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D'UNE NATION SOUVERAINE

A Bâle, côté gaulois, je tends mon passeport à un grand gaillard de douanier il y jette un coup d'œil, remarque aussitôt qu'il est périmé et me le rend d'un geste dédaigneux. Va-t-il m'interdire de quitter le territoire? Le quai est déjà désert j'y fais figure de laissé pour compte. Le train fait machine arrière, à petite vitesse, en quête d'un hangar. Le jour relègue Paris dans le passé noc-

turne. L'absurdité est faite de broutilles. Tout

dépend de l'humeur des gens. Seulement, la déci- sion fera loi. J'aggraverais mon cas anarchiste!1

à incriminer l'humeur du monsieur. La démocra-

tie aura parlé en sa personne.

Certes, j'ai omis de renouveler à temps mon Sésame. Mais allez vous y reconnaître dans leurs délais!Une tolérance de plusieurs années est d'usage à l'égard des passeports périmés! J'ai dépassé de peu la date fatidique. Le mois dernier mon titre de voyage était encore valable. Je

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remâche l'heure passée saint Tampon, priez pour moi!Si je m'adressais au douanier helvète ? N'est- ce pas aux Suisses, après tout, de décider s'ils veu- lent laisser entrer un étranger chez eux ? Et non aux Français à limiter les déplacements de leurs compatriotes ? Le passeport est-il une protection

ou une surveillance ?

Je présente donc mon cas à l'Helvète, impas- sible aux côtés du grand escogriffe gaulois. Alors, posément, avec gentillesse, comme on éclaire un enfant sur les réalités du monde, il m'explique les choses gaulliennes « Mon collègue représente ici une nation souveraine », dit-il.

Pas une once d'humour le sérieux de Guillaume

Tell ayant percé sa pomme. Le douanier français, py- ramidal, ne bronche pas davantage. Je constate que la souveraineté de la France a soufflé jusqu'ici. Les préposés à nos libertés se taisent comme des troncs.

Je ne raconterai pas comment, après de longues palabres, je tirai profit de tant de grandeur, ni comment le minuscule souverain des frontières, flatté dans l'exercice de son bon plaisir, d'un geste majestueux me fit passer aux Helvètes. J'éprouve trop de considération pour le bienveillant lecteur qui a ouvert ce livre je ne saurais donc ni m'attarder aux vaines péripéties, ni révéler com- ment le miracle de la liberté peut naître sous les pas de la bêtise. Un plus grave sujet s'annonce sur la couverture de ce savant ouvrage il y sera ques- tion d'idolâtrie, antique sujet exhumé de saint Ambroise, et fort peu à la mode des clercs, qu'on appelle depuis quelque temps des intellectuels des derviches, que Montesquieu s'en alla chercher

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en Perse et d'une foule d'autres questions qui ne manqueront pas de se poser, et que nous ne sau- rions toutes prévoir. Cependant, nous foulons, non sans malaise, le sol de la ville d'Érasme, de Nietz- sche, de Burckhardt. Leur liberté n'était pas la

nôtre nous sommes les fruits verts de l'arbre de

la souveraineté nationale et si nous sommes libres, c'est par l'effet du bon vouloir de milliers de petits princes souverains.

Jusqu'alors, je m'étais demandé bien souvent comment le règne d'un seul homme parvenait quelquefois à modifier profondément, pour un temps, l'allure et les manières quotidiennes d'une nation tout entière. De quelle magie dépend donc l'esprit public, si un seul individu peut le façonner à son image, et imposer, dirait-on, sa propre essence à ses concitoyens, de sorte que, du haut en bas de l'échelle sociale, il semble alors seul parler et agir, ayant nos mille bras, nos mille têtes pour exprimer son propre être ?

L'EMPREINTE DES DIEUX

Pourtant, rien de plus stable que le caractère d'un peuple. Depuis longtemps, la réputation du Français était de civilité, coupée de foucades.

Lisez César, c'est un bon sociologue de la France.

Cependant, les Français d'aujourd'hui semblent extraits d'un moule nouveau une puissance extra- ordinaire leur a donc forgé une âme solennelle et

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une morgue, dure ou molle, comme tirée des Anglais dans Jules Verne.

