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L impureté de la Science

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Academic year: 2022

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Texte intégral

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Melvin Calvin, professeur de chimie à l'Université de Californie, est, depuis 1946, directeur de la division bio-organique du

« Lawrence Radiation Laboratory » à Berkeley. Né à Saint-Paul, Minnesota, en 1911, il obtint sa licence ès sciences en 1931 au

« Michigan College of Mines ». Par la suite, au cours d'une remar- quable carrière dans le domaine de la chimie organique et phy- sique, il a été l'un des premiers à utiliser les isotopes radioactifs comme éléments traceurs. En collaboration étroite avec feu E.O. Lawrence, inventeur du cyclotron, et d'autres physiciens du

« Radiation Laboratory », il utilisa avec succès le cyclotron de 88 pouces (2235 mm) pour produire les atomes radioactifs néces- saires à ses recherches sur la photosynthèse, la biodynamique et la physiologie végétale. En 1961, le prix Nobel de chimie lui fut décerné pour ses travaux élucidant le processus chimique de la photosynthèse, l'assimilation de l'acide carbonique par les végé- taux.

par Melvin CALVIN

Dans cet article, présenté pour la première fois aux Conférences Robbins, au « Pomona College », à Claremont, en Californie, le 27 février 1962, le Prof. Calvin développe une idée qui, à première vue, semble ne pouvoir se rapporter au domaine de la physique des hautes énergies, mais que l'on ne tarde pas à reconnaître comme juste : la science « pure » ne peut plus exister par elle-même et pour elle-même. Chaque branche de la science réagit avec les autres, et la science dans son en- semble exerce une influence sur les lettres et subit, à son tour, l'influence de celles-ci. En sa qualité de chimiste travaillant dans le domaine de la biologie, le Prof. Calvin lance un avertissement au sujet des récentes découvertes relatives à la génétique, mais son message est d'une portée plus générale.

Au cours de ces dernières années, rares sont ceux qui La raison la plus manifeste et la mieux connue de n'ont pas rencontré les mots « science pure » au gré de cette apparition généralisée du mot science est, de toute quelque conversation ou lecture. Dans notre vie de évidence, l'influence considérable que ce domaine des chaque jour, cette rencontre constante avec le mot connaissances humaines exerce sur les conditions phy-

« science » — à tel point que tous nos lycéens sont non siques de la vie sur la planète. Cette influence est due, seulement conscients de la signification du mot « scien- dans une large mesure, aux dérivés technologiques qui ce » mais aussi de la différence qu'implique l'utilisation résultent (et qui résulteront toujours) de toute décou- de l'adjectif « pure » — dénote l'importance de la place verte nouvelle d'une loi relative à la nature du monde que ce domaine des activités humaines occupe dans le qui nous entoure. Nous abordons alors une des pre- monde moderne, en tout cas dans le monde occidental. mières et des plus évidentes distinctions qui donnent Certaines raisons de cette importance sont manifestes ; lieu à l'emploi de l'adjectif « pure » pour qualifier la d'autres le sont moins ; néanmoins toutes méritent science et, par voie de conséquence, à l'emploi de l'ex-

pression opposée, c'est-à-dire la science appliquée ou technologie. Alors que les progrès réalisés par la tech- nologie peuvent entraîner et entraînent fréquemment ce que nous qualifions de chômage dû à la technologie, les développements inattendus et imprévisibles de la science pure sont la source réelle des industries nou- velles qui rajeunissent constamment l'économie.

Il existe une hypothèse qui admet que notre science moderne non seulement donne un essor à la techno- logie, mais que du point de vue de l'histoire elle prend elle-même sa source dans les exigences physiques de l'homme et des moyens qu'il a mis en œuvre pour les satisfaire. Cette hypothèse peut trouver sa justification à un niveau primitif. L'homme avait froid et tenta de se réchauffer en employant divers moyens: par exemple en faisant à volonté du feu qu'il avait parfois vu s'allumer par accident. Je pense, toutefois, que certains hommes se posèrent des questions sur la nature du feu bien avant de savoir l'utiliser pour se chauffer.

