Jean-Jacques Henner : une obsession, la rousseur
R emi Maghia
Brest
J'envisage depuis longtemps de vous faire decouvrir, si vous ne le connaissez deja, ce peintre alsacien, très celèbre en son temps, actuellement moins connu du grand public. Jean-Jacques Henner a peinta l'envi des femmesa la chevelure rousse et a la peau blanche, dans un style très particulier, parfaitement reconnaissable. Mes origines alsacien- nes ont fait que je l'ai decouvert « en vrai » au charmant Musee des Beaux- arts de Mulhouse et au celèbre Musee Unterlinden de Colmar ; j'ai trouve
egalement d'autres œuvres de lui au Petit Palaisa Paris, au Musee d'Orsay et au Musee des Beaux-arts de Dijon.
L'apotheose fut pour moi d'aller admirer avant sa dernière renovation le musee- atelier qui lui est entièrement consacrea Paris, le Musee National Jean-Jacques Henner (43 avenue de Villiers, dans le XVIIe). Cet hôtel particulier, près du Parc Monceau, fut l'atelier d'un autre peintre, Guillaume Dubufe (Henner n'y a jamais vecu).
L'actualite m'invitea presenta vous en parler, car avec l'exposition temporaire
« Roux ! De Jean-Jacques Hennera Sonia Rykiel », le Musee Jean-Jacques Henner consacre le thème de la chevelure rousse, qui est la signature emblematique de ce peintre, sujet qui nous interesse en tant que dermatologues. Decouvrons ensemble uneœuvre significative parmi tant d'autres,La Liseuse.
L’ceuvre
Une femme nue est allongee sur le ventre, paisiblement accoudee sur son bras droit, les yeux baisses sur un livre grand ouvert devant elle. Sa longue chevelure rousse, avec des reflets dores, vient se deployer de son bras vers le plan de sa couche. Le fond est d'un brun plus ou moins fonce, plus ou moins
vaporeux, et fait fortement contraste avec la blancheur de la carnation de cette femme. Ce fond sommairement brosse souligne que le sujet de la toile est bien la rousseur de la chevelure ; la couleur rousse est même partout, enro- bant le corps, jouant avec lui de contrastes et le soulignant.
L'erotisme qui se degage de cette carna- tion delicate sifine estevident. C'est « le feu sous la glace » : le contraste entre la peau virginale et le feu de la chevelure cree uneerotisation subtile du nu.
L’artiste
Jean-Jacques Henner est l'artiste alsacien le plus celèbre de la seconde moitie du XIXesiècle. Fils de paysan, il est ne dans le Sundgau en 1829. En 1847, il entrea l'Ecole des Beaux-arts a Paris, puis retourne en Alsace de 1855a 1857.
Il obtient un Premier Grand Prix de Rome en 1858 avec «Adam et Ève decouvrant le corps d'Abel». Il passe cinq annees en Italie, de 1858a 1864, pendant lesquelles il est profondement influence par les maîtres italiens, dont il retient les leçons de verite en ce qui concerne le nu, la chair et la lumière. Il s'installe definitivementa Paris en 1864,a 34 ans.Elu a l'Academie des Beaux-Arts en 1889, comble d'hon- neurs, c'est un artiste jouissant d'une grande consideration et d'une fortune honorable. En 1903, il devient grand officier de la Legion d'honneur. Il meurt
a Paris en juillet 1905.
Son ceuvre
Elle est très abondante ; comme on l'a compris, de nombreux musees français possèdent de ses toiles. Il est connu pour ses portraits, ses dessins, mais surtout pour ses fameux nus feminins a chair pâle : il acquiert de son temps une reputation considerable pour ses nus vaporeux de femmes rousses. Il n'est d'aucune ecole, d'aucun courant artis- tique contemporain : il est a part, son esthetique est toute personnelle,
eloignee de la peinture academique, du naturalisme ou du realisme. Il ne participe pas au mouvement impres-
sionniste, mais en côtoie volontiers les peintres (Manet, Degas).
