QUAND UNE VACHE EST-ELLE RASSASIÉE?
André VOISIN
Agriculteur, Président de l’Union des
Coopératives
laitières de la Seine-Inférieure.INTRODUCTION
Le cultivateur et les tables d’alimentation
Malgré
tous les effortsentrepris
dans tous les pays pourvulgariser l’emploi
par le cultivateur des tables
d’alimentation,
enparticulier
dans le cas desvaches à
lait,
onpeut
dire que le succès a été très faible et très limité.Que
ce soit dans les revues ou dans des conversations entre
dirigeants agricoles
et savants, on lit et on entend des
plaintes
renouvelées sur larépugnance
descultivateurs,
même éclairés etinstruits,
àrégler
et calculer les rations des vaches à laitd’après
les tables d’alimentation. Pour éviter au cultivateur toutcalcul,
on a même dressé des rationstypes où,
pour des vaches de diffé-rents
rendements,
onindique
des rations diverses réalisées avec les aliments que le cultivateur pourra avoir à sadisposition. Or, malgré cela,
le cultivateur continue à très peu utiliser cesrations-types.
Quelle peut
être la cause de cetterépugnance
du cultivateur àemployer
les tables d’alimentation et les
rations-types ?
Uneréponse simple
consisteà dire : « Le cultivateur est un
rétrograde
et unignorant
».Or,
s’il existe des cultivateursrétrogrades
etignorants
comme il existe du reste des individus de cetteespèce
dans toutes lesprofessions,
il y a une catéorie de cultivateursauxquels
on nepeut
certainement pasappliquer
cesépithètes :
ce sont leséleveurs,
hommesqui
par un travailpatient,
nécessitant unesprit
d’observa-tion
pénétrant
et continuellement enéveil,
ont réussi à améliorer nosgrandes
races laitières et à créer ces
championnes magnifiques qui
sont l’honneurde ces races. Or, ces éleveurs-là sont
parfaitement capables
decomprendre
les tables d’alimentation et encore mieux les
rations-types..Il
fautcependant
avoir la franchise de dire
qu’ils
ne tiennentguère compte
des tables d’alimen- tation pour la nourriture de leurs vaches. Ilsprocèdent
par tâtonnement et voient les rationsqui
font « monter » ou « tomber » laproduction
de leursvaches.
Ayons
donc le courage et la franchise de direqu’il
y aquelque
chosequi
ne « colle » pas dans nos tables d’alimentation.J’ai
eu chez moi commestagiaires
des fils de nosgrands
éleveursnormands ;
etje
leur aiexpliqué
lemaniement des tables. Par la
suite, quand
ils retournèrent chez eux et queje
leur demandaiquelle application
ils faisaient de cestables,
ils me firentcomprendre
d’un airembarrassé,
que ces tables lesguidaient
« un peu », leur donnaient des indications « utiles », leurpermettaient
de mieux «équilibrer
»leurs rations.
Mais,
il n’était pasquestion
d’uneapplication systématique
etsuivie. Comme
j’avais
puapprécier
la valeur de cesjeunes
gens,j’étais
bienobligé
d’admettrequ’il
y avait de sérieuses difficultésd’application, lesquelles,
à dire
vrai, je
connaissais bien par monexpérience personnelle.
Je
ne ferai paspart
de toutes lesexpériences personnelles
quej’ai
subiesavec
peine,
et me contenterai derapporter
la suivante :En
hiver, je
donne à mes vaches une certaine ration de base de concentréadaptée
le mieuxpossible (du moins, je
lepense),
à laproduction
de lait de la vache. On donne un peu defourrage
sec, et la vache mange tout cequ’elle
veut
d’ensilage,
tout en le limitant de manière à éviterqu’elle
laisse de sonconcentré. Cet
ensilage
est constitué surtout par des queues de betteravesmélangées
avec un peu depulpe.
On donneégalement
un peu dejeune
luzerneensilée.
Par suite de circonstances
matérielles,
on dut retarder en novembre l’ouverture du silo à queues de betteraves.Je
nem’inquiétais
pas et faisais donneruniquement
del’ensilage
de luzernecoupée
au début defloraison,
que cette année-là
je possédais
enquantités importantes.
