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Continuité et transformation des logiques corporelles

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Academic year: 2022

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Continuité et transformation des logiques corporelles

BOLENS, Guillemette

BOLENS, Guillemette. Continuité et transformation des logiques corporelles. History and Philosophy of the Life Sciences , 2003, vol. 25, no. 4, p. 471-480

DOI : 10.1080/03919710312331336952

Available at:

http://archive-ouverte.unige.ch/unige:82619

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Stazione Zoologica Anton Dohrn - Napoliis collaborating with JSTOR to digitize, preserve and extend access toHistory and

Author(s): Guillemette Bolens

Source: History and Philosophy of the Life Sciences, Vol. 25, No. 4 (2003), pp. 471-480 Published by: Stazione Zoologica Anton Dohrn - Napoli

Stable URL: http://www.jstor.org/stable/23333232 Accessed: 17-03-2016 20:14 UTC

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Hist. Phil. Life Sci., 25 (2003), 471-480

Continuité et transformation des logiques corporelles Guillemette Bolens

Université de Genève

Department of English, 12 bd. des Philosophes 1211 Genève 4, Switzerland

Abstract - This article is concerned with two distinct corporeal logics. In the first, corporeality is founded on joints, tendons, and mobility; in the second, the envelope and its apertures are considered primordial. The first logic is extant in very few works.

Although these texts (e.g. The Iliad, Beowulf) clearly share the same, very specific, conception of the body, they belong to different histories. The corporeal logic of the 'jointed body' (corps articulaire) cannot, therefore, be appraised in terms of longue durée. The texts represent, instead, a moment of transition between the psychodynamics of orality and literacy. A problem correlated to this fact is that readers (ancient and modern) no longer think using the same logic as that pertaining to the jointed body.

They tend to translate information regarding the logic of the jointed body into data meaningful in their own logic.

Je souhaite poser la question de la longue durée dans l'histoire de la médecine sous l'angle des logiques corporelles (Bolens 2000). Par logique corporelle j'entends la façon particulière qu'a un groupe humain d'organiser les données du corps en faisant jouer un rôle prioritaire à certains aspects de la réalité corporelle. Les résultats de ma recherche m'ont poussée à distinguer deux logiques principales: la logique du corps articulaire et la logique du corps-enveloppe. Dans la première, les jonctions osseuses, les attaches tendineuses et les modifications de la motricité sont considérées comme vitales, tandis que dans la deuxième, la vie et la mort s'expliquent par le rapport interne/externe et par des événements qui concernent la peau, les orifices corporels et la capacité à contenir ou à expulser. Dans l'une, on peut mourir d'une blessure à la cheville - c'est le cas d'Achille -, comme toute disjonction osseuse est catastrophique; dans l'autre, un coup mortel consiste typiquement à percer le ventre qui se vide de ses entrailles; l'intérieur passe à l'extérieur, et l'âme quitte alors son enveloppe charnelle.

A ces aspects s'ajoutent des éléments récurrents qui permettent de parler de logiques et non simplement de thèmes ou de motifs. La logique articulaire, outre les blessures types, réunit dans tous les textes qui en sont porteurs les questions d'une production du feu et du

0308-7298/90 $ 3.00 © 2003 Taylor and Francis Ltd

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travail métallurgique, avec celle d'une modification de la motricité et plus précisément de la capacité sensorielle motrice, accompagnée d'une expérience de l'apesanteur. Ainsi, il ne suffit pas qu'un texte renvoie à des articulations pour être porteur de la logique du corps articulaire, il faut y retrouver une même manière de penser le corps, la production du feu et le sens du mouvement. Cette association est

étrangère à une logique qui nous paraîtrait immédiatement

compréhensible.

Les logiques corporelles posent le problème de la longue durée en ceci que la logique du corps articulaire, présente dans un nombre très réduit de documents, apparaît à des époques extrêmement distantes et sans jalons textuels intermédiaires. Il s'agit principalement, mais non exclusivement, de l'Iliade, du poème épique anglo-saxon Beowulf (1998), et de la légende nordique du forgeron Vôlund (1988).

