n’est pas un être sans

“arrêt”, c’est-à-dire sans volonté, sans courage, c’est un homme de caractère, ferme et résolu. De cette acception particulière est né au XIVe siècle

“l’arrêt” d’une cour de justice qui désigne une décision ferme et sans appel, comme un arrêt du destin avec le même sens. Aujourd’hui, les “arrêts”

du Conseil d’État ou de la Cour de cassation sont irrévocables.

Au XIVe siècle, l’arrêt, c’est aussi la “capture”

du brigand, du sacripant ou du fripon. De ce sens nous est échu le “mandat d’arrêt”, et, pour les militaires indociles ou rétifs, la mise aux

“arrêts simples”, voire aux “arrêts de rigueur”

(XIXe siècle).

Dans l’actualité, “l’arrêt” effectue de multiples haltes au fil des colonnes de faits divers : tel acci- denté est en “arrêt cardiorespiratoire”, tel cycliste fait un “arrêt cardiaque” au cours de sa promenade dominicale, arrêts temporaires si quelque défibril- lateur se trouve à portée de main. L’accidenté, le cycliste, bénéficieront d’un “arrêt de travail”, et, remis sur pied, pourront, pourquoi pas, emmener à la chasse leur “chien d’arrêt” (fin du XVIIIe siècle) qui, portant grelot discret au cou, interrompt sa marche à quelques mètres du gibier, le chasseur à l’affût du silence peut alors approcher.

“Arrêt…”, “Arrêt des soins pour…” Ces titres se mul- tiplient dans l’information. C’est une mère qui le demande pour son fils tétraplégique ; c’est une famille qui le souhaite pour éviter la cruelle souf- france d’un père, d’une mère en fin de vie. Notre conscience se torture, sans arrêt. Dernièrement, ce sont de jeunes parents qui ont souhaité cet arrêt des soins pour leur bébé prématuré. Quand on sait que le mot “soin” a pour ancêtre lointain le mot “songe”, on se dit que leur petit bonhomme a regagné le rêve bienheureux d’où il est né.

Terminons par cette question : étant donné que les Québécois, grands défenseurs de la langue fran- çaise, ont fort justement substitué sur leurs pan- neaux routiers le mot “arrêt” au mot stop, peut-on considérer que ledit stop en France qui signifie

“étoupe” peut n’être pas strictement respecté ? Du Conseil d’État viendra peut-être la réponse.

Sous la forme d’un “arrêt”…

© Le Courrier de la Transplantation 2015;XV;3:139.

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