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Les Maximes de La Rochefoucauld: du style à la forme de vie

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Les Maximes de La Rochefoucauld : du style à la forme de vie Marion Colas-Blaise

Université du Luxembourg, CELTED (METZ) & CeReS (Limoges)

Que dans les écrits du XVIIe siècle, la figure de « l’honnête homme » soit centrale, il suffit, pour s’en rendre compte, de consulter l’ouvrage L’Honnête Homme ou l’Art de plaire à la Cour de Nicolas Faret ou les Pensées de Pascal, les Conversations avec le maréchal de Clérambault du Chevalier de Méré ou La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette.

C’est sur les Maximes de La Rochefoucauld1 que la présente étude prendra appui : à une étude des investissements figuratifs et thématiques, qui permettent de circonscrire la notion de l’« honnête homme », nous préférerons une analyse du style qui réaffirme la solidarité entre les plans du contenu et de l’expression. Il s’agira moins de retenir la posture essentialiste d’un Buffon et de dire après lui que « le style est l’homme même »2 que de montrer en quoi une manière de dire, impliquant des types de modalisation des contenus, fait que la maxime prête ses formes à la manifestation d’une manière d’être – une « manière d’être au monde fondamentale d’un homme », selon la définition du style qu’A. J. Greimas propose en 19623 ; une manière d’être avec l’autre, individuelle, mais aussi collective, qui nous conduira à envisager les déterminations sociohistoriques et culturelles marquant le style d’un auteur de leur empreinte. Sur ces bases, on s’interrogera, ensuite, sur le passage du style à la forme de vie de l’honnête homme.

Convoquant les horizons théoriques de la sémio-stylistique, de l’analyse du discours et de la rhétorique, notre réflexion se développera en trois temps : d’abord, nous esquisserons les contours de la notion de style au vu de quelques travaux marquants ; ensuite, nous rendrons compte des spécificités stylistiques des maximes de La Rochefoucauld, avant de prendre en considération les modalités de leur

1 Désormais, on renverra à La Rochefoucauld, Maximes, prés. Jacques Truchet, Paris, Flammarion, 1977.

Les Maximes (M.) de l’édition de 1678 seront distinguées des Maximes supprimées (MS.).

2 Buffon, Discours sur le style. Discours prononcé à l’Académie française par M. de Buffon le jour de sa réception le 25 août 1753, édition de l’abbé J. Pierre, Paris, Librairie Ch. Poussielgue, 1896.

3 Algirdas, Julien Greimas, « La linguistique statistique et la linguistique structurale. À propos du livre de P. Guiraud : Problèmes et méthodes de la statistique linguistique », Le Français moderne, 4, p. 249.

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contextualisation au sein d’une pratique ; enfin, nous franchirons les étapes d’un

« parcours de l’expression » qui met le texte, son support et sa pratique en relation avec des stratégies énonciatives, qui trouvent à signifier dans une forme de vie. On notera que les stratégies signifiantes sont déterminées par la politesse, dont le lien avec l’honnêteté est attesté par la première édition du Dictionnaire de l’Académie française.

1. L’espace du « style classique »

1.1. Quand le singulier compose avec le collectif

D’emblée, ce sont les tensions entre le singulier et le collectif qui retiennent notre attention, les tentatives d’individuation d’un écrit, mais aussi les déterminations externes qui le contraignent diversement. Ce point de vue semble d’autant plus approprié ici que la notion d’écriture particularisante, liée à une « morale du langage » privilégiant la liberté créatrice, est d’un emploi plus récent. Se tournant vers l’amont du moment critique – vers 1850, selon Roland Barthes – où la « Littérature » devient le dépositaire d’un « langage consistant, profond, plein de secrets, donné à la fois comme rêve et comme menace », on cherchera à montrer en quoi le style plutôt que l’écriture contribue efficacement à créer les conditions de la circulation socialement validée d’un dire reçu comme « transparent »4.

