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Les lais, art de la consolation
Myriam White-Le Goff
To cite this version:
Myriam White-Le Goff. Les lais, art de la consolation. Emmanuelle Poulain-Gautret. Littérature narrative et consolation : approches historiques, Artois Presses Université, pp.115-127, 2012, 978-2- 84832-157-8. �hal-02962803�
Il est généralement admis que la fiction s’impose à l’imagination collective par son action compensatrice, et parce que chacun d’entre nous s’assimile à l’un de ses héros.
Mais les films où le milliardaire épouse la cousette ne dominent pas plus le cinéma que les contes où le prince épouse la bergère ne dominent la légende, pas plus qu’Hercule ne domine la mythologie antique. La légende de Saturne n’est pas une compensation. Le monde de la fiction n’est pas autant qu’on le croit celui de récits : ceux-ci le suggèrent, mais ils sont appelés par lui. Le pays de Cocagne est sans aventures, merveille par soi-même. Le merveilleux, comme le sacré dont il semble le domaine mineur, appartient au Tout-Autre, à un monde parfois consolant et parfois terrible, mais d’abord différent du réel.
André Malraux, Les voix du silence, IV. La monnaie de l’absolu, Gallimard, nrf, « La galerie de la Pléiade », 1951, p. 512.
Les lais, art de la consolation
Qui dit « consolation » dit nécessité d'être consolé, peine, chagrin, affliction. Or un large pan de la littérature médiévale laisse une place importante à la dysphorie, sous toutes ses formes. L'un des états douloureux les plus représentés est la mélancolie : celle de héros comme Tristan ou Lancelot, mais aussi celle de rois, comme Arthur ou le roi Pêcheur. Mais ces désespoirs royaux, loin de conduire à une littérature déprimée, sont les catalyseurs de vastes fresques romanesques et héroïques et aux fondements de certains des plus grands mythes littéraires. Ainsi la mélancolie d’Arthur est nécessaire à l’accomplissement de la chevalerie de la cour et celle du roi Pêcheur ne déclenche pas moins que la quête du Graal. Si la tristesse peut être noble et utile pourquoi donc la consolation ? On perçoit particulièrement son rôle et sa beauté propre dans des textes assez singuliers, comme ces Lais, petits récits proches de contes, qu'a rédigés Marie de France. Le rôle de la consolation y est singulier en raison de l'esthétique du genre, de la conception qu'ils en suggèrent et de son aspect spécifiquement littéraire.
L’Esthétique du genre
Les lais, sans être à proprement parler des contes, en suivent bien souvent le schéma narratif, en une structure qui programme la nécessité de la consolation, comme épisode ou étape nouveaux du récit. Ainsi, on part d'une situation initiale que vient interrompre un élément perturbateur, puis,
après une série de mésaventures, une issue se fait jour. Il s'agit, selon les cas, d'un rétablissement de la situation initiale bienheureuse ou, assez souvent dans les Lais de Marie de France, de l'invention d'une situation nouvelle d'harmonie, dans le sens d'un dépassement et d'une progression réelle du récit vers une situation de justice ou de beauté supérieures. Dans le lai de Frêne, le double méfait accompli contre Frêne, par sa mère qui l’abandonne puis par son amant qui préfère épouser sa sœur, est doublement réparé : d'orpheline et maîtresse illégitimée, Frêne devient la fille et l'épouse chéries. De même, à la fin du Bisclavret, le malheureux loup-garou, trahi par sa femme et condamné à garder sa forme animale, répond parfaitement aux attentes de consolation ; non seulement, il est rétabli dans ses droits, mais encore, la coupable et sa descendance sont punis :
li reis le curut enbracier ; plus de cent feiz l’acole e baise.
Si tost cum il pot aver aise, tute sa tere li rendi ;
plus li duna ke jeo ne di.
La femme ad del païs ostee e chacie hors de la cuntree.
Cil s’en alat ensemble od li pur ki sun seignur ot trahi.
Enfanz en ad asez eü ; puis un testé bien cuneü e del semblant e del visage : plusurs des femmes del lignage, c’est veritez, senz nes sunt neies e sovent ierent esnasees (v. 300-314).