Et voici que les paroles de l'Helvète face au

Gaulois reflétaient la France entière dans le miroir

de l'étranger, et ce miroir me renvoyait une image gaullienne. D'un seul coup j'avais compris les mécanismes de nos métamorphoses de Gaulle n'est pas seul, pour la bonne raison que tout Fran- çais exerçant un pouvoir l'imite plus ou moins consciemment. Dans tout le pays, de Strasbourg à Marseille et de Brest à Mulhouse, d'innombrables citoyens s'identifient au chef.

Si l'on passe sous silence ce phénomène originel, aucun pouvoir puissant n'est intelligible. C'est ce mimétisme viscéral qui fait le style de l'autorité, si différent d'une époque à l'autre selon l'effigie qui

la fonde.

Charbonnier est maître chez soi, dit de Gaulle, grand charbonnier lui-même d'une France maî- tresse chez elle. A seulement l'écouter, le Français se croit libre, comme s'il se voyait lui-même dans le miroir déformant de l'indépendance nationale.

Ainsi, Napoléon était un vrai sans-culotte sur son trône. Tout Français se sentait fils de la France et de la Révolution à seulement regarder le sceptre de l'Empereur. Mais le Corse était un particulier, comme Louis XIV. Le sceptre et la liberté gaulliens sont universels, parce que l'univers audio-visuel, comme on dit, nous offre l'image obsédante d'un chef doté d'ubiquité.

Je me souvins d'un film sur Napoléon que j'avais vu plusieurs années auparavant il y était question de la conjuration de Malet. L'Empereur assiégeait

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alors Moscou. Ce qui avait le plus attiré mon atten- tion, c'est que le général Malet lui-même parais- sait comme frappé à l'effigie de l'Empereur. S'il s'efforça de le renverser, ce fut encore pour s'égaler à son illustre modèle par quelque audace inouïe, et, pour ainsi dire, par admiration pour son ennemi.

Mais la mascarade la plus frappante était offerte par le spectacle des préfets, des gendarmes, des colonels tout ce monde, parce qu'il détenait une parcelle d'autorité, parlait, remuait, commandait, marchait de long en large à la manière de Napo- léon, et usait le plus inconsciemment du monde de ce ton rude, loyal, impérieux et fraternel que le Corse avait mis à l'honneur. Avec le recul, le mimé- tisme était saisissant.

Un seul homme était donc libre dans cet univers

celui qui, ayant trouvé un certain accord, au plus intime de lui-même, entre le style impérial et l'allure révolutionnaire entre son propre tempé- rament et les événements, avait amalgamé ces comportements hétérogènes et les avait portés, en sa personne, à un mélange explosif Napoléon. Et cette image portait en elle une telle puissance de suggestion qu'elle paraissait engendrer autour d'elle des milliers de petits Napoléon énergiques et tempétueux, colériques et souverains, bouillon- nants et glacés, exercés aux mythes napoléoniens décisions rapides, coups d'œil de l'aigle, sang-

froid absolu.

Les bonapartistes n'ont-ils pas gardé jusqu'en 1830 et au-delà, je ne sais quelle rudesse d'allure

et quelle affectation de grand cœur sous la cui-

rasse nostalgique du grognard idéalisé par la

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légende ? N'ont-ils pas constitué une sorte de caté- gorie sociale à part ? N'ont-ils pas porté jusqu'à la mort le sceau du démiurge corse ?

Balzac, sensible aux accoucheurs d'espèces socia- les nouvelles, avait tout de suite compris son rival

« Ce qu'il a fait par l'épée, je le ferai par la plume », dit-il. Cent ans après sa mort, ses commentateurs, réunis à Royaumont, semblaient eux-mêmes surgir de la Comédie hiamaine Balzac les avait enfantés à retardement, les uns pour éplucher ses comptes, les autres pour tenter de comprendre le mystère de leur créateur. Aujourd'hui, les balzaciens font

une espèce sociale plus stable que les bonapartistes, qui sont presque éteints. Ce sont des êtres peu

métaphysiques la plupart portent la rosette et

vivent encastrés dans le social d'une manière

balzacienne, ayant surgi, je vous dis, du moule

social balzacien!