A direvrai, j’étais
même fort heureux de
l’emploi
de cettenourriture,
tellementplus
riche enprotéine
que les queues de betteraves.J’estimais
que pour i ooo g de matière sèche on avait les richesses suivantes :Nous avions donc là un
ensilage beaucoup plus
riche enprotéines
que celui habituellementemployé
etqui
serapprochait
des tourteaux. Cetapport
desprotéines
rares et désirées neparut
pas avoir d’effetsheureux ;
laproduction
du
troupeau
dequarante
vaches était loin d’atteindre celle des annéesprécé-
dentes. De
plus,
on constata que les vachesmangeaient
desquantités beaucoup plus
faiblesd’ensilage
de luzerne que de queues de betteraves.Devant cette
expérience malheureuse,
dès queje
pus ouvrir mon silo à queues debetteraves, je
décidais pour mieux voir la différence de totalementsupprimer
pourquelques jours l’ensilage
de luzerne et de leremplacer
parl’ensilage
de queues de betteraves(qui
contenait un peu depulpes).
En moinsde
quinze jours,
laproduction globale
dutroupeau
avait monté de 20%.
Autrement
dit,
une nourriture moitié moins riche enprotéines
etayant
une valeur amidon
équivalente augmentait
le rendement. Il y avait vraiment dequoi
mettre au feu toutes les tables d’alimentation.Il est extrêmement difficile pour un cultivateur de faire des mesures
pré-
cises sur tout un
troupeau. Je m’efforçais cependant
de le faire sur un groupe de vaches dont laproduction
moyenne était de 20 litres environ. Ce groupe était tombé au-dessous de 20 litres avec lesilage
de luzerne et au contraire avait eu tendance à remonter au-dessus de 20litres avec les queues de bette-raves. De
plus,
on avait observé que les vaches de ce groupe absorbaient enmoyenne 30
kg
desilage
de luzerne alorsqu’elles
absorbaient au moins 70kg
de
silage
de queues de betteraves.La ration de base de ces vaches avec les deux
ensilages
était en moyenne de :2
kg
d’avoine.2
kg
de tourteau de lin.3
kg
defourrage
de trèfle de bonnequalité.
Cette ration avait donc les
caractéristiques
suivantes :RÉFLEXIONS
SUR LE RASSASIEMENTLe fait que les vaches absorbaient 7o
kg
desilage
de queues de betteraves contre une trentaine de kilos desilage
de luzerne me semblait amener la con-clusion
logique :
«
L’ensilage
de luzerne rassasie la vacheplus
vite quel’ensilage
de queues de betteraves. »La
question qui
s’ensuivait immédiatement était :«
Quel
est le facteurqui
dans un aliment détermine le rassasiement d’une vache ? »La théorie la
plus
courante de nos ouvrages d’alimentationfrançais
ouétrangers
est que ce rassasiement est déterminé par laquantité
de matièresèche
absorbée, laquelle
est de 12 à 15kg
pour une vache de 500kg.
Voyons
donc lesquantités
de matière sèche de nos deuxsilages.
Si nous supposons
qu’une
vache de 500kg peut
absorber 14kg
de matièresèche,
la ration fixe de base contenant 6 080 gr de matièresèche,
il reste uneabsorption disponible
de :z4 000 - 6 080= 92o gr de matière
sèche,
A cette
quantité
de matière sèchecorrespondent
lesquantités
d’alimentbrut et de substances nutritives ci-dessous :
La théorie du rassasiement par la matière sèche
explique
donc que la vache mange unpoids plus
élevé desilage
de queues de betteraves que desilage
deluzerne,
tout enindiquant
unpoids
desilage
de queues de betteraves inférieur à celui absorbé en réalité.Mais,
aupoint
de vue des élémentsnutritifs,
lesilage
de luzerneapporte
la même
quantité
d’unités amidon et le double deprotéines,
vis-à-vis dusilage
de queues de betteraves. Il semble donc que la théorie du rassasiement par la matière sèchen’explique
en rien la chute deproduction
due àl’emploi
de
silage
de luzerne.Une autre théorie du rassasiement est celle du
ballast,
théoriedéveloppée
par le savant allemand I,!xMArrrr. Celui-ci
appelle
ballast lapartie
nondiges-
tible des matières
organiques
de l’aliment. Il considère que c’est cettepartie
non
digestible
seulequi (non
absorbée parl’organisme
comme lapartie diges- tible),
détermine leremplissage
et par suite la limited’absorption
dusystème digestif.