De façon systématique, le document porteur de la logique

articulaire est une mise par écrit d'un récit véhiculé oralement pendant plusieurs siècles. L'hypothèse explicative qui me paraît dès lors la plus probante - mais qui reste une hypothèse - est celle d'un passage d'une logique corporelle à une autre, lié à des changements conceptuels dus à l'avènement non seulement de la technologie de l'écriture en tant que fait historique, mais surtout - et c'est très différent - à l'avènement de la psychodynamique de l'écriture, selon la définition qu'en donne Walter Ong (Ong 1982, ch. 3). En d'autres termes, la technologie de l'écriture, une fois qu'elle est intégrée dans les mentalités, donne lieu à de nouvelles façons de penser. Jack Goody l'a souligné: 'Writing makes a difference not only to the expression of thought but to how that thinking is done in the first place' (Goody 1987, 256). Or l'élaboration d'outils conceptuels différents va de pair avec la modification de la logique corporelle active dans le groupe humain concerné. Ceci permet d'expliquer pourquoi la logique du corps articulaire est présente dans l'Iliade, mise par écrit au VIIIème siècle av. J.-C., alors qu'elle n'est déjà plus présente dans l'Odyssée, mise par écrit une ou deux générations plus tard (Orrieux et Schmitt Pantel 1995, 45). La psychodynamique de l'écriture a eu le temps de sédimenter et de modifier la logique corporelle véhiculée dans la deuxième épopée homérique.

Le problème méthodologique qui se pose alors est le suivant:

comme la logique articulaire apparaît dans des documents isolés puisque liminaires entre l'oral et l'écrit, les informations concernant le

corps fournies par les documents vont être soumises à des

modifications visant à les rendre compréhensibles dans la nouvelle

logique en vigueur. Le problème est celui du traitement de

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l'information lors du passage d'une psychodynamique à une autre. Et alors que la logique articulaire a perduré pendant des siècles, elle est rapidement remplacée par la logique de l'enveloppe dès lors que la technologie de l'écriture a eu le temps de modifier le rapport au verbe. Car le récit n'est plus alors exclusivement un événement oral, il devient objet matériel inscrit sur un support: papyrus, cire, peau, pierre, bois, peu importe, du moment que le verbe et le récit s'objectifient dans une matérialité. J'insiste sur le récit, car les premiers cas d'écriture sont en général des listes d'économats, ce qui ne fait pas réellement passer d'une psychodynamique à une autre. Il faut que l'écriture permette la préservation d'une narration pour qu'il y ait modification des mentalités en ce qui concerne le statut du verbe. D'où l'extraordinaire importance de Γ Iliade.

Pour revenir maintenant au problème du traitement de

l'information, j'aimerais donner un certain nombre d'exemples qui montrent de quelle manière les cadres mentaux influencent la réception des textes et modifient progressivement les informations

qui nous sont transmises par les documents. L'impact des

traducteurs et des critiques est semblable à celui des copistes qui restent fidèles à leurs sources jusqu'au jour où la décision est prise de changer certains mots ou certaines phrases qui paraissent trop

insolites, dans le but de rendre le texte plus clair. Par ces

transformations, souvent en apparence insignifiantes, il est possible d'observer que le passage d'une logique corporelle à une autre a eu lieu. Il me paraît important de travailler en tenant compte des phénomènes de continuité ou de rupture et de transformation des

logiques corporelles, et c'est peut-être en ceci que l'analyse

spécifiquement littéraire peut être le plus utile à l'histoire de la médecine, c'est-à-dire en offrant une lecture ultra littérale des textes avec un souci philologique prononcé.