Il y a 300 ou 400 ans, on vit apparaître avec la nais- sance de la science moderne des chercheurs qui, sim- plement par curiosité, essayaient de découvrir la nature du monde qui les entourait, en observant et en faisant des expériences. Leeuwenhoek, par exemple, était polis- seur de lentilles ; au cours de son travail, il découvrit

machine... « l'accélérateur de papiers ».

L impureté

de la Science

qu'on s'y arrête.

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qu'à l'aide de ses lentilles il pouvait observer des objets invisibles à l'œil nu. Cela l'incita à monter des combi- naisons perfectionnées de lentilles qui lui permirent par la suite de découvrir le monde microscopique des « ani- malcules ». Galilée, de son côté, faisait des observations dans l'autre direction et se posait des questions sur la nature des étoiles. Cette merveille l'encouragea d'abord à fabriquer des lunettes astronomiques, puis à décrire pour ses semblables le résultat de ses observations.

En revanche, les autres domaines tels que les arts appliqués — ou technologie — étaient généralement du ressort d'un groupe d'hommes différent composé des artisans et des ingénieurs de l'époque ; une différence existait donc dans la manière d'aborder le problème et dans les hommes qui l'abordaient. Cette différence s'estompe de jour en jour, surtout parce que nous avons reconnu de manière explicite la nature de la techno- logie, parce que nous avons réalisé que ses plus grandes réussites sont la conséquence des lois nouvelles affé- rentes au monde dans lequel nous vivons, que la curio- sité de l'homme découvre surtout pour satisfaire son désir de comprendre.

Actuellement, une découverte et son application ulté- rieure vont de pair, de sorte que les non-initiés ne font plus de différence entre l'une et l'autre ; ainsi, la justi- fication des activités du savant « pur » est la plus fré- quemment recherchée en termes pratiques ou techno- logiques. Cela est partiellement vrai, par exemple, dans la justification des dépenses de revenus publics pour de telles activités. Nous reviendrons sur ce point par la suite.

Même dans le domaine de la science uniquement

« pure », il existe à l'heure actuelle une « impureté » et une hybridation. C'est de là que vient sa force. A l'aube de l'ère moderne, il était probablement possible à un seul homme d'assimiler l'ensemble des connaissances humaines : sciences, humanité, arts. Le qualificatif

« homme de la Renaissance » a souvent été employé pour décrire pareils hommes et la portée de ces mots est manifeste. A mesure que les activités se dévelop- paient, la spécialisation commençait à s'implanter. On vit d'abord se séparer l'artiste, l'humaniste et le savant;

puis, pendant le dix-neuvième siècle, et au début du vingtième, on morcela la science elle-même — quand je parle de la science, je pense à la science « pure ».

La s c i e n c e esf i m p u r e d e d e u x m a n i è r e s . Il n ' y a p a s d e s c i e n c e « p u r e ». A i n s i , la p h y s i q u e e m p i è t e , d ' u n e p a r t sur l ' a s t r o n o m i e e t , d ' a u t r e p a r t , sur la c h i m i e e t la b i o l o g i e . C h a c u n e d e ces s c i e n c e s s o u t i e n t ses v o i - sines e t r e ç o i t l e u r s o u t i e n . Il e n est d e m ê m e p o u r la c h i m i e . La b i o l o g i e est p e u t - ê t r e l e m e i l l e u r e x e m p l e , à l ' h e u r e a c t u e l l e , d ' u n e s c i e n c e « i m p u r e ».

