LA MALADIE
DE LA POMME DE TERRE
On l'appelle encore la maladie de la pomme de terre. Elle n'est pourtant pas la seule... De nos jours on sait que l'action des virus, ces substances aux forces matérielles mystérieuses, qui sont peut- être une forme élémentaire de la matière vivante, cause à la pomme de terre les dégénérescences contre lesquelles la science s'ingénie à lutter : enroulement, frisolée, bigarrure, affectant les feuilles et les tiges, ces maux ont des aspects multiples ; ce sont de mul- tiples maladies, graves certes : les rendements baissent, la qua- lité s'altère. Mais dans l'esprit des hommes persiste la trace subconsciente d'un souvenir terrifiant aujourd'hui oublié et ce qui mérite d'être appelé la maladie de la pomme de terre, c'est un mal qui, indirectement, a tué des millions d'hommes et qui peut-être, apparemment dompté aujourd'hui, reprendra un jour son rôle destructeur dans un monde bientôt surpeuplé et voué à la famine.
L'histoire de la maladie de la pomme de terre est l'une des plus curieuses qui soit. Elle est pleine d'enseignements. Elle témoigne du lent progrès de la pensée scientifique. Elle montre l'admirable ténacité des savants. Elle laisse deviner comment, devant la science apparemment triomphante, contre la science qui est œuvre humaine, la vie peut essayer sa revanche. Cette histoire vaut d'être contée.
UN CENTENAIRE QU'ON A OMIS.
1845 — Oserait-on dire que le monde était heureux, comme nous l'avaient fait croire, dans notre jeunesse, les souvenirs de nos aïeules ? Il n'est que de lire les chroniques de la quinzaine, dans La Revue
L A M A L A D I E D E L A P O M M E D E T E R R E 319 des Deux Mondes, pour voir que, même sous le ministère Guizot, des incidents sans cesse renouvelés venaient traverser l'entente cordiale et que, de l'Orient à l'Occident, les menaces ne manquaient pas.
Mais ouvrons la Revue botanique publiée par Duchartre qui fut longtemps professeur à la Sorbonne. L'événement de l'année le plus grave à ses yeux est sans conteste l'apparition en Europe d'une maladie qui affecte les cultures de pommes de terre et va jusqu'à anéantir la récolte.
E t en 1845, sans avoir un rôle alimentaire équivalent à celui qu'elle a aujourd'hui, la pomme de terre est devenue, dans toute l'Europe, une plante économique essentielle. Le temps est loin où Voltaire y voyait « un quolifîchet de la nature » et, plus efficaces encore que la propagande faite par Parmentier ou que les lois de Frédéric II, les famines de 1793, de 1817 et d'autres, en ont répandu la culture.
« L a première apparition de la maladie a eu lieu en Belgique et en Hollande, vers la fin du mois de juillet. Presque en même temps, elle s'est étendue à nos départements du Nord ; au mois d'août, elle sévissait déjà dans les environs de Paris, dans cer- taines parties de l'Allemagne. Bientôt elle s'est dirigée vers le Centre et l'Est de la France ; mais, malgré un petit nombre de faits isolés, elle semble avoir épargné nos départements méridionaux.
Dès la mi-août, elle s'est déclarée dans l'île de Wight ; elle a passé la Manche et s'est montrée en Angleterre sur une grande étendue de terrain. Enfin elle a attaqué l'Irlande, et ses progrès y ont été si rapides qu'aujourd'hui la récolte des pommes de terre y est regardée comme perdue ».
On peut ajouter encore qu'elle a gagné la Russie. E n moins de deux mois, avec une vitesse incroyable, elle a parcouru des milliers de kilomètres. D'une manière analogue on a vu, parfois, l'Europe balayée par la p'este. Le mal qui pourrit les pommes de terre, évoque l'image de la peste. Comme la peste, la maladie est un fléau en présence duquel l'humanité se sent impuissante.