Je passe aux exemples en commençant par l'Iliade, premier récit - conservé jusqu'à nos jours -, mis par écrit en Occident. Les études qui ont été faites sur le corps et les blessures dans Ylliade ont eu tendance à vouloir évaluer le degré de connaissance anatomique et médicale d'Homère, en comparant ce savoir à celui de la médecine moderne, dans une perspective progressiste d'autant plus prononcée que la Grèce a été perçue comme le berceau de la culture occidentale.

L'article de K.B. Saunders, publié par le périodique Classical

Quarterly en 1999, continue cette tradition méthodologique, cherchant à ajuster, tant que faire se peut, les descriptions de plaies dans Γ Iliade à celles de patients réels et de cas illustrés par des photographies et des schémas explicatifs. Les informations médicales offertes par

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Saunders sont intéressantes en elles-mêmes, mais elles ne sauraient rendre compte du corps chez Homère, comme tout effort de réalisme médical est condamné à ne parler que de lui-même et non de la logique mise en œuvre dans le texte. L'auteur, d'ailleurs, termine sur un constat d'échec.

Le corps dans Ylliade est à chercher dans une logique spécifique qui ne relève en aucun cas de la planche anatomique, sur laquelle le corps est constitué d'organes isolables. Pour cette raison, l'ouvrage de Charles Daremberg, La médecine dans Homère, datant de 1865, permet aussi peu que l'article de Saunders de saisir le propre du corps tel qu'il se présente dans l'Iliade. Car Daremberg fait une liste des termes anatomiques en suivant l'ordre alphabétique, selon une logique typique de la psychodynamique de l'écriture. Ce faisant, il décompose les phrases qui localisent les points d'impact des armes, empêchant ainsi de comprendre que le corps dans Ylliade est un système de relations et qu'il est fait avant tout de zones de connexions et d'articulations.

La mort de Pandare est à cet égard exemplaire: '[Diomèdel lança un trait qu'Athéna dirigea vers le nez près de l'œil, et qui traversa les dents blanches; le bronze sans pitié trancha la langue à la racine, et la pointe alla ressortir au plus bas du menton (V, 290-293). Cette description met en évidence, d'une part, l'importance de la relation spatiale dans l'anatomie homérique; d'autre part, elle montre que le corps est à saisir avant tout comme un événement, ce qui est cette fois typique de la psychodynamique de l'oralité. Pour faire une liste des parties corporelles dans Ylliade, il faut donc faire une liste des coups portés, à savoir de l'événement réitéré des points d'impact des armes et de leurs trajectoires anatomiques. Séparer, pour les besoins de la liste alphabétique, les termes nez, oeil, dents, langue, menton dans l'exemple ci-dessus, fait perdre la trace du corps dans Ylliade.

J'ai donc proposé dans mon livre une liste anatomique dont les entrées sont les points d'impact des armes sur le corps, liste qui reprend l'événement de la blessure en son entier. Par exemple, pour l'oreille, τό οΰς, ώτός (épq. ούας, οΰατος), nous avons 'le fer touche la victime sous la mâchoire et l'oreille, la pointe fait sauter les dents et tranche la langue à travers sa partie médiane' (XVII, 617-618). Je choisis à dessein une blessure proche de celle de Pandare: toutes deux affectent la tête et mentionne les dents et la langue. Nous voyons ainsi que la tête est définie par des coups qui la traversent et créent par la narration des diagonales: l'une perce la tête du nez au menton, l'autre se plante 'sous la mâchoire et l'oreille' c'est-à-dire dans ce creux qui fait le lien entre le dos du pavillon de l'oreille externe et la branche

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montante du maxillaire inférieur après l'angle mandibulaire. Si l'arme se plante dans cette jointure, alors la langue est coupée en sa partie médiane, explique le texte. Dans l'exemple de Pandare, la langue est coupée à sa racine, c'est-à-dire à la verticale; dans le deuxième exemple, elle est coupée en son milieu, soit à l'horizontale.