Anna Jaubert projette les étapes d’un véritable parcours : « La première flèche qui conduit de la langue à un style (S1), est celle d’une première appropriation par le sujet parlant » ; un style correspond alors à un ensemble de traits génériques ; ensuite, « la flèche qui conduit de S1 (un style) à S2 (du style) est celle d’un “particulier en instance d’universalisation”, l’effet de l’art commence véritablement avec le sentiment d’une marque de l’homme requalifiante, antidote à la contingence des choses » ; enfin, une

« deuxième appropriation », qui a pour objet la « forme singulière d’une œuvre », est liée au passage de la flèche S2 à S3 : c’est « celle “d’un universel qui se dérobe pour renvoyer à une liberté singulière”, une liberté qui se revendique à travers un exercice particulier de la langue […] »5.

4 Roland Barthes, Le degré zéro de l’écriture, Paris, Seuil, 1953 et 1972, p. 8.

5 Anna Jaubert, « La diagonale du style. Étapes d’une appropriation de la langue », A. Petitjean & A.

Rabatel (éds), « Questions de style », Pratiques, 135-136, 2007, pp. 50-51.

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C’est assigner au style classique un lieu, nécessairement complexe et traversé de tensions, entre un style et du style. Désormais, si le style classique est un geste, c’est-à- dire une modalisation des contenus, qui traduit plus ou moins une force expressive, il trouve son ancrage dans le collectif, le social. Au point que l’idiolecte, qui, écrit Alain Rabatel, « mieux que le style, permet de penser le singulier dans le langage », se trouve rejeté sur ses bords6.

On en prend toute la mesure au niveau des valeurs mises dans le jeu. Tout style est fonction d’une forme de répétition ou de récurrence : « Par style, on entend la forme constante – et parfois les éléments, les qualités et l’expression constants – dans l’art d’un individu ou d’un groupe d’individus », note Meyer Schapiro7 ; la production d’effets identitaires, qui est définitoire du style, en dépend8. La notion de style emporte avec elle l’idée de la reconnaissance, même si la permanence compose nécessairement avec une dose variable d’innovation9. Ainsi, écrit Georg Simmel, la « singularité de chaque œuvre est subordonnée à une loi formelle générale »10 : externe, dès lors qu’il s’agit de se situer par rapport à des repères imposés (codifications génériques…) ; interne à une œuvre, quand le repère posé informe la suite des productions.

Si la rupture vaut par rapport à la permanence qui l’appelle ou la cautionne, le style classique semble moins porté que d’autres à sélectionner la valeur extrême de l'« audace » que, proposant une modélisation tensive, Jacques Fontanille associe à un degré d’innovation élevé sur l’axe de l’intensité affective et un déploiement minimal sur

6 Alain Rabatel, « La dialectique du singulier et du social dans les processus de singularisation : style(s), idiolecte, ethos », André Petitjean & Alain Rabatel (éds), « Questions de style », Pratiques, 135-136, 2007, p. 27.

7 Meyer Schapiro, Style, artiste, société (trad. B. Allan et alii), Paris, Gallimard, 1982, p. 35.

8 Cf. Jacques Fontanille : « Le style recouvre l’ensemble des faits textuels et discursifs grâce auxquels la praxis énonciative produit et reconnaît des effets d’identité », Sémiotique et littérature. Essais de méthode, Paris, PUF, 1999, p. 194.

9 Au sujet des variantes productrices d’un effet de singularisation du style, voir notamment Groupe μ, 1995, « Style et communication visuelle. Un produit de transformations », Protée, vol. 23, no 2, 1995, pp.

29-36. Voir également Jean-Michel Adam : « Un fait de style est donc le produit perçu d’une récurrence ou d’un contraste, d’une différence par rapport à des régularités micro-linguistiques observées et attendues d’un texte, d’un auteur, d’une école, d’un genre », « Style et fait de style : un exemple rimbaldien », Georges Molinié & Pierre Cahné (éds), Qu’est-ce que le style ?, Paris, PUF, 1994, p. 19.

10 Georg Simmel, 1998, La parure et autres essais (trad. M. Collomb, P. Marty & F. Vinas), Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 1998, p. 94.

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l’axe de la stabilisation dans l’étendue spatio-temporelle. Sans doute le style classique balance-t-il entre la « constance » et la « persévérance » qui, tout en assurant la continuité, mettent en œuvre des degrés d’innovation plus ou moins élevés11.