Combien cette image terrifiante est fondée. L a famine est bientôt là. L'Irlande dont la population misérable s'est augmentée d'un tiers depuis vingt-cinq ans, faisant monter les fermages et diminuant l'étendue du terrain affermé à chacun, ne vit que des pommes de terre qui sont sa seule culture. Les tubercules pourris, c'est la mort. Malgré les importations de vivres, que la compassion
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du monde entier va tenter de faire parvenir aux malheureux Irlan- dais, de 1845 à 1851, la famine, devenue endémique, va causer à l'Irlande plus d'un million de morts et combien d'affamés vont chercher le salut en s'expatriant !
SYMPTOMES ET CAUSE DE LA MALADIE.
Ils sont en 1845 les mêmes qu'aujourd'hui. Morren, professeur d'agronomie à Liège, publie des Instructions populaires sur les moyens de combattre la maladie de la pomme de terre. « Le mal com- mence par la feuille. Cet organe pâlit d'abord, puis jaunit. Lorsqu'il est jaune, on reconnaît à la loupe, sur sa surface inférieure, une légère moisissure. Le lendemain la tache est noire, et alors la moisissure d'un blanc terne est plus forte. E n même temps des taches noires se déclarent sur divers points de la tige. Ces taches deviennent peu à peu plus grandes et plus nombreuses. Les feuilles se dessèchent et brunissent. L a noircissure disparaît en même temps et au bout de quelques jours la plante entière (la fane) est sèche, brunie, noircie, et de nouvelles moisissures, mais d'un autre aspect, se développent sur les plantes mortes. »
Mais sous terre, avec un peu de retard sur la partie aérienne, les tubercules commencent à se détériorer. « Quand on les coupe en deux, transversalement, on aperçoit dans cette partie qui s'étend entre la pelure et un cercle blanc, limite intérieure de l'écorce, des taches jaunes qui deviennent brunes ensuite. A mesure que le mal augmente, ces taches se rapprochent, finissent par envahir toute la partie corticale, surtout aux environs des yeux, et plus tard le centre même de la pomme de terre jaunit, brunit, et se noircit. Quand la maladie poursuit sa marche, le tubercule devient humide à sa partie externe, puis i l pourrit entièrement en répan- dant une odeur repoussante ». Ces observations, admirablement précises, aideront-elles à expliquer la maladie ?
L a loupe à la main, voici Morren qui examine la face inférieure d'une feuille de pomme de terre malade. A u milieu des poils qui hérissent cette face, des masses de « fdets » brillants pendent, cou- verts par « des milliers de petits corps de la forme d'œufs ». C'est la moisissure dont la description de la plante malade a signalé l'apparition. Elle est chargée de « fruits » proportionnés aux rameaux qui les portent. Mûrs, i l suffit d'un souffle pour les entraîner.
L a loupe ne montre plus que des fdaments ramifiés qui les ont
f
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produits « et les fruits n'égalant pas la centième partie d'un milli- mètre, on conçoit facilement comment le moindre vent peut les transporter au loin. » De ces fruits sortent « de très petits cor- puscules et ces milliards de semences peuvent propager le Botrytis
— c'est ainsi que les savants appellent les moisissures de ce type — très vite et très loin. » Cette vitesse, cette facilité à se répandre défient la raison humaine.
Ainsi s'explique donc la maladie. « L a . cause du mal réside selon moi dans un petit champignon du genre des moisissures...
Quand ce champignon a attaqué la plante de la pomme de terre, il empoisonne sa sève... Cette sève malade y produit ces taches noires qui sont des mortifications comme dans la gangrène... la gangrène qu'elle produit se communique aussi au tubercule qui commence à se gâter par l'écorce, puis noircit, pourrit et tombe en un putrilage infect. »
Sur la présence du champignon, Morren est confirmé. Le docteur Montagne, ancien chirurgien des armées napoléoniennes qui con- sacre ses loisirs studieux à la botanique, donne la description scientifique ou diagnose de ce Botrytis infestans. Il en échange des dessins avec le R. P. Berkeley, célèbre mycologue anglais.
Ainsi le même champignon est visible en France et en Angleterre sur les plantes de pommes de terre qui sont atteintes de la maladie.
On peut croire, avec Morren, "que ce parasite est la cause du mal...