Le corps est dans Y Iliade un réseau de relations mis en récit par le

biais des blessures. La logique du corps-enveloppe n'y est pas

signifiante, soit cette logique par laquelle le corps est avant tout un contenant et où, plutôt que les points de connexion, les orifices sont vecteurs de vie et de mort. La notion de contenu est présente dans Ylliade, bien sûr,1 mais la narration et la réitération montrent que ce sont les idées de relation spatiale et de jonction/disjonction qui sont fortement prédominantes. En effet, toutes les articulations sont blessées et les personnages importants souffrent de blessures dont les descriptions relèvent de la jointure et de la relation spatiale.2

Un autre exemple important est celui de la clavicule, par laquelle la mort d'Hector est narrée. Le terme ή κληις, κλειδός désigne tout ce qui sert à fermer: verrou, clef, crochet; en anatomie, il désigne la 'clavicule', terme qui lui-même vient du latin clavicula 'petite clef', de clavis 'clef'. Ή κληΐς est employé dans Ylliade soit pour décrire des blessures claviculaires, soit pour désigner un verrou. Ainsi, Hector brise le verrou des portes qui ferment le mur du camp des Achéens (XII, 456). Du point de vue anatomique cette fois, tout comme Achille tue Hector d'une blessure claviculaire, Diomède tue Hypéron en le frappant à la clavicule, séparant l'épaule du cou et du dos (από δ' αύχένος ώμον έέργαθεν ήδ' άπό νώτου, V, 147). Par ce coup unique, il rompt la connexion qui unissait l'avant du torse et le dos, ainsi que le cou et l'épaule. Encore une fois, isoler le terme 'clavicule'

de la phrase qui spécifie la localisation du coup porté et ses

conséquences anatomiques fait perdre la trace de la logique corporelle

propre à l'oeuvre homérique, qui ne se comprend que par

l'importance des zones de connexion.

Cette logique permet d'expliquer pourquoi le texte ne décrit jamais de maladies, au grand regret de Mirko Grmek.

[L]ors d'un siège prolongé, les maladies infectieuses et carentielles ne pouvaient

'La peau est entamée, le sang coule, la cervelle gicle, et Achille parvient même à faire jaillir à l'exté rieur le foie du malheureux Tros, qui le suppliait de l'épargner (XX, 470).

2Un bon contre-exemple est l'humiliation de Thersite par Ulysse. Pour punir l'insolence de ses paro les, Ulysse de son sceptre donne un coup sur le dos de Thersite qui se courbe et verse une larme, tan dis qu'une enflure sanglante pousse sur son dos (σμώδιξ δ' αίματόεσσα μεταφρένου έξυπανέστη, II, 265-68). Cette blessure humiliante concerne l'enveloppe et contraste fortement avec les autres blessures, celles des guerriers valeureux, qui sont, elles, héroïques et articulaires, et généralement mortelles.

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manquer. Et pourtant, les héros de l'Iliade n'ont jamais de coliques intestinales ou néphrétiques et ne sont même jamais enrhumés. L'historien des maladies doit regretter que les exigences d'ordre moral et esthétique, auxquelles se plie la composition de l'épopée, le privent d'informations précisément sur la catégorie pathologique qui est primordiale pour son investigation. (Grmek 1983, 63) Effectivement, le corps dans l'Iliade ne concerne pas les maladies, non seulement pour des raisons esthétiques et morales, mais aussi parce que le corps dans cette épopée en particulier n'est pas fait de contenants qui s'infectent, se tuméfient et suppurent: il est fait de points de jonction mis en danger par l'interférence des armes.

Et pourtant, l'épopée commence avec le fléau divin d'une peste envoyée par Apollon (νοΰσον 1,10 de νόσος). Son prêtre Chrysès a été insulté et, pendant neuf jours, le dieu afflige les Grecs de ses traits. Les effets de la peste auraient pu donner lieu à la description des malades et des cadavres: il est dit que les bûchers brûlaient sans relâche. Mais aucune description des corps n'est offerte, malgré le nombre des victimes. A l'inverse, quand ailleurs il s'agit de localiser un point de connexion le texte est d'une grande précision.