En o u t r e , il n ' e x i s t e p a s d e s c i e n c e « p u r e » q u i s o i t e l l e - m ê m e s é p a r é e d e s v a l e u r s h u m a i n e s . L ' i m p o r - t a n c e d e la s c i e n c e p o u r les h u m a n i t é s e t d e s h u m a - n i t é s p o u r la s c i e n c e , d a n s l e u r c o n t r i b u t i o n c o m p l é - m e n t a i r e à la v a r i é t é d e l ' e x i s t e n c e , s ' a c c r o î t t o u s les j o u r s . L ' h u m a n i t é a u n b e s o i n u r g e n t d ' h o m m e s c a p a - b l e s d ' e m b r a s s e r les d e u x d i s c i p l i n e s . N o s p r o g r è s e n g é n é t i q u e m o l é c u l a i r e n o u s i m p o s e n t u n e d é c i s i o n d ' o r d r e s o c i a l a u m o i n s aussi i m p o r t a n t e q u e c e l l e q u i é t a i t à p r e n d r e v i n g t ans p l u s t ô t , à la m a t u r i t é d e l ' é n e r g i e n u c l é a i r e .

Cette mesure était nécessaire pour rassembler de ma- nière systématique la quantité considérable de données détaillées relatives à de nombreux sujets. Il fallait recueillir toutes ces données avant de procéder à des généralisations. Toutefois, de nos jours, ce morcelle- ment est tel que des hommes qui se considèrent comme des savants « purs » peuvent rarement se comprendre.

Ainsi, il est probable que le physicien qui étudie les noyaux des atomes et le cytologue qui étudie les noyaux des cellules n'aient qu'un seul mot en commun.

J'irai même plus loin et prendrai pour exemple une réunion de la Société américaine de Chimie à laquelle sont rassemblées plus de 10 000 personnes participant à des centaines de sessions. Parmi ces personnes qui, toutes, se considèrent comme des chimistes (et même des universitaires), il en est dont le langage est incom- préhensible aux autres lorsqu'ils abordent les limites du domaine auquel ils s'intéressent particulièrement. Par exemple, les termes, les concepts et le langage de la géométrie et la représentation dans l'espace dans la chimie des steroïdes seront pratiquement incompréhen- sibles pour le savant spécialisé dans l'étude de la ciné- tique qui étudie les taux des réactions des molécules triatomiques à des pressions de gaz de 1 millibar. De même, le savant spécialisé dans l'étude de la cinétique des gaz éprouve des difficultés pour se faire com- prendre du biochimiste des steroïdes. Et pourtant, tous deux se considèrent comme des chimistes !

Il y a cinquante ans, on était déjà conscient de cette situation qui est parfaitement décrite dans YEncyclo- pœdia Britannica, édition 1911, dans un article sur la science par Sir William Cecil Dampier Wetham de Trinity College, Cambridge.

« A l'origine, lorsque la connaissance de la nature était restreinte, on ne s'efforçait pas de diviser la science en groupes et les hommes de science ne se spécialisaient pas. Aristote possédait à fond le domaine entier de la science qui était alors connue ; il écrivait indifféremment des thèses sur la physique et sur les animaux. Avec le développement des connaissances humaines, il devint impossible à un seul homme de maîtriser toutes les disciplines scientifiques ; on établit alors des divisions qui simplifiaient les études et l'ensei- gnement. Outre la division très générale en science physique et science biologique, des divisions plus petites encore furent créées ; à un certain moment du développement, une grande attention fut accordée aux méthodes de classification et une grande importance donnée aux résultats que l'on pensait avoir une signi- fication allant au-delà des seules exigences de l'homme.

Mais nous avons maintenant atteint le stade où les

3. Le grand chef n'est pas là ?

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divers courants de la connaissance et des différentes sciences se rejoignent ; les barrières artificielles créées parce que des noms différents avaient été donnés à chacune de ces sciences commencent à tomber. La géologie utilise les méthodes et les données de la phy- sique, de la chimie et de la biologie. On ne sait pas si la sociologie doit être rattachée à la biologie ou aux sciences économiques. En fait, les progrès les plus remarquables sont réalisés lorsque deux disciplines s'unissent, lorsqu'un contact soudain s'établit entre elles. L'expérience acquise dans un domaine de la science et les méthodes particulières qui ont été éla- borées pour résoudre les problèmes de ce domaine deviennent soudain accessibles pour un autre domaine ; ainsi, grâce à une nouvelle manière d'aborder les ques- tions, on trouve les réponses à de nombreux problèmes encore sans réponses. Ces considérations prouvent que la science n'est en réalité qu'un vaste domaine que nous observons, soit d'un côté, soit de l'autre, selon que nous l'abordons du point de vue de la physique, de la physiologie ou de la psychologie. »

Bien que Sir William ait déjà pu constater une telle situation il y a cinquante ans, celle-ci empira encore avant de commencer à s'améliorer. Notre propre expé- rience qui nous en donne la preuve est corroborée par un exposé objectif paru sous forme d'un article portant le titre « Unification de la Biologie » par le Prof.