LEHMANN a admis que laquantité
maxima de ballast quepouvait
absorber une vache de 500
kg
était de 4,3kg. Revoyons
donc les caractéris-tiques
de nos deuxsilages,
enparticulier
en cequi
concerne le ballast. Nousavons :
Comme notre ration fixe de base contenait 1714 gr de
ballast,
nous pou-vons encore faire absorber :
4 300 - z W4= 2
586
gr de ballast.A cette
quantité
de ballastcorrespondent
les éléments suivants :I,a
première
constatationqui
saute aux yeux, c’est que la théorie du ballastindique
lapossibilité d’absorption
dequantités
desilage correspondant
à peu
près
à celles effectivementabsorbées,
cequi
ne laisse pas d’êtredéjà
satisfaisant. Si les
quantités
deprotéines
sont à peuprès équivalentes,
les unitésamidon
apportées
par lesilage
de queues de betteraves sontprès
de deux foiset demie
plus
fortes que celles contenues dans lesilage
de luzerne.Si nous additionnons les éléments nutritifs de chacun des deux
silages
aux éléments nutritifs de la ration fixe de
base,
nous trouvons :I,es besoins en
protéines digestibles
et unités amidon pour des vaches de 50okg produisant
lesquantités
de laitindiquées
étaient les suivants :On
comprend
doncqu’avec
lesilage
deluzerne,
vu l’insuffisance d’unitésamidon,
laproduction
avait tendance à tomber au-dessous de 20 litres etqu’avec
lesilage
de queues debetteraves,
elle avait tendance à monter au-dessus de 20 litres.
Nous examinâmes
également
les rations données par le Professeur danois HANS E
N LARSEN à des vaches
produisant
4o à 50 litres et calculâmes les élé- ments fondamentaux de cesrations,
enparticulier
la matière sèche et le ballast.Pour
quatre rations,
nous trouvâmes :Le ballast est donc très voisin de celui
indiqué
par LEHMANN. Il luiserai l
même inférieurpuisqu’il s’agissait
de vaches de6 50 kg.
Par contre la matièresèche est très
supérieure,
presque 5o%
deplus
que le chiffre maximum admis.Il me
paraissait
donc indiscutable que le ballastexpliquait beaucoup
mieux que la matière sèche les raisons du rassasiement.
Aux
Journées Scientifiques
du Laitorganisées
en ig5o, àParis,
par le ProfesseurT ERROINE , j’avais
eu l’occasion de rencontrer le Professeur CRA- s!MArrV, Directeur de l’Institut pour l’Alimentation du Bétail àl’École Poly- technique
de Zürich. Cet éminent Professeur eut l’amabilité dem’envoyer
différentes études sur la
question
de l’alimentation des vaches. Enparticulier,
une brochure du Docteur
JLTcx!R
« L’alimentation de la vache laitière enpâtu-
rage intensif o et une autre du Professeur CRns!Mnrrw lui-même : « Le foin de
prairie,
base de l’alimentation d’hiver des vaches laitières » attirèrent monattention à nouveau sur la
question
du ballast. En outre, ces brochures me fournirent différentes référencesprécieuses
enparticulier
celle concernantl’étude fondamentale de I,!xMArr! sur la « Théorie du Ballast !·.
Je
meprocurais
à laBibliothèque
de l’InstitutAgronomique
laZeitschrift
Für
Tierernâhrung
Und Futtermittelkunde(Revue
pour la nourriture et les aliments dubétail).
Dans le tome V de 1042 se trouvait l’admirable etpéné-
trante étude de I,!HM !rrv « La Théorie du Ballast !·.
Je
lisais bien entendu d’autres articles du même tome. Or, la même année 1942, se trouvait une immense étude de F. E. FrssMER sur laquestion
du rassasiement de la vache laitière. Des essais
multiples, précis
etrépétés qu’il
avaitréalisés,
F’rssM!x déduisait que ni la matièresèche,
ni le ballastn’expliquaient
le rassasiement de manièresatisfaisante ;
mais que la matière sèche semblaitcependant
donner une meilleureexplication.
Il était donc troublant de voir ces essais nombreux contredire la théoriedéveloppée cinquante
pagesplus
loin par I,!HMnNN. La théorie de LEHMANNparaissait
aussi convaincante que les chiffres deF r ssMER,
le tout pour aboutir à une contradiction absolue.Wes méditations m’amenèrent à la conclusion suivante : le ballast
explique
admirablement les rations de
I,Axs!rr,
mespetites
et modestesexpériences
avec
silage
de luzerne et queues de betteraves. Donc, cette théorie est vraie dans certains cas.Je
constatais d’autrepart dans les
essais de FrssM!Rque la quantité de
ballast était très souvent inférieure
(on peut
dire extrêmementinférieure)
àcelle
indiquée
par I,!aMANN. Mais elle ne lui étaitjamais supérieure (ou
demanière
insensible). Je
faisais la même constatation sur d’autres rations réelles.J’en
tirais la deuxième conclusion : Laquantité absorbable de
4 300g de
ballast estun maximum
qui
est atteint dans certains cas, maispeut
aussi nepas
être atteint.Il
s’agissait
donc de savoir cequi empêchait l’absorption
de cettequantité
maxima
possible
de ballast.Quel
était le «goulot » qui
freinait ouempêchait
cette
absorption maxima, possible
et réalisée dans de nombreux cas ? Les études du ProfesseurJO HNS T ON E
WALLACE à l’Université de Cornell etpubliées
dans le « FarmersWeeky
» semblèrentm’apporter
la lumière.Les essais du Professeur Johnstone-Wallace
Tous les essais d’alimentation faits avec les vaches pour déterminer les besoins de la vache ou la richesse des aliments sont faits avec des vaches nourries à
l’auge. Or, pendant sept
à huit mois del’année,
nos vachespâturent
et il n’est pas besoin de démonstrations et calculs
compliqués
pourcomprendre
que les conditions d’alimentation sont certainement différentes pour une bête
qui pâture
et une bête àl’auge.