1.2. Du « texte-énoncé » à la pratique

Encore faut-il se demander à quel(s) niveau(x) d’analyse le style doit être appréhendé.

Retenons d’abord celui du « texte-énoncé », que Jacques Fontanille loge entre le palier des signes et figures de représentation auxquels le texte attribue des contenus et des valeurs et l’objet qui, l’englobant, lui fournit un support, une surface d’inscription. Nous verrons que le texte-énoncé et l’objet-support sont eux-mêmes pris en charge par la pratique dont, en vertu d’un principe d’intégration également descendant, ils accueillent les traces12.

« Un “texte-énoncé”, écrit Jacques Fontanille, est un ensemble de figures sémiotiques organisées en un ensemble homogène grâce à leur disposition sur un même support ou véhicule (uni-, bi- ou tri-dimensionnel) »13. Pour appréhender les formes que revêt la manifestation du style, nous concevons le texte comme un champ, où se trouvent orchestrées des marques intra-, inter- et contextuelles, singulières et collectives, qui se distribuent diversement par rapport au centre et à la périphérie, en fonction de leurs modes de présence ; les congruences et les combinaisons entre les faits de langue et de texte – de l’unité inférieure au mot ou au syntagme, à la construction morpho- syntaxique, aux enchaînements interphrastiques, à tel type de progression ou de séquence textuelle – débouchent sur la constitution d’une ou plusieurs totalités signifiantes.

Le texte comme champ permet ainsi d’approcher le style sous deux angles : celui de la solidarisation entre les plans du contenu et de l’expression ; celui de sa dynamique interne. D’une part, en effet, c’est en son sein, entre confirmation et renouvellement,

11 Jacques Fontanille, Sémiotique et littérature, op. cit., pp. 198-199.

12 Jacques Fontanille, Sémiotique des pratiques, Paris, PUF, 2008, p. 59.

13 Jaques Fontanille, « Textes, objets, situations et formes de vie. Les niveaux de pertinence du plan de l’expression dans une sémiotique des cultures », Juan Alonso, Denis Bertrand, Michel Costantini et Sylvain Dambrine (éds), La transversalité du sens. Parcours sémiotiques, Paris, PUV, Saint-Denis, 2006, p. 218.

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que peuvent se nouer les unes aux autres la forme et la substance du contenu et de l’expression, ainsi que le note Georges Molinié :

a/ au niveau de la substance du contenu, une unité globale très partagée ; b/ des structures fantasmatiques, imageantes récurrentes, ce qui nous conduit sans doute dans la forme du contenu, de même que c/ des schémas rhétoriques expressifs ; d/ enfin, au niveau de la forme de l’expression, un stock lexico-figuré et des tours de phrase, ce qui correspond, dans la tradition rhétorique, à l’élocution, c’est-à-dire exactement à la définition rhétorique du style14.

D’autre part, c’est se donner les moyens de « percevoir le style en tension », ainsi que le réclame Anne Herschberg Pierrot, comme « du continu, un continu actionnel et réactionnel avec soi-même et avec les autres textes »15. C’est s’obliger à prendre en considération, en plus du sujet d’énonciation, qui s’inscrit plus ou moins dans son texte, les régimes de la réception impliqués dans la co-construction du sens16.

La sémiotisation du contexte évite alors d’ouvrir sur les aléas d’une réception ad hoc multiforme, instable, se soustrayant à l’analyse. La réception est conçue comme une composante essentielle d’une « situation de communication », elle-même constitutive, selon Jacques Fontanille, d’une pratique. Ajustable à d’autres pratiques, complémentaires ou concurrentes, au sein d’une situation sémiotique donnée, celle-ci s’organise autour d’une « scène prédicative » : l’« expérience pratique » de la communication correspond alors à une forme de gestion de l’entre-jeu d’un ou plusieurs procès ou prédicats (informer, prescrire, séduire ou persuader…), d’actes d’énonciation et de rôles actantiels attribués plus particulièrement au texte, à son support et à son environnement, les différents rôles nouant entre eux des relations, essentiellement passionnelles et modales (selon le vouloir-faire, le savoir-faire, le devoir-faire…)17. Le

14 Georges Molinié, « Le style en sémiostylistique », Georges Molinié et Pierre Cahné (éds), Qu’est-ce que le style ?, Paris, PUF, 1994, p.