C D . Darlington d'Oxford, dans The Neiv Scientist en janvier 1962 ; je tiens à citer son appréciation de la situation. En décrivant la situation de la science d'au- jourd'hui, par rapport à ce qu'elle était il y a cent ans, il dit :

«... et un ingénieur, Herbert Spencer, était prêt à expliquer chaque aspect de la vie à ses lecteurs admi- ratifs d'une manière qui frappe encore ceux qui le lisent de nos jours.

» Il n'en est plus tout à fait ainsi de nos jours. Nous vivons dans une ère de spécialisation nous dit-on. La poursuite de la connaissance est devenue une profes- sion. Le temps est révolu où un seul homme pouvait posséder plusieurs disciplines de la science. Maintenant, on nous dit que tous les efforts doivent être concen- trés sur un seul sujet. On suppose, par conséquent, que

toutes ces idées nouvelles ont leur source dans ce seul sujet. Il est évident que le monde a besoin d'hommes qui suivent cette règle avec enthousiasme. Le monde a besoin de quantités innombrables de techniciens habiles. Mais ces techniciens mis à part, il lui faut des hommes qui échangent des vues, qui réfléchissent et même qui travaillent dans plusieurs disciplines en même temps et, de plus, qui sachent établir des liens entre elles. Je crois que l'on trouve encore de tels hommes à l'heure actuelle. Comme avant, ils sont heu- reux d'échanger des idées. Mais il faut reconnaître que notre mode de vie ne fait rien pour leur faciliter la tâche. Pourquoi en est-il ainsi ? »

Il ressort que nous n'avons pas beaucoup amélioré la situation au cours des cinquante dernières années.

Cela est en partie dû à la formation inconsciente d'inté- rêts particuliers dans chacune des subdivisions scienti- fiques qui ont été créées pour des raisons pratiques pendant les deux derniers siècles. Personnellement, je soutiens la thèse qu'une telle séparation ne doit pas nécessairement accompagner l'extrême minutie du détail qui caractérise la recherche scientifique actuelle.

Non seulement le rassemblement et une nouvelle syn- thèse sont possibles, mais encore ils sont plus indispen- sables que jamais.

Je pense que le meilleur moyen d'illustrer l'impor- tance de ce qu'on nomme communément les disciplines indépendantes et distinctes de la science « pure » con- siste à récapituler brièvement comment se sont déve- loppées nos connaissances du mécanisme détaillé du contrôle héréditaire dans le domaine de la biologie. Il est reconnu depuis fort longtemps qu'à tous les niveaux biologiques, du virus à l'homme, le caractère des pa- rents est transmis dans une certaine mesure aux en- fants. Certaines formes d'organisation sociale, telle la monarchie héréditaire, tendent à prouver l'acceptation par l'homme de cette théorie.

La s c i e n c e n'est p a s s e u l e m e n t le b e r c e a u d e la t e c h - n o l o g i e e t l ' e n f a n t d e s b e s o i n s d e l ' h o m m e ; e l l e est aussi la c a u s e p r i n c i p a l e d e s c h a n g e m e n t s c o n s i d é r a - b l e s d a n s la c o n n a i s s a n c e q u e l ' h o m m e a d e l u i - m ê m e e t d e sa p l a c e d a n s l ' u n i v e r s , s u r v e n u s a u c o u r s d e s six d e r n i e r s s i è c l e s , e t q u i s e r o n t s u i v i s d e c h a n g e m e n t s p l u s g r a n d s e n c o r e . L ' a v e n i r i m m é d i a t e t à l o n g u e é c h é a n c e d e n o t r e p a y s e t d e l ' h u m a n i t é d é p e n d r a d e s d é c i s i o n s q u i s e r o n t p r i s e s q u a n t à l ' u t i l i s a t i o n d e s f r u i t s d e c e t t e c o n n a i s s a n c e c h a n g e a n t e .