Le
grand
mérite desexpérimentateurs
de l’Université de Cornell fut d’étu- dier lecomportement
de la vachequi pâture.
Ces essais nous ontapporté
des révélations étonnantes et
précieuses,
surlesquelles
iln’y
a pas lieu de s’étendreici,
mais dontj’examinerai
seulement certainsaspects.
Les recherches firent
apparaître
d’abord que laquantité
maxima d’herbeet de substance nutritive est absorbée
quand
l’herbe a 10 cm de hauteur.On fit brouter
pendant
troisjours
unherbage
de 10 cm dehauteur,
eton constata que les vaches
mangeaient
en moyenne 68kg
d’herbe parjour.
Pendant les trois
jours suivants,
sur cetherbage
àdemi-brouté,
on cons-tata que les vaches
mangeaient
4ikg
d’herbe en moyenne parjour.
Puis, pendant
les troisjours qui
suivirent( 7 ,
8 etg e jours
depâturage
de la
parcelle)
on constata que sur cetherbage déjà
sérieusement «gratté
»,les vaches
mangeaient
20kg
d’herbe seulement parjour.
On
n’indiquait
pas les variations de lacomposition
de cette herbe aufur et à mesure de la
progression
dubroutage,
si ce n’est que la teneur en matière sèche de l’herbe était voisine de 21%.
Nous
prendrons
troiscaractéristiques
de l’herbe dans les tables du Reichs-nàhrstand,
nous avons :Nous supposerons que le cas
(i) correspond
aux 3premiers jours,
le cas( 2 )
aux trois
jours suivants,
et le cas( 3 )
aux trois derniersjours
depâturage.
Nous trouvons alors les
quantités
absorbées suivantes :Il est évident
qu’il
y a un cas où laquantité
de matière sèchecorrespond
à la
quantité théorique ;
maisqu’il n’y
a aucun cas où laquantité
de ballastapproche
de laquantité
maximapossible.
Il y a donc bien eu un
goulot qui
aempêché l’absorption
desquantités
maxima
possibles
de ballast(ou
même de matièresèche).
Le rassasiement mécanique
Les travaux de l’Université de Cornell nous ont révélé un autre fait
inattendu,
et, autant queje sache, jusqu’ici
inconnu.La vache passe huit heures environ à
pâturer (déplacement
etpremière mastication). Quoi qu’il arrive,
elle nedépasse jamais
cetemps.
Comme le faitremarquer le Professeur
J OHNSTONE -W ALLACE
avec humour : « Il semble que leSyndicat
des Vaches aimposé
à ses membres un strictrèglement
que toutes les vaches observentscrupuleusement.
Lajournée
depâturage
de huit heures n’estdépassée
dans aucun cas, même si la nourriture fournie parl’herbage
et consommée
pendant
cetemps
est insuffisante ». Autrementdit,
la vachepasse un
temps
déterminé àpâturer, puis
s’arrête sanss’occuper
de savoir sises organes
digestifs
sontremplis (rassasiement volumétrique)
ou si ses besoinsen substances nutritives sont satisfaits
(rassasiement physiologique).
La remarque du Professeur
JoHNSTON!-Wnr,r.nc!,
est fortspirituelle
et amusante, mais il est peuprobable
que les vachespossèdent
un chronomètre leurpermettant
de mesurer exactement leurs huit heures de travail etqu’une
sirène d’usine se mette à
mugir
dans leur tête pour les avertir que le « turbin de lajournée
est terminé n.En
réfléchissant, j’arrivais
à la conclusion suivante :La vache s’arrête parce
qu’elle
aaccompli
l’effort maximum dont elle estcapable.
Elle estfatiguée
et nepeut
fournir un effortsupplémentaire,
même si elle a encore
faim,
et il est certainqu’elle
afaim,
que l’on considère leproblème
dupoint
de vue de la matière sèche ou dupoint
de vue du ballast.Le «
goulot » qui empêche
d’absorber lesquantités
maximathéoriques
deballast est donc
l’impossibilité
de la vache àdépasser
un certain effort ou travailde mastication.