À la fin de Lanval, le héros suit sa fée bien-aimée dans l’autre monde : point de retour à la situation initiale, mais mieux encore, dans une certaine mesure, puisque le monde féerique se présente comme celui de la beauté et de l’idéal que le héros ne quittera plus et qui le soustraira aux injustices et aux bassesses d’une cour qui l’a rendu malheureux.
Par conséquent, la structure du lai est essentiellement consolatoire, jusqu'à la situation extrême et isolée d'Equitan qui se présente comme un conte à morale dans lequel le « méchant » est évidemment puni à la fin :
ki bien vodreit reisun entendre ici purreit ensample prendre : tel purcace le mal d’autrui
dunt tuz li mals revert sur lui (v. 307-310).
La consolation rime d'abord avec réparation et punition des coupables jusqu'à des cas de franche vengeance. Il en va ainsi pour la biche mortellement blessée par Guigemar, qui le maudit avant de mourir, pour la mère de Frêne qui met au monde des jumelles après avoir médit sur sa voisine qui avait également mis deux enfants au monde à la fois :
la dame ki si mesparla en l’an meïsmes enceinta : de deus enfanz est enceintie :
ore est sa veisine vengie ! (v. 65-68).
La vengeance pulsionnelle et brutale est encore celle du Bisclavret qui arrache d'une morsure le nez de celle qui l'a trahi :
oiez cum il est bien vengiez : le neis li esracha del vis.
Que li peüst il faire pis (v. 234-236).
Mais la vengeance est une fausse consolation, une victoire illusoire et provisoire dans une logique superficielle et simpliste. La vengeance est nécessairement transitoire et n'est qu'une étape narrative.
Le Bisclavret mord la traîtresse au vers 235, mais son histoire en comporte 318. Seule une consolation véritable qui nécessite une noblesse d'âme peut clore le récit. La biche de Guigemar condamne le chasseur à souffrir de sa blessure mais cette malédiction est également une promesse d'amour. Comme souvent, la vengeance est à double tranchant. Guigemar souffrira, certes, jusqu'au jour où une femme qu'il aimera et qui l'aimera en retour guérira à la fois sa plaie et son cœur, jusqu'alors insensible au sentiment. Est-ce alors réellement vengeance de la biche ou apprentissage du chasseur ?
C'est que la consolation véritable, dans les Lais, passe par une phase de douleur, mais aussi rencontre amour ou merveille et s'exprime par la joie. Dans les curieux textes que sont les Lais, l'issue d'une situation d'inconfort demande souvent le merveilleux. Dans Guigemar, le narrateur déploie toutes les ressources du pathétique au moment où la biche, à l'agonie, prend la parole et annonce à son prédateur, lui-même grièvement atteint, la nécessité d'une consolation et du passage par la souffrance comme rédemptrice du mal qu'il a commis, en même temps qu'elle annonce la possibilité de la joie par l'amour :
n'avras tu jamés guarisun de la plaie k'as en la quisse, de si ke cele te guarisse ki suffera pur tue amur issi grant peine et tel dolur k'unkes femme taunt ne suffri,
e tu referas taunt pur li (v. 112-117).