Mais quelle infime minorité se réengendrant elle-même pour l'éternité! Tandis que la France de Napoléon était comme occupée par deux espèces biologiques tout à fait distinctes, que séparait le ton, le langage, le cœur et l'air même que respi- raient les uns et les autres semblait n'être pas le

même.

Plus j'y réfléchissais, plus je mesurais la portée de

ce que j'avais soudain compris en franchissant la

frontière, ce matin-là, à Bâle. Ils grouillaient à travers la France entière, les Charles de Gaulle de la médiocrité, comme les Napoléon au petit pied sous l'Empire. Je comprenais enfin qu'il y avait à Rome des Tibère par milliers sous Tibère des petits Néron à la pelle sous Néron. Hitler rem-

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plissait l'Allemagne, Mussolini l'Italie de leur figure non point seulement affichée en tous lieux,

mais convertie en chair et en os. Toute la France

regorgeait de petits Louis XIV, et c'est pourquoi la France de ce temps-là ressemblait des pieds à la tête à Louis XIV. Certes, les mutations du com- portement de l'autorité sont des épiphénomènes ils n'occupent que la surface changeante de l'his- toire mais ils tissent la quotidienne réalité. La vie nationale est faite de mimétismes successifs qui se chassent l'un l'autre. Le chef de bureau, le contrô- leur des contributions, le brigadier de gendarmerie se prennent toujours au sérieux, et sous tous les régimes mais d'une manière tout autre sous de Gaulle que sous Pinay.

C'est que les hommes rêvent tous, et toujours, de régner ils copient donc le grand modèle du règne qu'on présente à leur vue. Quand ce modèle est un César, chacun l'incarne, le multiplie, le rend redoutable la puissance d'une seule image idéale se trouve relayée par ses pâles copistes, qui singent en elle leur propre songe incarné.

D'UNE LETTRE A RICA

La majestueuse transfiguration gaullienne de nos concitoyens devient de plus en plus voyante au fur et à mesure qu'ils se rapprochent de la capitale. C'est un spectacle singulier que celui de les voir ainsi changer invinciblement de Maison,

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et occuper peu à peu, à l'instar de leur modèle, celle

de la France elle-même selon qu'ils s'éloignent ou

se rapprochent du souverain. Rica faisait déjà à Usbek, dans les Lettres persanes, le récit de cette sorte de prodige « Je ne sais comment te décrire les Français, mon cher Usbek, car ils semblent changer d'allure, de nature et de consistance selon leur degré d'éloignement de la cour. Car leur vizir exerce sur eux, de fort loin, un pouvoir extraor- dinaire, et dont aucun de nos magiciens n'approche.

A trente lieues de la capitale, leurs mines commen- cent de s'allonger leur bouche se convertit au sévère, et toute leur contenance prend un air de gloire et de majesté. Ceux qui pénètrent enfin dans le palais du souverain deviennent si graves et si taciturnes qu'on ne reconnaît plus le naturel fort avenant qu'ils affichaient hier encore aux champs. Chez quelques-uns, la parole devient si rare, d'un tel prix, et tombe de leurs lèvres avares avec tant de hauteur et de dédain qu'elle semble provenir d'une autre langue, dont l'élocution exigerait une certaine contraction des narines, un ton monotone, un air de mystère et de savoir, une affectation de distraction et d'absence, et je ne sais quel parfum de suprême ennui. Partout ail- leurs, dans le royaume, les paroles des Français sont ailées, dit-on, comme celles d'Ulysse. Au Palais, elles sont faites pour être ramassées sur le sol où elles tombent lourdement, mais sans aucun bruit car elles sont si pénétrées du mystère qu'elles transportent qu'elles paraissent comme remplies

du silence et du secret du roi.

C'est un curieux spectacle encore, mon cher

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Usbek, que celui des courtisans, dont la raideur devient telle, peu à peu, à la cour, que s'ils ne se cassaient souvent en deux ou en trois à chaque fois que leur grand vizir les regarde, on pourrait les croire devenus tout semblables à de petites méca- niques enrubannées, tant ils ont perdu leur sou- plesse naturelle avec leur gaieté.