Il
paraît
d’ailleurs raisonnable de transformer cetemps
constant de brou-tage
en un effort constant, car d’autres mesures de l’Université de Cornell semblèrent montrer que le nombre de coups de mâchoire à la minute est trèsrégulier
et constant.J’avais
d’autantplus
tendance à transformer cestemps
debroutage (ou
de
mastication)
constants en unedépense d’énergie
constante que les travaux del’École française
sous la direction du Professeur I,!xoy ontdéjà attiré
notre attention sur un autre
point.
GASNIER et D!!,nGE ont en effet constaté que letemps
mis par un bovin pour consommer un kilo de matière sèche s’accroît avec la teneur moyenne en fibres(ou cellulose)
parkg
de matière sèche.Ils ont trouvé le résultat suivant :
Or,
comme lesouligne
le Professeur I,!ROy : cc Plus le repas estlong, plus
laperte
de métabolisme entraîné par la consommation de l’aliment est considérable ».Ainsi,
à destemps
de masticationplus
ou moinslongs correspondent
desdépenses d’énergie plus
ou moinsgrandes. Je croyais
donc raisonnable d’ad- mettrequ’à
untemps
de mastication constantqui d’après
les recherches deCoRrr!!,!&dquo;
étaitlimité,
pour unevache,
par unplafond maximum,
correspon- dait unedépense d’énergie
constante, elle-même limitée par unplafond
maxi-mum.
Finalement, j’en
arrivais à la conclusion :La théorie du ballast ou rassasiement
volumétrique
de Lehmann est valable à condition que l’animal aitpu mastiquer la quantité
d’alimentscorrespondant
à ce ballast.
Nous
appellerons
mastication l’ensemble desopérations
suivantesprinci- pales :
1° I,a
préhension
des aliments consistant à introduire les aliments dans la bouche.’
2° La
première
masticationcomportant
trituration etbroyage
des ali-ments. ’
3
°
La lere salivation des aliments.40
La leredéglutition qui
fait passer les aliments de la bouche dans lerumen.
5
0
I,’humectation
par les sucsgastriques.
6
° La
y égestion
ou remontée des alimentsdans
la bouche.7
°
La 2e mastication.8° La 2e salivation.
9°
La 2edéglutition.
Dans le cas d’un animal au
pâturage,
il fautajouter
à tous ces effortset
dépenses d’énergie :
a)
Le cisaillement de laplante.
b)
Ledéplacement
de l’animal pour trouver sa nourriture.Quoi qu’il
ensoit, j’estime
que leremplissage
dusystème digestif
par laquantité
maximapossible
de ballast nepeut
seproduire
que si l’animal estcapable
de réaliser le travail de masticationcompris
dans le sens trèsgénéral
que nous venons
d’expliquer.
Je
dirai doncqu’il
y a « rassasiementmécanique
»quand
une vache a absorbéla
quantité de
nourriturepour laquelle
elle adépensé
toutl’ef fo y t
de mastication dont elle estcapable.
J’estime
que si le rassasiementmécanique
n’est pas atteint et que cepen- dant le rassasiementvolumétrique
estréalisé,
la vache s’arrêtera demanger.
De
même,
si le rassasiementmécanique
estatteint,
même si le rassasiement.volumétrique
n’est pasréalisé,
elle s’arrêtera de manger.Autrement
dit,
cequi règle la quantité
d’alimentsabso y bés,
c’est celui des deux rassasiementsqui
est leplus
vite atteint.En d’autres termes, on n’a considéré
jusqu’ici
que leremplissage
du sys- tèmedigestif
comme critérium du rassasiement. On avait oublié que les ali- mentspassant
d’abord par lagueule
del’animal,
si lagueule
estcapable
demastiquer
unequantité
suffisante d’aliments pourremplir
lesystème digestif,
celui-ci sera
rempli
et son volumerèglera
laquantité
d’aliments absorbés.Si,
au
contraire,
lagueule
estfatiguée
avant d’avoirmastiqué
laquantité d’ali-
ments
présentés
à l’animal pourremplir
lesystème digestif,
c’est lagueule
elle-même
qui règle
laquantité
d’aliments absorbés.Nous considérons la
gueule
et lesystème digestif
comme deux tubesplacés
bout à bout. Avec certainsaliments,
il se trouve que le tube «gueule
»a un diamètre
plus grand
que le « tubesystème digestif
». Dans ce cas, c’est le tube deplus petit
diamètrequi règle
laquantité pouvant s’écouler,
c’est-à-dire le tube «système digestif
», cequi signifie
que c’est le « rassasiement volumé-trique
» des organesdigestifs qui
limiteral’absorption
de ce ou cestypes
d’aliments.Avec d’autres
aliments,
lé tube ccgueule
» a un diamètreplus petit
que le tube «système digestif
», c’est donc le tube «gueule » qui règle
alors le volume d’alimentspouvant
s’écouler dans lacanalisation ;
dans ce cas, le travail maximumpossible
demastication,
autrement dit le « rassasiementmécanique
»déterminera la
quantité
maxima d’alimentspouvant
être absorbés.Telle est ma
théorie, qui
ne fait ques’ajouter
auxmultiples
théoriesdéjà
émises sur la
question. Seuls, les
résultatspratiques permettront
dejuger
sicette théorie
explique
mieux les résultats réels que les autres théories.Les essais de Fissmer
Nous
reprendrons
les études de FISSMFR pour essayer de déterminer uncritérium
permettant
dejuger
de l’action rassasiante d’un aliment ou enmême
temps
des besoins de la vache pour être rassasiée.FissmER fournissait à la vache une ou deux rations de base
qu’elle
devaitabsorber
entièrement, puis
on mettait enplus
à ladisposition
de la vacheune ration de rassasiement dont elle
pourrait
manger autantqu’elle
voulait.Dans certains essais
(comme
le montre le tableaurécapitulatif
de la ’page
i 3 ),
les rations de base et la ration de rassasiementpouvaient
se con-fondre.