L'extrême douleur, le désespoir voire le dénuement sont encore des préalables à la consolation dans Yonec : la dame qui sera consolée par le chevalier faé « de sei meïsme mieux vousist / que mort hastive la preisist » (v. 49-50). La découverte de l'amour est une véritable consolation de toute injustice ou de tout malheur. Ainsi, certains personnages semblent être de véritables figures consolatoires, féeriques et merveilleuses ou non : le chevalier faé de Yonec, mais aussi la fée bien- aimée de Lanval ou la simple jeune fille du roi des Deux Amants. Dans Guigemar encore, la merveille rend possible l'enchaînement des faits : une nef magique, se présente, alors que les personnages sont au plus profond de la détresse, pour les conduire là où ils pourront trouver une consolation. Quoi qu'il en soit, la consolation véritable résulte toujours dans la joie. Cette joie est l'expression naturelle chez l'être humain du bien-être et du bonheur conquis ou reconquis. De manière significative, dans Lanval, la fée consolatoire ne peut être vue sans qu'on en ressente de la joie : « il n'ot un sul ki l'esgardast : / de dreite joie n'eschaufast » (v. 583-584). L'époux de la dame de Yonec remarque son état anormal de joie après qu'elle a rencontré le chevalier faé qui la console de son triste mariage et se demande « que ceo peot estre e dunt ço vient / ki en si grant joie la tient » (v. 251-252). La consolation la plus parfaite est d'ailleurs celle de la joie partagée, comme lors des scènes de reconnaissance. Ainsi, dans Frêne, la fille et la mère se réjouissent ensemble1. C'est précisément parce que la consolation des Lais n'est pas émotion superficielle, mais réelle vertu.
N'oublions pas que la joie est un fruit de l'esprit selon le verset biblique de l'épître aux Galates V : 22.
L’éthique des Lais
L'image de la consolation que proposent les Lais est relativement complexe et s'appuie sur une connaissance fine de l'être humain. Quand la consolation vient de quelque intervention extérieure, il appartient toujours au sujet de la saisir ou non, de la reconnaître ou de la connaître ou non. D'ailleurs, dans les Lais, les scènes de reconnaissance sont souvent l'occasion de consolation : dans Frêne mère et fille se reconnaissent, dans Milon, père et fils, dans Guigemar, le héros reconnaît sa dame, qu'il avait perdue : « li chevalier s’esmerveillat ; / bien la conut (…) » (v. 812- 813). Dans Lanval, quand le héros ne comprend pas que les jeunes filles qui arrivent à la cour préparent l'arrivée de sa bien-aimée, il manifeste un défaut de force intérieure ou de confiance. Il ne sait pas reconnaître d'où lui viendra la consolation et ne profite pas de ses bienfaits dès qu'il le peut:
Lanval respunt hastivement e dit qu’il pas nes avuot
1 Marie emploie pour l'une puis pour l'autre, « joie » (v. 488) puis « s’esjoï » (v. 491).
ne il nes cunut ne nes amot (v. 524-526).
La consolation, pourtant annoncée par l'arrivée de deux groupes de deux jeunes filles, est retardée pour le personnage, alors même que le lecteur devine qu'une issue heureuse sera sans doute possible. Ce n'est que quand sa dame se présente en personne que, la reconnaissant, Lanval comprend qu'il est sorti d'affaire : « Lanval l'oï, sun chief dresça, / bien la cunut, si suspira » (v.
593-594). Cette reconnaissance repose sur ce dont manque Lanval, la confiance en la possibilité d'une issue heureuse, tant il est convaincu d'avoir rompu le pacte qui l'unissait à sa belle. A fortiori, dans les Deux Amants, le roi ne veut pas quitter sa fille, car elle est toute sa consolation :
« cunfortez fu par la meschine, / puis que perdue ot la reïne » (v. 31-32). Le prétendant de la jeune fille le comprend aisément : « il saveit bienque tant l'amot / que pas ne li vodreit doner » (v. 88-89).
C'est là la preuve de la relative immaturité du père, de sa dépendance affective et de l'absence de ressources intérieures pour trouver en soi la consolation. La mort de la jeune fille est indirectement causée par l'amour excessif de son père. Ce défaut du roi lui coûte sa consolation. Par conséquent, la confiance en la possibilité de la consolation n’est pas possession et rétention de sa source. La consolation s’exprime sous les modalités de l’amour, accueilli avec gratuité et désintérêt, comme un paradoxal surcroît nécessaire. Ce qui est donné en plus et qui est le plus précieux, comme cette vie éternelle qui sera donnée en plus de toutes les autres bénédiction, par surcroît, à ceux qui croient au Dieu chrétien.