P o u r q u e l ' h u m a n i t é p u i s s e s u r v i v r e , les h o m m e s q u i p r e n d r o n t ces d é c i s i o n s d e v r o n t a v o i r d e s c o n n a i s - s a n c e s a p p r o f o n d i e s . C o m m e l e c h i m i s t e d o i t , d e n o s j o u r s , c o m b i n e r les c o n n a i s s a n c e s q u ' i l p o s s è d e d a n s s o n p r o p r e d o m a i n e a v e c les n o t i o n s d ' a u t r e s d i s c i - p l i n e s , d e m ê m e l ' h o m m e d ' é t a t , l ' i n d u s t r i e l e t l e c i t o y e n o r d i n a i r e d e v r o n t c o m b i n e r d e s n o t i o n s f o n d a - m e n t a l e s d e la s c i e n c e a v e c d e s c o n n a i s s a n c e s d a n s les d o m a i n e s d e s h u m a n i t é s . C e b e s o i n est u r g e n t e t i m m é - d i a t , c a r n o u s a l l o n s ê t r e o b l i g é s d e p r e n d r e u n e d é c i - s i o n q u a n t à la l i g n e d e c o n d u i t e à a d o p t e r , q u i a u r a p r o b a b l e m e n t d e s c o n s é q u e n c e s p l u s p r o f o n d e s e t p l u s é t e n d u e s q u e c e l l e q u e d e v a i e n t p r e n d r e les h o m m e s d ' é t a t d u m o n d e a p r è s la d é c o u v e r t e d e la f i s s i o n n u c l é a i r e e n 1939 e t la f a b r i c a t i o n d e s p r e - m i è r e s b o m b e s n u c l é a i r e s six ans p l u s t a r d . L e « p r i v i - l è g e » d e « m o d i f i e r l ' h é r é d i t é » n o u s s e r a b i e n t ô t a c c o r d é !

4. On trouve ici toutes les revues importantes.

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Les travaux de Mendel et Morgan, l'un botaniste, l'autre zoologiste, permirent d'acquérir la preuve que le caractère d'un parent était partiellement transmis sous forme d'unités discrètes à l'enfant ; ils étudièrent des plantes et des animaux et utilisèrent les caractéris- tiques structurelles les plus évidentes pour découvrir la nature des particules héréditaires transmises de parent à enfant. Par exemple, Mendel utilisait la cosse granu- leuse des pois et Morgan la couleur des yeux des mou- ches. Les cytologues ont prouvé la réalité physique de ces particules héréditaires et leur présence dans les noyaux des cellules. Les savants de chimie organique ont trouvé, en analysant les noyaux des cellules, une matière spéciale qu'ils ont appelée acide nucléique à cause de ses propriétés chimiques particulières ; pen- dant de longues années, ils se sont efforcés de décrire les dimensions et la forme de ces acides nucléiques en utilisant des méthodes telles que l'ultra-centrifugation, la diffusion de la lumière et les mesures de viscosité.

Le physicien qui examina aux rayons X ces mêmes acides à l'état desséché ou mi-desséché obtint de nou- velles données qui, il y a huit ou dix ans, permirent à un groupe de physiciens, de chimistes et de biologistes d'établir un schéma détaillé de la composition des acides nucléiques.

Les microbiologistes et les savants virologues (sou- vent d'anciens physiciens) ont approfondi maintenant leurs études sur la manière dont les acides nucléiques contrôlent les caractéristiques héréditaires les plus raf- finées des micro-organismes, par exemple, leurs exi- gences nutritives ou leur virulence. A ce stade, il con- vient de faire appel au mathématicien, au théoricien et à l'ingénieur électricien pour aider à déchiffrer toutes les données enregistrées sur la « bande » héréditaire que constitue la fibre de l'acide nucléique. On peut observer ici le résultat de la collaboration et de la coopération de presque toutes les disciplines de la science, de l'enchaînement même avec la technologie.