Quoi qu’il
ensoit,
lesquantités
absorbées de chacune des rations(de
base ou de
rassasiement)
étaientsoigneusement pesées.
On connaissait doncexactement les
quantités
maxima d’alimentsqu’une
vache étaitcapable d’absorber,
autrement dit lesquantités
d’alimentsqui
rassasiaient la vache.On
pourrait
dire encoreplus
exactement : on connaissait lesquantités
d’ali-ments
après l’absorption desquels
la vache se sentait rassasiée.Nous admettrons comme exacte la théorie de I,!xMarrN suivant
laquelle
le ballast de l’aliment est l’élément
qui
détermine le cc rassasiement volumé-trique
» dusystème digestif.
Le ballast comme nous l’avonsdéjà dit,
est formépar le total des substances
organiques
nondigestibles.
Nous admettrons enfincomme exact le chiffre de I,EHMnrrrr, de 4,3
kg
deballast,
comme laquantité
maxima
pouvant
être absorbée par lesystème digestif
d’une vache de500
kg,
cequi correspond
ào,8i kg
de ballast absorbé par IOOkg
depoids
vif. ,
Il se trouve que dans aucun des essais de
FisSMER,
où onn’employait
que des aliments
volumineux,
et relativement fibreux cettequantité
de ballastn’a été atteinte. Celle maxima a été de o,y
kg
par 100kg
depoids
vif(essai
4du tableau
récapitulatif
de la page 13. Nous avons donc la chance de nous trouver devant une séried’essais, où, d’après
notrethéorie,
si elleest exacte, seul le « rassasiement
mécanique
» a limité laquantité
d’alimentsabsorbés.
Les
cinq
séries d’essais ont été faites avec des vaches différentes. Nous supposerons que les vaches dechaque
sériepouvaient
fournir un travail maxi-mum de « mastication » que nous définirons en
calories,
et que nousappelle-
rons :
puissance de mastication, égale
à Acalories,
que faute d’éléments nousadmettrons la même pour
chaque vache,
cequi
est peuprobable.
Nous verrons
plus
loinqu’il
estpossible
de calculer le travail de masti- cation àpartir
de certains éléments. Sans nous étendre pour l’instant sur cetteformule,
nousindiquons qu’elle
est la suivante :Nous
prendrons
comme il estindiqué plus
loin dans nos tableaux :Nous voyons dans le tableau
(page i 4 )
deF ISSMER ,
que : B(Ballast)
=417g
1 ur i ooog
depaille.
F (F’b 1 res totales)
=366
g.pour
1000g de paille.
F
(Fibres totales)
=366 g !
PoNous en déduisons donc :
Nous
prendrons
ce chiffre comme base pour étudier les essais de W ssMER(voir
le tableaurécapitulatif
de la page13 ).
Soit x le travail de mastication
(exprimé
encalories)
pour un kilo defourrage
de trèfle.Les essais i et 2 nous
permettent
d’établirl’équation :
soit : D’où:
x = 103 calories
(tous
nos calculs sont faits à larègle,
cequi
donne uneprécision plus
quesuffisante).
Nous en déduisons que la
puissance
de mastication moyenne du groupe de vaches utilisé est :Les essais 3a,
3 b,
3c et3 d,
nouspermettent
d’établirl’équation globale :
(y désignant
le travail de mastication pour ikg
de betteravesfourragères (du type i).