E h bien ! non. Les représentants officiels de la science inter- prètent les faits tout autrement. Duchartre en France, Lindley en Angleterre sont d'accord pour trouver dans la pomme de terre elle-même l'origine du mal. L a pensée de Lindley fait ici autorité, car i l est le plus éminent spécialiste de l'histoire de la pomme de terre. C'est en apparence seulement une plante vigoureuse. Une longue domesticité, qui a exalté artificiellement sa production, l'a rendue fragile. On a déjà reconnu qu'elle est en dégénérescence.
L a maladie est une manifestation de cette dégénérescence.
L'année 1845, d'abord chaude et sèche, a permis aux plantes une croissance active ; des fanes aux tiges épaisses sont déjà la promesse d'une belle récolte. Mais, dès juin, règne sur l'Europe couverte de nuages un temps humide et froid. L a croissance s'arrête.
Dans le sol saturé d'eau, la plante absorbe une sève trop claire.
Une sorte d'hydropisie se déclare ; l'eau dilue progressivement la matière vivante dont la Vitalité s'éteint : les tissus meurent, et
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deviennent la proie des moisissures qui sont produites par la décom- position de la matière vivante ; car la science professe la génération spontanée des infiniment petits, ou du moins elle parle d'hété- rogénèse : le champignon tire son origine de la pomme de terre ; il est une réalisation nouvelle, une incarnation dégradée de la pomme de terre et la preuve en est que, de la pomme de terre qui meurt, c'est toujours le même champignon qui naît, comme char- bons et rouilles sur les céréales. Parfois d'ailleurs dans les tuber- cules qui pourrissent par eux-mêmes, on ne trouve aucun fragment de champignon.
On s'incline. Morren reste presque seul à défendre l'idée d'action parasitaire. Le mal est vraiment, dans la plénitude du terme, la maladie de la pomme de terre
RECHERCHES SCIENTIFIQUES.
Les années douloureuses qui ont si profondément éprouvé l'Irlande ont pris fin. L a maladie s'est atténuée. Elle prélève une dîme sur toute récolte. On espère, grâce à un secours encore pro- blématique de la science, alléger le tribut...
E t d'abord l'espoir revient, parce que, peu à peu, l'idée de Morren fait son chemin. E n étudiant le champignon incriminé par l'agronome belge, on constate qu'il a des caractères biologiques tout différents des Botrytis qui s'attaquent surtout aux substances organiques non douées de vie, qui sont saprophytes, dirions-nous aujourd'hui. A u contraire le champignon de la pomme de terre est un parasite. Il pousse ses touffes de filaments sur le pourtour seulement des taches, sous les feuilles. Là il est en contact avec des cellules vivantes dont i l se nourrit. A u centre de la tache, où les cellules sont mortes, où i l devrait vivre en saprophyte, vous le chercheriez en vain. Ne l'appelons plus Botrytis infestans, mais Peronospora infestans... Tous les Peronospora sont parasites de plantes supérieures, qui sur les violettes et pensées, qui sur les scabieuses, etc..
E t puis l'expérience est là : si dans une terre prélevée à 20 cm.
de profondeur, en un champ où l'on n'a pas cultivé de pommes de terre, on place un tubercule sain et, même séparées de lui par de la terre, des feuilles malades, le tubercule prend la maladie. Sont- ce des feuilles saines au contraire, le tubercule demeure sain. On a donc bien ainsi transmis la maladie àitune plante saine, réalisé
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une infestation expérimentale. De plus, comme l'avait vu Morren, la maladie des tubercules est liée à celle des feuilles.
Mais ce sont là travaux épars. Il faut attendre 1861 pour ren- contrer une œuvre scientifique importante sur notre parasite.
Antoine de Bary, tout jeune professeur de botanique à Fribôurg- en-Brisgau, a étudié par le menu toutes les phases de la vie du champignon. Il a montré sous le microscope, dans une gouttelette d'eau, la germination des spores que Morren nommait les fruits.
Le plus souvent ce sont, s'en échappant, des corpuscules mobiles dans le liquide par deux flagelles et qu'on nommera zoospores.
