LE PAYS DE CHATEAUBRIANT
ET LA REVOLUTION
ALAIN RACINEUX
Licencié en Histoire
LE PAYS DE CHATEAUBRIANT ET LA REVOLUTION
Préface de M. Yves Cosson
Secrétaire Général de l'Académie de Bretagne
1980
Chez l'auteur, Le Montoir, 56350 RIEUX
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cle 40)
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© Alain RACINEUX
PREFACE
Dans neuf ans, très exactement, la France célébrera le deuxième centenaire de sa Révolution. Deux siècles auront passé sur notre peuple et pourtant l'on peut se demander si les bouleversements que 89 engendra sont vraiment « digérés », surtout lorsqu'on vit dans ces provinces de l'Ouest, Bretagne et Vendée, où les stigmates sanglants de ces années violentes sont loin d'être effacés de la mémoire de cer- taines familles... Sans doute ne suffit-il pas de bannir la devise « Dieu et le Roi » et la remplacer par la trilogie républicaine « Liberté, Ega- lité, Fraternité » pour que, tout naturellement, la mutation des esprits et des cœurs s'accomplisse pleinement.
Il est vrai qu'à l'ère de l'atome, des jets et de la télématique le récit des affrontements entre royalistes et patriotes, aristocrates et révolutionnaires paraît lointain, voire dérisoire. Pourtant, il n'en reste pas moins très intéressant de considérer l'enchaînement de certains événements pour en tirer quelques leçons. Sans aller jusqu'à dire que les mêmes causes produisent les mêmes effets, s'il est faux de pré- tendre que l'Histoire est un éternel recommencement (car la vie ne se répète jamais absolument et toute situation est toujours inédite et irréversible), il n'est pas mauvais de méditer sur certains mots tels que: chômage, inflation, mauvaises récoltes, faillite financière, diffi- cultés sociales et religieuses.
Dès lors, on mesure l'intérêt de recherches telles que celles entre-
prises par Alain Racineux. Tout le monde connaît, en gros, la chrono-
logie de la Révolution, des Etats Généraux de 89 à la Terreur de 93.
Mais sait-on vraiment comment ces événements qui se déroulaient à Paris furent réellement vécus par une petite ville de province de 3.500 habitants, enserrée dans ses remparts et quasi isolée du reste du pays par un cercle de forêts où sévissaient violences et brigandages ? En excellent historien, Alain Racineux a dépouillé, pour la pre- mière fois, des milliers de pages d'archives et nous invite à revivre, comme si nous en étions les témoins, presque au jour le jour, cette révolution qui fut initialement accueillie avec une grande ferveur.
L'abolition des privilèges et des droits seigneuriaux éveilla une vive allégresse parmi des gens pressurés par des impôts de toutes sortes, essentiellement levés pour le profit du Prince de Condé et de quel- ques dignitaires ecclésiastiques. Hélas ! l'enthousiasme ne dura guère : la vente des biens nationaux, profitant uniquement aux bour- geois, ne changea pas grand'chose à la condition difficile, sinon misé- rable, du peuple : artisans et paysans. Le conflit entre l'Eglise et la Révolution prit un tour très vif avec la Constitution civile du Clergé qui, dès 1791, entraîna un schisme profond au sein de la paroisse et des paroissiens. La fuite, l'arrestation et la mort du Roi, la levée en masse, la conscription provoquèrent des désordres. On apprend ainsi que le District de Châteaubriant fit l'acquisition d'une guillotine en février 1793... Néanmoins, Châteaubriant resta relativement paisible : prise entre la révolte vendéenne et la présence des troupes républi- caines, elle ne bascula pas d'un camp dans l'autre. La guillotine ne fonctionna guère, Dieu merci.
Alain Racineux referme ces pages passionnantes au moment où s'organise la Chouannerie, ce qui signifie en clair que nous attendons de lui une suite à cette Histoire de Châteaubriant sous la Révolution.