Nous en déduisons :
d’où:
Voyons
maintenantquelles
sont les variations maxima que nous allonstrouver pour le travail de mastication des vaches du groupe utilisé dans la série I des essais.
’
Nous avons :
Si,
d’une manièreanalogue
àFrssMER,
nous prenons l’essai i commebase 100
(ce
chiffrecorrespondant
du reste à la moyenne de i 680calories)
nous trouvons :
Nous avons donc des écarts maxima de
plus
ou moins 8%
cequi
estdéjà remarquable,
maisparaît
encoreplus remarquable quand
on voit que l’on trouvait des écarts maxima de 33%
enprenant
la matière sèche comme critérium de rassasiement ou de 39% quand
onprenait
le ballast commecritérium.
Pour les autres séries
d’essais,
nousprendrons
commepuissance
de masti-cation la même que A dans la série d’essais
I,
faute d’éléments.Nous calculons alors pour les différents
aliments,
le travail de mastica- tion :SrLAGE DE DRAGÉE DE I,ANDSB!RG
(essai 4).
ou :
et
DRAGÉE de VESCE
LUPIN DOUX
(DL)
d’où:
et
Nous prenons la moyenne, soit :
CHOU
nzo!!,!,Wa (DI,) (essai 7)
ou :
et
et
Nous
prendrons
la moyenne soit :BETTERAVES FOURRAGÈRES
(type 2 ) (essais
m et12)
Le total de ces deux essais donne :
ou :
et
FOIN DE PRAIRIE
Le total de ces deux essais donne :
Nous
prendrons
la moyenne des troischiffres,
soit :CHOU
Mo!LLiER (L)
LUPIN DOUX
(E)
CHOU Mo!!,r,mR
(E)
Le total de ces deux essais donne :
et
Nous
prendrons
la moyenne de ces deux chiffres :Nous trouvons alors le tableau suivant :
Voyons
le travail de mastication totalaccompli
par une vache dans cha-cun des essais en
comparant
le résultat obtenu avec le chiffre de l’essaii pris
comme base 100
( 1 68 0 calories).
Nous
trouvons donc des écarts maximaOr,
lesécarts,
avec les méthodesclassiques,
avaient été de :Les écarts maxima entre les valeurs maxima et minima étaient donc :
Il semble donc bien que le rassasiement déterminé par la
possibilité
maxima de mastication reflète
beaucoup
mieux la réalité.Il ne faut pas oublier en outre que nous avons fixé arbitrairement le tra- vail de mastication maximum
possible
pour les vaches des séries II, III, IVet V
égal
à celui déterminé pour la série Igrâce
au chiffre calculé pour lapaille
d’avoine.
Il me semble très
probable
que si nous avions eu lapossibilité
de déter-miner ce chiffre de manière
plus précise,
nous n’aurions pasdépassé
l’écartde ± 8
%
observé dans lapremière
série d’essais.LE
COEFFICIENT
W DE KELLNERExiste-t-il dans nos tables une valeur
quelconque qui puisse
nous donnerune indication sur le travail de
mastication, qui, d’après
mathéorie,
limitel’absorption
des aliments tant que laquantité
maxima de ballast absorbable n’est pas atteinte ?A la fin de sa
carrière,
arrivé àl’âge
de 80 ans, LEHMANN faisant uneanalyse pénétrante
des théories et chiffres de KELLNER, estima que leprogrès
fondamental que ce savant avait fait réaliser dans la connaissance de nos
aliments
fourragers
était sa découverte de la «Wertigkeit
» desaliments,
quenous
appellerons
enfrançais
« coefficient d’utilisation » ouplus simplement
coefficient «
W
» de KELLNER.Voyons
deplus près
enquoi
consiste ce coefficient :Les recherches de KELLNER sur l’alimentation des bovins amenèrent une
surprise
éclatante.Après qu’il
eut déterminé la valeur nutritive dechaque
substance fondamentale
(protéine,
matières grasses,amidon)
de l’aliment etl’action de chacune de ces substances
simples
à l’état pur surl’engraissement
des
bovins,
il décidad’essayer
les aliments réels eux-mêmes avec ces mêmesboeufs,
et de voir leur efficacité aupoint
de vue del’engraissement.