La rousseur pour Henner
La chair
C'est en Italie qu'il a approfondit l'etude du nu et que la magnificence de la chair souple et lumineuse lui est apparue.
C'est aussi en Italie qu'il apprend a apprecier l'interaction entre la lumière et la chair, creant un effet soyeux au doux veloute. À l'instar du Corrège et d'Ingres, J.-J. Henner a su faire trans- paraître la delicatesse nacree des chairs.
Raphaël, le Caravage et le Titien font aussi partie de son pantheon.
De façon repetitive, quasi obsession- nelle, il va peindre des nus, surtout feminins. Un subtil sfumato embrume et en même temps valorise les chairs blanches de ses modèles feminins, souvent representees dans des poses alanguies. Les decors sont a peine esquisses : les fonds sont vaporeux, sombres,etheres. Avec ce modèle quasi recurrent, ses detracteurs ont pu lui reprocher de tomber dans la facilite.
Les chevelures d'Henner,
« le peintre du roux »
Henner est indubitablement le maître des longues chevelures rousses. Beau- coup de portions de ses tableaux sont submergees par ses beaux roux, par les longues chevelures plus ou moinsflam- boyantes et lumineuses.
Ses modeles
Il n'utilise pas la photographie de nus comme certains de ses contemporains ; il reste attache au modèle vivant. Il fait poser les modèles de l'Ecole des Beaux- Arts de Paris, modèles professionnels, parfois des proches ou deselèves.
Mais ses modèles femininsetaient-elles toutes rousses ? Non, car les modèles professionnels qui posaient pour Henner etaient aussi bien blonds et bruns que roux, avec pourtant un plus grand nombre de rousses. Il multipliait
doi:10.1684/dm.2019.163
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LE MAG CULTUREL
L'art dans la peau
les esquisses : le rouxetait au centre de ses recherches sur la couleur. On peut remarquer que ce roux peut tendre chez lui vers le brun ou l'orange.
Le theme de la rousseur en general De tout temps, les roux ont suscite des reactions ambiguës, voire des prejuges, mêlant fascination et repulsion. L'imagi- naire qui entoure la rousseur aete source d'inspiration pour de nombreux peintres etecrivains. Bien sûr, au plan iconogra- phique, laflamboyance de la chevelure, avec la richesse de ses nuances de tons, est un sujet très riche pour l'artiste : la palette chromatique est plus large que celle du brun ou du blond.
Ce thème a ete repris de nombreuses fois, en particulier au XIXesiècle : par Gustave Courbet avec « Jo la belle irlandaise » passant ses mains dans sa chevelure doree, par Edgar Degas et Henri de Toulouse-Lautrec decrivant inlassablement les femmes a leur toilette ; Egon Schiele, Gustav Klimt ; le mouvement anglais des preraphaeli- tes, avec a sa tête Dante Gabriel Rossetti, privilegiant le plus souvent des femmes fatales a la grande cheve- lure rousse. Citons enfin Edvard Munch et l'etrange tableau « le vam- pire » avec cette chevelure qui enserre la victime, l'amant masculin effondre.
Enfin le contraste entre la pâleur dia- phane de la peau et l'incendie de la chevelure des rousses sera une inspira- tion et un sujet d'etude de la lumière pour nombre de ces artistes : Jean- Jacques Henner se place au premier plan de cette thematique.
«La lumière jette sur la chevelure des rousses des reflets d'incendie et fait valoir le grain satine de leur teint. La lueur fauve, couleur d'or, est la plus vivante, la plus discrète aussi par consequent la plus harmonique et la plus belle. La beaute est ainsi sans detour.» L'essayiste Henri Roujon a propos des œuvres de Jean-Jacques Henner.
Figure 1.Jean-Jacques Henner,La Femme qui lit, diteLa Liseuse, 1883, Huile sur toile, 94123 cm, Paris, Musee d'Orsay, en depôt au Musee National Jean-Jacques Henner, Paris.
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