Prenant le relais de l'abbé Goudé, de Joseph Chapron, d'Alfred Ger- noux, d'Arsène Brémont, le jeune historien apporte ici des documents de première main. Il les examine avec toute la rigueur des méthodes modernes. Il a le don de restituer la vie la plus quotidienne en sa- chant exactement concilier les exigences de l'analyse critique avec la vivacité du récit. Voici donc une excellente contribution à la connais- sance du passé de cette cité de Châteaubriant plus que millénaire et à laquelle ses habitants sont profondément attachés. Souhaitons qu'Alain Racineux en soit l'historien des XX et XXI siècles. Il en a
l'étoffe. Yves COSSON
(natif de Châteaubriant)
AVANT-PROPOS
L'histoire de Châteaubriant est peu connue. Il m'a paru intéres- sant de contribuer à réparer cet oubli, car c'est une histoire prenante, voire surprenante.
La période révolutionnaire offrait un champ d'investigations privilégié : c'est une des périodes les plus intenses du passé castel- briantais et, d'autre part, la documentation est à la fois abondante et accessible. D'où le choix de ce sujet.
Dans l'histoire résumée qui va suivre, j'ai essayé de cerner la réalité du plus près, bien que fatalement contraint d'opérer une sé- lection. J'ose espérer n'avoir rien omis d'essentiel. Une telle étude offre en effet des difficultés de recherche. Premièrement, la documen- tation est tellement abondante qu'on ne peut la saisir entièrement (il existe aux Archives Départementales de Nantes plus de vingt mille pages de documents sur la Révolution au pays de Châteaubriant.
Deuxièmement, la Révolution fut une époque riche en conflits. Or, souvent, les documents ne livrent qu'une seule version : celle du pouvoir établi. D'où la difficulté d'interpréter et la nécessité d'expri- mer des hypothèses.
Ceci dit, mon souhait est d'intéresser les Castelbriantais à leur histoire. Ceux qui voudront en savoir plus long pourront avec profit consulter les Archives Départementales de Nantes, où se trouve une véritable mine de renseignements.
Et maintenant tournons la page et partons pour un voyage dans le temps...
A. R.
I
INTRODUCTION
La contrée décrite dans cet ouvrage s'étend dans un rayon de 15 à 25 kilomètres autour de la ville de Châteaubriant. A la veille de la Révolution Française, ses caractéristiques étaient les suivantes : PAYSAGE ET AGRICULTURE
Comme de nos jours, cette région était entourée de grandes forêts formant un croissant ouvert à l'Ouest. La population en bénéficiait en partie (droit de bois mort), mais leur usage était surtout destiné à alimenter les forges en bois de chauffage.
Les landes formaient un autre élément du paysage, encore plus
frappant. Contrairement à la région de la Guerche, située plus au
nord, le sol passait pour être ingrat. La faible densité de la population
expliquait la persistance de terres stériles, non défrichées. Le manque
d'amendements favorisait en outre la pratique de la jachère : on lais-
sait reposer la plupart des terres cultivées un an sur trois, ou même
un an sur deux. Au total, si l'on regroupe l'étendue des bois, forêts,
landes et terres en jachère, on aboutit à une faible surface de sol cul-
tivé : 27% de la surface totale, si l'on en croit un mémoire de l'inten-
dant de la Tour datant de 1733 (1). Ces cultures étaient en général plus étendues dans la partie est du pays, proche de l'Anjou. Inverse- ment, les terres incultes étaient plus nombreuses à l'ouest.
Le paysage agraire était celui du bocage, avec des haies et un habitat dispersé. Dans les zones mises en valeur, on pouvait voir des champs de céréales et des arbres fruitiers (surtout des pommiers), mais peu de prairies. En effet, l'élevage bovin et chevalin était peu développé. Par contre, on accordait un grand intérêt aux moutons, dont la laine était utilisée localement. Ils représentaient les deux tiers du bétail. On les faisait paître facilement sur les terres incultes.
En ce qui concerne l'agriculture proprement dite, la culture du seigle venait au premier rang, avant celle du blé. Par ailleurs, le sar- rasin ou blé noir jouait un rôle économique important, car il fournis- sait aux paysans leur principale nourriture. La boisson dominante était le cidre, produit sur place. Dans l'ensemble, il faut noter l'insuf- fisance de la production agricole par manque d'engrais, manque de fumier et faible étendue des surfaces cultivées. Le rendement moyen était alors d'environ 12 à 15 quintaux de blé à l'hectare (2).