Sous cet angle, il semble que la consolation dépende de certaines aptitudes de celui qui doit être consolé. Mais il faut nuancer cette idée par le fait que la confiance passe parfois par un renoncement apparent. Il peut être nécessaire d'abandonner la lutte contre l'adversité pour parvenir enfin à la consolation, comme dans une perspective chrétienne, il faut parfois accepter la souffrance, même injuste, avant de parvenir à une plus haute félicité. Ce renoncement, cet oubli de soi, s'exprime dans Lanval, dès que la dame reparaît : le héros affirme « or ne m'est gueres ki m'ocie » (v. 598). Ce que nous appelons renoncement pourrait également être nommé sagesse ou acceptation du non-retour de la situation initiale, de l'état de quiétude premier. De fait, dans certains lais, le rétablissement du droit n'a pas lieu, mais on assiste davantage à une transformation, à une maturation du personnage principal qui apparaît comme la véritable consolation. Ainsi, de manière significative, dans le lai consacré à Guigemar, héros qui apprend l'amour, la nef magique ne peut pas retourner en arrière :
il ne pout mie returner : la nef est ja en halte mer ! Od lui s'en vat delivrement, bon oret out e suëf vent :
n'i ad nïent de sun repaire ! (v. 191-195).
On rejoint là la perspective chrétienne : Guigemar s’abandonne de façon confiante à Dieu quand il monte à bord de la nef magique, ce qui s'exprime clairement pas le fait qu'il se laisse gagner par le sommeil :
a Deu prie k’en prenge cure, k’a sun poeir l’ameint a port e sil defende de la mort.
El lit se colche, si s’endort (v. 200-203).
Frêne, à son tour, pourrait apparaître comme une héroïne du renoncement, quand son bien-aimé la renie et choisit une autre épouse :
unques de quanke ele ad veü ne fist semblant que li pesast ne tant que ele se curuçast.
Entur la dame bonement
serveit mut afeitieement (v. 376-380)
Mais il ne s’agit pas là de faiblesse ou d’absence d’estime de soi. Frêne est davantage l’héroïne de l’acceptation, de la sagesse ou de la confiance en un lendemain meilleur. Elle est elle-même la source de sa propre consolation : d’une part, en raison de sa force de caractère et de son détachement, d’autre part, très concrètement, par ses actes. Elle fait don à l’épouse de son bien-aimé de son bien le plus précieux, le linge que lui a laissé sa mère, en l’abandonnant. Ce faisant, elle semble renoncer absolument à son intérêt et c’est par là, sur le mode chrétien, qu’elle trouvera la consolation. Ne pas rechercher la consolation serait le meilleur moyen de la trouver. C’est encore le fonctionnement du lai d’Eliduc. L’épouse d’Eliduc délaissée pour une autre, loin d’en prendre ombrage, prend soin du nouvel amour de son époux et, ce faisant, élève son âme jusqu’à s’assurer le salut en Dieu.
Amour et intériorité
Des liens existent ainsi entre consolation et amour, mais dans une acception très large et dépassionnée du terme : il s’agit de la charité, de la compassion, de l’agapé, alors même que les textes rapportent des récits courtois et amoureux. La nécessité d’un caractère modéré, apaisé, de la consolation est particulièrement mis en lumière dans Yonec. La dame qui est consolée de son triste mariage par le chevalier faé ne jouit pas de cette consolation avec suffisamment de tempérance, ce qui cause la perte des amants, découverts par l’époux jaloux. L’intempérance cause la mort de l’être consolatoire et une nouvelle période de souffrance sera nécessaire à la dame pour retrouver la consolation. Elle doit accéder à une plus nette maturité qui s’incarne dans l’enfant Yonec dont le
temps de la croissance et de l’accession à l’âge adulte est également celui de la maturation maternelle.
Une telle conception s’appuie sur une extrême valorisation de l’intériorité. Les critiques ont d’ailleurs assez dit l’intérêt de Marie de France pour l’âme humaine et sa fine connaissance des ressorts de la sensibilité et de l’esprit humains. De fait, dans les Lais, une large place est faite à l’introversion et aux épisodes de solitude. Ainsi, blessé et maudit par la biche qu’il a tuée, Guigemar recherche la solitude et l’isolement :
puis es muntez, d'iluec s'en part;
k'esloignez seit mult li est tart : ne volt ke nuls des suens i vienge
kil desturbast ne kil retienge ( v. 141-144).