Quelle énigme, ô mon ami que ces Français de bois! Je vois plus de merveilles en ce pays lointain que je n'en puis expliquer et plus je regarde, moins je comprends ce que je vois. Quelques-uns prétendent que le bois du trône de France est si noble, si fier, si dur et si incassable que le roi se sent éternel sitôt assis dessus que, de là, viendrait toute sa majesté et que ce serait le devoir de tout Français de ressem- bler de plus en plus à ce bois impérissable sitôt qu'il s'en approche, parce que cela impressionne, dit-on, tout l'univers. Cette explication ne me convainc pas entièrement. Nous rechercherons dans notre pays des Persans philosophes, s'il en est, et nous leur demanderons, dès notre retour, de nous expli- quer toutes ces choses, s'ils le peuvent; car nos doc- teurs sont fatigués.

Rica, flanqué de mon Gaulois et de mon Helvète, m'aidaient à désembourber mon esprit poussif et rebelle à comprendre les mécanismes nouveaux de

courtisanerie

LES DOGES

Considérez maintenant ce ministre gaullien qui laisse transsuder de sa face amincie par les secrets

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d'État quelques paroles rarissimes et lentes obser-

vez attentivement ce masque émacié, confit par l'importance, et savourant ses silences interpré- tez cette pâleur de doge vénitien, cette allure effa- cée de gardien d'un trésor suivez ces pas feutrés de séminaristes humez cette déférence figée de fantôme tenace, aux traits aigus affublez-le de la robe noire d'un conseiller de Louis XI donnez-lui un siège de pourpre aux attributs redoutables mettez-le dans un confessionnal, ou au chevet d'un

prince; appelez-le Éminence, et vous comprendrez

le personnage. Il a pour charge d'informer le peu- ple c'est sa corvée. II s'en acquitte en lisant avec componction un texte solennel. Chaque virgule en a été pesée chaque tournure couve l'oracle. Le verbe informateur participe au mystère du dernier Conseil dont il est le dépositaire énigmatique.

Et cet autre au timbre aigu, à la mine plus ronde

et plus boufrie, c'est le mécanicien naïf de l'État.

On l'entend à haute et intelligible voix calculer le nombre de kilomètres parcourus, le poids du carbu- rant consommé, le profit en pièces d'or du parcours c'est le Colbert du monstre. A le voir, on se demande toujours d'où lui vient la parole et la pensée les yeux grands ouverts, étonné il semble recevoir l'Esprit, par prise directe sur les canaux et circuits de la Machine. Son mépris l'absentifie par une ruse de l'âme feignant de s'abdiquer

c'est de l'État qu'il se veut le martyr obscur.

L'idole est passée de la chair au concept l'abstrait

est devenu dieu.

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LA PUISSANCE ET LA GLOIRE

Partout, le mépris est dans la place. Les oligar- ques, à leur tour, se rêvent un destin gaullien. Et leur dédain ronge le cœur de la France il en est le ressort et le cancer. Latent, ramifié, silencieux, il court du Palais à la nation entière, s'infiltre dans les provinces, pourrit les administrations, paralyse les échanges, étouffe la parole la première révo- lution serait une explosion du langage.

Mais sauvegarderait-elle l'honnêteté de la pensée ? Car Charles de Gaulle n'est pas Tibère, ni Hitler, ni Louis XIV. Il est bas de cracher sur cette figure elle est shakespearienne, et elle exige au moins l'attention que nous portons aux œuvres d'art de la nature. Il faut s'intéresser aux formes du génie essayer d'en comprendre quelques ressorts. Ne nous abaissons pas à insulter aucune grandeur sous prétexte qu'elle nous ravage c'est notre faute si nous sommes assez petits pour nous laisser ravager. Arrêtons les monstres sacrés pendant qu'il en est temps, donc bien avant que leur sorte de beauté ne devienne redoutable. Mais, nous venger sur eux, c'est, en vérité, nous venger inconsciem- ment de nous-mêmes, et n'humilier que nous- mêmes, car nous dévions alors sur l'idole la colère secrète que nous nourrissons à l'égard de notre propre idolâtrie.