Bary montre comment dans une goutte d'eau, sur une feuille de plante saine, chacun de ces corpuscules se fixe après un court temps de nage, perfore la paroi et pénètre dans une cellule de l'épiderme ; après un temps de vie parasitaire intracellulaire, nous retrouvons notre champignon bien nourri qui s'allonge en un filament, entre les cellules chlorophylliennes de la feuille que de larges espaces pleins d'air séparent. C'est là qu'il glisse partout ses filaments progressivement ramifiés, entrant par effraction ses suçoirs à l'intérieur des cellules vertes bientôt mourantes. Puis par les stomates innombrables qui font communiquer l'atmosphère interne de la feuille avec l'air ambiant, i l fournit des bouquets de filaments qui se couvrent à nouveau de milliers de spores. Trois jours après le début de l'expérience, le vent et les insectes dispersent déjà les spores nouvelles auxquelles notre infestation expérimentale a donné naissance.
LES SPORES DURABLES DU CHAMPIGNON.
L a comparaison avec d'autres espèces de Peronospora, avec les autres mildious — car on peut maintenant le désigner comme le mildiou de la pomme de terre — pose un problème. D'ordinaire ces champignons se multiplient intensément par leurs spores ; mais leur survie d'une année à l'autre est assurée par des spores de conservation ou spores durables, ou oospores, à parois épaisses, développées dans les tissus de l'hôte après fusion de deux organes du champignon qui sont marqués de caractères sexuels. Ici, rien de tel. Il est impossible de trouver des spores durables. Celles que le champignon produit à profusion ne vivent jamais au delà d'une semaine ; les filaments développés dans les feuilles et les tubercules, constituant le mycélium du champignon, sont détruits avec les
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tissus de leur hôte. Evidemment le " champignon peut hiverner à l'état de mycélium dans certains tubercules, trop peu contaminés pour pourrir, se développer avec les germes au printemps et, pro- duisant des spores, reprendre sa dissémination. Bary préfère reconnaître qu'il persiste là un mystère, plutôt qu'écouter les suggestions des hétérogénistes qui reprennent en choeur : « et au printemps le champignon naît de la décomposition qui se produit dans les jeunes plantes de pomme de terre ».
Les spores durables du Peronospora infestans ont fait rêver bien des savants. E n 1875 un Anglais, W . G. Smith, annon- çait avoir découvert les spores durables du Peronospora infestans, et poussé tout de suite à la gloire, i l recevait la grande médaille d'or de la Royal Horticultural Society, médaille illustrée du nom du célèbre physiologiste Knight. C'est en faisant macérer des feuilles suspectes dans l'eau quelques jours qu'il avait obtenu le développe- ment des fameuses spores durables, et tout s'explique admirable- ment : le champignon, normalement aérien, doit devenir aquatique pendant une part de son existence et forme alors ses spores de conservation.
Hélas ! dès décembre de la même année, la grande découverte était ruinée. Bary adressait un mémoire important à la Royal Horticultural Society. Il expliquait comment i l avait eu bien de la peine et perdu bien du temps avec une figure rencontrée parfois dans ses préparations : i l avait bien cru obtenir les spores durables du Peronospora infestans. Il avait réussi enfin à identifier ce champignon comme une espèce d'un genre voisin, non décrite jusqu'alors, et i l avait qualifié cette espèce nouvelle par l'épithète vexans pour exprimer son regret du temps et de la peine qu'il avait perdus.
Après cette introduction autorisée, Bary fonce sur W . G.
Smith. Le combat va être inégal. D'un côté Bary — savant dans toute sa force, illustre spécialiste des champignons, choisi comme professeur, à cause de son renom mondial, pour une belle Univer- sité qu'on veut dire allemande et qu'on dote des meilleurs maîtres, l'Université de Strasbourg ; — de l'autre W . G. Smith, sans doute lauréat de la Royal Horticultural Society... mais encore ? architecte, amateur de science 1 A h 1 cet amateurisme, comme i l est redoutable dans les sciences ! Quelques erreurs grossières révèlent comment Smith est incapable d'observer exactement ; c'est un artiste ima- ginatif dont les dessins ont de l'œil, mais sont totalement faux.
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Totalement fausse aussi, sa grande découverte ! L'amateur a été incompétent pour distinguer dans ses cultures en milieu aquatique le parasite de la pomme de terre d'une autre moisissure qui s'est développée et a formé ses spores durables sur les feuilles pourris- santes.