15 Anne Herschberg Pierrot, Le style en mouvement, Paris, Belin, 2005, p. 44.

(2005 : 44).

16 Au sujet des régimes de la réception, qui se saisit de tous les faits de langue et de texte, y compris de ceux qui ont trait à la matérialité du texte, voir Marion Colas-Blaise, « Comment articuler la linguistique et la sémiostylistique ? Le champ stylistique à l’épreuve de la matérialité de l’écrit », Actes du Congrès Mondial de Linguistique française, 2008, CD-Rom, pp. 1301-1315. Texte en ligne sur www.linguistiquefrançaise.org.

17 Voir Jacques Fontanille, « Textes, objets, situations et formes de vie. Les niveaux de pertinence du plan de l’expression dans une sémiotique des cultures », art. cit., p. 223.

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passage au niveau supérieur de la « situation-stratégie », où se décide l’articulation de la pratique de la communication avec d’autres pratiques, permet de franchir un pas : c’est sur le fond d’une analyse des cultures que, liant lisibilité et prévisibilité, la maxime peut être étudiée comme une manifestation privilégiée d’une organisation majeure, la forme de vie de « l’honnête homme », liée à des usages sociaux.

2. La maxime et ses régimes énonciatifs

D’autres se sont penchés sur les traits caractéristiques de la maxime, en particulier dans une perspective linguistique18. Nous nous en autoriserons pour dégager une triple complexité : au niveau de la forme de la maxime ; au niveau des « régimes » appliqués aux grandeurs sémiotiques aux paliers d’un parcours génératif ; au niveau de l’interaction entre énonciateurs.

2.1. La maxime n’est pas un fragment

La maxime, dira-t-on d’abord, se situe aux antipodes du fragment, tel, du moins, que le conçoit le premier romantisme allemand : en somme, la revendication du béant, de l’informe, de l’inachevé, voire de l’incompréhensible incarné par le « point nébuleux » (die wolkige Stelle) de W. Benjamin19 s’inscrit en faux contre la concision, la clarté et la clôture formelle de la maxime moraliste. Alors que le fragment relève d’une poétique du passage, celle-ci paraît ressortir à une poétique de la perfection qui, en deçà de toute valorisation, invite à faire le tour. Comme le rapport du sujet à l’objet est commandé, entre autres, par une morphologie textuelle particulière, nous en déclinerons quelques aspects.

Alors que le fragment renferme la négativité d’une perte, qui peut être irrémédiable, la maxime se présente comme une forme non seulement close sur elle-même, mais proprement aboutie. L’expérience de la clôture et de l’achèvement est alors celle d’un énonciateur qui se livre à une aspectualisation, moins par prélèvement d’une partie que par la reconstruction de proche en proche d’une totalité. La maxime se voit ainsi

18 Voir notamment Charlotte Schapira, La Maxime et le discours d’autorité, Paris, SEDES, 1997.

19 Voir Françoise Susini-Anastopoulos, L’écriture fragmentaire. Définitions et enjeux, Paris, PUF, 1997.

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conférer une large autonomie. En même temps, elle est sollicitée par ses entours, tendant vers la série dans laquelle elle est prise. Une première complexité se noue ainsi, entre la totalité qu’elle affiche en elle-même et cette autre forme de totalisation qui est comme un autre horizon : en se détachant sur le fond de la série, elle potentialise celle- ci, c’est-à-dire la relègue second plan, sans la virtualiser vraiment.

En cela, la forme textuelle impose à l’aspectualisation une sélection de tempo et de tonicité. Contrairement au fragment-événement, qui survient de manière impromptue, saisit vivement et subjugue, la maxime met en œuvre une logique « implicative », de l’ordre du si… alors… ; la progression constante se solde par une tension régulièrement ascendante, qui cumule dans le jeu de mots, le paradoxe ou la surprise. Des exemples choisis permettent de le montrer : « Il y a des héros en mal comme en bien » (M. 185) ;