C’est dans cette solitude que pourra débuter le processus consolatoire. Par ailleurs, la consolation ne semble curieusement ne pouvoir être garantie que par la discrétion et le secret. C’est le cas dans Lanval qui perd sa belle pour avoir révélé au monde son existence, alors qu’elle lui avait dit préalablement : « si vus comant e si vus pri : / ne vus descovrez a nul humme. » (v. 144-145)2. Le manque de discrétion est encore ce qui perd la dame de Muldumarec dans Yonec. La consolation doit être préservée comme relevant de l’intime, c’est pourquoi elle se décline souvent, nous l’avons vu, sur le mode amoureux. La consolation apparaît parfois comme une sorte de mystère qu’il faudrait préserver, comme ressortissant du sacré humain. Cet aspect est toutefois étonnant, tant nous avons également observé le lien entre consolation et partage. Dans cette conception, elle est au contraire ce qui isole du monde extérieur, alors qu’on est spontanément porté au partage de la joie qui en découle. Ainsi, il paraît cruel que Lanval soit privé de sa consolation pour avoir dit son bonheur. Qui plus est, dans Lanval, la consolation finale, l’arrivée de la fée à la cour rime avec un retrait définitif du monde puisqu’il choisit de suivre sa belle dans l’au-delà féerique et de quitter ainsi le monde de ses semblables3 :
quant la pucele ist fos a l'us, sur le palefrei, detriers li, de plain eslais Lanval sailli ! od li s'en vait en Avalun, ceo nus recuntent li Bretun, en un isle ki mut est beaus.
la fu ravi li dameiseaus ! nul hum n'en oï plus parler
2 C’est bien entendu, là, également l’expression du fameux tabou qui scelle l’amour entre un humain et un être féerique.
3 C’est là le schéma morganien, selon lequel l’être surnaturel emmène l’humain dans son monde.
ne jeo n'en sai avant cunter (v. 638-646).
L’amour des Lais est tout aussi humain, sentimental et charnel que métaphorique et psychologique. Les relations entre les sexes sont également, en termes jungiens, celles de l’animus et de l’anima dans la psyché. Ainsi, bien que les êtres féeriques et amants humains semblent naître d’une nécessité interne de l’amant, il n’en demeure pas moins qu’ils prennent corps dans les Lais.
Or ce corps de l’aimé et la rencontre entre les amants peut être comprise comme celle de l’animus et de l’anima, qui permet la constitution progressive d’une personnalité plus aboutie, plus complète et unitaire, qui induit également une maturation du personnage principal et un dénouement du texte.
Dans les Lais, les modalités du dénouement sont particulièrement liées à l’évolution du personnage principal, puisque la forme courte doit donner le sentiment d’une totalité cohérente et suffisante, comme la personnalité du personnage doit avoir atteint sa plénitude dans le cadre de la fiction.
Ainsi, dans Lanval, l’arrivée de la fée à la cour et le départ de Lanval pour l’autre monde coïncident avec la fin du lai : le héros a élu son existence d’homme et le récit est parvenu à son terme. Le lai est relativement clos et, comme l’être parvenu à maturité, il constitue un monde propre.
La métaphore amoureuse et sexuée de la constitution de la psyché et liée à la conception de la consolation suggérée par les Lais se double d’un imaginaire de la filiation consolatoire : Frêne, Milon, Yonec, les Deux Amants… De façon notable, les cas les plus intéressants pour nous seront ceux de Yonec et des Deux Amants dans lesquels l’enfant consolatoire est du sexe opposé à celui du parent consolé. Yonec console sa mère et la fille du roi, son père. On retrouve là, de manière oblique, la polarité d’animus et d’anima, parts masculine et féminine d’un même être. La métaphore est particulièrement signifiante dans Yonec car la femme est enceinte de l’être qui lui apportera la consolation, comme pour souligner combien la consolation est une ressource intérieure, au sens propre du terme. La mère de Yonec accomplit tout le cycle de la maturation et d’accession à la paix parfaite, par delà la consolation puisque l’être aimé lui fait don de la semence de consolation quand il ne peut plus consoler la dame lui-même :
il la cunforte ducement e dit que dols n'i vaut nïent : de lui est enceinte d'enfant.