POPULATION ET INDUSTRIES
Les hommes qui habitaient ce pays étaient peu nombreux. La grande majorité des communes n'atteignaient pas le chiffre de 2.000 habitants. Les activités étaient centrées à 90% sur l'agriculture. On distinguait les métayers (souvent 15 à 20 ha), les laboureurs (souvent moins de 13 ha) et les journaliers (quelques parcelles).
L'industrie n'existait pratiquement pas. On connaissait surtout les forges de Moisdon-la-Rivière, de Martigné-Ferchaud et de Sion-les- Mines (la Hunaudière). Ces forges produisaient les articles en fer né- cessaires pour l'agriculture. Leur implantation avait été favorisée par la nature des lieux : minerai de fer dans le sous-sol, présence d'étangs pour la force hydraulique et de forêts pour le combustible. Les forges doubles de Moisdon (Gravotel et Forge-Neuve) étaient réputées. Elles
(1) Il s'agit d'un mémoire sur la subdélégation castelbriantaise de la sénéchaussée de Rennes.
(2) D'après un rapport du district de Châteaubriant.
pouvaient fournir annuellement 5.000 quintaux de fonte et 3.000 quin- taux de fer au commerce (3).
Une autre industrie renommée était la verrerie de la forêt de Ja- vardan, en Fercé. On y fabriquait toutes sortes de verres et de cris- taux. Enfin, la ville de Châteaubriant possédait deux industries liées aux ressources rurales : le textile et la tannerie, utilisant la laine et le cuir du pays. L'industrie textile était plus importante en personnel : une vingtaine de sergers occupaient dans la ville près de 150 ouvriers.
LA VILLE DE CHATEAUBRIANT
Dans ce cadre rural et peu industrialisé, Châteaubriant représen- tait une réalité différente. C'était la « ville », isolée au milieu des campagnes ; une ville très modeste d'ailleurs, puisque sa population atteignait environ 3.500 habitants, répartis dans 650 maisons. L'idée d'isolement était renforcée par l'aspect de la vieille ville, entièrement ceinte de remparts datant du Moyen Age et flanqués de tours. Quatre portes de ville seulement permettaient d'accéder au cœur de la cité.
L'hôtel de ville était situé au-dessus de l'une de ces portes, dite Porte- Neuve. Un château dominait le site de Châteaubriant. Il était bordé à l'est par un grand parc, d'environ une lieue de tour.
L'originalité de Châteaubriant par rapport aux alentours était la diversité de ses activités. L'éventail des groupes socio-professionnels y était plus large. On trouvait beaucoup d'artisans, beaucoup de mar- chands, des aubergistes, des représentants de l'administration et une certaine quantité de gens instruits, parmi lesquels les gens de loi et les officiers de santé, qui favoriseront en général la Révolution. Par ailleurs, beaucoup de paysannes tentaient de se faire employer à la ville comme domestiques, profession plus répandue à cette époque qu'à présent. Enfin, quelques nantis pouvaient se permettre de vivre de leurs biens sans beaucoup travailler. On les appelait bourgeois ou rentiers. On en trouvait facilement parmi les membres de la Commu- nauté de ville. A l'opposé, des pauvres manquaient de ressources ou de travail. L'Eglise essayait de les secourir.
(3) D'après J.-B. Huet : «Recherches économiques et statistiques sur le département de Loire-Inférieure» - Annuaire de l'an XI.
La seconde originalité de Châteaubriant était la présence en son sein d'administrations et de services publics. On y trouvait, en plus de la communauté de ville, le subdélégué de l'intendant de Bretagne et les officiers seigneuriaux de la baronnie regroupés au Château. De plus, Châteaubriant possédait une brigade de maréchaussée (compo- sée de quatre gendarmes), quelques petites écoles et une poste.
Mis à part Châteaubriant, Derval (environ 1.700 habitants) pou- vait faire figure de petite ville, disposant d'une subdélégation, d'une école et d'une poste. Ailleurs, le proche pays de Châteaubriant ne comptait que des bourgs. Le réseau routier favorisait Châteaubriant, d'où partaient quatre grandes routes dans les quatre directions sui- vantes : Rennes, Nantes, Candé et Ancenis. Derval bénéficiait du pas- sage de la grande route de Rennes à Nantes. En dehors de ces voies, le réseau routier était en général mal entretenu et souvent imprati- cable à la mauvaise saison, ce qui ne favorisait pas l'ouverture des campagnes au monde extérieur.