Lorsqu'il s'agit d'une articulation, les tendons ou les ligaments sont régulièrement désignés, car ils sont conçus comme permettant le maintien de la jonction osseuse. Lorsqu'Achille traîne le cadavre d'Hector derrière son char, la zone mutilée par le vainqueur est localisée de façon étonnamment méticuleuse: 'il perça (τέτρηνε) les tendons (τένοντε) à l'arrière (μετόπισθε) des deux pieds (αμφοτέρων ποδών) à la cheville (ές σφυρόν) à partir du talon (έκ πτέρνης)'

(XXII, 396-398). Il ne suffit donc pas de désigner la cheville: il faut préciser qu'il s'agit de l'arrière de l'articulation et du point qui surplombe directement l'os du talon. La logique de relation est clairement discernable dans ce type de précisions, que nous allons retrouver dans le Nord médiéval, alors qu'elle a déjà disparu dans un texte bien plus proche historiquement et directement inspiré d'Homère, à savoir l'Enéide de Virgile.

En effet, au chant II de l'Enéide, Hector apparaît en songe à Enée:

'Il était comme naguère lorsque le char le traînait tout souillé d'une poussière sanglante, les pieds traversés de courroies et gonflés' (perque pedes traiectus lora tumentis, II, 273). Le corps dans ce texte ne relève pas de la logique articulaire et il suffit donc à l'auteur de renvoyer aux pieds de façon globale sans préciser le point d'impact de l'arme. En outre, il ajoute ce détail typique de la logique du corps-enveloppe qu'est l'enflure ou la tuméfaction des pieds transpercés. La blessure a un impact sur l'état du corps en tant que contenant, et c'est la modification de l'état de l'enveloppe qui sert à signifier la dégradation et la mort.

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Il faut chercher plus loin dans le temps et dans l'espace pour retrouver la logique du corps articulaire. La blessure du forgeron légendaire Volund (ou Velent), telle qu'elle est décrite dans la Saga de Thidrek, texte islandais mis par écrit entre la fin du XIIIème et le début du XIVème siècle, est exactement semblable a celle qu'Achille inflige au cadavre d'Hector.

Le roi fit trancher et séparer les tendons sur les deux pieds, ces tendons sont ceux qui se trouvent au bas des mollets sur les os et qui continuent plus bas au dessus de l'os du talon, ce sont les hauts tendons ou tendons du jarret. (Chap.

72:120, Traduction de l'auteur TdA)

Les tendons sont localisés au moyen de la notion de rapport: ils sont en dessous non pas seulement du mollet, mais plus précisément encore de la partie inférieure du mollet; puis ils arrivent au-dessus du talon, qui se définit par l'ossature: les tendons quittent le mollet, passent sur l'ossature de la cheville pour rejoindre l'os du talon.3

Outre les blessures articulaires et l'importance des points de connexion physiologiques, la légende réunit ces autres aspects systématiquement récurrents dans la logique du corps articulaire que sont la modification de la motricité et un savoir métallurgique supérieur. Il en est de même dans le poème épique anglo-saxon Beowulf, mis par écrit au XIèm<-' siècle, où les blessures des personnages principaux sont toutes articulaires, se situant à l'épaule et au cou, et donnant toujours des informations sur l'état de l'ossature.

Je vais me cantonner, ici également, à la question des blessures, avec l'un des grands moments du texte, à savoir le combat du héros

contre Grendel. Le problème de la traduction et des logiques

corporelles se présente dans le cas du composé ban-loca. Beowulf enserre dans sa poigne la main de Grendel, et l'épaule de celui-ci souffre d'une double traction, comme Beowulf retient la main du géant tandis que le vaincu cherche à s'enfuir.

Le terrible combattant souffrit d'une blessure; visible, une plaie irréversible lui advint à l'épaule {on eaxlé)\ les tendons sautèrent et les jointures des os craquèrent. La victoire au combat était attribuée à Beowulf (815-819, TdA).