« On ne devrait s’étonner que de pouvoir encore s’étonner » (M. 384) ; « On est quelquefois moins malheureux d’être trompé de ce qu’on aime, que d’en être détrompé » (M. 395) ; « Le mérite des hommes a sa saison aussi bien que les fruits » (M. 291) ; « Un sot n’a pas assez d’étoffe pour être bon » (M. 387)… D’une part, l’équilibre syntaxique, qui emprunte volontiers un moule binaire, mais aussi un ordonnancement maîtrisé, qui solidarise les parties de l’énoncé à travers des éléments expressifs tels que des répétitions, des paires d’antonymes, des formules figées et métaphoriques, des rimes intérieures ou des allitérations, commandent un tempo et une tonicité modérés, mesurés. D’autre part, l’attente qui se noue au fur et à mesure se résout fréquemment à la fin. Se renforçant de la concision, ces éléments favorisent, comme pour l’énoncé parémique, la mémorisation et la mise en circulation.

2.2. La modalisation des contenus

Sémiotiquement, la modalisation concerne la manière dont les contenus sont déterminés à différents niveaux d’un parcours génératif du sens. Sans transiter d’un palier à un autre, on s’attardera sur l’aspectualisation, en tant qu’elle sous-tend la cohérence et l’orientation axiologique du discours, en leur procurant une manifestation à la fois sensible et perceptivo-cognitive.

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La maxime se caractérise par sa portée générale, voire universelle. Les manifestations linguistiques de la construction de la généricité sont diverses : notamment à travers l’article indéfini (« Un sot n’a pas assez d’étoffe pour être bon » (M. 387)), l’article défini singulier ou pluriel (« L’homme croit souvent se conduire lorsqu’il est conduit ; […]» (M. 43) ; « Les vieillards aiment à donner de bons préceptes, pour se consoler de n’être plus en état de donner de mauvais exemples » (M. 93)), le déterminant complexe (« Tout le monde se plaint de sa mémoire, et personne ne se plaint de son jugement » (M. 89)), l’indéfini chaque ou le pronom chacun (« Chaque talent dans les hommes, de même que chaque arbre, a ses propriétés et ses effets qui lui sont tous particuliers » (MS. 25) ; « Chacun dit du bien de son cœur, et personne n’en ose dire de son esprit » (M. 98)).

Sur ces bases, trois points méritent d’être soulignés plus particulièrement. On constate, d’entrée, que les maximes exploitent au même titre les deux tensions que Gustave Guillaume dit « anti-extensive », quand le un générique, en tant qu’il correspond à un

« continu universel », constitue le terminus a quo d’un mouvement de formation du singulier (« Un homme entra dans la pièce »), ou « extensive », quand la formation conduit à partir du singulier (« L’homme entra dans la pièce ») au terminus ad quem que constitue un pluriel non limité (« L’homme est un loup pour l’homme »)20. Du point de vue sémiotique, on dira que l’article indéfini et défini génériques mettent en œuvre respectivement un débrayage disjonctif encore incomplet, qui ne débouche sur aucune individuation ou localisation précise, et un embrayage conjonctif achevé, qui s’opère à la faveur d’une remontée vers le savoir du sujet de l’énonciation21.

Ensuite, il s’agit tout à la fois de poser un nouvel élément dans l’univers de discours (« Il y a de certains défauts qui, bien mis en œuvre, brillent plus que la vertu même » (M. 354) ; « Il y a plus de défauts dans l’humeur que dans l’esprit » (M. 290)) et de prendre appui sur une totalité constituée (« Tous les sentiments ont chacun un ton de voix, des gestes et des mines qui leur sont propres » (M. 255)). Entière, la classe peut être balayée en continu ou exposée à une appréhension discontinue pluralisante (« Les

20 Gustave Guillaume, Langage et science du langage, Paris, Nizet, 1973, pp. 167-183.

21 Voir Jacques Fontanille, « Aspectualisation, quantification et mise en discours », Jacques Fontanille (éd.), Le discours aspectualisé, Limoges, PULIM, 1991, p. 130.