POUVOIRS ET INFLUENCES
Dans ce cadre, la population était soumise à une administration complexe. Elle devait tribut à la fois au Roi (impôts des fouages, vingtième et capitation), à la Province (levée de la milice), aux villes (octrois), aux seigneurs (corvées et rentes), au clergé (dîme)... Des exemptions pouvaient favoriser des catégories sociales, des individus ou même des régions. Par exemple, la Bretagne était exemptée de la gabelle, ou impôt sur le sel. Ceci alimentait une contrebande ou « faux- saunage » à la frontière de l'Anjou. Ceux qui étaient pris risquaient les galères.
Dans le domaine de la justice, on retrouvait la même complexité : justice seigneuriale, ecclésiastique, provinciale, royale.
Dans la vie locale, les pouvoirs les plus marquants étaient ceux de la noblesse et du clergé. Les nobles possédaient des biens et avan- tages sans commune mesure avec leur faible nombre. Dans la région de Châteaubriant, ils tenaient les campagnes sous leur contrôle par toutes sortes de droits et prérogatives. De plus, ils détenaient un pou- voir justicier important : une trentaine de justices seigneuriales rele-
vaient de leur compétence, contre une dizaine au clergé. Le noble le plus puissant était alors un prince du sang, Louis-Joseph de Condé, qui avait sa demeure à Chantilly mais qui, par héritage, possédait un ensemble de propriétés connu sous le nom de « baronnie de Château- briant ». Ce fief, morcelé, s'étendait à l'intérieur d'une zone dont les points extrêmes étaient la forêt du Theil au nord, Derval à l'ouest, Nort-sur-Erdre au sud et Vritz (près Candé) à l'est. Le prince de Condé y possédait des terres, des forges, une douzaine de moulins et presque tous les bois, forêts et étangs. Il avait, de plus, un droit d'impôts et de justice. L'essentiel des rentes qui lui étaient dues consistait en im- pôts en nature, surtout de l'avoine. Les principaux administrateurs des biens du prince de Condé étaient logés gratuitement au château de Châteaubriant, qui lui appartenait. Parmi ceux-ci figuraient en par- ticulier le sénéchal — principal officier de justice —, l'intendant du prince et le lieutenant de la baronnie qui, en 1789, cumulait cette fonction avec celle de subdélégué de l'intendant de Bretagne.
L'influence du clergé dans la région de Châteaubriant était impor- tante et différente de celle de la noblesse, surtout dans le bas-clergé.
L'Eglise remplissait alors trois rôles : seigneurial, religieux et social.
Comme puissance seigneuriale, l'Eglise levait des impôts et possédait des fiefs avec droit de justice. Ce pouvoir était l'apanage du haut cler- gé et des moines en général. Ces droits seigneuriaux étaient d'ordi- naire mal ressentis de la population, parce qu'ils donnaient lieu à des abus. La dîme, par exemple, servait davantage au train de vie des pré- lats qu'aux besoins de l'apostolat. Les moines étaient peu nombreux et beaucoup d'ordres tombaient en décadence. A Châteaubriant même, existaient deux établissements monastiques, le couvent des Trinitaires et le prieuré Saint-Sauveur de Béré. Dans les environs, on connaissait surtout l'abbaye de Meilleraye et le couvent Saint-Martin de Teillay.
Comme un contrepoids à sa puissance seigneuriale, l'Eglise assu- rait en outre trois grands services publics : l'état-civil, l'enseignement et l'assistance publique. Dans la région de Châteaubriant, l'état-civil était assuré dans chaque paroisse. L'enseignement était peu dévelop- pé. On connaissait surtout le collège de Châteaubriant — en déca- dence et tenu par un seul maître —, l'école de charité de Château- briant et la petite école de Derval, tenue par trois religieuses. Le manque d'établissements scolaires entraînait l'analphabétisme d'une grande partie de la population, surtout en campagne. Cependant, les
gens bénéficiaient d'un minimum d'informations dans la mesure où le curé de village pouvait lire et commenter des nouvelles ou des lois à la messe du dimanche. En troisième lieu, l'Eglise remplissait un rôle de charité à l'égard des plus démunis. A Châteaubriant même, l'Eglise possédait deux établissements d'assistance : l'hôpital général et l'école de charité. L'hôpital général recevait des malades (40 lits environ), des orphelins et enfants trouvés et il employait dans le textile des nécessiteux valides. L'école de charité enseignait gratuitement à lire à des filles pauvres, instruisait des malades et des vieillards et distri- buait plus de 3.000 livres par an aux malheureux. Ces établissements avaient leur utilité dans la mesure où ils tentaient de pallier à une carence : la population de Châteaubriant était alors composée de 10 à 20% de nécessiteux exemptés de l'impôt direct de la capitation.