'Ces tendons sont désignés par le composé hà-sinar (72:120). Du point de vue grammatical hâ-sinar peut signifier 'hauts tendons'. En effet, hâ(r) se traduit par 'haut' dans hâ-stair 'haute place', hâ-stôll 'haut siège', haut renvoyant à l'importance de l'objet désigné et non seulement à sa situation relative dans l'e space. Ceci servirait à mettre en évidence la valeur des tendons en question, que G. Zoëga (1961) traduit par 'tendons d'Achille'. Néanmoins, hà-sin, fém., plur. hâ-sinar, fait écho au vieil anglais (fém.) hôhsinu 'hough sinew', soit 'tendon du jarret' (Bosworth and Toller 1882) et est donc traduit par 'a hough sinew or tendon' par Richard Cleasby, Gudbrand Vigfusson et William Craigie, 1975. Je remercie Beni Ruef pour d'utiles indications et une intéressante discussion à ce sujet.

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Premièrement, la phrase seonowe onsprungon 'les tendons

sautèrent' (the sinews sprung apart) indique que la désarticulation s'accompagne de la rupture des tendons: ces derniers cèdent et se rompent, laissant les os se disjoindre. Deuxièmement, 'les jointures des os craquèrent' se dit burston banlocan. Le verbe berstan, qui a donné l'anglais moderne to burst, suggère une rupture explosive, où le nœud articulaire se rompt en annulant brusquement la jonction des os. Pour ce qui est de ban-loca, c'est un terme composé de ban 'os', qui a donné l'anglais moderne bone, et de loca 'fermeture, serrure, boucle'. Le sens de loca est exactement le même que celui du grec kleis. Loca a donné l'anglais moderne lock, locker 'boucle, serrure, verrou'.

Or, les traductions du composé ban-loca varient. Frederick Klaeber

(1950), ainsi que Bruce Mitchell et Fred Robinson (1998), l'ont

traduit par 'articulation', Johannes Hoops par 'muscles, chair',4 et Wilfrid Bonser (1960) par 'peau'. Je cite Bonser: 'ban-loca, that in which the bones are locked or enclosed, namely the skin' (Bonser 1963, 11). Ce problème de traduction met en évidence l'existence de différentes logiques corporelles. Le composé ban-loca pose la question de savoir ce qui fait tenir les os ensemble. Pour Hoops, c'est la chair et pour Bonser, c'est la peau. Cependant, l'idée de recouvrement (par la chair ou par la peau) n'est pas impliquée par le mot loca qui est de la famille de locen, participe passé du verbe lucan 'lier, attacher, entrelacer'.5 Outre cet aspect philologique, l'utilisation du terme et de ses dérivés dans le texte montre que locen sert dans Beowulf à qualifier les boucles savamment entrecroisées des cottes de mailles.

L'idée signifiée est donc celle d'un entrecroisement et non d'un

recouvrement. Le composé ban-loca suggère une jonction des

extrémités osseuses comparables à l'entrecroisement métallique des boucles des cottes de mailles. Il est donc plus juste de traduire le composé, en suivant Klaeber, par 'fermetures ou jointures osseuses' avec cette idée que les articulations sont les zones de connexion et de ligature des os, et que c'est la connexion de l'ossature qui fonde la corporéité en constituant on le corps comme ensemble. Grendel va mourir d'avoir eu l'épaule disjointe.

On voit donc l'importance considérable des blessures articulaires.

Pour revenir à l'Iliade, 'tuer' est fréquemment signifié par les formules 'délier les genoux' et 'délier les articulations'. La phrase λΰσε γυια, 'délier les guia confirme la première traduction de γυια proposée par

4Cité par Frederick Klaeber, 1950, p. clxiii, 302.

5Klaeber traduit ce verbe par to lock, intertwine, link.