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hommes ne sont pas seulement sujets à perdre le souvenir des bienfaits et des injures ; […] (M. 14)). Ramenée à une sous-classe, elle fait l’objet d’une saisie-arrêt qui ne va pas jusqu’au bout ; des compléments de nom, des adjectifs, des adverbes tels que presque, souvent, quelquefois, responsables d’un « affaiblissement » des quantificateurs universels, des quantificateurs qui opèrent par restriction (peu de, assez de…) lui procurent ses limites :

La santé de l’âme n’est pas plus assurée que celle du corps ; […] (M. 188)

Les grands noms abaissent, au lieu d’élever, ceux qui ne les savent pas soutenir. (M. 94)

Toutes nos qualités sont incertaines et douteuses en bien comme en mal, et elles sont presque toutes à la merci des occasions. (M. 470)

On fait souvent du bien pour pouvoir impunément faire du mal. (M. 1219) Il y a peu d’honnêtes femmes qui ne soient lasses de leur métier. (M. 367) Assez de gens méprisent le bien, mais peu savent le donner. (M. 301)

Enfin, au déport des vérités générales qui, parfaitement débrayées, relèvent d’un

« impersonnel de l’énonciation », les maximes ne sont pas exemptes de modalisateurs ouvrant la voie à un certain degré de subjectivité. Ainsi, l’expression adverbiale en quelque sorte (« C’est en quelque sorte se donner part aux belles actions […] » (M.

432)) ou la forme Il semble que P (avec le mode subjonctif : « Il semble que la nature ait caché dans le fond de notre esprit des talents […] » (M. 404)), quoique peu fréquentes, permettent de soustraire le jugement à toute invalidation subjective.

Le sujet s’installe ainsi dans un régime de l’énonciation pour le moins double, qui oscille entre personnalisation et impersonnalisation et sollicite plus ou moins la collaboration de l’énonciataire. C’est cette complexité que nous nous proposons de dénouer maintenant.

2.3. L’interaction avec l’énonciataire

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L’infinitif sujet dans C’est X (que) de GInf22, les formes impersonnelles, le pronom indéfini on, qui peut exprimer, écrit Émile Benveniste, la « généralité indécise », le pronom nous (à extension maximale, quand il « annexe au “je” une globalité indistincte d’autres personnes »23, ou non), mais aussi le déictique je, qui émerge dans quelques maximes24, s’échelonnent sur un continuum borné, sur un bout, par une indifférenciation des instances et, sur l’autre bout, par leur distinction parfaite.

La maxime balance entre une énonciation impersonnelle et une énonciation personnelle caractérisée par des modulations de la conjonction et de la disjonction des instances énonciatives. C’est dans cet espace que peuvent se déployer les efforts pour, d’une part, particulariser le texte (en dernière instance, à travers le je/nous exclusif, qui se dresse face à un tu/vous) et manipuler l’autre plus ou moins efficacement (lien phatique) et, d’autre part, agir sur l’autre. Suivant Jacques Fontanille, qui montre que le gradient de l’adresse phatique ou force illocutoire et celui de la prescription sont dans un rapport de corrélation inverse25, on dira que la formule modale – on doit, il est nécessaire, il faut… – est couplée avec un débrayage objectivant maximal : en raison d’un accroissement du nombre des acteurs visés, l’énonciateur et l’énonciataire ne sont plus impliqués directement.

Cependant, la force prescriptive est elle-même atténuée quand la maxime recourt à l’assertion avec un effacement énonciatif (« Il n’appartient qu’aux grands hommes d’avoir de grands défauts » (M. 190) ; « Il y a des héros en mal comme en bien » (M.

185)). S’ajoutant aux effets de rythme, aux répétitions binaires, à la reformulation antithétique, à la construction en chiasme, l’affaiblissement des composantes phatique et prescriptive de l’interaction entre énonciateurs facilite le figement de la maxime et sa

22 Jean-Christophe Pellat, « Les Maximes de La Rochefoucauld : formes générales d’un discours particulier », art. cit., p. 104 ; cf. […] c’est un mauvais moyen de plaire aux autres ou de les persuader, que de chercher si fort à se plaire à soi-même […] (M. 139).

23 Émile Benveniste, Problèmes de linguistique générale, Paris, Gallimard, 1966, p. 235.

24 Cf. « On peut dire que les vices nous attendent dans le cours de la vie comme des hôtes chez qui il faut successivement loger ; et je doute que l’expérience nous les fît éviter s’il nous était permis de faire deux fois le même chemin » (M. 191).