Qui met le masque au peuple ? Qui reflète l'autre

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dans ce jeu de miroirs! Si un seul malaxe la pâte, encore faut-il que la pâte s'y prête. Mussolini aurait fait rire les Allemands; les Italiens n'auraient pas suivi Hitler Staline n'avait pas la manière pour séduire les Français, et Napoléon, s'il avait voulu se faire proclamer empereur par les Suisses, y aurait échoué, car il ne possédait pas le style qui convient aux Suisses. La question n'est donc pas de savoir qui est Charles de Gaulle, mais qui nous sommes nous-mêmes pour qu'il puisse ainsi régner sur nous. Si hautain que soit un prince, il n'est que notre reflet, et c'est de nous; en vérité, qu'il tire sa propre image.

Or, c'est une image de gloire. Par elle, nous nous rassasions, à notre tour, de gloire. Nous voici imbus de gloire à l'instar de l'idole que nous imitons. Car c'est bien cela, une idole un corps de gloire qui se promène sur la terre et qui nous

fascine.

La gloire est consubstantielle au chef. Elle fleure de sa grande carcasse quichottesque, et de sa Rossinante impérissable la nation. La gloire imprègne les gestes lents du prince, ses hochements de tête, son regard lointain, son air égaré parmi nous et jusqu'à la majestueuse absence qui entrave ses grandes enjambées. Le chef est un masque notre masque de gloire qui nous fascine et façonne en ce théâtre que nous sommes à nous-mêmes.

La parole de l'homme de gloire embrasse l'espace, gère l'étendue, évalue tout ce qu'elle touche. Et la phrase gaullienne, par sa courbe interminable, s'achève en se raccrochant à son commencement, comme le wagon de queue à la locomotive, dans

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le cercle idéal de la tautologie, qui est comme le piège naturel de la gloire. Phrase mémoriale, tenant son prodige de la gloire elle-même, qui ne perd jamais le fil de sa saisie vaine, dans son cercle répétitif du destin et du temps. De Gaulle constate et bénit il rassemble et incarne. En lui, la France, comme dans Michelet, est une personne seulement, nous ne sommes pas flattés d'être cette personne, car elle tourne en rond dans le cirque de la parole glorieuse qui brasse l'air et ne saisit que le vent.

A QUI PARLER?

Mais à qui dire ces choses ? Aux bourgeois ? Complaisants! Le pouvoir les gère, les rassure et les rassemble sur l'ultime image de leur empire

envolé en fumée.

Aux ouvriers ? Hélas, ils ne lisent pas encore de vrais livres leur raison est emprisonnée pour longtemps, et comme capturée par d'autres idoles.

A l'Église ? Pépinière de bonnes volontés, riche

et diverse, elle ne peut engager tout entier son grand corps, ni agir en donnant des noms, en stig- matisant des figures ni dessiner vraiment son visage dans l'histoire qui se fait. « Nous ne vous reprochons pas l'encyclique Rerum novarum, disait Jaurès, nous vous reprochons de ne pas l'appli-

quer. » Et puis, l'Église est complaisante aux États

qui lui veulent du bien et il se trouve, hélas, que

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ce sont les États les plus forts et les plus injustes

qui lui veulent le plus de bien.

Depuis des siècles, elle sait parler aux souverains, mais dans le privé, pour ainsi dire, et pour le plus grand profit de l'art « Mon Père, j'ai entendu plusieurs grands orateurs dans ma chapelle, j'en ai été fort content pour vous, toutes les fois que je vous ai entendu, j'ai été très mécontent de moi-même », disait Louis XIV à Massillon. Mais depuis que l'éloquence de la chaire s'adresse au

peuple rassemblé, comme l'Église a rarement

mécontenté les princes! Voyez comme l'archevêque

de Paris a su attendre que l'État ait gagné la

partie pour lancer un appel à l'apaisement, où les critiques mêmes devenaient une caution au vainqueur!1

Des roitelets marchands remplissent mainte- nant les chapelles on y rencontre peut-être des Massillon, encore, pour rappeler au monde des affaires ce qu'ils rappelaient hier aux rois. Mais le peuple du travail est aussi absent des chapelles bourgeoises qu'il l'était de la chapelle de Louis XIV à Versailles. Une classe fatiguée y applaudit au talent du prédicateur d'une manière qui « honore également le goût et la piété » de leur monarchie

finissante.