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R.J. Cunliffe (1924), à savoir a joint 'une articulation'. Le sens

fondamental de la racine gu- est la courbure, et guia renvoie

précisément à la zone articulaire, comme les articulations permettent aux membres de changer d'angles les uns par rapport aux autres. Dès lors, il est approximatif de traduire λΰσε γύια par 'il rompit ses membres' ainsi qu'il en est fait habituellement en français (par exemple

par Mugler [Homère 1989] ou Mazon [Homère 1967]). Il serait

préférable de rester plus littéral et de traduire 'il délia ses articulations'.

C'est important pour la compréhension du corps dans l'Iliade, car il apparaît alors que le corps dans l'épopée homérique est un système articulé. Ce sont la jonction des os et la liaison des parties du corps qui sont garantes de la vie du sujet. Une blessure peut affecter des zones corporelles aussi variées que le cou, la poitrine, le ventre, l'épaule, et l'oreille; sa conséquence sera néanmoins la déliaison des articulations.

Car être vivant, dans l'Iliade, c'est être articulé et mobile.

Le même problème apparaît en ce qui concerne la traduction de la formule homérique 'mais certes tout repose dans (έν) les genoux des dieux', άλλ' ήτοι μεν ταύτα θεών έν γούνασι κείται (XVII, 514;

XX, 435). La phrase θεών έν γούνασι est généralement traduite 'sur les genoux des dieux': 'mais certes tout repose sur les genoux des dieux'. Car dans h logique pratiquée par les traducteurs, le sens premier n'évoque rien de pertinent. On explique donc que le théâtre du monde est l'espace qui se trouve dans l'angle formé par le tronc et les jambes pliées des corps divins. Cette lecture est judicieuse.

Pourtant, la préposition signifiant 'sur', έπί, est employée trois fois dans l'Iliade pour dire clairement 'sur les genoux': par exemple, Artémis s'assied sur les genoux de Zeus (XXI, 506), tout comme Astyanax le faisait sur les genoux d'Hector (XXII, 500). Et donc, si la préposition έν est employée, c'est bien pour dire 'dans': 'tout repose dans (έν) les genoux des dieux'. Or l'étude de la logique du corps articulaire permet d'expliquer le choix de cette préposition sans s'éloigner d'une lecture littérale. Car l'Iliade véhicule cette idée que la vie et la mort se jouent dans l'intervalle des os, dans l'espace de jonction et de disjonction de l'ossature. Mourir, c'est avoir les os disjoints et tout repose dans les genoux des dieux.

J'ai voulu montrer par ces quelques exemples comment une analyse ultralittérale d'oeuvres littéraires peut fournir des informations à l'histoire de la médecine par l'étude non seulement des logiques corporelles mais aussi des signes de transformation de ces logiques.

En conclusion, s'il est juste d'expliquer le passage de la logique

articulaire à la logique de l'enveloppe par l'avènement de la

technologie de l'écriture et par les modifications conceptuelles que

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cela implique, nous nous trouvons confrontés à un objet d'étude qui

ne peut pas s'observer dans la durée: il ne s'agit pas d'une ère

culturelle, d'une période historique, ni même d'une communauté géographique, mais d'un moment de transition qui a eu lieu plusieurs fois, à des siècles d'intervalle, et dans des groupes humains très distants géographiquement, et ce quand bien même le processus de

transition entre la psychodynamique de l'oralité et la

psychodynamique de l'écriture implique une durée. Il ne nous reste que le signe, le résultat de cette transition sous la forme du récit mis par écrit. Certains textes, les textes porteurs de la logique du corps articulaire, sont la trace isolée d'une altérité disparue, qui a néanmoins sans doute été signifiante pendant plusieurs centaines d'années.

Références

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Références

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&#34; Je me laisse flotter en étoile de mer le long d’une ligne en comptant jusqu’à 5 sans bouger. &#34; Je me déplace allongé en tenant ma frite les

Gilliatt était dans l’eau jusqu’à la ceinture, les pieds crispés sur la rondeur des galets glissants, le bras droit étreint et assujetti par les enroulements plats des courroies de