Un fiz avra, pruz et vaillant ; icil la recunforterat.
Yönec numer le ferat.
il vengerat e lui e li,
il oscirat sun enemi (v. 325-332).
Toute l’histoire de la vie de la mère de Yonec suit le processus de maturation de l’héroïne : d’abord, la consolation vient d’un être extérieur et féerique, le chevalier-oiseau Muldumarec ; puis
la dame qui porte le fils consolatoire, Yonec, passe par une phase d’intériorisation de l’instance consolatoire ; enfin, Yonec devient homme, venge son père féerique et répare par là le méfait subi par sa mère ; la dame parvient à maturité et se détache de l’être consolatoire, ne dépend plus de lui, mais poursuit son propre devenir, apaisée. L’enfant consolatoire est le fils de la première consolation, comme pour rappeler que la consolation est toujours déjà présente en germe et qu’il appartient à chacun de la laisser ou de la faire croître. La mise au monde de Yonec est la première étape de ce détachement, de cette mise à distance de la consolation, que l’on traite avec amour et qui croît de manière de plus en plus indépendante de l’intériorité dont elle est née. Cette métaphore de la filiation consolatoire insiste sur l’idée de la transmission possible de la consolation par l’amour : le soulagement des peines apporté par l’être aimé se poursuit et peut même se renforcer par delà la disparition de l’être même. La consolation est ainsi, dans une certaine mesure, fille ou fils de l’amour.
Consolation littéraire
L’introversion qui, derrière la métaphore amoureuse ou filiale, est nécessaire à la consolation semble devoir être consacrée à la recherche de la vérité, soit d’un rapport juste du monde et de soi. Très concrètement, dans Lanval, cette consonance de la vérité et de la consolation s’exprime sur le mode de la justice, où révélation de la vérité coïncide avec consolation : dans le lai, c’est le moment de l’arrivée de la fée à la cour et du ralliement de tous à l’avis du héros, selon lequel elle surpasse toutes les autres femmes. Ces idées de justice et de justesse se mêlent chez Marie de France, dans son projet littéraire même, puisque dès son prologue, elle affirme qu’elle recherche l’approbation royale pour son travail, l’idée que sa démarche est juste, afin de trouver par là une consolation contre les médisances des jaloux. De fait, pour Marie, la production littéraire tient un rôle dans la dialectique entre consolation et intériorité. Les Lais exaltent la puissance de l’imagination et de la vie intérieure. L’imagination est parfois l’expression même du désir de consolation, notamment dans le rêve, le songe et les autres états limites de la conscience. Quand Lanval ne trouve plus de sujet de plaisir ou de réconfort dans le réel, il s’abandonne au sommeil, à la rêverie qui ouvre les porte de la merveille et de la beauté :
Le pan de son mantel plia desuz son chief, si se culcha.
mult est pensis pur sa mesaise ; il ne veit chose ki li plaise (v. 49-52).
Il en va de même pour Guigemar qui sommeille à bord de la nef magique qui le conduira vers l’amour. Dans Yonec, on rappelle que les chevaliers faé qui consolent les mal mariées ne sont vus
que d’elles seules : « ne nul fors eles nes veeient » (v. 100). De plus, quand Muldumarec se propose de prendre la communion pour prouver à sa belle qu’il est une noble créature de Dieu, il emprunte l’apparence de sa belle et ceux qui sont présents ne voient qu’elle. Est-ce à dire que Muldumarec n’est, à ce stade, que créature imaginaire ? Venue hanter la pensée de la dame avant de prendre chair dans ses bras ? Ce serait là une bien belle exaltation des pouvoirs de l’amour et de l’imagination, qui ne surprendrait pas chez Marie de France.