Enfin, le rôle religieux de l'Eglise était important dans une région très croyante. Le curé était un personnage influent, en qui beaucoup se fiaient presque aveuglément. Par ailleurs, plusieurs pèlerinages et dévotions concrétisaient la piété populaire. On honorait en particulier les reliques de saint Victorien à l'église Saint-Jean de Béré. Cette église, située sur une hauteur à l'extérieur de la ville, servait d'église paroissiale à Châteaubriant. Le centre ne disposait que d'une simple chapelle, celle de Saint-Nicolas.
Nous venons de voir le pouvoir de la noblesse et du clergé. Il faut y ajouter à cette époque l'influence montante de la bourgeoisie. Dans les villes, des gens actifs toléraient mal d'être brimés dans leurs aspi- rations sociales par des privilégiés, dont la plupart n'exerçaient pas d'activité professionnelle. Comme, en même temps, ces gens actifs étaient souvent instruits, ils trouvaient dans la lecture des philosophes français du XVIII siècle des idées pour leurs revendications, en même temps qu'ils se détachaient de l'idéologie de l'Eglise, véhiculée par son quasi-monopole de l'instruction. Cette classe sociale, que l'on a coutume d'appeler la bourgeoisie, représentait alors dans la ville de Châteaubriant moins du quart de la population. C'est elle qui sera l'élément moteur de la Révolution.
LES POINTS CRITIQUES
Ce rapide survol du pays de Châteaubriant à la veille de la Révo- lution permet de dresser un rapide bilan des insuffisances de cette époque.
— Tout d'abord, le manque d'instruction. Il faut souligner qu'alors peu de gens savaient lire et écrire et il existait peu d'écoles.
D'après une enquête du recteur Maggiolo sur la période révolution- naire, seulement 20 à 30% des hommes savaient signer leur nom en Loire-Inférieure. Ce chiffre était de moitié moindre pour les femmes et, d'une façon générale, moindre en campagne qu'en ville. Une telle lacune creusait un écart entre la culture orale et la culture écrite, c'est-à-dire dans la pratique entre campagnes et villes. La bourgeoisie allait, de ce fait, être la grande bénéficiaire de la Révolution, parce que plus cultivée.
— En second lieu, une misère latente, liée à l'ignorance, au manque de progrès, à la fragilité de la vie économique, tributaire d'une agriculture modeste à la production très variable. Une fraction de la population avait du mal à gagner sa vie. Certains travaillaient temporairement : c'étaient les journaliers. D'autres, surtout parmi les artisans, exerçaient des petits métiers et, en conséquence, étaient des gagne-petit. D'autres encore ne trouvaient pas d'emploi. On les appe- lait les fainéants (sans nuance péjorative) ou les pauvres. Certains devenaient des mendiants professionnels. D'autres cherchaient un palliatif dans le brigandage : faux-sauniers, brigands des forêts et grands chemins ou — plus nombreux dans la région de Château- briant — voleurs de chevaux. Le cheval, animal domestique peu ré- pandu, puisqu'il ne représentait que 3% du bétail en Loire-Inférieure, était prisé des voleurs. Il leur permettait à la fois la fuite et une re- vente à bon prix, un cheval valant en moyenne 150 livres en 1790 (pour comparaison, un journalier gagnait une demi-livre à une livre par journée de travail à la même époque).
Un autre aspect de la misère était l'état de santé précaire par manque d'hygiène. En effet, beaucoup de maisons de ce temps étaient étroites, humides, sans ouvertures suffisantes et on ne prenait pas pas soin des eaux potables. D'où la persistance des maladies infec- tieuses. La variole était l'une des épidémies les plus fréquentes (4).
Elle frappait surtout les enfants, vulnérables parce que mal soignés.
Ceux-ci, d'autre part, venaient au monde avec des risques, car on manquait de sages-femmes.