Au début, les progrès dans cette voie étaient lents et laborieux, partiellement en raison de nos connaissances rudimentaires et partiellement à cause de l'isolement des savants intéressés. Récemment, le rythme des pro- grès a accusé une accélération due dans une large me- sure au rapprochement physique et intellectuel des hommes qui, auparavant, étaient isolés les uns des autres, non seulement par la distance, mais surtout par les classifications et subdivisions de la science « pure ».

La collaboration entre des groupes représentant plu- sieurs branches de la science est considérée comme un élément important des travaux scientifiques actuels. La réussite de tels groupes est due en partie à la transfor- mation relativement rapide des concepts très spécia- lisés en notions générales, suivie de la vaste diffusion de ces notions dans le monde scientifique entier. Plu- sieurs causes sont à l'origine de ce résultat. La première qui est aussi la plus manifeste, provient de l'ambiance créatrice formée par des savants travaillant en commun et qui, par des entretiens constants, élaborent ensemble des idées nouvelles et des développements nouveaux que l'on ne peut attribuer à un membre particulier du groupe. Cette situation est à rencontre de celle exis- tant pour des travaux qui se cantonnent dans une seule discipline de la science. Dans ce cas, un nouveau déve- loppement peut plus spécialement être attribué à une personne déterminée.

Je pense, toutefois, que la synthèse d'un concept vrai- ment nouveau, composé de contributions faites par deux ou plusieurs disciplines différentes, exige que les aspects pertinents de plusieurs disciplines soient réunis chez un seul homme. Plus les divers aspects de la science que cet homme peut maîtriser effectivement sont nombreux, plus il est probable qu'une synthèse puisse être réalisée. Les hommes ne doivent donc pas craindre d'étendre leurs connaissances à des domaines autres que celui de leur formation première.

Cette formation doit permettre au jeune savant d'ap- profondir un domaine particulier des phénomènes natu- rels. On ne peut remplacer ce genre d'activité spéciali- sée ni cette concentration de l'esprit. Toutefois, il convient d'accorder à l'étudiant la possibilité — voire de lui inculquer le devoir — de poursuivre l'étude des phénomènes naturels dans n'importe quelle direction où son instinct l'entraîne. On l'encouragera de la sorte à ouvrir de nouvelles voies qui empiéteront sur les divi- sions existantes de la science. Sans cela, nous serons arrêtés par les classifications et les subdivisions de la science qui furent créées au dix-neuvième et au début du vingtième siècles et nos pensées, nos conceptions et même les développements pratiques seront limités par les mots et les modes d'expression que chacune des subdivisions actuelles a tendance à utiliser.

Avec l'effondrement des frontières séparant les diffé- rentes disciplines de la science, qui entraîne la dispa- rition des éléments individuels de « pureté », un travail

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de soutien et de reconstruction devient nécessaire. Ce n'est là qu'une partie du problème beaucoup plus im- portant qui consiste à rassembler les données des grandes subdivisions des connaissances humaines, et à reconnaître la place qui revient à la science dans les activités intellectuelles de l'homme.

C'est ici que réside la plus grande « impureté ». Nous avons été enclins à croire que la science est essentielle- ment le berceau de la technologie et la réponse aux besoins de l'homme. Il est courant de rencontrer des hommes et des organisations qui justifient leurs acti- vités scientifiques en fonction de leurs applications, c'est-à-dire par leur valeur « pratique » ou technolo- gique. Cette justification survient à deux niveaux diffé- rents qui sont toutefois liés l'un à l'autre.