Ainsi la consolation, même incarnée par quelque personnage consolatoire ou simplement adjuvant, apparaît parfois indirectement, mais fondamentalement, comme une ressource de l’intériorité. Elle semble souvent être la reconnaissance d'une ressource préexistante que chacun a déjà en lui-même, selon l'idée que chacun peut se consoler lui-même en se connaissant bien. Même quand la consolation passe par l’intervention d’un être surnaturel, fée ou chevalier faé, Marie de France insiste sur le fait que celui qui a besoin d’être consolé doit appeler cet être. Il ne se présente pas spontanément. Dans Yonec, le chevalier faé apparaît quand la dame se désespère et en appelle aux êtres féeriques évoqués dans la littérature. Muldumarec intervient car la dame en a fait la demande ; l’imaginaire est une réponse aux apories du réel, à condition que l’être ait la force d’inventer la réponse à sa propre détresse . Aussi, le chevalier faé affirme :
Jeo vus ai lungement amee e en mun quer mult desiree ; unkes femme fors vus n’amai ne ja mes altre n’amerai mes ne poeie a vus venir ne fors de mun paleis eissir,
si vus ne me eüssez requis (v. 131-137).
L’amant sera auprès de sa bien-aimée à chaque fois qu’elle en manifestera le désir : « dame, fet il, quant vus plerra, / ja l'ure ne trespassera » (v. 199-200). Cela suggère l’idée que la consolation est toujours potentielle, tout comme les êtres féeriques ou la merveille peuvent surgir dans le réel. La fée de Lanval fait également la promesse à son bien-aimé de se présenter à lui, dès qu’il le désirera :
quant vus vodrez od mei parler, ja ne savrez cel liu penser u nuls puïst aver s’amie sanz repreoce e sans vileinie, que jeo ne vus seie en present a fere tut vostre talent ; nul hum fors vus ne me verra ne ma parole nen orra (v. 163-170).
L’idée que la consolation répond à qui la désire est renforcée par celle qu’il faut parfois même lutter pour gagner sa consolation. Ce type de désir s’apparente profondément à la prière chrétienne qui doit se doubler d’une recherche pratique de sa réalisation par celui qui prie. C’est le cas dans Guigemar, puisque le héros doit reconquérir sa bien-aimée, sa femme consolatoire, contre Mériadeuc qui se l’est octroyé. Un combat véritable a lieu, dans lequel Guigemar ne remporte rien moins que le bonheur. Tout semble se mériter et le bien-être paraît récompenser une certaine valeur, selon une conception du mérite et de l’harmonie des actes et des âmes.
Ainsi, la consolation est encore liée à la beauté. Les êtres consolatoires sont doués d’une beauté extraordinaire. Pour la dame féerique de Lanval,
Flur de lis e rose nuvele, quant ele pert el tens d’esté, trespassot ele de bealté (v. 94-96).
Muldumarec, le chevalier faé de Yonec, (…) mult esteit de grant bealté ; unkes nul jur de sun eé
si bel chevalier n’esguarda
ne ja mes si bel ne verra (v. 145-148).
L’époux chagrin de la future mère de Yonec s’étonne de sa beauté retrouvée, car il ne sait pas qu’elle a rencontré le chevalier faé. Or cette beauté est particulièrement celle des êtres de l’autre monde, des créatures de la petite mythologie, mais surtout des créatures de l’imagination. La beauté est celle de la littérature et de ses possibles. Même, la beauté et la consolation sont au cœur de la littérature.
Nous l’avons dit, quand les êtres féeriques apparaissent à plus d’un mortel à la fois, il faut admettre qu’ils ne sont plus seulement des fantasmes ou ce que nous appelons des êtres intérieurs.