Alors, pour qui écrire ? Pour les écrivains, rares mandarins de la pensée, produisant en vase clos des mets délicats, à déguster avec savoir? La littérature est leur festin discret ils se l'offrent les uns aux autres en gastronomes échangeant

leurs recettes.

Et les étudiants ? Formeraient-ils enfin ce

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relais pensant de la nation, ce seul public véri- table hors duquel l'écrivain est condamné au silence ? Sont-ils capables d'entendre un instant le langage de la seule violence véritable et féconde, celle de la pensée ? D'une pensée qui se voudrait si claire et si intransigeante que sa lucidité irait jusqu'à la cruauté la plus nue, passant outre à toutes les barrières de la peur ? Car l'« âme de vérité » est un dur noyau au bout de la rigueur quand la réflexion ose suivre jusqu'à son terme le chemin de la négation, et se forger, pour ainsi dire, au banc d'essai de la destruction.

Allons, il faut se demander ce que vous êtes, vous, les étudiants, en tant que public! Car, de l'effigie à l'idole, le mimétisme n'est pas au bout de sa course un regard plus audacieux attend encore la réflexion tenace, et voudrait en prendre le relais. Mais à quoi bon poursuivre, s'il n'y avait pas de public ? Laissons nos gardes-frontières veiller sur la souveraineté nationale, et demandons- nous s'il vaut la peine de poursuivre ce discours, ou s'il faut l'abandonner en route, faute de lecteurs.

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STRUCTURE DE CLASSE ET LUCIDITÉ

Quelles sont donp vos possibilités de classe dans l'ordre propre à la souveraineté d'une pensée ? C'est la seule question vraiment fondamentale. Elle

exige un examen très attentif de la structure qui

vous est particulière. Car, selon que cette structure sera d'un type comparable à celle des autres classes sociales, vous serez pris à votre tour dans la fata-

lité et les mécanismes dont nous étudierons plus

loin les tournois, et vos pensées y seront soumises aux contraintes que subit partout la lucidité sous la meule de l'histoire. Si, au contraire, vous formez un corps singulier, il est nécessaire de délimiter le champ de la souveraineté de l'esprit et la forme de rationalité que réclame votre corps pour sa défense.

Et ainsi, une sociologie des degrés de royauté des corps sociaux trouverait son fondement dans la forme même de leur organisation. L'étendue et les restrictions stratégiques d'une certaine raison pour-

raient être analysées en toute liberté à partir de

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la manière même dont ces corps assurent leur survie par l'attaque et la défense « mentales ».

Cependant, la ligne de démarcation entre l'audace cérébrale dangereuse, mais conquérante, et la ser- vitude mentale protectrice, mais paralysante, nous reconduira au thème de l'image, et nous fera retrouver le débat sur la politique qui avait commencé à nous faire signe à la faveur d'une

première réflexion sur l'image, qu'on appelle aussi

idole. La notion même de lucidité commencerait

alors à révéler sa puissance explosive, aux confins des structures de classe. Du coup, une réflexion intransigeante saurait quel public, ou quel embryon de public pourrait se mettre à l'écoute et capter les messages de ce naufragé volontaire qu'est toute écriture ouverte, qui assume une fois pour toutes les risques d'une totale lucidité. Car alors, le « réel change de camp et de site il passe à l'imaginaire, il montre sa face de songe, et la réflexion véritable se présente comme l'appel du lieu où ne règnera plus le rêve imageant.

ETHNOLOGIE ET RATIONALITÉ POLITIQUE

Mais jusqu'à quel point offrez-vous l'assise d'une structure en vue d'une pensée délivrée de l'ima-

ginaire ? Pour comprendre votre situation, consi-

dérez seulement un instant le soin que prennent les tribus pour intégrer leur jeunesse, et vous juge- rez aussitôt que tout le problème se ramène à vous

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