Chaque jour la science se forge des armes nouvelles. Elle étend son enquête plus largement autour des faits biologiques. L'emploi des cultures pures, l'étude systématique des relations entre les champignons et les constituants naturels des sols ont résolu une partie du problème. Vers 1925 plusieurs savants, Héléna de Bruyn en Belgique, Murphy en Angleterre, ont vu, sans médaille d'or.
ni avatars, des spores durables ou oospores du mildiou de la pomme de terre, rebaptisé par Antoine de Bary en 1875 d'un nom qu'on peut croire définitif, le Phytophtora infestans. Le champignon parasite a des filaments qui, des tubercules ou des tiges souter- raines, sortent dans le sol ; i l se fixe sur les pailles des céréales et sur d'autres débris végétaux et, sur ces substrats, vivant en saprophyte, à peu de distance de la plante qu'il parasite, i l forme des spores durables. Mais le mystère ne s'éteint pas encore. Ces spores ne reproduisent rien. Nul jusqu'ici n'a pu les faire germer.
CULTURES ASEPTIQUES.
Pasteur n'a pas seulement ruiné la théorie de la génération spontanée. Il a doté la science de la méthode des cultures pures.
Elles ont ici un intérêt considérable.
E n 1903, deux jeunes professeurs de la Sorbonne, Matruchot et Molliard, ont tenté la culture aseptique du Phytophtora infestans.
Dans un tube de verre stérilisé bouché d'un tampon de coton, on introduit un milieu aseptique approprié à la culture du parasite.
Le plus naturel n'est-il pas de découper avec un emporte-pièce stérile un cylindre dans un gros tubercule de pomme de terre et d'ensemencer aseptiquement sur lui les spores du champignon ? Le cylindre de pomme de terre est vivant. Le développement du parasite se produit ; on peut repiquer le champignon sur pomme de terre vivante et, renouvelant le repiquage au moins tous les mois, le perpétuer en culture indéfinie, grâce aux spores qu'il forme là comme i l le fait dans la nature. Le potiron vivant peut remplacer la pomme de terre.
Et si nous stérilisions le tissu végétal qui sert ici de milieu de
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culture ? Le champignon ne se développe pas sur la pomme de terre stérilisée à l'autoclave : l'amidon, gonflé par cuisson, empêche la pénétration du mycélium ; mais sur potiron stérilisé le développe- ment est remarquable. Le Phytophtora injestans n'est donc pas un parasite obligatoire ; i l est capable de développement en dehors de matière vivante.
Ces recherches ont enseigné bien d'autres faits. Dans la nature un tubercule parasité pourrit. U n cylindre vivant de pomme de terre, complètement envahi par le parasite et conservé en milieu aseptique, ne pourrit pas. Le champignon le suce et le dessèche peu à peu. Dans les conditions naturelles, la pourriture n'est pas le fait du champignon ; elle est due à l'action de bactéries à qui le champignon a frayé le passage.
Enfin voici des appplications très importantes. On sait qu'il y a d'innombrables variétés de pomme de terre — et qu'elles résistent plus ou moins à l'action du parasite. Or si nous cultivons le champignon sur des fragments aseptiques de tubercules de diverses variétés, nous constaterons que dans certains tubes le champignon prendra un développement considérable, emplissant l'espace libre d'une épaisse ouate blanche, et que dans d'autres i l ne formera qu'une efflorescence légère. Les premières variétés sont hypersensibles, les secondes ont presque l'immunité par rapport au parasite. L'expérience ainsi conduite, réalisée en quelques jours, renseigne sur les qualités des variétés à l'égal de la culture au champ, qui dure six mois et dont les résultats peuvent être faus- sés par les intempéries.
Tous ces faits montrent qu'on peut lutter contre le parasite par deux méthodes :
E n choisissant des variétés de pomme de terre qui soient résis- tantes au Phytophtora — comme on a, dans la lutte contre le phyllo- xéra, eu recours aux cépages américains qui ne souffraient guère des atteintes de l'insecte.
E n empêchant la propagation du parasite comme on arrête celle du mildiou sur la vigne.
La première méthode est une méthode génétique, car la résis- tance à la maladie est un caractère transmissible héréditairement.