Ils sont alors des personnages à part entière. D’aucuns diront des êtres de papier, nous dirons des êtres de manuscrits et c’est ce qui donne toute la réalité au fantasme, une réalité littéraire, avant tout, comme pour rappeler que la littérature est aussi extériorisation du rêve, affirmation d’une consolation possible et mise en forme, matérialisation de cette consolation. Elle occupe cet espace étrange d’entre réel et irréel : concrète dans son irréalité, présente et purement imaginaire. La fée de Lanval qui se présente à la cour pour sauver son bien-aimé, c’est le texte qui s’offre aux lecteurs, au risque, malgré son extraordinaire beauté, de ne pouvoir le sauver ou avec la promesse de l’emmener à jamais dans l’autre monde. C’est un monde qui s’ouvre et qui, se dévoilant, rompt ses propres interdits, son propre indicible, comme la fée qui, une fois n’est pas coutume, pardonne celui qui a transgressé le tabou d’amour. Yonec, le fils du chevalier faé qui venge son père et conclut le lai, c’est la littérature qui prend le dessus sur le réel. C’est l’imaginaire et l’autre monde qui empiètent
sur la raison, au moment d’une lecture, le temps suspendu d’un lai.
Cela pourrait se dire de toute production littéraire, mais le lai tient une place à part en raison de son accointance non seulement avec l’oralité, mais avec la musique et le chant. Même s’il est vraisemblable que les Lais de Marie n’étaient pas ou plus musicaux, on s’y souvient de l’ancienne musique qui berçait les récits, comme à la fin de Guigemar :
de cest cunte ke oï avez fu Guigemar le lai trovez, que hum fait en harpe e en rote ; bone en est a oïr a note » (v. 883-886).
Dans l’œuvre de Marie, la musique n’est certainement plus qu’intérieure et personnelle… comme la consolation. Mais son souvenir rappelle l’aspect communautaire du fait littéraire médiéval. La célébration par la musique et le chant révèle l’importance du partage. Elle fait sortir la consolation de la solitude et de la pure intériorité que nous avons mises en avant précédemment. La consolation véritable est également joie partagée. Ainsi, dans Frêne, la consolation de l’héroïne est également réparation et soulagement pour sa mère et pour son amant. Elle élève et réjouit chacun, à la différence de la simple vengeance. La littérature doit également apporter joie et consolation à tous, selon le prologue de Marie qui évoque son désir que le roi Henri II lise ses Lais : « Mult me ferez grant joie aveir/ a tuz jurz mais en serrai lie » (v. 52-53). L’être féerique console et le texte qui l’héberge ou l’invente est son relais auprès du public. Les Lais de Marie de France font une large place à l’amour. Or le sentiment est la frontière entre l’intériorité et le monde ; il est expression d’une interaction de soi et du réel, d’une réaction. La littérature ajoute à cette rencontre naturelle la médiation consolatoire de la fiction, comme l’affirme la mère de Yonec :
mut ai sovent oï cunter que l'em suleit jadis trover aventures en cest païs
ki rehaitouent les pensis » (v. 91-94).
À notre tour, laissons-nous donc rehaitouer, réjouir et réconforter !
Ainsi, il existe un lien essentiel entre la forme des Lais de Marie de France, l’éthique qu’ils proposent et la conception à la fois humaniste et chrétienne de la consolation qu’ils suggèrent. La consolation véritable est tout à la fois ressource d’une intériorité nourrie du modèle chrétien et esthétisation littéraire. Comme en amour, la liberté totale est possible, à condition d’en être à la hauteur. Le loup-garou est parfois plus noble et héroïque que le reine jalouse ou le roi injuste… Le loup-garou sera consolé car il semble le mériter. Mais on est loin ici d’une idée élitiste de la valeur héroïque : la beauté des personnages vient de leur irréductible humanité, de leur besoin d’amour, de
leur souffrance, de leur aspiration au bonheur et à la consolation. L’art de la consolation que propose les Lais est à la fois profond, généreux et joyeux : il donne le ton d’ensemble et promet le plaisir au lecteur ! Comme la merveille éclot souvent dans l’écrin du récit, la consolation apparaît fréquemment dans les Lais comme une part magique de la psyché. Elle surgit lorsque l’on pose un regard empli d’espoir sur le réel et la nature de cette espérance se déploie en vers, en rimes, en rythmes et en sons, car elle se glisse entre christianisme et humanité, au cœur de la littérature.
Myriam White-Le Goff Université d’Artois (Arras)
« Textes et Cultures », EA 4028