REVUE MÉDICALE SUISSE
WWW.REVMED.CH 8 septembre 2021
1544
BLOC-NOTES
Archipelisation des esprits
andémie qui débarque comme une plaie centennale (est-ce le bon terme, en cette période d’accélération du pire ?), millions de morts, davantage encore de séquelles et de Covid longs, mutations toujours plus dange- reuses. Et partout, sur le chemin de l’infection, des gens, des soignants et des pays épuisés.
Au-dessus de la calamité, une chance : des vaccins sont disponibles. Ils représentent la meilleure voie vers un contrôle de la pandémie.
Ils traduisent ce qu’a toujours été l’aventure humaine : non pas accepter la fatalité de nature, mais se révolter, agir, chercher des solutions.
Seulement voilà : cette chance vaccinale, une partie de la population la refuse. Échappé hors du monde virtuel et des réseaux sociaux, un irrationnel collectif envahit la vraie vie. Étrange moment de civilisation. Une annonce de fin ? Le dévoilement de nos fragiles organisations psychiques, en tout cas, qui se décomposent face à un environnement de plus en plus hostile.
Rien n’est simple, chez les humains. Les médecins le savent, eux qui sont sans cesse confrontés à des patients qui scotomisent des problèmes, qui par exemple ne prennent pas des médicaments pourtant vitaux, et en plus mentent à propos de cela, voire – plus intriguant encore – le font sans en être conscients. Nul n’est indemne d’irrationnels multiples (pas même les médecins, d’ailleurs). Chez tout le monde, le champ de la raison est cloisonné. À propos du vaccin, une certaine rationalité prévaut chez une majorité de la population. Mais cette rationalité collective s’effondre si l’on considère l’environnement et le changement climatique.
De gigantesques perturbations sont annoncées par la science, avec un haut degré de certitude, pour les prochaines décennies. Et ce savoir ne déclenche aucune réaction à la hauteur.
Dominent le déni et l’insouciance. Prenez les pesticides, dont la population suisse vient de refuser le contrôle, et cela malgré les preuves scientifiques de leur toxicité. Chez beaucoup, la certitude de cette toxicité inquiète moins que d’improbables effets secondaires vaccinaux à long terme.
Il y a de bonnes raisons pour s’opposer à la raison. Difficile de ne pas comprendre la méfiance des gens face aux injonctions des autorités sanitaires quand ils considèrent, de manière lucide, les mensonges qui partout envahissent le paysage informationnel, ceux des politiciens, ceux des industries du tabac, des pesticides,
de l’alimentation, des cosmétiques, de l’auto- mobile, ceux aussi de l’industrie pharma. Tous ces champions de la production du faux et de la manipulation des esprits qui, même pris la main dans le sac, continuent de mentir. La négation de l’évidence est devenue un sport de combat, pratiqué dans toutes les sphères de l’économie et du pouvoir. Il ne s’agit plus d’établir le vrai, ou de le reconnaître en une démarche éthique, mais d’organiser le « management » du faux pour le reconvertir en vérité alternative.
Mais, et c’est le problème, cette simulation n’a pas prise sur le réel. Même si cela nous dérange, la pandémie appartient au monde non-virtuel, à l’univers physico-biologique qui nous englobe, fonctionne selon sa propre logique et se moque de nos mensonges.
Plus complexes que le mensonge, d’autres ressorts du psychisme agissent dans les cou- lisses du refus vaccinal. Révolte de nature poli- tique, narcissisme – prétention de penser mieux, hors de la meute –, égoïsme au nom de la liberté, peur de l’incertain lié à ses décisions (mais non à la réalité), cocon offert par le groupe contestataire face à une société disloquée et inquiétante. Ou encore, volonté d’exister pour soi, en rapport d’exterritorialité au monde : « je connais mon corps, j’ai toujours résisté aux maladies graves, mes anticorps me protègent, je n’ai besoin de rien ». Ou enfin : imaginaires grégaires et délirant de complots. Le fait d’être possédé a hanté les temps prémodernes. À l’inverse, l’autonomie apparaît comme la fierté fétichiste de l’époque. Sauf qu’elle coexiste étrangement, et de plus en plus, avec un retour à des croyances de possession.
Nombreux, parmi les pandémoseptiques, sont ceux qui accusent les gouvernements, scientifiques et médias de jouer avec la peur de la population. La question est même devenue un os à ronger pour philosophes à la mode. Mais comment ne pas considérer comme légitime la crainte de ce virus-tueur ? Si pathologie (ou irrationnel) de la peur il y a, c’est bien plutôt celle de craindre le vaccin davantage que le virus, alors que sa dangerosité est infiniment moindre.
Toutes les populations ne peuvent pas se permettre notre irrationnel sanitaire. Notre gouvernement a commandé assez de doses pour vacciner trois fois la population et ne cesse de supplier sur tous les tons les vaccino- rétifs. Ailleurs, dans les pays non riches, on s’arrache les quelques doses de vaccins laissées en aumône par les pays développés. Les gens meurent dans le fatalisme de la misère, on les enterre à la hâte, on ne sait plus où mettre les cadavres. Chez nous – si loin de la brutale réalité de la survie – des personnes refusent le
vaccin, brandissent fièrement leur liberté sou- veraine. Mais elles savent qu’en cas d’infection grave, elles seront hospitalisées, qu’on les placera aux soins intensifs si nécessaire. Elles savent que le pays a les moyens d’une éthique humaniste, qu’on ne refuse pas des soins à ceux qui en ont besoin, quels que soient les comportements qui les aient rendus malades.
Mais chez nous seulement.
Privilège dans les pays pauvres, le vaccin est, dans les nations riches, une source de conflits, voire de brutalité – mais dans une ambiance d’enfants gâtés, sur fond de douceur éthique.
Autant il est vrai que la vaccination est une démarche de solidarité, autant il est troublant, voire scandaleux, d’entendre des politiciens qui prêchent à longueur d’année le chacun pour soi compétitif, tout d’un coup, parce que l’intérêt de l’économie est en jeu, évoquer un
« devoir » de solidarité. Les mêmes qui soulignent, la main sur le cœur, qu’il est de la
« responsabilité » de chacun de se faire vacciner, n’ont généralement pas le moindre souci de l’impact sur la santé publique de leurs projets aux intérêts autocentrés. Comme si les valeurs n’étaient que des gadgets marketing servant à influencer les masses.
Aucune société ne peut se constituer sans que soit dite et partagée la vérité, avec ce qu’elle suppose d’ignorances et de doutes.
Pour rendre la population coresponsable de la gestion pandémique, il faudrait l’accompagner dans les méandres des savoirs provisoires et complexes. Plus encore, il faudrait lui donner des occasions d’intervenir, de participer au questionnement et à la décision au sein du choix des possibles, par des forums citoyens, par exemple. Non que la population soit experte en virologie ou en épidémiologie, mais elle est capable – la seule durablement capable – de créer des formes de mise en musique des partitions expertes. D’ailleurs, a-t-on le choix ? Dès que lui est déniée sa capacité à être actrice de son propre destin, la population se révolte ou produit mille réactions parasites.
L’époque ressemble à un spectacle où les humains peinent de plus en plus à distinguer le réel du virtuel, à séparer la réalité de la simula- tion. En résultent des luttes de croyances au sein d’une guérilla mondialisée. Le corps social devient fiévreux, il frissonne. Et la pandémie n’est pas seule en cause. Toute puissante, l’illu- sion rend malade. Sans autre remède qu’une véritable pensée commune de la complexité du réel. Croit-on encore au sens de ces mots ?
P
Bertrand Kiefer