Il décou-vrit alors un
principe
tout à fait nouveauqui peut s’exprimer
comme suit :Des aliments très
digestibles,
c’est-à-dire avec un coefficient dedigesti-
bilité d’environ 90
%
des substancesorganiques
avaient une actionégale
ou presque
égale
aumélange
des substances nutritives pures ; autrementdit,
les substances nutritives
digestibles
de ces aliments sont totalement valorisées.Mais, quand
on utilise des aliments moinsdigestibles, ayant
un coefficient dedigestibilité
de 70%
environ etau-dessous,
lepoids
degraisse
réalisé par l’animal necorrespond plus
à celuiqu’il
aurait dûprendre
et est inférieurà celui calculé
d’après
les richesse en substances nutritivesdigestibles
de l’ali-ment. ’
Il semblait donc
qu’une partie
seulement des substances nutritives étaitutilisée ;
cepourcentage
des substances nutritives futappelé
par KELLNER« Wertigkeit
» ou coefficient d’utilisation et que nousappellerons
coefficient W.Pour
prendre quelques exemples,
citons le tableau ci-dessous.Les deux coefficients décroissent donc
parallèlement quoique
nonpropor-
tionnellement.KE
LLNERessaya de trouver une relation entre ce coefficient W et la teneur
en matières fibreuses de l’aliment. I,EHMArrrr, au
contraire,
voulut que ce coeffi- cient W soit surtout fonction de la teneur en ballast de l’aliment. Nous n’exa- minerons pas les calculspassionnants
etremarquables
de ces deux savantset nous contenterons d’examiner certaines des conclusions où LEHMANN semble à peu
près
d’accord avec K!r,r,rr!x.La chute de
production
réelle parrapport
à laproduction théorique
estde
(ioo-W)
pour cent.Or,
KELLNER et LEHMANN ont été d’accord pour ad- mettre que cette chute était due à ladépense d’énergie
nécessaire pour le travail de mastication et dedigestion.
Il en résultequ’un
aliment finementbroyé
aura un coefficient Wplus
élevé que le même aliment nonbroyé,
ouen d’autres
termes qu’un
aliment finementbroyé
causera une chute de pro- duction(ioo-W) plus
faible que le même aliment nonbroyé.
KELLNERtrouvaainsi que si on avait une chute de
production équivalent
ào, 5 8
unités amidon pour unfourrage brut,
cette chute n’étaitplus
que de 0,29 unités amidon si cefourrage
était finementbroyé.
Il est évident que ces deuxfourrages broyés
et nonbroyés
ont la mêmecomposition chimique.
LE HMANN
,
se basant sur les chiffres deKELLNER,
essaya deséparer
letravail de mastication du travail de
digestion,
en estimant a!riori,
que le travail dedigestion
devait êtreproportionnel
auballast
de l’aliment.Il arriva aux chiffres suivants
qu’il
estime du reste trèsapproximatifs
vu le peu de
précisions
données par KELLNER sur le détail de sesexpériences :
Nota. - La
paille est supposée
contenir 86%
de matière sèche.i unité amidon = 2,35 calories
ou i calorie = 0,43 unités amidon.
Il ressort de ce tableau que le travail de
digestion
est assez constantalors que le travail de mastication subit des variations considérables avec
les trois
espèces
depaille.
I,!HMArrrr
prit
donc le chiffre moyen de travail dedigestion
de 249 calories(ou
107unités-amidon)
par kilo depaille ;
et, comme ilpensait
que ce travail étaitporportionnel
à la teneur en ballast estimée par lui à 435 gr en moyenne par kilo depaille,
il en déduisit que le travail dedigestion
était en moyenne de :Nous retiendrons ce chiffre de 0,57 calories de travail de
digestion
pourI gr de ballast. Mais nous ne
l’acce!terons
que dans les conditions où il a étécalculé,
c’est-à-dire pour despailles,
cequi signifie
pour des aliments avec un W de 40 environ. LExMnrrN a reconnuqu’avec
un W croissant il y avait unediminution de la chute de
production qui
devenait à peuprès nulle,
tout au moinsinsignifiante
et de l’ordre degrandeur
des erreursexpérimentales,
pourun W
supérieur
à 95.Suivant,
mais de trèsloin,
un tableauanalogue
de LEH-MANN
, nous admettrons les valeurs suivantes pour le coefficient
k représentant
le travail de
digestion
en calories par gramme de ballast.Nous insistons sur le fait que ces chiffres sont
purement théoriques
etne
peuvent
nouspermettre
que de faire des calculs indicatifs.Seule, l’expérience
doit
permettre
de déterminer ce coefficient k.Le travail de mastication calculé à partir du coefficient W
La chute de
production
calculée en caloriesreprésente d’après
KELLNERet L,EHMANN le travail de
nutrition, qui
est le total du travail de mastication et du travail dedigestion.
La teneur en fibres totales de l’aliment calculée en grammes est
multipliée
par le facteur
( 100 - W) ce qui donne la chute de production
en grammes-
. 100
amidon que nous
multiplions
par 2,35 pour obtenir la chute en calories outravail de nutrition :