L a sélection permet d'isoler, dans une culture donnée, les individus les plus résistants et de les multiplier par leurs tubercules. — L'hybridation essaye de créer des variétés nouvelles en fabriquant des graines avec les ovules d'une variété et le pollen provenant
LA M A L A D I E D E LA POMME D E T E R R E 327 d'une autre. Ces graines, semées, fournissent des plantes chétives, aux tubercules tout petits. Résistent-elles bien au parasite, i l va falloir, repartant de ces tubercules, deux ou trois ans pour gagner, de récolte en récolte, les conditions correspondant à la culture normale des variétés nouvelles.
Mais de plus le croisement de variétés domestiques avec les plantes sauvages dont provient la pomme de terre cultivée, four- nirait une solution tentante. Dès 1847, Lindley réalisait de tels essais ; ils furent repris en 1875, à l'instigation de Darwin. L'Ins- titut de l'Industrie des plantes (U. R. S. S.) dirigé par Vavilov a sans doute tenté à son tour la même voie, puisqu'il a procédé durant trois ans (1925-28) à la récolte de types sauvages dans les ^ Cordillères et sur la côte Pacifique, du Mexique à l'Argentine. On ne peut désigner encore avec certitude la souche sauvage de la pomme de terre cultivée. Il n'est pas même prouvé que cette souche comporte comme nos pommes de terre 48 chromosomes par noyau... Certaines espèces sud-américaines, auxquelles on a pensé parfois, ont des sous-multiples de 48, soit 24, soit 36 chro- mosomes et sont sans doute plus primitives. Des expériences heureuses apporteront donc peut-être à la fois et des variétés nouvelles, pratiquement indemnes de mildiou, et des clartés sur l'origine de la pomme de terre.
L a deuxième méthode est la pulvérisation de produits beau- coup plus toxiques pour le champignon que pour son hôte. On détruira par ces poisons les jeunes filaments en croissance, les spores déjà formées ; on rendra toxique pour les zoospores fla- gellées, fragiles parce que faites de protoplasme nu, le bain dans la rosée qui les a fait éclore sur la surface des feuilles et des tiges.
Pas de nouveautés en ce domaine. L e- meilleur toxique demeure le cuivre : la classique bouillie bordelaise qui limite le développe- ment du mildiou de la pomme de terre comme de celui de la vigne, les bouillies à l'oxychlorure de cuivre. Actuellement une même préparation, complexe riche en arsenicaux et en cuivre, est efficace à la fois contre les deux grands ennemis de la pomme de terre, le doryphore, insecte dont les larves perforent et gâtent les tuber- cules, le mildiou qui en prépare la pourriture, alors que tous les deux abaissent également d'une façon importante les rendements.
Mais le champignon a sa riposte qu'il tire de l'action même des hommes. Lutter contre un parasite, c'est toujours le sélectionner.
Ce sont les individus les plus fragiles que l'on détruit d'abord.
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Les plus aptes au parasitisme survivent, accentuant leur pouvoir agressif. Puisqu'ils restent seuls, la virulence moyenne du parasite se trouve augmentée. Est-ce pour cela qu'on a été conduit en 1932 à distinguer dans le mildiou de la pomme de terre deux races :
— la race A , dont les caractères sont ceux qu'on lui prêtait depuis 1845, — la race B qui serait nouvelle, produit de sélection ou muta- tion et dont les caractères sont différents : plus virulente, elle attaque profondément les variétés que la race A atteignait à peine.
Elle est aussi de développement plus tardif dans l'année.
Il en va ainsi presque toutes les fois que l'homme lutte contre ses ennemis, s'il ne peut les avoir bientôt exterminés. A l'emploi du D . D . T. comme à celui de la pénicilline, on a dû enregistrer, avec déception, la même réaction.
L'histoire de la maladie de la pomme de terre se continue donc.
L'extermination totale du parasiste parait irréalisable. Quels seront les retours offensifs ? Mais i l n'est pas besoin de se tourner vers l'avenir pour être en face du mystère. Dans le passé déjà on est réduit à des hypothèses sur l'origine du parasite au début de la pullulation dramatique de 1845. Combien était plus commode pour l'esprit la théorie de la génération spontanée ! Ainsi souvent la science recule les énigmes plutôt qu'elle ne les résout.
L U C I E N P L A N T E F O L .