— Enfin, les défauts liés aux privilèges d'Ancien Régime : admi- nistration trop complexe et archaïque, barrières et inégalités sociales.
(4) Il y eut ,une épidémie de variole à Châteaubriant en 1799.
A Châteaubriant même, M. Jousselin, intendant du prince de Condé, gagnait environ 8.000 livres par an, tandis que des pauvres journaliers ne recevaient qu'un salaire d'une demi-livre par jour. Mais l'inégalité la plus durement ressentie était sans doute l'inégalité des droits entre le Tiers-Etat majoritaire et la minorité de la noblesse et du clergé.
Le désir de progrès contenu dans la Révolution commencera par faire éclater ce barrage devenu trop pesant en exaltant les idéaux de liberté et d'égalité.
Document
RECENSEMENT DE LA POPULATION DU DISTRICT DE CHATEAUBRIANT LE 22 SEPTEMBRE 1791
Châteaubriant 3.623 Sion-les-Mines 2.100
Ruffigné 821
Saint-Aubin-des-Châteaux 1.156
Derval 1.764
Jans 896
Lusanger 898
Mouais 444
Issé 1.265
Abbaretz 1.128
Saint-Vincent-des-Landes 1.005
Treffieux 603
Rougé 2.374
Fercé 703
Soulvache 438
Soudan 2.037
Noyal-sur-Bruz 365
Villepôt 1.158
Moisdon-la-Rivière 1.896 Grand-Auverné 1.175
Louisfert 514
La Meilleraye 780
Saint-Julien-de-Vouvantes 1.246
Erbray 1.703
Juigné-les-Moutiers 743 La Chapelle-Glain 1.053
Petit-Auverné 850
Total du district : 32.738 habitants.
II
1788 ou la Crise
CRISE ECONOMIQUE ET CRISE SOCIALE
1788 est l'année du feu qui couve en France. Politiquement, le Roi est dans une situation inconfortable. Le pays bouge. On lui a déjà demandé de supprimer des impôts, en particulier la gabelle, alors qu'il aurait plutôt besoin d'en lever de nouveaux. En effet, pour finan- cer la guerre d'Amérique, les emprunts contractés par Necker à des conditions scandaleusement avantageuses pour les prêteurs avaient énormément alourdi la dette publique. Pour y remédier, le Roi avait réuni les notables en 1787 afin d'obtenir leur accord pour taxer les privilégiés. Leur refus provoqua l'aggravation du problème. C'est pourquoi, en 1788, le service des intérêts absorba plus de la moitié des dépenses, soit 318 millions de livres sur 629. Or, cette même année, les recettes ne montèrent qu'à 503 millions. C'était l'impasse écono- mique.
Dans la région de Châteaubriant, comme en bien d'autres en-
droits, ces questions financières étaient mal saisies. Par contre, la
faiblesse apparente du pouvoir royal faisait resurgir à la surface les
problèmes sociaux non réglés. Beaucoup cherchèrent à profiter de la
crise pour obtenir des avantages, les nobles aussi bien que les bour-
geois. Une sorte de chantage fut établi par les représentants de la pro-
vince du Dauphiné, qui, le 21 juillet 1788, lancèrent un appel à toutes
La gamme infinie de la personnalité humaine se trouve dans l'Histoire, qui est le théâtre de la vie. Parmi les époques passées, toutes n'offrent pas la même richesse. Certaines périodes plus intenses livrent au regard une densité d'idées et de sentiments qui nous frappent encore. La Révolution française est l'une de ces périodes. Cependant, le nombre de ses acteurs et la complexité des données ne permettent pas toujours de bien saisir le fil des événements.
Et si nous l'observions — comme dans les sondages — à partir d'un échantillon restreint de la population, plus facile à connaître ? C'est l'idée qui est venue à Alain RACINEUX dans son ouvrage « LE PAYS DE CHATEAUBRIANT ET LA REVOLUTION ».
A l'intérêt local de son étude, il ajoute l'intérêt général d'un exemple significatif. Les documents sont souvent inédits, l'étude est rigoureuse, le récit est à la fois didactique et pittoresque.
« LE PAYS DE CHATEAUBRIANT ET LA REVOLUTION » est le microscome vivant d'une grande époque historique. Il aura le mérite d'intéresser tout à la fois le grand public et les érudits.
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