25 Jacques Fontanille, Sémiotique et littérature. Essais de méthode, Paris, PUF, pp. 179-181.

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mise en circulation. La stratégie énonciative ouvre la voie à l’adoption, par le sujet énonçant, de la posture du surénonciateur 26.

Deux étapes peuvent alors être distinguées. Le surénonciateur peut se poser en surplomb en regard de la doxa, qu’il convoque (ainsi, à travers la négation dialogique : « Notre repentir n’est pas tant un regret du mal que nous avons fait, qu’une certaine crainte de celui qui nous en peut arriver » (M. 180)) pour mieux s’en dire distant. Enfin, les maximes mémorisables se prêtent à une « surassertion », au sens où l’entend Dominique Maingueneau quand, étudiant l’énoncé aphorisé, il décline les facettes d’une

« mise en relief » : la généricité, précisément, mais aussi une typographique saillante, l’insistance prosodique, une structure syntaxique prégnante, le recours aux tropes, ou l’utilisation de connecteurs de reformulation. À la lumière de l’énoncé aphorisé, la maxime complètement débrayée, détachable de la série des maximes qui l’enserre, et promise à la migration, apparaît comme soustraite à tout « jeu de langage » et à toute négociation : « Dans l’énonciation aphorisante, […], il n’y a pas de positions corrélatives, mais une instance qui parle à une sorte d’“auditoire universel”

(Perelman) »27.

Telle est la complexité de ce type de maxime : il se prête, comme le proverbe, à une large diffusion ; à l’inverse du proverbe, qui relève de la « sagesse populaire », il proclame la paternité du surénonciateur qui, en parlant à l’homme, et à propos de lui,

« énonce sa vérité »28.

3. La maxime et l’honnête homme

On l’a vu, les maximes ne font pas toutes l’objet d’une « surassertion » et la posture de la surénonciation peut se combiner avec celle de la coénonciation, voire avec celle de la sousénonciation, quand, peut-être par coquetterie oratoire, l’énonciateur laisse

26 Voir Alain Rabatel, « Stratégies d’effacement énonciatif et posture de surénonciation dans le Dictionnaire philosophique de Comte-Sponville », Langages, 156, 4/2004, p. 24.

27 Dominique Maingueneau, « Des énoncés sans texte ? », Ligia-Stela Florea, Cristiana Papahagi, Liana Pop, Anamaria Curea (éds), Directions actuelles en linguistique du texte, Casa Cărţii de Ştiinţă, Cluj- Napoca, 2010, p. 179 et p. 181.

28 Dominique Maingueneau, « Des énoncés sans texte ? », art. cit., p. 182. Pour Charlotte Schapira, la maxime est « une création individuelle signée », La Maxime et le discours d’autorité, op. cit., p. 98.

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s’installer le doute : « […] et je doute que l’expérience nous les [les vices] fît éviter […] » (M. 191). Nous confronterons cette complexité avec les notions d’ethos et de forme de vie.

3.1. La maxime et l’ethos

« Ethé, écrit Roland Barthes, sont les attributs de l’orateur […] : ce sont ses traits de caractère que l’orateur doit montrer à l’auditoire (peu importe sa sincérité) pour faire bonne impression : ce sont ses airs »29. On dira qu’en adoptant une posture complexe, en faisant composer les unes avec les autres l’autorité d’un discours qui prend de la hauteur, la prise en compte de l’autre (à travers le nous) et l’humilité (relative) d’un discours particularisé, l’énonciateur de la maxime satisfait aux trois raisons qui, pour Aristote, « déterminent notre conviction en dehors des démonstrations » : la prudence (phrónesis), qui est le propre d’un discours réfléchi et nuancé ; la vertu (areté), qui se combine avec la franchise ; la bienveillance (eúnoia)30. La notion d’ethos permet de pointer l’adéquation qu’on a pu observer entre les plans de l’expression et du contenu, entre l’expressivité et la charge argumentative, mais aussi le fait que la manière de dire renvoie à une manière d’être qui implique une dimension sociale, des comportements (héxis) propres à un groupe, qui légitiment la scène de parole 31.