Par exemple, le journaliste travaillant pour des quo- tidiens et revues s'efforcera invariablement, lorsqu'il s'entretient avec un chercheur de la nature d'une découverte, de trouver quelle en est l'application

« utile » ; par « utile » j'entends : comment pourra-t-elle accroître le bien-être physique des hommes ? Ce jour- naliste est persuadé que cette question occupe la pre- mière place dans l'esprit de ses lecteurs, c'est-à-dire des lecteurs populaires, et qu'ils ne liront que des articles contenant quelques présages de confort maté- riel futur. D'autre part, on trouve cette même notion chez les autorités publiques — fournisseurs actuelle- ment d'une part importante des crédits accordés aux activités scientifiques — qui ne s'intéressent qu'à la valeur « pratique » manifeste résultant des crédits accordés.

Ces deux exemples montrent que les protagonistes de telles notions ont négligé le fait que les grandes trans- formations intervenues dans les conceptions de l'homme et de sa place dans l'univers au cours des six derniers siècles découlent des importantes lois nouvelles qui sont le fruit de la curiosité des savants. L'intérêt que Keppler témoigna au mouvement des planètes l'incita à adopter la théorie de Copernic et à placer le soleil au

milieu de l'univers. La Terre devint alors une des pla- nètes évoluant autour du soleil et perdit la place cen- trale qui lui avait été attribuée dans les cieux. Cette découverte contribua à modifier profondément la notion de sa place que l'homme possédait. Les vues développées par Darwin sur l'évolution par voie de sélection naturelle obligea l'homme à modifier une fois de plus ses conceptions de la vie, influençant de ma- nière frappante le cours de sa pensée ; de nos jours, ce même thème préoccupe encore non seulement les phi- losophes, mais aussi les politiciens, sans parler des savants !

Je n'ai choisi que deux des vérités scientifiques les plus évidentes et les plus remarquables dont l'influence sur notre vie intellectuelle quotidienne a été profonde et directe. Ce processus continue actuellement à tous les niveaux. Par exemple, nos connaissances relatives à la structure et aux fonctions du cerveau, à tous les niveaux, y compris le niveau moléculaire, sont en voie d'accroissement. Je suis certain que cet accroissement aura des conséquences profondes sur notre conception actuelle de la nature réelle du conscient et du méca- nisme de l'introspection. Il n'a pas encore été men- tionné si les conséquences « pratiques » de ces nouvelles connaissances prendront la forme de nouvelles ma- chines ou du maniement de l'esprit humain.

Un exemple immédiat et pressant d'un développe- ment scientifique, qui se révélera bientôt et dont on peut imaginer quelles seront les conséquences sur notre vie, est peut-être la connaissance détaillée imminente de la base moléculaire de l'hérédité. Les données sont en fait déjà nombreuses. Par là j'entends que nous pos- sédons des données sur la manière par laquelle les ren- seignements afférents à la constitution d'un organisme vivant sont transmis d'une génération à l'autre au niveau des moléculaires.

Nous sommes à peu près certains que ces renseigne- ments forment une série linéaire de quatre molécules différentes décrites généralement par les lettres A, C, G, T, qui sont pour ainsi dire enregistrées sur une bande. Toute la bande pour un organisme vivant com- prendra des millions de lettres et dépendra de la com- plexité de l'organisme. Nous pouvons déjà prendre des fragments de la bande correspondant à un type d'orga- nisme et les utiliser pour transformer un autre type.

Nous connaîtrons bientôt la signification des plus petits détails des lettres de ces fragments.

Nous pourrons alors, à l'aide des fragments soigneu- sement triés de cette bande, contrôler les infections dues aux virus. Il est probable qu'un procédé similaire sera utilisé pour contrôler les accidents génétiques cellulaires qui provoquent le cancer. Sous peu, nous pourrons remédier aux accidents métaboliques congé- nitaux que nous ne sommes pas à même de soigner actuellement. Le temps n'est pas éloigné où des frag- ments de ces « bandes de renseignements » (les frag- ments DNA ou RNA) seront préparés synthétiquement en laboratoire.

Je pense que bientôt nous pourrons modifier le méca- nisme de l'hérédité, non seulement dans le cas des micro-organismes primaires, mais aussi dans le cas d'organismes plus perfectionnés ; et la manière dont nous procéderons à de telles modifications posera de graves problèmes. L'avenir immédiat et à longue échéance de notre pays et de l'humanité dépendra des décisions prises en ce qui concerne l'utilisation des fruits de cette découverte.