La notion d’ethos réclame ainsi la prise en considération, au-delà de la rédaction des maximes, d’autres stratégies de signification qui servent le « commerce » de « l’honnête homme ». La notion de forme de vie, telle qu’elle a été développée en sémiotique, fournira un cadre à ces interrogations.

3.2. Du style à la forme de vie

À la suite des Investigations Philosophiques de Wittgenstein, Jacques Fontanille oppose la « forme de vie » au « style de vie », d’inspiration sociologique : « […] les

29 Roland Barthes, « L’ancienne rhétorique », Communications, 16, 1970, p. 212.

30 Aristote, Rhétorique, II, 1378a 6, apud Ekkehard Eggs, « Ethos aristotélicien, conviction et pragmatique moderne », Ruth Amossy (éd.), Images de soi, op. cit., 1999, pp. 31-59. Voir aussi Alain Rabatel, « La dialectique du singulier et du social dans les processus de singularisation : style(s), idiolecte, ethos », art. cit., 2007, p. 28.

31 Voir Dominique Maingueneau, Analyser les textes de communication, Paris, Dunod, 1998, p. 81.

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formes de vie procèdent […] de la praxis énonciative, […], elles sont inventées, pratiquées ou dénoncées par des “instances énonçantes”, collectives ou individuelles […] »32. Elles reposent sur un ensemble de sélections congruentes que l’énonciateur opère au niveau du plan de l’expression et du plan de contenu, en parcourant les strates d’un parcours génératif. Dans les travaux récents, la forme de vie est considérée comme une forme intégrative coiffant tous les niveaux de pertinence du plan de l’expression : en son sein sont pourvues de valeur des stratégies attestant des styles stratégiques, schématisables parce que traduisant des régularités de comportement. C’est en ce sens qu’elle est liée à l’expérience d’un ethos.

À travers cette double détermination, rompant avec l’existant (ainsi avec la grossièreté régnant à la cour d’Henri IV) et produisant des effets d’identité, la forme de vie permet de penser la maxime comme un mode d’expression privilégié de l’honnête homme français. Tous deux peuvent se définir à travers la politesse : celle du dire, dont l’adéquation de la forme à une modalisation spécifique des contenus est un gage33 – ce que la maxime dit, l’expression le montre ; celle de l’être, qui la subsume, recourant également à d’autres langages. La politesse alimente ainsi un ensemble de stratégies d’interaction avec l’autre, individuelles, mais portant aussi la marque du social. « La politesse de l’esprit consiste à penser des choses honnêtes et délicates » (M. 99), « Comme on doit garder des distances pour voir les objets, il en faut garder aussi pour la société », « Il y a de l’habileté à n’épuiser pas les sujets qu’on traite […] »34… : on cerne mieux les choix axiologiques à la base de la forme de vie de « l’honnête homme » : le goût de la sage distance, en deçà des extrêmes, celui des bords qu’on pose sans les franchir ni même les atteindre, de la justesse en tant qu’elle se définit par la médiété, d’un tempo et d’une tonicité moyennes, de la mesure en toutes choses.

Très précisément, à travers la posture complexe de l’énonciation, tendue entre la sur-, la co- et la sous-énonciation, à travers les choix formels et les points de vue opérant sur les catégories sémantiques, le style de la maxime nous communique ces mêmes valeurs, à

32 Jacques Fontanille, « Les formes de vie. Présentation », R.S.S.I., 13/1-2, 1993, pp. 5-6.

33 Au XVIIe siècle, polir, c’est aussi « composer un ouvrage, rédiger un texte avec un grand souci du détail ; y mettre la dernière main en vue de le parfaire » (Le Robert). Pour une analyse approfondie, voir Marion Colas-Blaise, « La politesse au point de vue de la sémiotique », Michel Wauthion et Anne- Catherine Simon (éds), Politesse et idéologie. Rencontres de pragmatique et de rhétorique conversationnelles, Louvain-la-Neuve, Peeters, 2000, pp. 351-365.

34 La Rochefoucauld, Réflexions diverses, in Maximes, op. cit., pp. 112-113, p. 115.

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sa manière. On dira, concluant par là, que le style de La Rochefoucauld trouve dans la forme de vie de « l’honnête homme » sa motivation.

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