6. Imaginez ça, plein de « pschitt » !

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Si l'humanité doit survivre, les hommes qui pren- dront ces décisions devront avoir des connaissances très larges. Comme le chimiste doit de nos jours com- biner les connaissances qu'il possède dans son propre domaine avec les notions d'autres disciplines, de même l'homme d'état, l'homme d'affaires et le citoyen devront combiner la compréhension fondamentale de la science avec les domaines humanistes. Cela est urgent et immé- diat, car nous devons maintenant adopter une politique dont les conséquences seront probablement plus pro- fondes et plus étendues que celles du problème posé aux hommes d'état du monde après la découverte de la fission nucléaire en 1939 et la fabrication des premières bombes nucléaires six ans plus tard. Le « privilège » de « modifier l'hérédité » nous sera bientôt accordé !

Bien qu'à ce stade il soit impossible de prédire la nature précise des conséquences politiques et sociales qui découleront de tels changements, je suis certain que ces changements seront importants ; nous devons donc nous y préparer sur des bases aussi larges que possible. Parallèlement à la spécialisation scientifique, le mythe s'est développé que seul un savant peut com- prendre la science. Mais réfléchissons pendant un mo- ment à ce que serait l'avenir de nos descendants si les connaissances du domaine de la science étaient tra- duites en lois par des législateurs qui ne pourraient pas évaluer la portée des lois qu'ils rédigent.

Imaginez le problème posé aux hommes d'état qui furent dans l'obligation de prendre la décision initiale concernant la première bombe atomique. Les savants qui développèrent les données techniques, desquelles découla la fabrication de la bombe, furent obligés de prendre en considération des décisions d'ordre socio- logique, afférentes aux conséquences de l'utilisation de ce nouveau savoir scientifique. De même, les hommes d'état durent se faire une opinion fondamentale — cer- tes élémentaire — de la nature de cette nouvelle arme.

Les discussions relatives aux conséquences tant du point de vue scientifique que du point de vue humani- taire occupent le monde depuis vingt-cinq ans.

Supposons, par exemple, qu'une certaine loi concer- nant une exigence humaine fondamentale soit à l'étude.

Pendant cette étude, il est annoncé que dorénavant tous les hommes nés dans l'ouest auront les yeux vio- lets si la loi est promulguée. Quelle serait la consé- quence d'une telle annonce sur la loi à adopter ? L'exemple choisi est, à dessein, grotesque, mais on peut appliquer le même raisonnement à d'autres problèmes.

Il est donc évident que pour le bien de l'humanité, les savants doivent posséder des connaissances fonda- mentales des autres domaines que celui qui leur est propre et, en outre, qu'ils doivent connaître le monde qui les entoure dans les termes employés par l'huma- niste. Réciproquement, le spécialiste des humanités doit comprendre les rapports qui existent à l'intérieur de son propre domaine (par exemple les rapports de l'urbanisme avec les aspects humanitaires ou esthé- tiques nécessaires à la tranquillité de l'esprit et de l'en- vironnement) ainsi que le rapport de son domaine avec les nouvelles connaissances dans le domaine de la science.

La science doit retrouver la place qui lui revient comme une des composantes fondamentales d'une édu- cation libérale. Sa place est avec les humanités, l'esthé- tique et la littérature. En effet, la science est un des trois ou quatre moyens que les hommes ont jusqu'à ce jour créés pour contempler le monde autour d'eux •

7. Je ne pourrais pas faire mieux.

L'origine de l'animal du haut de la page est obscure ; bien qu'il présente quelque ressem- blance avec un monstre préhistorique, sa queue est on ne peut plus originale. Au-dessous, à gauche, on verra vraisemblablement un éléphant.

Jouet — ou éléphant blanc ? On ne sait. La signification d'un éléphant à trois pattes (ou à deux pattes) est cependant plus difficile à deviner.

_Où les avons-nous trouvés ? Voyez page 12.

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